Bonsoir à tous !
Voilà donc ce cinquième chapitre. Merci pour vos reviews sur le chapitre précédent ! Vos avis me font toujours immensément plaisir! ^^
N'oubliez pas de les laisser sur celui-ci!
Bonne semaine à tous!
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"Car l'éclat de quelques heures de bonheur suffit parfois à rendre plus tolérable les désillusions et les saloperies que la vie ne manque pas de nous envoyer."
Guillaume Musso.
Chapitre 5
Innovative Salsa
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Elle s'arrêta un instant, la bouche soudain sèche. Machinalement, elle passa la main dans ses cheveux courts et lissa son chemisier. D'un geste nerveux. Avant de se remettre en marche. Les mains moites. Le pas hésitant. Lorsqu'elle fut assez près, elle ralentit encore, évitant soigneusement son regard.
"Bonsoir ! lâcha-t-elle du bout des lèvres.
- Bonsoir, répondit-il.
- Que faites-vous ici ?", osa-t-elle demander, comme le samedi précédent.
Elle releva la tête pour le voir sourire, remarquant une nouvelle fois la fossette dans sa joue droite, et son coeur se mit à battre un peu plus fort. Dangereusement. Dans l'attente de la réponse. Dans l'attente de sa réponse.
"Je vous attendais !", répondit-il, visiblement ravi. Goguenard.
Alice sourit à son tour, malicieuse.
"Ça commence à devenir une sale manie !", railla-t-elle.
Le sourire de Jasper s'effaça aussitôt, tandis que le sien s'élargissait. Satisfaite, elle poursuivit :
"Je vais travailler...
- Je sais.
- Je travaille au Concho si vous vous demandez. Vous pouvez venir y boire un verre un de ces jours...", proposa-t-elle, enhardie.
Jasper eut un sourire en coin.
"Est-ce une invitation ?"
Alice sentit ses joues se colorer tandis qu'elle répondait, sans doute un peu trop prestement :
"Ça y ressemble..."
"D'accord. Dans ce cas... Est-ce que vous voudriez dîner avec moi un de ces soirs ?"
Elle grimaça aussitôt à la proposition, et il se méprit.
"Ok...", souffla-t-il. "Je comprends que ça puisse sembler un peu insistant. Trop, sûrement. Je suis désolé, vraiment. Je vais vous laisser aller travailler...
- Non ! s'écria-t-elle alors qu'il faisait déjà un pas en arrière. Vous vous trompez ! Je serais ravie de manger avec vous. C'est juste que je ne suis pas libre le soir. Je travaille. Tous les soirs de la semaine. Et je ne peux vraiment pas me libérer... En tout cas, pas dans l'immédiat.", expliqua-t-elle rapidement.
Elle crut voir ses yeux pétiller avant qu'il ne sourît à nouveau.
"Oh ! Eh bien, un midi alors ?"
Elle sourit à son tour, le cœur battant la chamade tandis qu'elle acquiesçait.
"Jeudi ? Ça vous irait ? proposa-t-il après quelques secondes de réflexion.
- Parfait..., accepta-t-elle aussitôt. Encore une fois avec un peu trop d'empressement.
- Rendez-vous ici à midi ?
- D'accord !"
Elle avança d'un pas et s'autorisa enfin à plonger dans son regard. Immédiatement, elle fut happée par ses reflets d'azur. Elle remarqua, fascinée, les paillettes d'or ornant ses prunelles, qu'elle n'avait pas eu l'occasion d'admirer lors de leurs deux précédentes rencontres, toutes deux nocturnes.
"Je... Je dois y aller...", bredouilla-t-elle alors qu'il faisait un pas vers elle.
Il acquiesça et elle le dépassa, fuyant presque. Ses prunelles d'azur. Les éclats d'or de ses iris. Les reflets dorés de ses cheveux dans le soleil couchant. Son sourire éclatant. Sa carrure massive. Rassurante. Impressionnante.
"À bientôt, Alice...", fit-il alors qu'elle s'éloignait déjà.
Une nouvelle fois, elle tressaillit au son de son prénom dans sa bouche. Aux sonorités toutes différentes. Complètement différentes. Délicieusement.
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Elle arriva au Concho dans un état d'excitation tel qu'elle n'en avait pas connu depuis une éternité. Un peu semblable à l'approche d'une grande compétition.
Jane remarqua immédiatement son sourire, ses joues rosies et ses gestes volubiles.
"Que t'arrive-t-il ?", questionna-t-elle avant même qu'Alice ne lui saute dessus. Presque fiévreuse. Parce qu'elle avait besoin de raconter tout ça à quelqu'un.
"Oh, Jane ! Tu ne devineras jamais !", s'exclama-t-elle d'une voix dangereusement suraiguë.
Jane haussa les sourcils avant qu'un immense sourire ne se peigne sur son visage.
"Tu as rencontré quelqu'un ?, fit-elle en battant des mains.
- Comment le sais-tu ?", balbutia Alice, son excitation retombant d'un cran face à la perspicacité de Jane.
Jane eut une expression moqueuse.
"Alice ! C'est inscrit sur ton visage !"
Elle grimaça. Visage trop expressif. On lui en avait souvent fait la remarque.
"D'accord... Mais tu ne connais pas les détails ! retenta-t-elle.
- Bien sûr que non ! Mais tu vas tout me raconter dans les minutes qui arrivent, n'est-ce pas ?"
Alice ricana face au ton de sa voix, mêlant excitation et laconisme. Teinté d'ironie aussi. Mais à cela, elle était habituée. Et de toute façon, il fallait absolument qu'elle parle de Jasper à quelqu'un. Jane était sa seule amie ici.
"Exactement ! affirma Alice. Et ne prends pas ce faux air désespéré avec moi. Je sais que tu meurs d'envie d'en savoir plus !"
Alice trépignait d'impatience tout en lui racontant sa rencontre avec Jasper, omettant volontairement le passage du pont et du lendemain matin. Elle lui raconta également la soirée du samedi, avant de terminer par leur courte entrevue du jour même, ponctuée par l'invitation à déjeuner.
"Il m'a invité à manger ! Jeudi ! Seigneur, je ne tiendrais jamais jusque-là !", s'exclama Alice. Puis vint la question existentielle : "Et qu'est-ce que je vais porter ?"
"Oh, Jane ! Il faut absolument que tu me prêtes cette petite tunique bleue que tu portais la dernière fois et...
- Respire, Alice ! la coupa Jane. Et calme-toi un peu ! C'est la première fois que je te vois comme ça ! Tu commences à me faire peur ! Et tu vas finir par effrayer les clients, aussi...", ajouta-t-elle en désignant du menton la bande d'adolescents entassés dans un coin de la salle avec leur cocas, et qui les regardaient effectivement avec des yeux ronds et étonnés.
Alice haussa les épaules avant de lever les yeux au ciel.
"Tu as bien le temps de me rabattre les oreilles avec ce type d'ici jeudi ! Mon Dieu, quand je pense que j'essaye de te caser depuis des semaines, et toi tu trouves un bonhomme dans le parc ! Dans le parc !"
Alice sourit franchement. C'était effectivement plutôt cocasse. Romantique, aussi. Un parc, c'était mieux qu'une boîte enfumée et bruyante. Beaucoup mieux.
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Alice fixait les reflets bruns des deux pintes de Guinness en train de décanter devant elle, battant le rythme du morceau de country diffusé par les baffles du bout des doigts, pianotant sur le comptoir en chêne massif. Elle détestait son état actuel. Nouveau. Insolite. A vrai dire, elle était assez proche de la panique.
Excitation. Anticipation. Impatience. Indécision.
Elle s'était transformée, ces deux derniers jours, en une adolescente surexcitée par son premier rendez-vous. Et elle détestait ça. Mais à vrai dire, elle n'était pas vraiment loin du compte. Car si elle n'était plus une adolescente, ce n'était pas loin d'être son premier rendez-vous. Elle avait passé son enfance, puis son adolescence sur la glace. Des journées entières, seulement entrecoupées de cours obligatoires. Pas le temps pour les flirts adolescents et leurs rendez-vous, romantiques ou non. Quelques sorties au cinéma avec Garrett, au lycée. Un étreinte avec Jimmy, au bal de fin d'année. Du classico-classique. Et quelques soirées avec James. Chez lui ou chez elle. Nullement romantiques et qui se comptaient sur les doigts de ses mains.
"Ca se passera très bien, Alice !", lança la voix de Jane près d'elle, pour la énième fois de la soirée. Moqueuse. Goguenarde.
Alice soupira et finit de remplir les verres de Guinness, avant de les apporter en salle, zigzaguant entre les tables et les chaises, vides pour la plupart. Il n'y avait pas foule ce soir. Tandis qu'elle revenait vers le bar, la voix de Jane, jusque-là couverte par la musique, lui parvint, mêlée à celles, plus rudes, de Marcus et Caïus.
"Notre Alice a décroché un rendez-vous galant pour demain !, pépiait Jane, comme s'il s'agissait du scoop de l'année, et visiblement plus excitée à cette idée qu'elle ne voulait bien le laisser paraître.
- Vraiment ? Ah ben ça, alors !"
Merci Marcus. Pour mon amour propre, merci, songea Alice.
"C'est pas trop tôt ! renchérit Caïus. Jolie comme elle est !"
Et merci Caïus.
"Et qui est-ce donc, Alice ?, interrogea Marcus en se tournant vers elle. On le connaît p't'être le ptit gars, s'il est du coin..."
Alice fit la moue. Marcus et Caïus étaient parfois persuadés de connaître tout San Angelo. Sérieusement.
"Oui, Alice, comment s'appelle-t-il ? insista Jane. "Je ne crois pas que tu m'aies dit son nom...
- Jasper, céda-t-elle sous l'insistance de leurs trois regards. Jasper Withlock.
- Oh..., fis Jane en fronçant les sourcils. Ça me dit vaguement quelque chose."
Alice se tourna vers elle, étonnée.
"Et comment, ma jolie ! C'est un des gars les plus riches de la ville. Avocat. Il a un immeuble entier tout à lui en plein centre ville, en face de la place principale, celle à a fontaine."
Alice pâlit et agrippa le comptoir.
"Vous... Vous êtes sûr ?"
Marcus hocha la tête, tandis que Caïus assurait :
"Pour sûr ! On l'a connu haut comme trois pommes. Un gars du coin. Ses parents possédaient un ranch juste à l'entrée de la ville."
Elle nota à peine le possédaient, et se laissa tomber sur l'un des hauts tabourets du bar, entre les deux compères. Livide. Non seulement Jasper avait l'air d'être quelqu'un de bien sous tous rapports - sans quoi Marcus ou Caïus se serait chargé de le préciser - mais en plus de ça, il s'avérait être une des fortunes de la ville. Son coeur tambourinait à ses oreilles bourdonnantes.
"Jane...", souffla-t-elle, en proie à une panique naissante.
Immédiatement, cette dernière abattit ses mains chaudes sur ses épaules, par-dessus le comptoir, entamant un massage bienfaisant.
"Pas de panique, Alice ! Tout se passera très bien ! Je t'ai apporté ma tunique bleue et les boucles d'oreilles assorties. Tu vas être irrésistible là-dedans ! Jasper Withlock ou non !"
Elle expira longuement. Jane avait raison. Elle avait toujours été sûre d'elle. Naturellement. Elle n'aurait qu'à être elle-même.
Jasper Withlock ou non.
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Le réveil la tira de son sommeil et elle gémit en apercevant les quatre petits chiffres du réveil lumineux. Elle ne s'était pas levée si tôt depuis une éternité. Puis, elle se remémora la raison pour laquelle elle avait enclenché son réveil à cette heure, et jeta ses jambes hors du lit. Elle ne fit même pas attention à la douleur de ses chevilles en se levant et tira le rideau masquant la fenêtre de sa chambre.
Le soleil était encore bas et la chaleur ne se faisait pas encore ressentir. Alice ouvrit la fenêtre en grand, chose qu'elle n'avait probablement pas fait depuis son arrivée ici, et soupira sous la vague d'air tiède qui l'atteignit. San Angelo n'était finalement pas une ville si désagréable. Du moins quand la chaleur ne l'écrasait pas dans sa poigne de feu.
Elle inspira profondément et s'étira devant la fenêtre béante. Après quoi, elle se dirigea vers sa cuisine où elle mit sa cafetière en route. L'arôme du café ne tarda pas à envahir la pièce. Délicieux. Elle alluma sa chaîne hi-fi et le son haché des Doors vint planer dans le salon.
Elle fredonnait toujours Light my fire en entrant dans sa douche. Elle baissa progressivement la température de cette dernière afin de définitivement se réveiller. Elle enroula une serviette autour d'elle, coiffa et laqua ses mèches courtes, appliqua un peu de mascara et de blush, misant sur le naturel. Inutile de tenter le khôl ou le fond de teint. Elle n'en avait pas l'habitude et de toute façon, avec la chaleur qui régnerait en ville d'ici une heure, ça tournerait au désastre avant même le début du repas. Enfin, elle s'habilla, revêtant un pantalon crème et la tunique bleue prêtée par Jane. Elle enfila des sandales plates, les chaussures à talons lui vrillant les chevilles depuis son accident.
Puis, elle regagna la cuisine et se servit une tasse de café fumante, se déhanchant légèrement sur la voix sexy de Jim Morrison en l'avalant. Après quoi, elle rangea rapidement son appartement, saisit son sac à main et sortit d'un pas décidé.
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Elle était en avance. Ce qui n'était pourtant pas dans ses habitudes. Et son assurance s'émiettait un peu plus à chaque minute passée. Si bien qu'elle craignait qu'il ne lui en reste au final plus du tout et qu'elle passe pour une idiote finie. Elle se tordait nerveusement les mains en faisant les cent pas devant le fameux petit banc lorsqu'une voix retentit dans son dos. Familière.
Elle inspira profondément avant de se retourner. Elle resta un instant, un infime instant bouche bée. Subjuguée. Eblouie. Jasper était encore plus beau en plein jour que de nuit. Sa peau hâlée contrastait avec ses cheveux blonds, semblant tissés d'or fin sous les rayons du soleil. Ses yeux paraissaient encore plus bleus que l'azur du ciel. Son nez droit surplombait ses lèvres fines qui esquissèrent un sourire creusant la fossette dans sa joue droite. Joueuse. Alice remarqua également les quelques cicatrices, infimes, qui marquaient son visage, plus pâles que la peau bronzée. Il portait une chemise blanche, légèrement entrouverte et un pantalon de costume. Bêtement, elle ne put s'empêcher de songer combien il devait être séduisant en costard. Elle cligna finalement des yeux et reprit ses esprits.
"...un client un peu pointilleux..., s'excusait-il. Je suis infiniment désolé pour ce retard."
Elle sourit. Elle n'avait plus l'impression d'avoir attendu si longtemps maintenant qu'il était là.
"Excuses acceptées."
Il sourit à son tour. Irrésistible.
"Je suis garé juste à l'entrée du parc, et j'ai réservé pour midi dans un restaurant au centre ville..."
Elle lui emboita le pas, en sautillant presque tandis qu'ils remontaient l'allée ombragée du parc. Silencieuse et déserte à cette heure de la journée. C'était une des choses qu'elle avait découverte au Texas. Contrairement à Seattle, très animée le jour, mais dont l'activité allait en décroissant au fil de la journée, dans les villes du sud, l'animation était à son comble tôt le matin et...tard le soir, créant des journées à deux vitesses, seulement rythmées par le rayonnement du soleil.
Elle se retint de stopper net lorsqu'ils parvinrent à sa voiture. Audi Spyder. Noire. Emmett en aurait été vert. Et ce qui la troubla le plus ne fut finalement pas le luxe de la voiture mais la pensée de son frère aîné, étant censée être cadenassée dans un recoin reculé de son esprit. Son esprit pourtant si méthodiquement agencé lorsqu'il s'agissait d'occulter des faits ou des personnes de son passé. Cet esprit-là avait tendance à lui jouer des tours ces derniers temps.
Elle entra dans la voiture et Jasper démarra, faisant ronronner le moteur, puissant. Emmett aurait définitivement été vert. La gifle mentale qu'elle s'apprêtait à s'administrer fut suspendue par la voix de Jasper à ses côtés tandis qu'il amorçait une marche arrière pour sortir de son emplacement.
"On pourrait peut-être se tutoyer ? Je ne pense pas que nous ayons une si grande différence d'âge.
- D'accord. Tu m'emmènes où ?"
Le tutoiement passait effectivement nettement mieux. Nettement. Jasper n'était pas un inconnu à qui elle pouvait dire "vous". Il ne l'avait jamais été.
"C'était une façon détournée de te demander ton âge...", rétorqua-t-il, un sourire en coin. Un nouvelle fois, Alice nota sa fossette. Séduisante.
"Oh ! s'exclama-t-elle. Vingt-et-un.
- Majeure dans tous les états !", lança-t-il.
Elle rit doucement.
"Majeure dans tous les états ! confirma-t-elle. Et toi ?
- Vingt-six. Majeur depuis longtemps !
- Pas si longtemps que ça !", fit-elle remarquer.
Il sourit à nouveau, sans quitter la route des yeux.
"Non. Non, c'est vrai..., concéda-t-il. Pas tant que ça. Pourtant, parfois, j'ai l'impression d'être beaucoup plus vieux."
Ça sonnait comme une confession. Peut-être n'en était-ce pas vraiment une... Malgré tout, les lèvres d'Alice formèrent les mots qu'elle prononça sans qu'elle en ait vraiment conscience.
"Et moi donc !"
Cette fois, le regard de Jasper quitta un instant l'avenue déserte qu'ils parcouraient pour croiser fugacement le sien, en un éclat métallique surpris. Intrigué. Il ne renchérit pourtant pas. Pas plus qu'il ne posa de questions, le silence s'installant quelques instants dans l'habitacle. Légèrement inconfortable. Puis, il reprit finalement la parole.
"Tu travailles ce soir ?"
Elle acquiesça, avant de se rendre compte qu'il ne la voyait pas.
"Je travaille tous les soirs, sauf le dimanche...", répondit-elle, sur le ton de l'évidence.
Elle le vit froncer les sourcils.
"Tous les soirs, hein ? Est-ce que c'est légal de la part de ton patron de te faire travailler autant, d'après toi ?"
Elle sourit à ces mots, se retenant de rire doucement. Moqueuse.
"Déformation professionnelle ! Attention !, plaisanta-t-elle.
- Sérieusement, Alice ! insista-t-il en lui jetant un nouveau coup d'oeil.
- Sérieusement, Jasper ! le mima-t-elle avant de poursuivre. Heidi est une bonne patronne. Le Concho est un endroit tranquille, sans histoires, et dont la plupart des clients sont des habitués. Le travail n'y est pas trop difficile si ce n'est les horaires. Ma collègue Jane a un jour de repos en semaine, parfois plus si elle en a besoin. Moi, je travaille tous les soirs parce que je ne fais rien de plus chez moi. Autant gagner un peu plus d'argent. Et sérieusement, Jasper..., se moqua-t-elle une nouvelle fois. Tu frises la déformation professionnelle ! Je le sais, je fais pareil les rares fois où Jane arrive à me traîner boire un verre en ville !"
Ou quand je regarde une séquence de patinage à la télé. Ou même un match de hockey.
Elle laissa son regard errer à travers la vitre teintée, le fixant sur les rues inconnues qu'ils dépassaient.
"Si rares que ça ?", demanda Jasper.
Elle se mordit la lèvre. Dépitée.
"Plutôt rares, oui, souffla-t-elle. Et ça y est, je passe pour une asociale..., se lamenta-t-elle à voix haute, en captant son regard étonné. Dans deux minutes, je te ferais flipper !", gémit-elle. Désespérée.
Il éclata d'un rire franc, et elle frémit. Son délicieux.
"Tu es encore bien loin de « me faire flipper », Alice, crois-moi !"
Alice. Alice. Alice. Elle ne se serait jamais lassée de son prénom ainsi prononcé.
La voiture ralentit et Jasper se gara dans une petite ruelle ombragée. Malgré cette semi-obscurité bienfaitrice, le souffle d'Alice se coupa lorsqu'elle quitta le petit habitacle climatisé de l'Audi Spyder. La chaleur en ce milieu de journée était écrasante. Littéralement. Elle le suivit le long de la petite ruelle, avant qu'ils ne parviennent à la terrasse déserte d'un minuscule restaurant. Elle lança un regard étonné à Jasper après avoir avisé la petite enseigne rouge et verte. Twilight. Il se contenta d'hausser les épaules.
"Je sais que ça ne paye pas de mine, mais on y mange divinement bien.", assura-t-il en lui ouvrant la porte avant de s'effacer pour la laisser rentrer la première.
Elle sourit, un brin moqueuse face à cette galanterie semblant toutefois naturelle. Les dires de sa mère au sujet des gentlemen du sud et qu'elle avait toujours pris pour des fadaises étaient peut-être finalement avérés. Elle soupira d'aise en pénétrant dans le restaurant climatisé. Jasper, la suivant de près, adressa un sourire à la serveuse en salle, désœuvrée. Trop charmeur. Cette dernière s'avança vers eux, répondant à son sourire. Alice eut une moue presque envieuse face à son sourire franc, ses longs cheveux bruns, sa haute taille et son regard de braise.
"Bonjour, Charlotte !
- Salut, Jazz ! Ca fait un bail !
- Disons que j'ai eu pas mal de travail ces temps-ci… , s'excusa-t-il implicitement.
- Je vois… Une table pour deux ? Il n'y a que l'embarras du choix !", fit-elle en désignant la salle vide.
Jasper précéda Alice vers le fond de la salle, dans une sorte de petite alcôve. Visiblement, il connaissait très bien les lieux. Ils s'assirent face à face.
"Tu viens souvent ici ?, demanda Alice. Curieuse.
- Je venais plutôt souvent, oui…
- Tu venais ?, répéta-t-elle.
- J'ai eu beaucoup de travail ces derniers temps, répéta-t-il. Mais je venais régulièrement il y a quelques mois. Charlotte et son mari Peter sont de vieux amis. Je les ai aidés à dessiner les plans de ce restaurant et leur ai évité quelques arnaques avec le vendeur des locaux.
- Tu as dessiné les plans ?, s'exclama-t-elle. Je croyais que tu étais avocat !
- Je fais un peu d'architecture à mes heures…", sourit-il.
Charlotte leur amena les menus et Alice s'y plongea dedans, étonnée de constater qu'il s'agissait d'un restaurant mexicain. Elle leva les yeux de la liste des plats et croisa le regard de Jasper, qui ne l'avait pas quitté.
"Je crois que je vais te laisser choisir pour moi. Je ne connais pas un seul de ces plats…", avoua-t-elle.
Il haussa les sourcils. Étonné.
"Vraiment ? Tu n'as jamais mangé tex-mex ?"
Elle secoua la tête et il sourit, incrédule.
"Tu n'es pas d'ici, constata-t-il simplement.
- Ça se voit tant que ça ? »
Il eut ce sourire en coin qu'elle adorait déjà.
"Ça se voit.
- A quoi ?, insista-t-elle, à nouveau curieuse.
- Ta peau, trop pâle. La façon dont tu évites le soleil. Ton accent, aussi, c'est indéniable.
- Je n'ai pas d'accent ! Tu as un accent !", protesta-t-elle.
Son sourire s'agrandit.
"Les gens d'ici ont tous le même accent…que tu n'as pas. Pour nous, c'est donc toi qui en a un ! Enfin, je ne connais personne en ville qui n'ai jamais mangé tex-mex !", ajouta-t-il.
Il avait presque chuchoté ces derniers mots, comme s'il s'agissait là d'un fait hautement répréhensible. Ce qui la fit sourire. Immanquablement. Et ce qui était visiblement le but recherché, puisque Jasper s'adossa à sa chaise, satisfait.
"D'où viens-tu ?", questionna-t-il en plissant les yeux. Intrigué.
Elle sourit. Joueuse. Haussant comiquement les sourcils avec une moue mystérieuse, tandis que Charlotte leur apportait deux assiettes fumantes de fajitas. Alice en eut l'eau à la bouche à peine le fumet épicé lui effleura-t-il les narines.
"D'après toi ?", lança-t-elle, continuant le jeu afin de laisser son plat refroidir.
"Eh bien, du Nord, c'est certain... J'aurais bien dit New York, mais on dit que les vrais newyorkais ne peuvent jamais vraiment quitter leur ville, ou en tout cas, ils ne s'en vont guère bien loin. À moins que ce ne soit pour le travail, mais ce n'est pas ton cas... Il y a des postes de serveuses à New York aussi... Peut-être Washington ?", tenta-t-il.
Elle secoua la tête, jubilant.
"Boston ?"
À nouveau, elle secoua la tête, son sourire s'élargissant encore un peu plus.
"Detroit ? Chicago ? San Francisco ?"
Elle gloussa, avant de finalement céder.
"Seattle !"
Il parut surpris.
"C'est loin", fit-il finalement. Après quelques instants de silence.
Alice haussa les sourcils.
"Pas plus que New York, Détroit ou Chicago !, rétorqua-t-elle.
- C'est vrai", concéda-t-il en entamant son plat.
Elle l'imita et constata qu'il ne la quittait pas des yeux, dans l'attente de son avis. Elle goutta la saveur épicée de la viande de bœuf contre sa langue avant d'hocher la tête.
"C'est très bon", assura-t-elle de bon cœur.
Il acquiesça. Satisfait.
"Et tu as de la famille à Seattle ?" demanda-t-il.
Elle se raidit immédiatement, déglutissant avec peine.
"Oui…, souffla-t-elle.
- C'est loin, répéta-t-il. Ils ne te manquent pas trop ?"
Sa main se crispa sur le tissu fin de sa tunique. Avant de se décider à répondre, le cœur serré. Douloureux. Traître qui ne la laissait jamais en paix.
"Si. Si, ils me manquent."
Elle ne put totalement maîtriser le tremblement de sa voix à cette affirmation. Sûrement formulée à voix haute pour la première fois. Elle vit que Jasper allait poser une nouvelle question et le devança :
"Et toi ? Tu as de la famille dans le coin ?" questionna-t-elle, détournant son attention. Mais mauvaise actrice. Il fronça légèrement les sourcils mais n'insista pas. Et elle soupira. De soulagement.
"Une sœur, répondit-il. Rosalie. Elle habite à l'entrée de la ville.
- Et vous vous voyez souvent ?
- Pas autant qu'on le voudrait. Nous avons tous les deux un peu trop de travail…
- Que fait-elle ?
- Elle a transformé le ranch de nos parents en hôtel-restaurant. Et je dois dire qu'elle s'en sort plutôt pas mal.", ajouta-t-il avec un sourire fier.
Alice sourit tout en notant mentalement que ses parents ne semblaient plus vraiment présents dans sa vie. Partis ? Morts ? Elle se garda bien de poser la question.
Le repas se poursuivit, s'éloignant des sujets épineux. A son plus grand soulagement. Elle apprit ainsi entre autres que sa couleur préférée était le bleu, qu'il adorait The Clash et Johnny Cash, et que oui, en bon texan, il avait déjà fait du rodéo. Elle lui parla de Jane et de Heidi, de Marcus et Caïus, et de Mrs Harrison, aussi. Il raconta quelques anecdotes de son métier d'avocat et elle rit de bon cœur avec lui. Ne pouvant s'empêcher de remarquer combien leurs deux rires se mêlaient parfaitement. Tout en contraires. Le sien, éclatant et chantant, et celui de Jasper, bas et grave. Tout en contraires. Un peu comme eux, en fait.
Elle. Petite. Brune. Pâle. Renfermée.
Lui. Grand. Blond. Halé. Lumineux.
Jasper insista pour payer la note et elle finit par céder. Charlotte les encouragea chaleureusement à revenir rapidement. Seuls ou ensemble, précisa-t-elle en souriant à Alice. Et ils se retrouvèrent devant le petit restaurant, dans la chaleur étouffante du début d'après-midi. Par réflexe, Alice recula légèrement dans l'ombre de la devanture du restaurant. Jasper sourit.
"On s'habitue, tu verras ! A la chaleur...", précisa-t-il devant son air étonné.
Elle sourit à son tour en acquiesçant. Leurs regards se croisèrent et elle se mordilla la lèvre inférieure. Le silence les engloutit quelques instants. Presque gênant. Oppressant. Et puis, Jasper fit un pas vers elle et elle retint son souffle.
"La ville organise un festival de country tous les ans en centre ville. C'est ce week-end… Tu voudrais m'y accompagner ?", proposa-t-il.
Elle nota l'intonation anxieuse de sa voix et un large sourire étira ses lèvres tandis qu'elle expirait lentement.
"Avec plaisir !", lança-t-elle.
Il sourit à son tour et cette fois, le silence ne fut pas pesant alors qu'elle plongeait dans son regard d'azur, s'y noyant avec délice. Jasper lui tendit la main et elle la saisit sans la moindre hésitation, regardant ses petits doigts disparaître sous les siens. Presque entièrement. Elle sauta joyeusement la petite marche de l'entrée du restaurant et le rejoignit sur le trottoir.
Ils regagnèrent lentement la voiture. La main de Jasper enserrant toujours la sienne. Délicieusement. Ne la lâchant que lorsqu'ils atteignirent l'Audi. Le trajet jusqu'à l'entrée du petit parc fut court. Infiniment court. Trop. Alice trépignait. Indécise. Depuis qu'elle avait vu le stylo noir dans le vide-poches devant le levier de vitesse, elle pesait le pour et le contre. Rassemblant son courage avant que ce dernier ne la quitte presque aussitôt. Sa jambe droite tressautait à intervalles réguliers et rapides. Jasper se gara et enclencha le frein à main. Et elle n'eut finalement pas besoin de se jeter à l'eau.
Ce fut lui qui se lança en premier. Maladroit. Adorable. Ses yeux bleus perdus dans le parc derrière elle.
"Est-ce que tu préfères qu'on se rejoigne en ville ou que je passe te chercher ?"
Elle haussa les épaules.
"Comme ça t'arranges...
- La ville te fait trop loin à pieds, je viendrais, assura-t-il. Il me faudrait un moyen de te joindre, au cas où je me retarde. Peut-être... Peut-être que tu peux me laisser le numéro du bar ou tu travailles et m'y attendre ?"
Le numéro du Concho ? Elle sourit, se retenant de glousser.
"Ou peut-être...", continua-t-il.
"Jasper !", le coupa-t-elle, à deux doigts d'exploser de rire. "Tu peux me demander mon numéro de téléphone !"
Le regard bleu revint vers elle, la vrillant de sa pureté.
"D'accord. Est-ce que tu veux me laisser ton numéro de téléphone ?"
Sans un mot, elle se jeta presque sur le stylo dans le vide-poches, puis saisit la main de Jasper, toujours sur le volant. Elle posa cette dernière sur ses genoux, paume ouverte. Ils frémirent tous les deux à ce contact, même à travers l'épaisseur du jean qui séparait leurs deux peaux. Alice releva la tête pour croiser une nouvelle fois les yeux de Jasper sur elle. Brûlants. Hypnotiques. Elle déglutit péniblement et traça rapidement les chiffres de son numéro de portable sur la peau pâle de la paume de sa main.
C'était désuet. Presque enfantin. Mais lorsqu'elle reposa le stylo à sa place initiale, elle vit qu'il souriait.
"Merci pour ce repas...", fit-elle doucement. Comme si parler juste un peu trop fort aurait tout brisé. La connexion de leurs regards. La sensation de sa main toujours dans la sienne. La magie du moment.
"C'était vraiment très agréable...", ajouta-t-elle.
Le sourire de Jasper s'élargit.
"Très agréable, oui...", répéta-t-il dans un souffle. L'intonation rauque de sa voix la fit frémir à nouveau.
Ses doigts coururent à l'aveugle le long de la portière avant de finalement en trouver la poignée. Et de l'actionner. En un cliquetis mat qui les fit reprendre tous les deux leur contenance. Elle descendit de la voiture. Précipitamment. Hésita. Et se pencha par l'ouverture.
"À bientôt !", lança-t-elle.
"À bientôt, Alice !"
Elle savoura l'écho de son prénom dans le petit habitacle confiné de la voiture. Puis, elle claqua la portière avant de faire volte-face et de s'enfoncer dans le parc, le cœur battant. Au bout de quelques pas, elle entendit la voiture démarrer et s'autorisa un sourire. Immense.
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Lorsqu'Alice arriva ce soir-la au Concho, elle faillit éclater de rire face au comité d'accueil qui l'attendait. Jane, Marcus et Caïus la fixait, les yeux avides de détails.
"Ça a été !", lança-t-elle avec un sourire, devançant le flot de questions qui menaçaient.
Jane piailla et battit des mains, ravie, tandis que les deux cousins trinquaient vigoureusement. Alice leva les yeux au ciel comme elle nouait son tablier autour de sa taille.
"Je suis donc un cas si désespéré pour vous ?, fit-elle, faussement outrée.
- Même plus que désespéré ! s'écria Jane.
- Catastrophique !" renchérit Marcus.
À nouveau, Alice leva les yeux au ciel, riant doucement. Au fil de la soirée, elle daigna distiller quelques détails sur son rendez-vous. Le nom du restaurant. Ce qu'ils avaient mangé. La marque de sa voiture. Quelques détails, pas plus. Le reste lui appartenait. À elle seule.
Jane partit un peu plus tôt, lui laissant le soin de fermer le bar.
"Alors, notre jolie Alice à enfin trouvé chaussure à son pied ! lança Marcus.
- Il ne s'est rien passé !", protesta-t-elle.
Caïus balaya ses mots d'un geste de la main.
" Il était temps ! Deux mois ! Avec tous les hommes qui fréquentent ce bar ! La réputation des texans commençait à être dangereusement menacée !"
Alice secoua la tête en souriant avant de monter le son de la radio pour ne plus entendre leurs idioties. Une acclamation unanime retentit de la part de Marcus et Caïus lorsque les premières notes du mythique I walk the line se distillèrent dans la pièce. La voix forte de Johnny Cash envahit la salle et Alice s'accouda au comptoir, battant le rythme du pied tout en s'amusant de voir les deux compères lever leurs verres à l'unisson. Entonnant la chanson de leurs voix puissantes, alourdies par l'alcool. Elle rit même de bon cœur lorsque Marcus tenta un crescendo ridicule ou que Caïus esquissa quelques pas de danse. Avant de se surprendre à fredonner avec eux quelques-unes des paroles, avant que les dernières notes ne s'évaporent.
Elle baissa alors le son et les deux acolytes vinrent déposer leurs verres sur le comptoir, la saluant avant de passer la porte du bar. Elle les suivit quelques minutes plus tard. Sur le chemin de terre du parc, elle fouilla dans son sac à la recherche de son portable, dans le but d'en éteindre la sonnerie pour la nuit. Elle fronça les sourcil en constatant qu'elle avait un message. Qu'elle ouvrit.
Bonne soirée. J.
Elle sourit, le cœur battant. Tandis qu'une pensée lui traversait l'esprit. Une pensée qu'elle n'avait peut-être pas eu depuis son arrivée au Texas. Et même avant.
Aujourd'hui était indubitablement un bon jour.
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