Bonjour ou Bonsoir à tous!
Voici donc ce chapitre 3 avec, comme promis, la rencontre tant attendue avec notre Jasper... qui, à vrai dire, n'est ni le kiné d'Alice, ni son psy, ni son nouveau partenaire, ni...Je ne sais plus quoi d'autre, en fait! Vous avez toutes rivalisé d'inventivité quant à son identité ! J'espère ne pas vous décevoir !
Bonne lecture !
"Les nuages survolent ton cœur, mais ne s'impriment pas. Comme une enfant gâtée à qui on offre un jouet. Elle bat des mains, s'amuse un moment puis le laisse tomber. Pour passer à un autre. Encore plus grand, encore plus beau, encore plus décevant. Rien ne pourra combler le vide de ton cœur. Tu ne sais plus quoi rechercher pour te faire trembler... Il te faut des orages, des ouragans pour que tu éprouves une petite, une toute petite émotion. Tu en deviens dangereuse, prends garde, tu vas te fracasser."
Katherine Pancol.
Chapitre 3
A Dangerous Quadrille
Un rayon de soleil perturbateur vint frapper son visage endormi, la tirant de son sommeil. Désagréablement. Alice rabattit le drap fin sur sa tête, tentant vainement de se soustraire aux rayons lumineux déjà brûlants. Elle gémit de dépit, étouffant rapidement sous les draps immaculés. Elle roula sur le côté, jetant un coup d'oeil à son réveil, et gémit à nouveau. Il était encore tôt. Trop tôt pour bouger. Trop tôt pour se lever. Trop tôt pour qu'il fasse déjà si chaud.
Elle s'extirpa néanmoins de son lit en soupirant. Ses jambes meurtries eurent un élancement douloureux lorsqu'elle se leva et les posa au sol. Ses chevilles, surtout, étaient douloureuses le matin. Comme engourdies. Puis traversées d'une décharge douloureuse qui la faisait parfois gémir. Qui faisait écho à celle de son âme.
Comme chaque matin, cette douleur fugace lui rappela la première fois qu'elle avait posé les pieds par terre après son accident. Trois semaines après ce dernier, en fait. Emmett n'était pas venu, finalement. La sensation avait été étrange. Nouvelle. Aidée du kiné et de l'infirmière, dans sa chambre impersonnelle d'hôpital, elle avait réussi à faire quelques pas chancelants. Mal assurés. Elle qui avait toujours eu une démarche franche. Dansante. Sautillante.
Elle s'arracha à ce souvenir. Douloureux. Pour revenir dans le présent. Non moins douloureux. Elle ferma un instant les yeux, comme pour refouler des larmes imaginaires. Elle n'avait plus de larmes. Depuis longtemps.
Elle avança sur le carrelage froid de sa chambre, contact agréable dans la pièce qui commençait à s'emplir d'une chaleur lourde. Etouffante. Suffocante. Par la large fenêtre de sa chambre, elle jeta un coup d'oeil à la ville déjà animée. San Angelo. Au coeur du Texas. Les façades immaculées des maisons et des immeubles s'étendant devant elle reflétaient les rayons lumineux, abîmant ses yeux encore engourdis de sommeil. Elle tira le rideau d'un geste sec. Agacé.
Bien malgré elle, Alice songea une nouvelle fois à la petite bourgade dans laquelle elle avait grandi, au climat tempéré et pluvieux. Forks. Un sourire amer vint étirer ses lèvres fines. Et aujourd'hui, San Angelo. Quoi de plus dépaysant ? Mais c'était là le but de la chose. C'était ce qu'elle avait voulu avant tout. Du dépaysement. Du changement. Du soleil. De la chaleur. Pour oublier. Le froid. La pluie. La glace. Peine perdue. Il lui suffisait de clore les paupières pour revoir le scintillement de cette dernière. Pur. Enchanteur. Souvenir parfaitement intact. Et ressentir aussitôt le manque. Lancinant. Terrifiant.
Son téléphone portable vibra sur la petite table de sa cuisine. D'un pas traînant, elle fit quelques pas de plus pour s'en saisir, d'une main tremblotante. Elle déverrouilla l'écran et effaça le message de sa mère sans même le lire. Comme chaque matin. Machinalement. C'était plus facile ainsi. Beaucoup plus facile. Ne pas lire les messages pour ne pas craquer. Ne pas les conserver de peur d'y revenir, dans un moment de faiblesse passagère.
Elle ne pouvait pas retourner là-bas. Ne devait pas y retourner. Elle se disait qu'elle y arriverait sans eux. Et qu'ils y arriveraient sans elle. Qu'ils y arriveraient tous. A oublier. A s'oublier. Elle se disait que c'était mieux ainsi. Elle se disait que les messages finiraient par s'espacer. Puis disparaître. Mais elle n'avait jamais été très douée pour prédire l'avenir.
Elle reposa fermement le téléphone sur la table. Un peu trop brusquement. Pour ne pas céder. Et l'appeler. Appeler sa mère. Et entendre sa voix douce, réconfortante. Qui apaiserait immanquablement sa douleur. Qui lui assurerait que tout ceci n'était qu'une mauvaise période. Que ça passerait. Que tout s'arrangerait. Qu'elle était jeune et que l'avenir s'ouvrait devant elle.
Illusions. Foutaises. Mensonges.
Elle se dirigea vers la salle de bains d'un pas lourd, se dévêtit et entra dans la cabine de douche. Elle laissa l'eau tiède couler sur son corps moite de transpiration. Longtemps. Semblant apaiser ses blessures un moment. Réveillant ses articulations rouillées. Ankylosées. Après que ses os brisés et rafistolés soient restés trop longtemps immobiles.
Elle sortit de la douche et ne put éviter de croiser son reflet dans le large miroir face à elle. Comme chaque matin. Et comme chaque matin, elle s'y observa minutieusement. Sceptique. Elle regarda ses hanches qui s'étaient imperceptiblement arrondies. Ses cuisses fines, à la pâleur presque translucide. Son ventre plat. Ses yeux s'attardèrent un moment sur sa poitrine autrefois si menue. Conséquence inattendue de son accident, elle avait pris du poids. Pas énormément. Mais assez pour transformer un peu plus chaque jour le corps ferme, athlétique et musclé qu'elle connaissait depuis toujours.
Elle termina son examen par son visage, scrutant d'un oeil critique ses lèvres pâles et fines, ses joues un peu plus rebondies, les larges cernes qui s'étalaient sous son regard vague, perdu, et finit par ses boucles de jais qui retombaient délicatement sur ses épaules frêles. Elle se mordilla la lèvre inférieure, agacée, et sentit monter en elle ce sentiment si familier de son enfance. Celui qui précédait chacune des bêtises qu'elle partageait avec ses frères.
Et impulsivement, elle saisit les ciseaux qui traînaient près du lavabo. Sa main resta un instant suspendue dans les airs, enroulée autour des ciseaux, comme hésitante, avant qu'elle ne se décide à tailler sa chevelure. Satisfaite, Alice contempla les larges boucles brunes s'échouer les unes après les autres dans le lavabo, contrastant fermement avec la pureté de l'émail.
Lorsqu'elle eut fini, elle reposa calmement les ciseaux à leur place initiale et, jetant à peine un coup d'oeil à son nouveau reflet, se détourna pour s'habiller. Après quoi, elle regagna sa chambre et se rallongea. Tout juste midi. Comme tous les jours. Elle sourit, légèrement apaisée.
C'était parfait. sa vie était en train de redevenir impeccablement programmée. Routinière. Millimétrée. Ne lui permettant pas de penser à autre chose que ses activités quotidiennes.
C'était parfait.
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Machinalement, Alice porta sa main à ses cheveux désormais courts, y glissant facilement les doigts. Se mordillant les lèvres en les sentant si désordonnés. Jane avait poussé des cris horrifiés en la voyant débarquer ainsi.
Elle saisit le torchon négligemment jeté sur son épaule et essuya une nouvelle table, y frottant énergiquement les tâches de bière et les traces de doigts. Jusqu'à ce que la surface lisse brille parfaitement sous les néons chaleureux du bar. Elle souleva les deux tabourets en bois et les retourna l'un à côté de l'autre sur la table.
Relevant la tête et se tenant le bas du dos, courbaturée, elle croisa le regard de Jane. Cette dernière, astiquant les verres avec soin, lui adressa un sourire fatigué, auquel Alice répondit aussitôt. Puis, sa collègue et amie lui désigna du menton les deux derniers clients au bar, levant les yeux au ciel. Alice haussa les épaules. C'étaient toujours les mêmes, à cette heure tardive de la nuit. Marcus et Caïus, deux vieux cousins du coin. Marcus n'arrivait pas à se remettre de la mort de sa femme, des années auparavant ; et Caïus avait toujours eu un goût un peu trop prononcé pour la boisson. Pas méchants pour deux sous. Juste un peu perdus. Comme elle, en fait.
Alice soupira, consternée de voir à quel point elle pouvait les comprendre. A quel point elle pouvait leur ressembler. Solitaire. Morose. Et certains soirs, la plupart même, elle non plus n'avait guère envie de regagner son minuscule appartement désert.
Elle s'attaqua à une nouvelle table en serrant les dents. Lorsqu'elle y hissa les tabourets, Marcus passa la porte du bar en les saluant, Jane et elle. Caïus le suivit quelques minutes plus tard, comme chaque soir.
Après leur départ, Alice passa un coup de balai rapide dans la salle déserte tandis que Jane terminait sa plonge. Puis, elles éteignirent les lumières et sortirent en fermant à clef derrière elles. Il était deux heures du matin. Jane salua Alice et s'éloigna rapidement dans la nuit chaude. Cette dernière regarda la chevelure blonde de son amie s'éloigner dans l'obscurité et écouta ses pas décroître, jusqu'à ne plus les entendre.
Elle fixa l'enseigne lumineuse du bar de ses yeux fatigués, observant le tressautement du néon rouge sur certaines lettres. Le Concho, tenait son nom de sa proximité avec le fleuve du même nom qui traversait la ville, berçant le quartier de son grondement sourd et continu. Alice cligna des yeux et s'arracha à sa contemplation sans but, prenant la direction de son immeuble d'un pas rapide.
Elle goutta à la sensation de la légère brise nocturne sur la peau nue de ses bras, brisant un instant la chaleur lourde de la nuit. Elle bifurqua à l'angle de la rue et remonta la petite avenue éclairée de lampadaires. Pas âme qui vive. Pas un bruit. Pas une voiture. Elle s'engouffra dans le petit parc faiblement éclairé et passa le petit pont de pierres qui enjambait le fleuve. Un instant, son regard se perdit dans les eaux sombres et tourbillonnantes de ce dernier, mais elle passa rapidement son chemin.
Deux rues plus loin, après être sortie du parc, elle atteignit enfin sa destination. Elle tourna la clef dans la serrure de son appartement au rez-de-chaussée, claqua la porte derrière elle, et elle se dirigea tout droit vers son lit où elle s'effondra, toute habillée. Comme chaque soir. Et comme chaque soir, elle s'endormit aussitôt. Sombrant dans un sommeil lourd. Sans rêves.
Il n'y avait plus de rêves.
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Elle récupéra son courrier dans sa boîte aux lettres, jetant un vague coup d'oeil aux quelques enveloppes. Pubs. Factures.
"Alice !"
Elle sursauta, surprise, avant de faire volte-face et de se retrouver nez à nez avec sa voisine du dessus. Une vieille dame, qui portait encore ses robes à fleurs des années soixante auxquelles Alice ne pouvait s'empêcher de trouver un style fou.
"Je suis bien contente de vous trouver ici, ma petite !, s'exclama-t-elle. Je n'osais pas venir sonner chez vous, je ne sais jamais quand est-ce que vous êtes réveillée... J'ai toujours peur de vous sortir du lit !"
Alice ne put s'empêcher de sourire face à la gentillesse de la vieille femme.
"Que puis-je faire pour vous, Mme Harrison ?"
"Eh bien, pourquoi ne pas venir boire une tasse de thé avec moi, pour commencer ? Ca me tiendrait compagnie un moment !"
Alice retint un rire, hésita en regardant rapidement sa montre, et finit par accepter. Ce n'était que le début de l'après-midi, elle aurait le temps de faire une petite sieste avant d'aller travailler. Mme Harrison parut ravie, et Alice la suivit jusqu'à son petit appartement au premier étage. Elle remarqua combien il coutait à la vieille femme de monter la petite dizaine de marches séparant les deux étages et songea à lui apporter son courrier quotidien.
Elle aimait bien l'ambiance rétro qui régnait dans le petit appartement coquet de sa voisine. Elle était déjà venue, mais n'y était jamais restée très longtemps. Un fois pour lui déposer un colis qu'elle avait récupéré à sa place, une autre pour lui ramener une robe qu'elle lui avait recousu. Mme Harrison la fit asseoir sur le petit sofa de tissu rose, et Alice s'enfonça dans les coussins moelleux avec délice. Un instant, ses paupières papillonnèrent mais elle se reprit, se redressant brusquement tandis que Mme Harrison déposait déjà un plateau avec théière, tasse, cuillères, sucre et lait sur la petite table basse en acajou. Alice la soupçonna alors de l'avoir guettée par la fenêtre de son salon, pour l'attraper au vol lorsqu'elle irait récupérer son courrier.
Elle interrogea sa voisine du regard alors que cette dernière lui tendait une tasse de thé brûlante.
"Encore une fois, j'aurais besoin de vos doigts magiques, ma petite !", avoua-t-elle finalement.
Alice haussa les sourcils. Ce n'était donc que ça...
"Aucun problème...", fit-elle, laconique.
"Voyez-vous, j'ai une de mes robes préférées que j'ai accroché hier, et vous aviez fait un travail tellement remarquable la dernière fois... Qui vous a donc appris à coudre ainsi ?", questionna-t-elle.
Alice haussa les épaules.
"Je n'en sais trop rien...
- Votre mère, peut-être ?
- Peut-être...", souffla-t-elle du bout des lèvres.
"Vraiment, vous êtes sûre que cela ne vous ennuie pas ?", continua-t-elle, ne semblant pas se formaliser du mutisme soudain de son invitée.
"Aucun problème, vraiment, Mme Harrison.", répéta Alice, coupant la vieille femme. "Faîtes-moi donc voir cette robe !", proposa-t-elle avant de prendre quelques gorgées de thé.
Sa voisine se leva, et disparut dans ce qui devait être sa chambre si la disposition de son appartement était la même que le sien. Elle revint rapidement, un bout de tissu à la main, qu'elle lui tendit. Alice s'en saisit, appréciant la fluidité du tissu, avant de la déplier devant elle, en tendant les bras. C'était une robe de style sixty, rouge à pois noirs, cintrée, et irrésistiblement élégante.
"Oh, je ne la mets plus beaucoup...", lança Mrs Harrison à ses côtés. "Elle me serre un peu maintenant... Mais elle est liée à pas mal de souvenirs...
- De bons souvenirs, j'imagine...", nota Alice.
La vieille femme sourit, nostalgique.
"Oh, oui ! De très bons souvenirs ! J'avais rencontré mon défunt mari dans cette robe... Et je la mettais souvent pour aller danser ! Mon Dieu, j'allais si souvent danser ! C'était tellement fantastique !"
Alice partagea son sourire nostalgique.
"Je vous imagine parfaitement...", souffla-t-elle.
"Et vous, alors ? Avec un corps et un minois comme le votre, vous devez faire des ravages sur la piste de danse ! Vous aimez ça ?
- Danser ?", s'étonna Alice.
Elle resta silencieuse un moment, buvant quelques gorgées supplémentaires de son thé déjà tiède. Elle se revit en tenue de gala, répétant sa chorégraphie pieds nus dans les vestiaires, la musique se jouant dans sa tête. Elle revit toutes les compétitions, où elle virevoltait sur la glace. Elle se revit au bal du lycée danser ce slow langoureux avec son premier petit ami. Elle se revit à la soirée des vingt-cinq ans d'Emmett, grisée, se déhanchant au rythme d'un morceau des Stones, Edward à ses côtés. Elle se revit à la soirée de remises des prix médicaux, valsant dans les bras de son père.
"Oui... Oui, j'aimais danser...", murmura-t-elle.
Elle revit l'éclat des yeux de son père et se leva brusquement, ses doigts se crispant sur le vieux tissu.
"Je dois y aller, je vous la rapporte rapidement...", promit-elle en désignant la robe.
Elle prit rapidement congé tandis que la vieille femme insistait pour la payer au moins vingt dollars. Elle finit par céder, pour pouvoir s'en aller. Elle courut presque jusqu'à son appartement, en ouvrit la porte, et la referma, s'y adossant, le souffle soudain court. Elle déglutit péniblement.
Voilà pourquoi elle était si solitaire depuis son arrivée au Texas deux mois auparavant. Les gens parlaient trop. Posaient des questions. Trop de questions.
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Alice poussa la porte d'entrée du cabinet médical et grimaça. Comme toujours, cette dernière était pleine. Elle s'assit sur la chaise inconfortable la plus près de la porte d'entrée. Résignée. La porte s'ouvrit et le kinésithérapeute fit entrer une femme d'une soixante d'années, à la peau tannée par le soleil. Alice observa tour à tour les autres patients, son regard glissant sur eux sans pour autant les détailler. Un vieillard dont les mains tremblaient sur sa canne, et dont les vêtements empestaient la naphtaline, bien qu'il soit à l'autre bout de la petite pièce. Elle plissa le nez. Une vieille femme à moitié endormie sur sa chaise. Un homme d'à peu près son âge, en fauteuil roulant. Et elle.
Elle renifla, dépitée. Le psy, elle avait laissé tomber. Elle ne voulait pas parler de son accident. Elle voulait l'oublier. Impossible en continuant ces séances de psychothérapie. Mais le kiné, elle n'avait pas le choix. Ses articulations rouillées en avaient besoin. Pas seulement à cause des broches et clous en tout genre qu'elle avait dans les jambes et l'épaule droite. Mais aussi parce que la pratique intensive de son sport durant toutes ces années lui avait, sans qu'elle ne s'en rende compte, bousillé les articulations à petit feu. Certains matins, elle avait l'impression d'être dans le corps d'une petite vieille.
Elle soupira en tendant la main pour attraper un magazine au hasard sur la petite table basse trônant au milieu de la pièce. Elle se plongea dans une lecture totalement distraite d'un article au sujet de la nouvelle médecine robotisée, ne relevant la tête que lorsque le kiné faisait entrer une nouvelle personne dans son cabinet de travail, ou lorsque la porte s'ouvrait sur un nouveau patient. Deux autres personnes âgées entrèrent, et une femme, jeune, tenant un enfant handicapé dans ses bras.
Alice consulta sa montre et reposa son magazine. Elle ferma les yeux, laissant aller sa tête en arrière, contre le mur blanc. Elle n'aimait pas venir ici. Pour deux raisons. La première étant la population qu'elle y trouvait. Contrastant si fortement avec elle, du moins l'espérait-elle. Déprimante.
La porte s'ouvrit à la volée, la faisant sursauter. C'était son tour. Le kiné, une quarantaine d'années, lui adressa un grand sourire, dévoilant ses dents trop blanches.
"Bonjour, Alice !", la salua-t-il. Elle eut un sourire forcé. "Alors, comment va ma patineuse préférée ?"
Elle grimaça. Ce type avait son dossier médical.
C'était la deuxième raison.
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"Allez, Alice !", supplia Jane pour la énième fois.
Alice leva les yeux au ciel.
"Je ne connaîtrais personne, Jane...", tenta-t-elle à nouveau.
"Alice ! Tous mes amis t'apprécieront, tu verras, vous ferez vite connaissance ! Et puis, je pourrais peut-être te présenter quelqu'un !S'il te plaît ! Tu ne sors jamais ! Ca te fera du bien de voir un peu de monde !"
Ellen'aimait pas voir du monde. Elle n'aimait plus voir du monde.
"Tu es toujours cloîtrée chez toi comme une vieille !", assena Jane.
Alice grimaça, retenant une exclamation. Mais elle ne dit rien. Jane avait raison. Vieille. Oui. Elle se sentait si vieille parfois. Souvent.
Elle surprit les regards chocolat de Caïus et Marcus sur elle, qui n'avaient pas perdu une miette de la conversation, attendant qu'on les y invite pour donner leur avis. Elle fit un signe de la main dans leur direction, et ils ne se firent pas prier.
"Jane a raison, Alice. Tu es jeune, il faut que tu profites un peu de la vie !", commença Marcus.
Profiter de la vie.
Elle se retint de ricaner.
"Vas-y !", renchérit Caïus, toujours plus pragmatique.
Elle soupira longuement. Et céda.
"D'accord !", souffla-t-elle.
Jane poussa un cri victorieux, et sautilla sur place, faisant virevolter en tout sens sa chevelure de blé.
"Bon, il faudra que tu t'arranges un peu quand même. Faire quelque chose pour tes cheveux et tes vêtements ! Mais ça va être génial, tu verras !"
Alice gémit pour toute réponse, ayant soudain l'impression d'avoir fait une grosse erreur.
C'est pourtant ainsi qu'elle se retrouva devant le Concho le dimanche soir suivant, à vingt-et-une heures tapantes. Elle aperçut la voiture de Jane débouler au coin de la rue avant d'avoir trop eu le temps de tergiverser. Celle-ci s'arrêta à son niveau et Alice grimpa à l'intérieur. Jane la dévisagea d'un œil critique et fit la moue.
"Tu aurais pu faire un effort !", commenta-t-elle, une once de reproches dans la voix. "Tu es habillée comme tous les jours...", déplora-t-elle.
Alice avisa la petite robe noire de son amie et sa coiffure sophistiquée, avant d'hausser les épaules et de se caler dans le siège en bouclant sa ceinture. Jane démarra et elle se laissa bercer par le ronronnement du moteur. Elle remarqua un paquet de cigarettes sur le tableau de bord et s'en saisit, lançant un regard interrogateur à Jane qui avait suivit son geste du regard.
"Tu fumes ?", questionna Alice, étonnée.
Jane secoua la tête.
"Non. C'est la voiture de ma mère... Bien que j'avoue m'être laissée tenter quelquefois...", avoua-t-elle avec un sourire en coin.
Alice sourit à ces mots. Avant de songer qu'elle se trouvait dans la voiture de sa patronne. Heidi. La mère de Jane. La propriétaire du Concho. Et cela lui parut assez incongru sur le moment. Elle reporta son attention sur la vitre, regardant défiler les lumières floues des lampadaires. Elle ne venait pas souvent au centre ville. Quasiment jamais, en fait. Mais entre le vitesse de la voiture et l'obscurité de la nuit, elle ne put guère en distinguer grand chose de plus que ce qu'elle connaissait déjà. Jane ralentit puis se gara. Alice aperçut une enseigne clignotante bleue au loin.
"Tu vas voir, cette boîte est géniale !", assura Jane.
Alice se retint de lui dire que géniale ou non, elles n'avaient guère le choix, puisque c'était sans doute la seule de la ville ouverte un dimanche soir.
Elles firent quelques pas sur le trottoir et parvinrent à l'entrée de la petite boîte. Il n'y avait pas de fille d'attente aussi se présentèrent-elles directement face au videur. Ce dernier sembla reconnaître Jane mais avisa Alice en fronçant les sourcils.
"Elle est avec moi !", lança Jane.
Et il s'effaça pour les laisser passer. Alice se dit que son amie devait vraiment venir souvent ici.
Lorsqu'elles entrèrent, elle fut immédiatement assaillie par le bruit. Trop fort. Puis la foule. Trop compacte. Lui donnant le tournis. Elle se cramponna au bras menu de Jane, celle-ci continuant à avancer, fendant la foule avec aisance, jusqu'au bar. Deux filles de son âge l'y attendaient visiblement, et Alice se sentit soudain beaucoup trop vieille. Bien qu'elle ne dût avoir qu'un ou deux ans d'écart avec elles. Un couple les rejoignirent bientôt, puis trois garçons.
Alice les regarda, en retrait, essayer de se parler à grand renfort de gestes en tous sens, la musique trop forte couvrant leurs voix. Jane la désigna d'un mouvement de main à un des trois garçons arrivés les derniers. Elle se retint de lever les yeux au ciel. C'était ridicule. Absolument ridicule.
Elle se hissa sur un des hauts tabourets du bar et fit signe au serveur. Elle lui hurla sa commande dans l'oreille, et le regarda s'éloigner. D'un œil critique, elle le regarda saisir le verre sur l'étagère derrière lui et décortiqua tous ses gestes tandis qu'il lui préparait son martini blanc, grimaçant à intervalles réguliers.
Il déposa le verre devant elle alors que l'ami de Jane venait s'asseoir à côté d'elle avec un grand sourire engageant. Séducteur. Alice refoula une vague de nausées, et saisissant son verre, le vidant quasiment d'un trait. Avant de faire à nouveau signe au barman. Le garçon tenta d'engager le conversation, mais elle se détourna. Se mordant l'intérieur de la joue jusqu'au sang. Souhaitant plus que toute autre chose se trouver ailleurs qu'à cet endroit en cet instant. Elle vida son deuxième verre et soupira en sentant l'alcool se répandre dans son corps, le détendant légèrement.
Elle remarqua que ses mains tremblaient.
Trop de bruit. Musique infâme. Qui lui martelait les tempes.
Trop de monde. Adolescents bourrés d'hormones. Inintéressants.
Elle vida un troisième verre, fouilla dans ses poches à la recherche de billets, déposa ces derniers sur le comptoir et sauta de son tabouret, la tête lui tourna et elle chercha Jane des yeux dans la salle sombre. Ne la trouvant pas, elle se résigna à se pencher vers le garçon toujours à ses côtés.
"Tu diras à Jane que je suis partie à pied...", hurla-t-elle.
Elle vit qu'il s'apprêtait à répondre, allant certainement lui proposer de la ramener, et elle s'éloigna rapidement. Lorsqu'elle sortit enfin de la boîte, elle retint un cri de soulagement. Sous les yeux étonnés du vigile, elle s'adossa au mur, inspirant de longues bouffées d'air frais. Sentant l'oppression et la panique diminuer progressivement. Le trottoir était quasiment désert. Elle leva les mains devant elle. Elles ne tremblaient plus.
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Alice se retourna dans son lit, réveillée par le jour qui filtrait à travers les épais rideaux. Elle fronça les sourcils et garda fermement ses yeux clos, tentant de rattraper le sommeil qui s'enfuyait déjà. Trop tôt. Elle gémit en roulant à plat ventre sur son matelas. La bouche pâteuse. Les paupières lourdes. Elle jeta un œil au cadran de son réveil. Huit heures. Tout juste. Elle gémit à nouveau, dépitée.
Puis, elle finit par se lever, ôta ses vêtements de la veille, et enfila un peignoir en coton qu'elle enroula autour d'elle. Une douleur lancinante lui vrillait les tempes. Elle n'était pas habituée à boire de l'alcool. Elle traîna des pieds jusqu'à sa cuisine, et attrapa un sachet d'aspirine dans le petit tiroir sous l'évier. Elle en versa le contenu dans un verre et le remplit d'eau du robinet avant de l'avaler d'un trait en grimaçant sous le goût amer. Après quoi, elle ouvrit son frigo, en évaluant le contenu restreint. Elle se servit finalement un verre de lait et se hissa sur la pointe des pieds pour attraper le paquet de céréales au miel dans le placard au-dessus de la gaziniere. Enfin, le verre dans une main et les céréales dans l'autre, elle se traîna jusqu'au canapé dans lequel elle s'affala.
Elle soupira et chercha à tâtons la télécommande de la télé, coincée entre deux coussins. Elle alluma le téléviseur et regardant distraitement les images défilant sous ses yeux fatigués, tout en mâchonnant ses céréales. Gouttant leur goût de miel et leur croustillant sous ses dents. Retrouvant les saveurs de son enfance. En fermant les yeux, elle aurait presque pu voir Emmett ennuyer Edward sous le regard courroucé de leur mère, alors qu'ils étaient tous attablés dans la cuisine lumineuse. Son père aurait débarqué en coup de vent, les embrassant rapidement tour à tour avant de les quitter. Le regard de leur mère couvant chacun de ses mouvements jusqu'à ce qu'il quitte la pièce. L'amour inconditionnel dans ses yeux caramel.
Alice serra les dents et garda les paupières résolument ouvertes. Comme pour faire écho à ses souvenirs douloureux, son portable vibra sur la table basse, comme chaque matin. Elle ne broncha pas, et ne s'en saisit même pas, continuant à fixer l'écran de télévision d'un regard vide.
Lorsqu'elle eut terminé son verre de lait, elle tripota la télécommande et changea plusieurs fois de chaîne, avant d'en choisir une, au hasard. Et l'image qui apparut devant elle la figea. Elle se mordit la lèvre pour ne pas hurler, et sentit un goût de fer contre sa langue. Bientôt remplacé par un filet de bile.
Sous ses yeux se tenait un visage qu'elle avait côtoyé au quotidien durant deux ans. Deux longues années. Un visage qu'elle avait apprécié. Un visage qu'elle avait admiré. Un visage qu'elle avait embrassé. Et qu'elle n'avait plus revu depuis ce fameux jour, plus de trois mois auparavant. Elle observa son corps svelte et ferme glisser sur la glace immaculée, tel qu'elle l'avait toujours connu. Ses pieds chaussés de ses patins sombres fendant la surface lisse avec assurance. Et près de lui se tenait une femme magnifique. Vaguement familière. Grande, mince, d'un roux flamboyant. Leurs silhouettes, leurs corps, s'accordaient parfaitement.
Et elle se souvint finalement d'avoir déjà vu cette femme, en chair et en os, à la patinoire. Elle se souvint de son sourire plein d'assurance, presque moqueur. Et de son regard métallique, dangereux.
Elle croisa le regard azuréen de James alors que dans son esprit s'assemblaient les différentes pièces d'un puzzle ignoble. Était-ce possible ?
Elle ferma les yeux et les rouvrit. James. Et elle revit ses bras. Ses bras qui ne s'étaient pas tendus vers elle. Ses bras qui ne l'avaient pas rattrapée. Et l'éclat de ses yeux à cet instant précis. Satisfaits. Durs. Implacables.
Elle se leva brusquement, courant jusqu'aux toilettes, les atteignant juste à temps pour vomir tout son petit déjeuner. Et bien plus. Elle vomit toute sa souffrance, tout son dégoût, toute sa colère.
Puis, elle glissa au sol et resta longtemps le visage appuyé contre le carrelage froid, prise de frissons incontrôlables. L'image de James, fendant la glace avec sa nouvelle partenaire, pas si inconnue que ça, et effectuant leur chorégraphie ne la quittait pas. Une nouvelle vague de nausées la prit, qu'elle parvint à contenir. Plus que le dégoût, plus que la colère, il y avait ce manque. Plus que sa famille, plus que tout. La glace lui manquait. Atrocement.
Sa vie avait tourné autour du patinage. Entièrement. Et aujourd'hui, elle n'avait plus rien. Plus rien.
Et elle ne savait pas comment vivre sans le patinage. Sans la glace. Ça faisait trois mois, et elle ne savait toujours pas comment faire. Comment trouver un moyen d'avancer. De vivre sans ce qui avait été sa vie durant toutes ces années. Elle ne savait pas. Elle ne pouvait pas.
Elle n'avait plus la force.
Elle n'avait plus l'envie.
Elle n'avait plus rien.
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Elle hissait les hauts tabourets de bois sur les petites tables. Épuisée. Plus que jamais. Épuisée physiquement. Épuisée mentalement.
"Allez, Alice ! On s'active !", aboya Heidi, sa patronne, derrière elle. "Jane est de repos ce soir, tu as encore toute la plonge à faire !"
Elle serra les dents, se dirigeant vers le bar, comme une automate. Elle plongea les mains dans l'eau savonneuse et commença à nettoyer les verres, les mettant à égoutter à un rythme régulier sur le plan de travail. Marcus lui lança un regard compatissant tandis qu'elle entendait tout juste les nouvelles récriminations d'Heidi dans son dos. Elle observa la main ridée de Marcus, refermée sur son verre de whisky, aux reflets chauds, l'enserrant comme le plus précieux des trésors. Peut-être devrait-elle essayer? Elle sourit doucement au vieil homme avant de secouer la tête. À quoi bon? Pourquoi? Pour quoi devait-elle se battre? Que lui restait-il?
La réponse vint aussitôt à son esprit et sa netteté la fit chanceler. Rien. Il ne lui restait rien. Rien pour quoi se battre. Rien pour quoi espérer. Rien pour quoi avancer. Rien pour quoi continuer.
Mécaniquement, elle essuya les verres un à un et les rangea minutieusement. Marcus sortit, suivi de près par Caïus, puis Heidi, qui lui fit mille recommandations avant de la quitter. Elle lava les deux derniers verres, essuya le bar, la table où était assis Marcus, y monta les tabourets et balaya la salle. Puis, elle sortit en fermant à clef derrière elle et, comme chaque soir, elle prit une minute pour observer l'enseigne lumineuse du bar.
Puis, Alice s'éloigna dans la ruelle sombre. Elle entra dans le parc et fut aussitôt assaillie par le grondement sourd, menaçant, du fleuve Concho. Elle atteignit le pont et ne put s'empêcher de s'approcher de la rambarde de fer verte. Dans l'obscurité, elle fixa les eaux sombres sous ses pieds. Tourbillonnantes. Le vent chaud vint caresser son visage et ses bras, accentuant son malaise. Et les eaux fraîches du fleuve lui parurent tout à coup infiniment accueillantes.
Elle lâcha son sac, qui tomba au sol dans un bruit mat, et enjamba le parapet, hypnotisée par les eaux dangereuses de la rivière. Et tout fut soudain plus clair. C'était le moyen. Le seul. Elle ferma les paupières et les images défilèrent d'elles-mêmes sous ses yeux. James. Sa chute. L'hôpital. La souffrance.
Alice se tint en équilibre sur le rebord en pierre du petit pont, ses mains moites glissant sur la rambarde derrière elle, accélérant le moment de son plongeon vers les eaux troubles grondant sous elle. Elle inspira profondément. Plusieurs fois. Avant d'avancer son pied droit dans le vide. Puis, elle lâcha la rambarde et s'apprêta à plonger, prête à se laisser engloutir par les eaux.
Mais alors qu'elle basculait en avant, deux bras forts la saisirent fermement sous les bras, la plaquant contre parapet. Elle gémit de douleur lorsque le bas de son dos heurta le fer, et retrouva instantanément ses esprits. Effarée. Hébétée.
Les deux bras qui l'avaient retenue la soulevèrent dans les airs, la faisant repasser de l'autre côté de la rambarde. Du bon côté. Son coeur battait à tout rompre et elle tremblait comme une feuille malgré la chaleur étouffante. Elle avait sauté. Elle avait vraiment sauté. Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle en était donc arrivée là ?
Elle leva la tête vers l'homme qui l'avait secourue. L'obscurité du parc et les larmes brouillant sa vue l'empêchèrent de distinguer clairement son visage. Elle perçut cependant l'éclat de ses yeux bleus.
"Ça va ?", demanda-t-il.
Sa voix, rauque, chaude, avait un accent du sud très prononcé. Elle la rassura aussitôt. Alice ferma un instant les paupières, ravalant ses larmes, et lui adressa un petit sourire. Faux.
"Vous avez failli être en retard...", tenta-t-elle. Mais le tremblement de sa voix fit sonner faux sa tentative de plaisanterie.
L'homme sourit néanmoins. Il tenait toujours ses bras.
"Désolé, M'dame...", souffla-t-il.
Et les larmes ressurgirent sans qu'elle puisse les refouler une nouvelle fois, inondant ses yeux, dévalant ses joues.
