Bonjour, bonjour !
Merci à tous pour vos reviews et mises en alerte sur le chapitre précédent. J'espère que celui-ci ne vous décevra pas.
Malheureusement, l'arrivée de Jasper (tant attendue) n'est pas encore pour ce chapitre. Elle se fera dans le prochain, promis, promis !
Bonne lecture !
"Qu'on me laisse avec mes rêves si je ne sais pas vivre autrement."
Delphine de Vigan.
Chapitre 2.
Dark Valse
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Elle avait l'impression de flotter dans un épais brouillard. Qui ne semblait jamais vouloir se dissiper. Dense. Compact.
Parfois, elle entendait des voix familières autour d'elle. Si près. Et si loin. Sans vraiment pouvoir les identifier. Parfois même, elle sentait des présences à ses côtés. Rassurantes. Chaleureuses. Et elle aurait pu jurer que sa mère en faisait partie.
Elle ignorait combien de temps elle flotta dans cet état de semi-conscience. Et puis, elle eut l'impression d'émerger. Littéralement. Comme au sortir d'un mauvais rêve. Le brouillard sembla s'éclaircir lentement et elle retrouva ses sensations, une à une.
Elle reprit conscience des limites de son propre corps, avant de sentir que plusieurs parties étaient entravées par ce qu'elle supposa être des attelles, ou des plâtres. Inconfortables. Gênants. Son bras droit. Et ses deux jambes. Puis, elle sentit le matelas sous son dos endolori. Pliant sous son maigre poids. Et le contact des draps rêches sur sa peau nue. Désagréable.
Au prix d'un effort qui lui sembla surhumain, elle parvint à ouvrir les yeux, les refermant aussitôt, éblouie par une lumière blanche et blafarde. Artificielle. Elle remarqua alors le bip insistant et régulier qui résonnait à ses côtés. Et elle rouvrit prudemment les yeux, les fixant sur le plafond blanc. Avant de tourner la tête, réprimant un gémissement douloureux.
Son regard se posa tour à tour sur la fenêtre aux rideaux métalliques baissés, le scope qui traçait à l'infini son électrocardiogramme, les perfusions au goutte à goutte lent et régulier, son bras gauche où étaient fichés deux cathéters, un rose et un vert, et une masse de boucles châtaignes s'étalant sur les draps fins. Cette chevelure, Alice la reconnut immédiatement. Elle avait tant de fois regretté de ne pas en avoir hérité. Elle essaya d'appeler sa mère, mais aucun son ne sortit de sa gorge endolorie et de sa bouche sèche.
Elle tenta de se souvenir ce qui s'était passé. Forçant son esprit embrumé à se remettre en marche. Elle se souvint de la douleur. Intense. Insupportable. Puis du contact de la glace sur sa peau. Et, enfin, des bras de James. Des bras de James qui étaient restés le long de son corps. Au lieu de se tendre pour la rattraper. Comme ils l'avaient toujours fait. Comme ils auraient dû le faire.
A cette dernière pensée, elle serra les poings, se crispant douloureusement. Sa mère, endormie tout près de sa main, se redressa brusquement à ce mouvement. Son visage empreint d'inquiétude entra dans le champ de vision d'Alice.
"Alice ! Alice, mon cœur, tu m'entends ?", appela Esmée, anxieuse.
Sa voix, d'ordinaire si douce, si égale, comportait des variations suraiguës accentuées de trémolos tout juste contrôlés. Alice sonda un instant son regard de miel, assombri par les larges cernes qui ornaient ses yeux.
Elle soupira longuement, comme pour se débarrasser de cet étrange pressentiment qui ne la quittait pas depuis son réveil. Comme lorsqu'on se réveille d'un cauchemar. Et qu'on est persuadé qu'il n'est pas terminé. Le regard de plus en plus inquiet de sa mère la força à se concentrer pour réussir à parler. Articuler un mot. Aussi infime soit-il.
"Ca va…", fit-elle d'une voix rauque, cassée, qu'elle ne reconnut pas.
"Oh, Alice, ma chérie !", s'écria Esmée, les larmes aux yeux.
Elle se pencha vers sa fille et l'étreignit délicatement. Comme une poupée qu'on a peur de briser. Sa main vint caresser les cheveux d'Alice, s'accrochant dans les boucles brunes et désordonnées. Cette dernière songea qu'elles devaient encore être imprégnées de laque et de paillettes. Bêtement, elle se demanda si elle portait encore le maquillage coloré et forcé des Championnats.
Sa mère la serra plus fort contre elle, chassant ces pensées parasites et Alice inspira profondément son parfum. Apaisant. Rassurant. Lui rappelant les nuits agitées de son enfance. Les chagrins si vite oubliés. Les larmes si vite effacées.
"Alice, tu nous as fait si peur…", murmura-t-elle contre son oreille avant de se redresser, lui souriant tendrement.
Elle aurait voulu lui demander ce qu'il s'était passé. Après qu'elle ait perdu connaissance. Combien de temps était-elle restée inconsciente ? Quels étaient les dégâts ? Avait-elle quelque chose de cassé ? Dans quel hôpital était-elle ? Où était son père ? Edward ? Emmett ?
Tant de questions qui se bousculaient dans sa tête, faisant bourdonner son esprit. Mais déjà, ses paupières s'alourdissaient. La fatigue s'abattit sur elle et elle sentit son corps meurtri s'engourdir à nouveau. Ne trouvant pas la force de lutter, elle ferma les yeux, se laissant emporter par le sommeil. Sa mère lui serra la main mais elle fut incapable de répondre à son étreinte.
"Rendors-toi, Alice…Je reste là."
Et elle s'endormit profondément, rassurée de cette promesse. Sa mère tenait toujours ses promesses.
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Lorsqu'elle se réveilla pour la deuxième fois, Alice trouva la sensation nettement moins désagréable. Elle parvint à bouger ses doigts, puis ses orteils, avant d'ouvrir les yeux, sans les refermer aussitôt. Esmée était toujours à ses côtés, comme promis, lui souriant doucement.
"Comment te sens-tu ?"
Vaste question.
"Ca va.", répondit-elle néanmoins.
Le sourire de sa mère s'élargit.
"Ton père ne devrait plus tarder.", annonça-t-elle doucement.
"Qu'est-ce…Qu'est-ce qui s'est passé ?", demanda-t-elle, hésitante. Comme si elle ne voulait pas vraiment connaître la réponse à cette question.
Sa mère sembla surprise un court instant puis fronça les sourcils.
"Tu ne te souviens de rien ?
- Si, bien sûr. Que s'est-il passé après que je sois tombée ?", précisa-t-elle.
Ce fut au tour d'Esmée de paraître hésitante. Comme si elle choisissait soigneusement ses mots.
"Ta tête a heurté la glace. Tu as perdu connaissance et…
- Combien de temps ?", la coupa-t-elle.
Esmée soupira longuement, puis pinça les lèvres. Alice ne la lâcha pas du regard, insistante.
"Trois jours.", souffla sa mère, visiblement à contrecœur.
Elle s'apprêtait à demander plus d'explications, mais l'arrivée de son père la coupa dans son élan. Il portait sa blouse blanche, sortant visiblement de ses consultations. Elle était donc hospitalisée à Seattle, là où travaillait son père. Ce dernier ôta sa blouse et la déposa sur le lit, avant de se pencher vers elle, embrassa doucement son front.
"Bonjour, ma puce…Bien réveillée ?"
Alice acquiesça doucement, se retenant de lui poser immédiatement toutes les questions qui lui brûlaient les lèvres.
"Qu'est-ce qui m'est arrivé, papa ?", demanda-t-elle, d'une voix tremblante.
Il soupira à son tour, échangeant un regard avec sa mère. Avant de lui répondre. Calmement. Précisément. Comme on remet un membre en place. Comme on incise au scalpel.
"Le choc a été violent. Tes muscles étaient détendus, ce qui a causé plus de dégâts. Tu as eu un traumatisme crânien important avec une légère hémorragie méningée qui s'est finalement résorbée seule et rapidement, ne te laissant aucunes séquelles."
Alice soupira de soulagement à ces mots.
"Mais…, poursuivit Carlisle. Ton côté droit, sur lequel tu es tombée, a subi pas mal de casse. Ta clavicule est fracturée, de même que ton poignet. Tes deux chevilles se sont brisées sous le choc et tous les ligaments de ton genou droit ont été arrachés. Enfin, tu as trois côtes fêlées et de nombreux hématomes un peu partout sur le corps. Tu es passée au bloc opératoire trois fois en trois jours. Les chirurgiens ortho ont réussi à tout réparer parfaitement, mais tu devras suivre une rééducation difficile..."
Elle se figea. Comme à l'entente d'une sentence. Puis, elle déglutit péniblement.
"Combien de temps avant que je puisse remarcher ?"
Elle intercepta le regard que ses parents échangèrent, et insista :
"Combien de temps ?"
Carlisle soupira.
" Quasiment un mois, Alice…"
Elle serra les poings et se recroquevilla dans son lit.
"Alice…", tenta sa mère.
"Laissez-moi…", grogna-t-elle avant de fermer les yeux.
Et elle revit les bras de James qui ne se tendaient pas vers elle. Comme ils auraient dû le faire.
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Alice fixait le plafond immaculé. Encore et encore. Elle en connaissait les moindres détails. Les moindres imperfections. Les moindres nuances. De jour comme de nuit. Elle observa les ombres créées par les rayons lumineux perçant à travers la petite fenêtre. Une semaine. Une semaine déjà. Et sa vie s'était transformée en une routine insupportable. Entretenue par sa famille inquiète. Trop inquiète. Et compréhensive. Trop compréhensive.
Elle soupira. Elle savait que cette colère, toute cette colère en elle, qui grondait et bouillonnait, toute cette colère-là, n'était pas dirigée contre eux. Elle se trompait de cible. Mais ils étaient là. Ils étaient tous là. Et c'étaient tellement plus facile.
Elle avait préféré rester à l'hôpital, refusant de rentrer chez ses parents. Ils n'avaient pas compris. Ils ne voulaient pas comprendre. Elle avait les deux jambes brisées. Elle ne pouvait pas marcher. Ni se servir de sa main droite. Elle ne voulait pas être un tel poids pour eux. Jamais.
La porte de sa chambre s'ouvrit et elle ne tourna même pas la tête. En une semaine, elle avait appris à distinguer le pas de chacun des membres de sa famille, et même des différents médecins et infirmières. Les pas feutrés qui s'avançaient lentement vers elle ne laissaient aucune place au doute. Edward.
Ses yeux émeraude entrèrent dans son champ de vision et elle soupira lorsqu'il se pencha vers elle pour l'embrasser.
"Je t'ai amené des cookies de Maman.", lança-t-il sur un ton faussement enjoué.
"Je n'ai pas faim.", répliqua-t-elle immédiatement.
Edward se laissa tomber sur le fauteuil près du lit.
"Tu adores les cookies, Alice.", insista-t-il calmement.
"Je n'ai pas faim, Edward.", s'entêta-t-elle.
Son frère la dévisagea de longues minutes. Interminables. Cherchant sur son visage ou dans son regard quelque chose qu'il ne sembla pas trouver.
"Tu ne peux pas rester comme ça, Alice. Tu ne peux pas rester dans cet état d'apathie constante. Ce n'est pas toi."
Il soupira longuement, ne la lâchant pas du regard, puis passa une main dans ses cheveux aux reflets de cuivre. Il avait l'air épuisé.
"Ils ne sont même pas venus...", souffla-t-elle sans réfléchir.
"Qui ?, s'enquit Edward.
- Aro et James."
Elle n'avait presque pas articulé le dernier nom. Trop douloureux encore.
"Alice...", tenta de la raisonner son frère. Avant de renoncer face à son regard noir. "Pour Aro, tu n'étais qu'une championne en puissance. C'était la seule raison pour laquelle il s'intéressait à toi... Désormais, pour lui, tu n'es plus rien. Quant à James, il doit déjà être à la recherche d'une nouvelle partenaire..."
Les mots étaient durs. Implacables. Mais ô combien réels.
"Tu dois arrêter de penser à eux, Alice."
Elle secoua la tête.
"Impossible... Il n'y a qu'eux dans mon esprit. Je revois leurs regards, encore et encore. Je revois chacun des gestes de James pendant cette chorégraphie. Je n'arrive à penser à rien d'autre.
- Tu dois trouver quelque chose. N'importe quoi. Quelque chose pour quoi te battre à nouveau."
Alice reporta son regard sur le plafond immaculé, avant d'articuler d'une voix blanche :
"Il ne m'a pas rattrapé, Edward.
- Quoi ?
- James. Il ne m'a pas rattrapé.
- Ce n'était qu'un accident, Alice.", voulut la rassurer son frère.
Elle secoua la tête et ferma les yeux, emprisonnant sous ses paupières les larmes qui menaçaient. Deux d'entre elles s'échappèrent, roulant sur ses joues pâles.
"Non. Il n'a pas tendu les bras. Il ne m'a pas rattrapé, souffla-t-elle. Pourquoi ?"
Sa voix se brisa à ce dernier mot. Ce mot qui pulsait dans sa tête depuis des jours et des jours, hantant son esprit, empoisonnant ses pensées. Pourquoi ?
Edward paraissait perdu. Comme anesthésié par cette révélation. Alice ancra son regard dans le sien. Et ils restèrent ainsi longtemps. Immobiles. Jusqu'à ce qu'Edward brise le silence qui les avait entourés.
"Alors montre-lui, Alice. Montre-lui qu'il n'a pas réussi. Trouve quelque chose. N'importe quoi.", répéta-t-il.
Puis, il se leva, l'embrassa et quitta la chambre. Ses mots firent leur chemin dans son esprit tandis que l'odeur des cookies qu'il avait laissé sur le chevet lui chatouillait les narines. Une nouvelle fois, elle revit les bras de James le long de son corps. Une vague de colère la submergea, plus violente que jamais. Elle retint un cri de rage et s'assit dans son lit, réprimant un gémissement de douleur.
Et d'une main décidée, elle saisit un cookie et le porta à sa bouche.
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Alice détourna la tête de son plateau repas, mâchant consciencieusement un morceau de pain, pour voir ses parents entrer ensemble dans la pièce. Elle fronça les sourcils en remarquant leurs mains entrelacées. Crispées. Tremblantes. Mais elle leur sourit et continua à manger. Sa mère lui retourna son sourire et vint s'asseoir près d'elle, sur le lit. Son père resta debout derrière elle.
"Eh bien, on dirait que tu vas mieux. Les infirmières nous ont dit que tu avais retrouvé l'appétit et le moral.", déclara Esmée, scrutant attentivement son visage.
Le sourire d'Alice s'élargit et elle acquiesça.
"Je suis bien obligée."
Sa mère lui lança un regard interrogateur, l'incitant à poursuivre :
"Les Jeux Olympiques sont dans un an et demi. Il faut que je sois totalement remise d'ici-là. Et prête", expliqua-t-elle d'une voix décidée. Sûre d'elle. "J'ai tout planifié. Je serais sur pieds dans quinze jours et j'entamerais ma rééducation. Un mois devrait suffire. Après quoi, je monterais une nouvelle chorégraphie et…
- Alice !", la coupa son père.
"Carlisle, s'il te plaît…", supplia Esmée.
Son mari lui lança un regard dur qui lui fit baisser les yeux.
"Non, ça suffit. Alice, tu n'as pas bien compris. Tes deux jambes ont été brisées et tes ligaments arrachés.", articula-t-il distinctement. Comme s'il s'adressait à une demeurée. Ou quelqu'un qui ne voulait pas entendre. "Tu ne pourras plus patiner."
Elle se figea, choquée. Les yeux écarquillés. Les membres glacés. Les mots de son père résonnèrent dans son esprit, l'infiltrant comme un poison. Un poison mortel.
Tu ne pourras plus patiner.
Elle chercha l'air, semblant étouffer. Comme si la glace venait de se briser, l'emprisonnant dans son étreinte glacée.
En cinq mots, la glace venait d'être brisée.
Sa vie venait d'être brisée.
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A nouveau, elle était apathique. Méconnaissable. Elle fixait le plafond, c'était tout ce qu'elle faisait. Toute la journée. Et toute la nuit. Sourde aux supplications de sa famille et du personnel médical. Apathique. Ca faisait un semaine que ça durait. Cela pourrait-il durer le reste de sa vie ?
Elle avait l'esprit vide. Lessivée. Vidée de son essence vitale.
Au début, elle avait gambergé. Elle avait été incrédule de constater combien sa vie avait basculé rapidement. En une fraction de seconde. A quoi sa vie, cette vie dont elle avait toujours rêvé, avait tenu. Un mauvais choix. Une mauvaise rencontre. Une confiance trop vite accordée. Deux bras qui ne s'étaient pas levés. Une simple chute. Alors qu'elle était tombée des centaines de fois. Mais pas de si haut. Non, pas de si haut.
La porte s'ouvrit et Alice ne tourna pas la tête. Elle ne tournait plus la tête. Mais elle reconnut les pas décidés d'Emmett. Elle pinça les lèvres, agacée. C'était celui qui venait le plus souvent, désormais. Elle ne l'aurait jamais cru.
Il déposa un baiser sur son front pâle avant de s'asseoir sur le fauteuil près du lit.
"Salut, Lily ! Comment ça va aujourd'hui ? Libérée à ce que je vois !"
Elle ne réagit pas. On lui avait enlevé les attelles de ses jambes le matin. Etait-ce une libération ? Elle en doutait. Elle en doutait fort.
Emmett déplia son journal à la page des sports et lui détailla les résultats de la NBA de la nuit. Il faisait ça tous les jours. Elle n'avait jamais été autant au fait des résultats sportifs. Peut-être essayait-il de la faire craquer ?
"Eh bien, dernier jour de glandage pour toi, Lily, semblerait-il !", lança-t-il après avoir terminé sa lecture.
Elle haussa les sourcils. A peine. Imperceptiblement. Sans quitter le plafond des yeux.
"J'ai croisé le médecin dans le couloir..., poursuivit Emmett. Ils comptent te remettre debout demain ! Fini le légume ! Ne t'en fais pas, je ne dirais rien aux autres... Je ne voudrais pas que tu te ridiculises devant eux. Moi, par contre, je ne sais pas si je résisterais à l'envie d'être là ! Tu es allongée depuis si longtemps que je sens que ça va être un grand moment !"
Elle tressaillit à cette idée, et réagit malgré elle.
"Je ne me lèverais pas, Em'", affirma-t-elle d'une voix rauque, qui n'avait pas parlé depuis si longtemps. Elle se souvenait à peine des heures de conversations qu'elle pouvait avoir avec ses amies du club de patinage, quelques années auparavant.
"Je crois que tu ne vas pas vraiment avoir le choix...", rétorqua son frère, un immense sourire moqueur sur le visage. Et ravi, aussi, de l'avoir enfin sortie de sa réserve. Elle le maudit mentalement.
Emmett soupira longuement et rapprocha le fauteuil du lit.
"Lily... Tu ne pourras pas rester ainsi éternellement. Je sais que ta vie te semble terminée, mais ce n'est pas vrai. Il y aura des jours meilleurs. Il y a toujours des jours meilleurs."
Ce regain de sagesse de la part de son frère aîné, si étonnant, l'agaça particulièrement. Et une nouvelle bouffée de colère jaillit en elle. Amère.
"Qu'en sais-tu ? Comment peux-tu imaginer comment je me sens ou ce que je pense ? Tu ne sais rien, rien du tout !", cria-t-elle en tournant enfin la tête vers lui.
Il encaissa le coup sans broncher, et répliqua, calmement.
"Je sais très bien ce que tu traverses, Alice. J'y suis passé avant toi..."
Sa colère retomba d'un coup et elle revit l'image d'Emmett sur son lit d'hôpital, après son accident de voiture, quatre ans auparavant. Après cela, il avait dû renoncer à tous ses rêves de devenir un jour joueur de baseball professionnel. Alice ferma douloureusement les yeux. Emmett avait raison. Il comprenait très bien. Ou du moins c'était lui qui comprenait le mieux. C'était peut-être aussi pour ça que c'était lui qui venait le plus souvent la voir.
"Je ne dis pas que ce sera facile. Mais tu dois essayer, Alice. Ce n'est pas si compliqué. Ce sera juste différent d'avant. Se remettre debout. Marcher. Manger. Avancer un peu plus chaque jour."
Elle soupira longuement, et ses derniers espoirs fous semblèrent s'envoler en même temps que son souffle. Une première larme dévala sa joue et elle entendit Emmett soupirer aussi à ses côtés. De soulagement. C'était la première fois qu'elle pleurait depuis son accident. Depuis bien longtemps, aussi. Bientôt, elle sanglota violemment, et son frère se contenta de lui tenir la main. La crise dura. longtemps. Une heure. Peut-être plus.
Et puis les larmes se tarirent d'elles-mêmes, et elle ferma les yeux. Epuisée. Et elle sombra rapidement dans le sommeil. Emmett tenait toujours sa main.
Elle ne se réveilla que longtemps après. En pleine nuit, à en croire la faible luminosité de sa chambre. Emmett n'était plus là. Elle remarqua qu'il avait laissé son journal sur le fauteuil près d'elle. Elle alluma la lumière et s'en saisit machinalement. Elle survola les titres de l'actualité et il lui sembla avoir été enfermée dans cet hôpital depuis des années, tant le monde semblait avoir avancé. Sans elle.
Les mots d'Emmett et ceux d'Edward revinrent flotter dans son esprit.
Tu dois trouver quelque chose pour avancer à nouveau...
Tu dois essayer, Alice.
Ce sera juste différent d'avant...
Et soudainement, elle eut envie de les écouter. De les croire.
Elle prit une grande inspiration et bougea doucement ses chevilles. La sensation était étrange. Puis doucement, la peau de son genou la tiraillant au niveau de la cicatrice, elle plia sa jambe droite. Elle la garda ainsi un moment, appuyée contre son torse. Sa peau lui paraissait flasque, ses muscles ayant fondu. Et elle effleura du bout des doigts la fine cicatrice qui barrait son genou de haut en bas, en apprenant les contours réguliers. Puis, elle tenta l'expérience avec sa jambe gauche. Le lendemain, elle se lèverait pour la première fois depuis trois semaines.
Un peu plus chaque jour...
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Alice stoppa le vélo de salle sur lequel elle était depuis près d'une heure en apercevant Edward entrer dans la salle de rééducation. Elle poussa un soupir de soulagement, et essuya la sueur qui perlait à son front à l'aide de sa petite serviette éponge. Son frère lui sourit et elle descendit du vélo pour l'embrasser.
Son coeur se serra en inspirant son odeur familière. Rassurante. Peut-être pour la dernière fois. Elle avait eu beau retourner la situation dans tous les sens, c'était sa seule solution. Sa seule chance de s'en sortir.
Elle sourit. Faussement.
"Tu m'offres un verre à la cafétéria de la clinique ?", lança-t-elle en l'entraînant derrière elle.
Ils prirent une table reculée, près de la fenêtre, et elle contempla les rayons du soleil, si rares dans cette région, pendant que son frère commandait. Edward revint avec leurs boissons, et elle trempa ses lèvres dans le chocolat chaud, manquant se brûler.
"Edward, quand est-ce que tu comptes retourner à Julliard ?", lâcha-t-elle de but en blanc.
"Quand je serais sûr que tu vas mieux...", rétorqua-t-il.
"Je vais mieux..., assura-t-elle. Les médecins parlent de me laisser sortir la semaine prochaine...
- Je sais.
- Alors pourquoi ne repars-tu pas ?, insista-t-elle. Tu vas finir par avoir des problèmes..."
Il secoua la tête.
"Je ne m'en fais pas pour ça. Les professeurs et le directeur ont été très compréhensifs...
- Ils ne le seront peut-être pas éternellement...
- Alice...
- Edward !, le coupa-t-elle. Je vais mieux. Tu dois retourner à Julliard."
Et c'était vrai. Il devait y retourner. D'abord pour lui. Mais surtout pour elle. Tant qu'il serait là, elle ne pourrait rien faire. Son plan ne menait nulle part. Edward la connaissait trop bien. Beaucoup trop bien. Plus que tous les autres membres de sa famille. Il l'aurait percée à jour. Immanquablement. Avec lui près d'elle, tous ses projets tombaient à l'eau.
"Essayerais-tu de me renvoyer à New York pour te débarrasser de moi ?"
Son coeur battit un peu pus fort. Etait-elle donc si transparente ?
"Bien sûr que non.", mentit-elle fermement.
Il sourit, et elle retint un soupir de soulagement.
"Je vais retourner à New York, Lily...Si cela doit t'inquiéter, je prendrais même mon billet d'avion dès ce soir.", assura-t-il.
La culpabilité étreignit sa poitrine. Malsaine. Mais elle sourit à nouveau. Menteuse.
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Elle avait pris un taxi pour aller chercher ses affaires à l'appartement. Avait soigneusement rempli deux sacs entiers. Elle avait été vider son compte en banque, et commandé un autre taxi pour ce soir, vingt et une heures. Elle avait tout planifié. Méthodiquement.
Elle s'assit sur le lit de sa chambre d'hôpital et leva les yeux vers la pendule. Plus qu'un petit quart d'heure. Elle tourna son billet d'avion entre ses doigts fins. Relisant encore et encore l'intitulé de son vol et sa destination.
Elle s'en allait. Sans dire au revoir. Lâche.
Elle fuyait. Elle fuyait sa vie d'avant. Et ceux qui en faisaient partie. Sa vie telle qu'elle aurait dû être.
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Alors, vos avis ?
J'avoue que, personnellement, ce chapitre me laisse plutôt sceptique. Je ne sais pas vraiment quoi en penser. Bien ou mal.
Vos remarques sont donc les bienvenues…
Biz & à bientôt.
Temperance.
