Bonsoir à tous!
Me voilà donc enfin de retour sur ff ! Comme dit précédemment, j'ai été frappée par le syndrome page blanche... Mais après un petit séjour au Mexique – non, non, ne soyez donc pas jalouses :p -, je reviens les batteries rechargées à bloc, et plein d'idées en tête (oui, plus de dix heures d'avion, ça laisse le temps de réfléchir...) !
J'ai donc remanié un peu les premiers chapitres avant de me lancer dans cette suite. Le rating a aussi changé... Je vous conseille donc de reprendre depuis le début. Enfin, de toute façon, vous êtes vraiment trop fortes si vous vous souvenez de tout après tout ce temps!
Brefouille, je vous laisse à votre lecture !
« La possibilité de vivre commence dans le regard de l'autre. »
Michel Houellebecq.
CHAPITRE 4
Hesitant Ballet
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Alice émergea de son sommeil avec difficulté. Comme souvent. Les paupières lourdes. Douloureuses. Son esprit embrouillé capta les effluves de lavande et la douceur des draps sous son corps meurtri. Inhabituels. Elle bougea légèrement, appréciant la fraîcheur du tissu fin sur ses bras nus. Soupirant d'aise. Encore embrumée de sommeil, elle crut un instant infime être de retour à Forks, bercée par sa fraîcheur continuelle. Appréciable. Elle ouvrit les yeux sans les refermer aussitôt. Bercée par la douce pénombre.
Et elle se redressa brusquement, face à l'évidence qui la frappa. Elle ne connaissait pas cet endroit. Absolument pas. Et puis, les détails de la nuit lui revinrent en mémoire. Comme les morceaux éparpillés d'un puzzle se rassemblant progressivement. La nuit noire. La chaleur étouffante, moite. Le grondement du fleuve. Le parapet du petit pont, si facile à enjamber. L'attraction quasi-irrésistible des eaux sombres, agitées. Des bras solides. S'enroulant autour d'elle. L'enveloppant toute entière. Salvateurs. Une voix à l'accent du sud, trébuchant sur les voyelles. Rude. Et douce, aussi. Et des prunelles aux éclats d'azur. Des larmes intarissables. Un trajet en voiture.
Engoncée dans ses vêtements de la veille, elle s'extirpa du lit. Tremblante. Ses pieds nus glissèrent sur le parquet tiède de la chambre. Elle grimaça un instant à la douleur matinale de ses chevilles. Elle s'était levée trop vite. Hésitante, elle poussa la porte de la chambre, s'habituant rapidement à la clarté du petit couloir devant lequel elle se trouvait. Elle n'avait pas la moindre idée de l'heure qu'il pouvait bien être mais à en juger par les rayons brûlants et aveuglants du soleil qui perçaient par la moindre fenêtre, il était déjà tard. Beaucoup trop tard.
Elle s'avança dans le couloir étroit, risquant un regard par l'une des trois petites fenêtres qui l'éclairait. La vue était trop haute. Elle ne reconnut pas l'endroit.
Un bruit de vaisselle lui parvint. Proche. Faisant battre son cœur plus vite. Plus fort. Elle se dirigea vers le bruit, un instant indécise devant la porte la séparant de la pièce d'où il provenait. Et puis, elle se décida enfin à l'ouvrir, dévoilant une cuisine lumineuse et moderne. L'homme de la veille était assis à une petite table en verre devant un ordinateur portable qui semblait capter toute son attention. A sa droite, une tasse de café fumante. Alice plissa le nez sous l'arôme délicieux qui l'atteignit.
La porte grinça légèrement et l'homme releva la tête vers elle. Elle se figea immédiatement. Transpercée. Tétanisée. Par son regard azuréen. Elle le détailla pour la première fois et le trouva beau. Infiniment. Maudissant aussitôt son teint trop clair ne cachant rien du rougissement de ses pommettes.
Il y eut un moment de flottement, durant lequel elle dévora des yeux, avide, son visage aux traits fins et au teint halé. Son nez droit, son menton volontaire et ses lèvres pleines. Et ses cheveux dorés, illuminés par les rayons du soleil qui inondaient la pièce.
"Bonjour !", lança-t-il.
Ses lèvres s'étirèrent en un sourire aimable, creusant une fossette rieuse dans sa joue droite. Elle se mordit légèrement la lèvre inférieure, se morigénant mentalement. Inutile de s'attarder sur ce genre de détails. Inutile. Et dangereux.
"Bonjour…", répondit-elle. Sa voix était rauque, encore enrouée de sommeil.
Elle se dandina légèrement sur place. Soudain embarrassée. Affreusement.
"Est-ce que vous voulez manger quelque chose ? Ou un café ?", demanda-t-il en se levant.
Il était grand. Ainsi debout, à contre-jour, sa silhouette lui parut immense.
"Un café…Un café ira très bien…", assura-t-elle.
En réalité, elle était assoiffée et affamée. Mais elle ne demanda rien de plus. Lentement, hésitante, elle s'approcha de la petite table et s'assit sur un des hauts tabourets qui l'entouraient. Soudain embarrassée. Affreusement.
Il déposa une cafetière sur la table, suivie d'un paquet de céréales et d'une brioche, avant de rasseoir face à elle.
"Je suis désolé. C'est tout ce qu'il restait à la boulangerie du coin..."
Elle haussa les sourcils à ces derniers mots. Il était allé à la boulangerie? Quel genre de personnes faisaient ça ?
"Ça ira très bien...", balbutia-t-elle. Incrédule.
Il lui servit une tasse de café et elle y rajouta un sucre. Machinalement.
"Je m'appelle Jasper. Jasper Withlock."
Elle pinça les lèvres. Hésitante. Et prononça son nom en espérant qu'il ne connaisse absolument rien au monde du patinage.
"Alice Cullen."
Il se contenta de sourire doucement et elle soupira de soulagement.
"Alice...", répéta-t-il.
Elle frémit. Son prénom ainsi prononcé prenait une toute autre dimension. De vieillot, il passait à élégant. Tentant. Presque érotique. Et elle aimait ça. De toute évidence.
"C'est un joli prénom.", ajouta-t-il en souriant franchement cette fois.
"Merci...", souffla-t-elle, happée par ses prunelles bleues. Envoûtantes. "Vous étiez en train de travailler ?", demanda-t-elle pour masquer sa gêne, en désignant du menton l'ordinateur sur la table.
"Oui. Je suis avocat. Par chance, j'arrive assez souvent à travailler chez moi. Plutôt pratique, surtout par cette chaleur..."
Elle hocha la tête avant d'enfourner un morceau de brioche. Le laissant fondre dans sa bouche. Retrouvant des saveurs oubliées. Lointaines. Bon Dieu, ça faisait une éternité qu'elle n'en avait pas mangé. Elle ferma les yeux un instant, savourant le moelleux de la brioche contre son palais. Lorsqu'elle rouvrit les paupières, elle constata que Jasper ne l'avait pas quitté des yeux. Elle détourna la tête, embarrassée à nouveau.
"Et ça vous plaît ?"
Il lui lança un regard étonné.
"D'être avocat...", explicita-t-elle.
"Oh ! Eh bien, oui... On peut dire que ça me plaît. Certains jours sont meilleurs que d'autres...
- Je comprends... Aujourd'hui est un bon jour ?"
Il rit doucement et elle frissonna légèrement à ce son. Avant de se gifler mentalement. Il la fixa un instant avant d'affirmer :
"Oui ! Oui, aujourd'hui est plutôt un bon jour."
Ils sourirent en même temps.
"Et vous ? Que faites-vous ?
- Je suis serveuse. Je travaille dans un pub.
- Et ça vous plaît ?", questionna-t-il, l'imitant quelques instants plus tôt.
Elle haussa les épaules. Elle ne s'était jamais vraiment posée la question.
"Je n'en sais trop rien, avoua-t-elle, sincère. C'est surtout pour gagner ma vie. Il y a des bons et des mauvais jours."
Ce ne fut qu'en prononçant ces mots qu'elle réalisa leur véracité. Des bons et des mauvais jours. Des mauvais, surtout. Trop de mauvais. Elle passa sa main sur ses paupières gonflées par les larmes de la nuit, les massant légèrement.
"Hier était un mauvais jour ?"
Elle tressaillit à la question, avant d'acquiescer, refoulant de nouvelles larmes. Elle soupira longuement. Elle avala plusieurs gorgées de café avant de se décider à répondre.
"Oui, hier était un mauvais jour. Il y a beaucoup de mauvais jours."
Il hocha la tête.
"Je comprends..."
Elle secoua la tête. Elle en doutait. Qui pouvait comprendre? Réellement ? Qui pouvait comprendre l'explosion de sa vie en mille éclats scintillants ? Comme mille éclats de glace... Qui pouvait comprendre le manque ? Douloureux. Viscéral. La monotonie nouvelle de sa vie. Sans création. Sans glisse. Sans danse. Monotonie fade qui lui donnait parfois envie de hurler.
La gorge nouée, elle se leva lentement et Jasper l'imita immédiatement.
"Je vais y aller.", annonça-t-elle doucement. Prudemment. Contrôlant quasi parfaitement les trémolos de sa voix. "Merci pour le petit déjeuner. Merci pour...cette nuit. Merci pour tout."
Il sourit simplement.
"Au revoir, Alice.", dit-il simplement tandis qu'elle ouvrait la porte d'entrée.
Elle ne répondit pas et referma la porte derrière elle. Pourtant ces trois derniers mots martelèrent ses oreilles un long moment. Comme un espoir. Fou. Une promesse . Délirante.
Au revoir, Alice.
Au revoir.
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Le bus ralentit puis s'arrêta enfin. Alice se précipita presque au dehors. La chaleur épouvantable de ce début d'après-midi lui parut presque rafraîchissante comparée à la moiteur insupportable du bus. Par habitude, elle chercha machinalement des yeux un coin d'ombre, avant de finalement bifurquer à gauche, suivant les indications fournies par Jane, jointe par téléphone dans la matinée.
Elle ne tarda pas à trouver l'endroit voulu mais hésita un instant devant l'entrée. Indécise. Elle se balança quelques minutes d'un pied sur l'autre. Tendant plusieurs fois la main vers la poignée de la porte sans la saisir. Observant le ballet bien huilé des employés à l'intérieur du petit salon de coiffure. Finalement, elle pinça les lèvres, grogna, et entra enfin. Une des coiffeuses s'avança vers elle, la saluant poliment, tout sourire.
"Bonjour, je voudrais...", elle s'interrompit, ne sachant pas vraiment quoi demander, au final. "Je voudrais que vous essayiez d'arranger ça...", déclara-t-elle finalement, en désignant ses cheveux en bataille.
Elle surprit son reflet dans l'un des nombreux miroirs de la pièce et grimaça en même temps que la coiffeuse qui l'avait accueillie. Ses mèches sombres pointaient en tous sens, mal coupées, désordonnées. Elle soupira devant l'ampleur de la tâche, et intercepta le regard désespéré de la jeune femme sur sa chevelure. Cette dernière la fit cependant asseoir à l'un des trois bacs et commença un shampoing. Alice sourira d'aise sous l'effet de l'eau tiède. Bienfaisante. Et ferma les yeux, un instant apaisée.
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Alice passa une main anxieuse dans ses cheveux. Et pour la énième fois, soupira, rassurée. Ses boucles courtes retombaient sagement sur sa nuque. Douces. Souples. Impeccables.
La nuit était tombée depuis longtemps à présent, et Alice était en train de faire la plonge, s'avançant sur son travail. Heidi était partie. La soirée était calme. Et elle avait même congédié Jane. Aprés tout, s'il y en avait une qui devait partir lorsque le travail le permettait, c'était Jane. Jane avait une vie. Jane avait un petit ami. Des projets. Des amis. Des soirées. Jane avait une vie.
Alice finit de ranger le dernier verre sur l'étagère et s'empara du torchon traînant sur l'évier dans le but de nettoyer le comptoir.
"Alors, Alice, tu as encore changé de coupe de cheveux ?", lui lança Marcus.
Elle lui sourit, ravie malgré elle qu'il l'ait remarqué.
"Ça te va beaucoup mieux ainsi, affirma-t-il. Pas vrai, Caïus ?", lança-t-il à son compère, assis à une table derrière lui.
"Y'a pas photo ! Laisse tomber le coiffeur de la dernière fois...", renchérit Caïus, en se levant.
Alice esquissa un sourire alors qu'ils déposaient tous les deux leurs verres sur le comptoir, en des claquements secs, distincts, caractéristiques des fins de soirée. Ils la saluèrent, le sourire aux lèvres, et sortirent sans la nuit brûlante.
Elle finit de nettoyer la salle avant de sortir à son tour. Comme chaque soir, la chaleur moite de la nuit l'assaillit brutalement, lui coupant le souffle. Elle ferma le bar et remonta la rue déserte en direction du petit parc.
Lorsqu'elle parvint au fameux petit pont de pierres enjambant le Concho, elle se figea sur place. Sur le pont, une silhouette sombre faisait des allers-retours lents et réguliers. Une silhouette d'homme à en juger par la largeur d'épaules. Elle déglutit péniblement, tentant de maîtriser la peur qui grandissait dans son esprit. Dangereuse. Envahissante.
Elle hésita un instant, évaluant rapidement ses différentes options. Retourner au bar et attendre. Mais combien de temps ? Appeler Heidi depuis le téléphone du comptoir. Mais cette dernière serait furieuse d'être ainsi dérangée à cette heure aussi tardive. Il lui semblait l'entendre pester d'ici. Faire demi-tour et passer par le centre ville. Immense détour, et elle connaissait mal le chemin. De plus, elle n'était pas persuadée que la population rencontrée en centre ville à cette heure-ci soit moins dangereuse que cet individu tapi dans l'ombre devant elle.
Elle inspira profondément, se décidant, et avança vers le petit pont. Lentement. Sur ses gardes, tous les sens aux aguets. Le grondement du Concho couvrit rapidement tous les autres bruits, aussi fixa-t-elle son regard sur la silhouette, guettant le moindre de ses mouvements. Tendue à l'extrême, elle s'engagea néanmoins sur le petit pont de pierres grises, se retenant de courir.
Soudain, l'ombre fondit sur elle, et elle ne put réprimer un cri de pure terreur. Terreur qui retomba brutalement lorsqu'elle croisa un regard bleu désormais familier.
"Jasper ?", balbutia-t-elle, incrédule. Avant que la frayeur retombée ne laisse place à un soulagement nerveux, et que sa voix prenne des intonations suraiguës.
"Vous êtes fou ? J'ai failli mourir de peur ! Que faîtes-vous ici à cette heure ?", hurla-t-elle, au bord de l'hystérie.
"Je vous attendais.", rétorqua-t-il.
Sa colère retomba d'un coup, et Alice se sentit un instant dépourvue de toute émotion. Ahurie. Hébétée.
"Vous...Vous m'attendiez ?", bégaya-t-elle.
"Je vous attendais.", répéta-t-il, calmement.
Son calme constant l'apaisa instantanément.
"D'accord...", souffla-t-elle.
Il sourit dans l'obscurité et son coeur battit un peu plus vite. Troublée, elle se détourna et se dirigea vers le petit banc qui bordait l'orée du parc quelques mètres plus loin. Elle s'y laissa tomber presque brutalement. Epuisée. Distraitement, elle massa du bout des doigts son genou droit. Douloureux. La journée avait été calme mais elle avait quand même eut pas mal de travail. Elle était restée longtemps debout. Trop longtemps. Elle soupira longuement, goutant la fraîcheur et le calme de la nuit après la chaleur et l'effervescence de la journée et de la soirée. Jasper vint s'asseoir à ses côtés, et elle ne put réprimer un frisson à sa proximité. Ridicule.
"Vous m'attendiez vraiment ?", demanda-t-elle doucement. Timidement. Sans le regarder.
"Oui.
- Si tard ? Vous ne travaillez pas demain ?", s'enquit-elle
"Nous sommes samedi.
- Bien sûr..., souffla-t-elle. Samedi...J'avais oublié...", fit-elle, distraite.
Il rit doucement à ses côtés. Et son épaule, si proche, vibra doucement contre la sienne.
"Oublié ?, se moqua-t-il. Vous travaillez un peu trop, Alice !"
Elle sourit. Presque tristement.
"Peut être bien...
- Pour quoi m'avoir attendu ?", demanda-t-elle. Abruptement. Dévoilant la question qui lui brulait les lèvres depuis déjà plusieurs minutes. Pourtant, elle ne lui laissa pas le temps de répondre. Effrayée. Par les mots qu'il aurait pu prononcer. Et qui aurait été différents de ceux qu'elle attendait. Immanquablement.
"Je n'allais pas recommencer...", assura-t-elle en se mordillant la lèvre. D'une voix ténue. Fragile.
Il tourna la tête vers elle.
"Je sais..., murmura-t-il d'un ton assuré. Je vous attendais, c'est tout."
Le coeur d'Alice battit plus fort et la voix basse, rauque, de Jasper résonna de longues secondes dans son esprit. Elle ne pût réprimer le frisson qui la parcourut. Délicieux. Dangereusement délicieux. Parce que même si ces mots n'étaient pas exactement ceux qu'elle voulait entendre, ils y ressemblaient drôlement. Menaçants. Menaçant son équilibre précaire si laborieusement retrouvé. Si on pouvait dire ça, du moins.
Mue d'une pulsion irrésistible, elle rapprocha sa main de celle de Jasper, posée à plat sur le banc. Si près. Si près qu'elle pouvait sentir la chaleur brûlante de sa peau hâlée, dorée par le soleil. Si près mais n'osant franchir le minuscule espace qui l'en séparait. Les doigts frémissants, la bouche sèche. Le cœur battant une mélodie qu'elle croyait enfouie pour toujours. Chamade insensée. Battements incendiaires.
Et elle crut exploser lorsque les doigts de Jasper recouvrirent les siens. Immenses. Brûlants. Elle déglutit péniblement et ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit. Les prunelles azur étaient toujours là. Dangereuses. Faisant renaître en elle des sentiments presque inconnus. Sensations qu'elle croyait enfouies à jamais. Menaçant de faire voler en éclats sa petite vie à nouveau bien réglée. Parfaitement organisée. Elle se leva d'un bond. Presque apeurée.
"Je dois y aller...", lança-t-elle. Soudain pressée. Pressée de lui échapper. D'échapper à son regard d'azur, à ses cheveux d'or fin, à sa peau dorée. Tentante. À sa voix basse. Grave. Chantante. Séduisante.
Elle déglutit péniblement.
"Je suis contente de vous avoir revu. C'était...agréable."
Elle buta sur ce dernier mot. Agréable. À vrai dire, c'était bien plus que ça. C'étaient les battements effrénés de son cœur, la brûlure de sa main. L'émerveillement de ses yeux. Mais elle ne trouva pas le mot exact pour définir toutes ces sensations nouvelles l'assaillant de toutes parts. Sa main était restée dans la sienne et elle ne parvenait pas à lâcher prise. Il sourit, presque moqueur. Ou bien était-ce le fruit de son imagination ?
Le pouce de Jasper vint caresser l'intérieur de son poignet tandis qu'il se levait à son tour, la dominant soudain de toute sa hauteur. Elle, si petite, si fragile. Elle frissonna et pinça les lèvres. Et puis, un a un, elle arriva à détacher ses doigts de la peau halée, brisant la douce étreinte sur son poignet. Sa main lui parut glacée lorsqu'elle la ramena contre son flanc.
"Bonne nuit...", bredouilla-t-elle.
"Bonne nuit, Alice..."
Elle tressaillit à la façon dont il avait à nouveau prononcé son prénom. Susurré. Comme une promesse. Sublimant les trois syllabes qui le composaient. Elle fit brusquement volte-face. Un peu trop brusquement. Et regagna son appartement en courant presque. Sans se retourner. Surtout sans se retourner. Effrayée par le sentiment qui naissait en elle.
Ce sentiment-la, elle le connaissait bien. Brisé en mille éclats, il l'avait détruite. L'espoir. Magnifique. Étincelant. Dangereux. Pernicieux. Ce n'était pas un sentiment pour elle. Ça ne l'était plus.
Agacée, chamboulée, elle s'allongea toute habillée dans son lit. Tentant de s'empêcher de penser. Mais malgré tous ses efforts, dès qu'elle eut fermé les yeux, son esprit indiscipliné scanda trois mots. Jubilant.
Il l'avait attendue.
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Les yeux dans le vague, elle regardait l'écran de télévision sans voir les images qu'il diffusait. Dans sa tête se rejouait inlassablement la scène de la veille. Inlassablement. Elle mâchonna avec avidité les céréales contenues dans son bol de lait froid. Encore toute étonnée de s'être levée avec la faim au ventre. Ça ne lui était pas arrivé depuis l'enfance. Du moins, pour ce qu'elle s'en souvenait. En tout cas, pas dans la dernière année écoulée. Comme si son estomac s'était tout à coup réveillé après toutes ces années de sommeil.
Elle finit son bol, se resservit deux fois et le reposa finalement sur la table basse. Rassasiée. Savourant la sensation de plénitude qui l'envahit dès sa dernière bouchée, tandis qu'elle se calait confortablement dans son canapé, les paupières lourdes. Elle s'assoupit brièvement, momentanément apaisée. Fait rare.
Réveillée en sursaut par un son qui lui parut vaguement familier, elle mit quelques instants à reconnaître la sonnerie de son portable. Elle se leva brusquement, par réflexe, et gémit aussitôt sous la sensation douloureuse engendrée par ses chevilles. L'écran du petit appareil, illuminé par une lumière bleue artificielle indiquait Maman. Elle le regarda longtemps sonner. Les poings serrés. Chaque sonnerie la transperçant d'une douleur aiguë. Elle fixa l'écran, mâchoires crispées. Jusqu'à ce qu'il s'éteigne enfin. Tentée. Horriblement tentée. Peut-être plus que jamais. Décrocher et entendre à nouveau la voix chantante de sa mère. Rassurante. Parler à son père et absorber un peu de sa force tranquille. Avoir des nouvelles d'Edward et Emmett. Peut-être même leur parler.
Un sanglot monta dans sa gorge lorsque la sonnerie se tut. Sanglot unique. Sans larmes. Lasse, elle se détourna et entrouvrit le rideau qui barrait la baie vitrée. Elle battit des paupières, un instant éblouie par le soleil de midi. Étincelant. Avant d'ouvrir brusquement en entier, laissant la lumière pénétrer à grands flots dans la petite pièce. Elle resta ainsi debout devant la fenêtre. Longtemps. Laissant les rayons du soleil irradier sa peau pâle. Jusqu'à ce que son regard ébloui, scrutant le parc devant elle, ne s'arrête sur le banc près du pont. Elle soupira en appuyant son front et sa joue contre le verre froid de la vitre. La fraîcheur de cette dernière lui fit immanquablement penser à la glace. Et elle réalisa soudainement qu'elle n'avait pas songé à cette dernière depuis la veille. Pas même lorsque ses chevilles s'étaient faites douloureuses. Pas même lorsque sa mère avait appelé. Sûrement un de ses plus longs moments de répit.
Soudain, tandis que les souvenirs de la glace lumineuse et du regard de Jasper se confondaient étrangement, elle frémit violemment et ses doigts se crispèrent doucement. Impatients. Tandis qu'une vague d'inspiration la saisissait. Lumineuse. Inattendue. Et elle sut qu'il était temps d'aller chercher le vieux carton qui traînait sous son lit depuis plus de trois mois.
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Elle déglutit péniblement en déposant le carton sur la table de la cuisine. Il était plus lourd que dans ses souvenirs. Elle avait finalement mis plus d'une heure avant de se décider à l'exhumer. Toute hésitante au seuil de sa chambre, puis au pied de son lit. Toute tremblante. Elle s'était retenue trois fois d'appeler sa mère et avait failli renoncer au moins un millier de fois. Et à présent, l'ouvrirait-elle ?
Elle soupira longuement, tordant nerveusement ses mains moites l'une contre l'autre. Avant d'ouvrir le carton rapidement. Brutalement. De peur de changer d'avis, ne sachant guère combien de temps son courage soudain allait durer. Frénétiquement, elle déchira le scotch et écarta les rabats rigides. Elle hésita à nouveau longuement avant d'oser jeter un coup d'oeil à l'intérieur. Elle savait pourtant parfaitement ce qu'il contenait. Parfaitement.
Elle plongea finalement la main dedans et ses doigts rencontrèrent la matière familière qu'elle redoutait. Elle ne put s'empêcher de faire courir son index sur la lame effilée. Glacée. Avant de finalement extirper ses patins du carton. Elle y jeta un coup d'oeil. Un simple coup d'oeil. Avant d'inspirer profondément et de les déposer au sol, décider à ne plus y accorder un regard.
Elle replongea dans le carton avec moins d'hésitation, le plus dur étant fait. Indubitablement. Elle en ressortit des pastels multicolores. Usés. Craquelés. Des crayons de dessin et un fusain qu'elle disposa méthodiquement sur la table. Avant de saisir l'épaisse chemise à dessin qui tapissait le fond du carton, emplie de bouts de papier disparates dépassant de toutes parts.
Elle déposa finalement le carton vide au sol et saisit une feuille de papier avant de s'asseoir à la table. Elle soupira devant la feuille blanche, prise d'une soudaine anxiété. D'une excitation oubliée aussi. Exaltante. Elle releva la tête vers le petit banc au loin. Et traça un premier trait de fusain.
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Elle se redressa presque brusquement, clignant des paupières. Surprise par l'obscurité naissante envahissant l'appartement. Elle se leva pour allumer la lumière avant de regagner la petite table. Elle resta immobile quelques instants devant cette dernière. Ahurie devant la multitude de croquis qui s'y étalaient. Elle ne se rappelait pas avoir autant dessiné depuis une éternité.
Elle détailla les silhouettes sombres d'un oeil critique. Les costumes de gala esquissés étaient élégants. Pratiques. Originaux. Elle n'avait pas perdu la main. Même si, elle le savait, elle pouvait faire mieux. Beaucoup mieux. Elle avait mis un peu de couleur. Essayé du moins. Parce que toutes les feuilles étaient étrangement monochromes. Bleues. Du bleu en mille déclinaisons azuréennes. Elle soupira. Agacée. Avant de se détourner, son estomac la rappelant à l'ordre.
Elle mit de l'eau à bouillir et sortit un paquet de pâtes d'un placard. Elle se servit un verre de limonade qu'elle but d'un trait, les larmes lui montant aux yeux sous la sensation des bulles. Elle lava son verre et versa les pâtes dans l'eau. Elle sortit une sauce aux champignons toute faite de son petit congélateur et l'enfourna dans le micro-ondes.
Happée par le silence, elle alluma sa chaîne hi-fi et déposa dans le lecteur CD un disque de Janis Joplin. Elle égoutta les pâtes, remplit son assiette et y versa la sauce dessus. Elle s'assit à la table en soupirant, faisant face au petit parc, maintenant éclairé de lumières blafardes.
La voix de Janis Joplin envahit le petit appartement. Grave. Chaude. Vibrante. Mélancolique. Ses yeux se fixèrent sur le petit banc disparaissant presque dans l'obscurité. Elle fredonna quelques paroles de Summertime, et sourit doucement.
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Son regard s'égara sur la table de sa cuisine, avant qu'elle ne quitte son appartement, claquant la porte derrière elle. Les croquis qui s'y amoncelaient atteignaient à présent une hauteur vertigineuse, soigneusement empilés en une même et unique pile. Vacillante. Le soleil descendait dans le ciel, l'irrisant de mille couleurs chaudes. Du rouge au orange. Du mauve au rose. Les couchers de soleil à San Angelo étaient indubitablement autrement magnifiques et impressionnants que ceux de Forks ou Seattle, du moins les rares que l'on avait l'occasion d'y admirer.
Un pincement étreignit immédiatement son coeur à l'évocation de sa ville natale. Inévitablement. Comme une sorte de réflexe. Comme pour lui rappeler qu'aussi convaincants que soient tous ses mensonges quotidiens, ils n'en restaient pas moins que des mensonges. Comme pour lui rappeler que le manque se ferait toujours ressentir. Tapi mais bien réel. Prêt à ressurgir à la moindre occasion.
Perdue dans ses pensées, elle ne vit qu'au dernier moment la silhouette désormais familière près du petit pont de pierres.
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Tadaaaammmm!
J'espère donc que ce nouveau chapitre vous a plu. J'ai bien remarqué que les reviews se faisaient de moins en moins nombreuses, mais étant donné qu'elles sont le seul salaire de nous autres, petits auteurs, ça serait cool de laisser votre avis.
De plus, ce n'est pas une fic définitivement close et terminée, donc vous pouvez aussi laissez vos idées pour la suite ! ;)
Biz & à bientôt,
Temperance.
