Bonsoir petits lecteurs !

J'espère que vous avez tous passé un excellent weekend de la St Patrick, et que vous n'avez ni abusé des vêtements verts et flashys ni de la boisson qui va avec! ;)

Me voilà donc de retour avec ce nouveau chapitre. J'espère que ça vous plaira. Vos impressions sont très attendues !

Bonne lecture & à bientôt !


Chapitre 6

Addicting country


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« Le festival de country ? », s'exclama Mrs Harrison. Si fort qu'Alice renversa quelques gouttes de thé brûlant sur ses doigts pâles.

« Bien sûr que j'y suis déjà allée ! Pendant des années. Il existe dans cette ville depuis une éternité ! C'est là que j'ai rencontré mon défunt mari… »

Alice sourit malgré elle à cette évocation.

« Vraiment ? », s'enquit-elle.

Mrs Harrison acquiesça solennellement.

« Un sacré bon danseur ! Et si séduisant…Mais attendez donc, je dois encore avoir les photos ! Mon amie June venait tout juste d'avoir un appareil photo dernier cri. Elle rêvait de devenir reporter. Et elle était bien décidée à immortaliser cette soirée ! », badina la vieille femme tout en fouillant dans l'imposante commode à l'angle de la pièce.

Elle eut une exclamation en brandissant victorieusement une petite boîte en tissu pourpre et revint s'asseoir près d'Alice. Elle plaça la boîte sur ses genoux et l'ouvrit dans un soupir. Un instant, Alice détailla son profil. Sa bouche encore pleine, légèrement tombante. Ses pommettes molles. Sa peau halée. Son nez droit et son menton volontaire. Ses yeux chocolat aux paupières fragiles et aux coins ridés. Rieurs. Nostalgiques. Surtout en cet instant, lorsque son regard se posa sur les clichés fanés.

Les yeux d'Alice coururent vers ses doigts fins, à la peau si fine, extirpant un petit tas de photos jaunies de la boîte. Alice remarqua le léger tremblement de sa lèvre inférieure, et puis le sourire qui étira ses lèvres. A peine. Ni triste. Ni gai, non plus.

« Ca fait une éternité que je n'ai pas revu ces photos…, murmura sa voisine. Je les avais presque oubliées. »

Alice observa le premier cliché. Une toute jeune fille y posait, mains sur les hanches, un sourire radieux aux lèvres. Alice ne la reconnut pas immédiatement. Avant de remarquer la robe rouge à pois qu'elle avait recousu quelques jours auparavant. Rattachée à des souvenirs heureux. Elle sourit en se remémorant ces paroles de la vieille femme. Puis, elle saisit la photo que lui tendait Mrs Harrison, d'une main tremblotante.

« C'était mon Robby… », fit-elle en désignant un jeune homme aux cheveux et au regard sombres, portant une veste en cuir et enlaçant la taille de la jeune fille.

« J'avais déjà eu des fréquentations. J'avais même déjà été amoureuse. Mais ce soir-là, lorsque Robby m'a invité à danser et que j'ai croisé son regard, j'ai su que c'était lui. C'était le bon. Et je ne me suis pas trompée ! Absolument pas. »

Alice battit des paupières, émue malgré elle par la nostalgie palpable dans le récit de la vieille femme. Cette dernière tourna la tête vers elle, les yeux humides mais le sourire aux lèvres.

« Et vous y allez accompagnée ? »

Alice sourit en repensant à Jasper, et hocha la tête.

« Eh bien, laissez-vous donc entraîner sur la piste de danse ! Et je vous souhaite autant de chance qu'à moi, ma petite. Sincèrement. »

Alice sourit de plus belle. Elle ne s'était jamais vraiment considérée comme chanceuse. Surtout pas ces derniers temps. La chance était même un concept qui lui était étranger. Totalement. Mais peut-être bien qu'elle allait finalement réviser son jugement.

« Il se pourrait bien que ce soit le bon ! », continua Mrs Harrison.

Oui.

Il se pouvait bien, en effet que Jasper Withlock soit le bon.

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« Mais enfin, Alice, tu ne vas pas y aller en jean ! », s'exclama Jane. Les sourcils haussés. Le regard menaçant. Outrée. « Tu veux griller ta chance avant même d'en avoir eu une ? », poursuivit-elle.

Alice haussa les épaules.

« C'est un festival de country…Pourquoi ne pas y aller en jean ? »

Les sourcils de sa collègue se haussèrent un peu plus, atteignant une hauteur vertigineuse.

« Ce ne sera pas qu'un festival de country pour toi, Alice ! C'est aussi un rendez-vous ! Tu ne peux pas y aller en jean !

- Il m'a toujours vu en pantalon…, contra Alice.

- Raison de plus ! Tu n'as aucun sens de la mode ! C'est désespérant ! »

Alice se mordit la lèvre pour ne pas protester à nouveau. Bien sûr que si, elle avait le sens de la mode. Son esprit rectifia cette affirmation de lui-même. Automatiquement. Bien réglé. Docile. Elle avait eu le sens de la mode. Autrefois. Il n'y avait pas si longtemps que ça, en fait. Ou plutôt, si. Elle se mordit la lèvre un peu plus fort. Aujourd'hui, ses Jimmy Choo, ses Diesel, et ses Chanel traînaient sûrement dans des cartons du grenier de Forks. Ils n'étaient pourtant pas si lointains.

« Je n'aime pas les robes…, grommela-t-elle.

- Pourquoi ?, s'écria Jane, visiblement à bout de nerfs. Toutes les filles aiment les robes ! »

Alice hésita un instant avant de lâcher :

« Je n'aime pas mes jambes. »

Jane claqua de la langue. Agacée.

« Ridicule ! De ce que je peux en voir, tu es la fille la mieux roulée que je connaisse !

- Je n'aime pas mes jambes, c'est tout ! », s'entêta-t-elle. Détournant le regard. Parce qu'elle ne pouvait pas dire autre chose. Je n'aime pas les cicatrices qui les marquent. Qui les mutilent. Indélébiles.

Jane se figea un instant avant de sourire, apparemment ravie.

« Tu n'as qu'à mettre une robe longue !

- Une robe longue ?, répéta-t-elle. Bêtement.

- Oui ! A fleurs, à carreaux, peu importe. Fais donc ta hippie ! Avec tes cheveux courts, ça te donnera un air d'originale. Dans le bon sens, évidemment !

- Evidemment…, railla Alice. Je n'ai pas de robe longue !

- Eh bien, trouves-en une ! », répliqua Jane, imperturbable. Avant de la saisir par les épaules. Fermement. Et de la scruter de manière implacable. « Alice, débrouille-toi comme tu veux, mais je t'interdis d'aller à ce festival en jean ! »

Et l'éclat de ses yeux gris à cet instant dissuada effectivement Alice de suivre cette idée.

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Ce fut ainsi qu'Alice se résigna en désespoir de cause à aller toquer à la porte de Mrs Harrison. La question initiale lui parut totalement stupide et incongrue :

« Auriez-vous eu une période hippie ? »

De longues minutes plus tard, elle se retrouvait à défiler en robe longue dans le salon de sa voisine, sous l'œil critique de cette dernière.

« Je préférais la jaune ! », commenta-t-elle comme Alice passait devant elle vêtue d'une longue robe cintrée aux tons verts.

« Mrs Harrison, c'est la cinquième ! », soupira-t-elle, déjà lasse.

Ses après-midi entières de shopping avec sa mère lui paraissaient d'un autre monde. D'une autre époque.

« Il doit en rester une ! », insista Mrs Harrison, balayant ses protestations d'un revers de main. Agacée. « Et appelez-moi donc Margaret ! J'ai l'impression d'avoir le double de mon âge avec vos 'Mrs Harrison' ! »

Alice regagna la petite chambre transformée en cabine d'essayage pour l'occasion et se dévêtit, déposant la robe verte sur la pile formée sur le lit par les précédentes. Elle saisit ensuite la dernière, sans retenir son soupir. Elle l'enfila rapidement, constatant que, comme toutes les autres, elle lui allait parfaitement. Difficile à croire quand elle se voyait aux côtés de Mrs Harrison. Coup de chance. Elle qui n'avait jamais cru en cette dernière commençait pourtant à en accumuler une quantité impressionnante en si peu de temps. Peut-être trop.

Elle ouvrit la porte et se dirigea vers le petit salon en examinant le tombé fluide de la robe sous ses pas, les teintes bleutées et sombres, et le décolleté délicat dévoilant sa gorge mais pas ses épaules. Dissimulant entièrement la fine cicatrice ornant sa clavicule droite. Mrs Harrison poussa une exclamation ravie en l'apercevant.

« Magnifique ! C'est celle-ci qu'il vous faut ! Vous êtes parfaite. Le bleu est décidément votre couleur ! »

Bleu comme ses yeux, ne put-elle s'empêcher de penser.

« Des boucles d'oreilles et un bandeau et vous serez absolument divine ! Vous allez ensorceler ce pauvre garçon ! Dieu, vous semblez toute droit sortie des années soixante…Et je parle en tout état de cause : j'étais à Woodstock ! », s'exclama fièrement la vieille femme.

Alice rit doucement, avant de prendre l'ampleur des mots de sa voisine.

« Vraiment ? Woodstock ? », s'écria-t-elle, en se figeant.

Mrs Harrison se fendit d'un large sourire et lui tendit une tasse de thé en lui désignant la place à ses côtés sur le large sofa.

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Alice tripotait nerveusement le bandeau sombre enchevêtré dans ses mèches courtes, disciplinées à grand renfort de laque. Elle faisait les cent pas sur le parking devant le parc. Elle était en avance. Mauvaise idée. Comme la dernière fois, elle tergiversait. Se mordant les lèvres. Se tordant les mains. Fermant les paupières. Il aurait fallu que son esprit ait une chorégraphie à se jouer en boucle. Une chorégraphie bien huilée. Parfaitement calculée. Prévisible. Rassurante. Mais dans la vraie vie – celle qu'elle vivait aujourd'hui – il n'y avait pas de chorégraphies. C'était angoissant. Déstabilisant.

Un bruit de moteur retentit derrière elle et elle se figea. L'Audi Spyder vint se garer en douceur juste devant elle. Elle n'avait qu'à tendre le bras pour ouvrir la portière. Ce qu'elle fit d'une main tremblante. Elle s'assit sur le siège passager et referma la portière. Elle hésita. Ne sachant pas vraiment comment le saluer. Une bise ? Poignée de mains ? Elle se contenta de lui sourire.

« Ca aurait pu ne pas être moi… », avança Jasper, moqueur. Avec un soupçon de reproches, aussi.

Le sourire d'Alice se fit railleur.

« Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de voitures de ce genre dans les rues de San Angelo !

- Plus que tu ne le crois !, assura-t-il.

- Dans ce cas, elles ne passent pas par ici ! »

Jasper rit doucement tandis qu'il accélérait dans la nuit tombante, et elle se délecta de ce son. Inlassable.

« Comment étaient ces quelques jours ?, demanda-t-il.

- Tu veux dire vendredi et samedi ?, se moqua-t-elle.

- Bons ou mauvais ?

- Plutôt bons, je dirais…Et toi ?

- Pareil. »

Il se gara rapidement et ils descendirent de la voiture. Jasper tiqua alors qu'elle faisait le tour de la voiture pour le rejoindre sur le trottoir.

« Tu es très belle. », murmura-t-il.

Elle sentit ses pommettes s'empourprer sous l'intonation rauque de sa voix. Et puis, elle sourit. Parce qu'il avait dit belle. Pas jolie. Pas mignonne. Pas élégante. Belle.

Elle le remercia du bout des lèvres alors qu'elle saisissait sans hésitation la main qu'il lui tendait. Retrouvant avec délice la sensation de sa peau contre la sienne. Délicieuse.

Ils marchèrent un moment le long du trottoir éclairé. Rapidement, la musique leur parvint. Assourdie. Puis de plus en plus nette. Forte. Une scène illuminée de spots puissants se dressa bientôt devant eux, aux pieds de laquelle s'étendait une foule dense. Alice réprima un frisson à la vue de tant de monde amassée. Son agoraphobie refaisant surface. Mais la main de Jasper serra un peu plus fort la sienne, sans doute inconsciemment. Mais assez pour la faire soupirer. Apaisée un instant.

Il l'entraîna dans la foule chantante. Animée. L'ambiance était particulière. Alice ne se souvenait pas en avoir connue de pareille. Une ambiance pulsatile, passionnée, qui sentait l'été et l'espoir. Une nostalgie certaine, aussi. Palpable. Elle suivit Jasper, se faufilant entre les silhouettes sombres et inconnues, s'agrippant à sa main, se laissant guider. Il s'arrêta enfin, à une place qu'elle jugea plutôt bonne, leur laissant une bonne vision sur la scène. Un peu excentrée sur la gauche, la laissant respirer plus librement.

Elle porta son attention vers la scène éclairée de rouge et de bleu, tandis qu'un jeune chanteur reprenait le mélancolique Hurt de Johnny Cash. Elle ferma les yeux, se laissant pleinement envahir par l'émotion contenue dans la chanson, fredonnant les paroles du bout de lèvres. La main de Jasper n'avait toujours pas quitté la sienne et elle se surprit à sourire doucement. La chanson se termina, les dernières notes s'envolant dans l'air chaud de la soirée. Alice soupira en rouvrant les yeux, surprenant le regard de Jasper sur elle.

« Il n'y a vraiment rien à faire…Je suis dingue de Johnny… », souffla-t-elle.

Il rit doucement. Et elle sursauta, abandonnant la contemplation de ses fossettes, lorsque la foule autour d'eux se mit à hurler son approbation sur les premières notes de la chanson suivante. Le sourire d'Alice s'agrandit en les reconnaissant. Et malgré elle, son pied droit se mit à battre la mesure du Dancing in the dark de Springsteen. Elle eut un léger hoquet de surprise lorsque la main de Jasper l'attira vers lui. Puis, elle éclata de rire en le voyant danser. Avant de l'imiter. Guidée par sa main chaude dans la sienne. Et le rythme saisissant de la musique. Elle frissonna en entrant en contact avec son torse. Et lorsque ses mains glissèrent dans son dos. Délicieuses.

Et elle dansa à nouveau. Sensation de liberté oubliée depuis longtemps. Si longtemps. Sensation de plénitude aussi lorsque les mains de son partenaire guidaient sa taille vers lui. Elle dansa. Encore et encore. Perdant le compte des morceaux joués. Oubliant la foule autour d'eux. Il n'y avait plus que la danse. Et lui. Jusqu'à en perdre son souffle.

Et se rendre compte qu'ils s'étaient éloignés de la scène, la musique à nouveau assourdie leur parvenant à peine. Ils s'effondrèrent en riant dans l'herbe moelleuse. Alice roula sur le dos, captant la noirceur bleutée du ciel, et les points scintillants des étoiles. Voûte parfaite. Elle reprit lentement son souffle, le sourire toujours aux lèvres. Les jambes tremblantes. Les genoux et les chevilles douloureux, malmenés par un exercice non pratiqué depuis longtemps. Mais emplie d'un plaisir oublié.

Elle tressaillit en sentant l'index de Jasper courir sur son avant-bras. Puis son bras. Laissant sur sa peau une traînée incendiaire. Inconnue. Presque apeurante. Elle tourna la tête lorsqu'il parvint à sa clavicule. Plongeant dans son regard assombri par l'obscurité ambiante. Mais pas seulement. Son intensité la figea un instant. Instinctivement, elle se rapprocha de lui. Si près qu'elle sentit son souffle brûlant s'échouer sur la peau de son cou. Irrégulier. Erratique. Son doigt joua une seconde avec sa clavicule, avant de remonter vers son cou. Elle ne quittait pas son regard. Hypnotisée. Littéralement. Il s'attarda sur la peau recouvrant sa carotide, dont il dut sans aucun doute percevoir les pulsations affolées. Sans aucun doute. Avant d'esquisser l'angle de sa mâchoire. Doucement. Si doucement. Elle n'osait pas bouger d'un millimètre. Immobile, elle déglutit péniblement lorsqu'il suivit l'arrondi de sa joue et se retint de fermer les yeux quand il atteignit le coin de ses lèvres. Elle retint son souffle tandis qu'il en suivait les courbes avant de quitter sa peau. Elle expira lentement, mêlant son souffle au sien. Tout aussi erratique. Haletant.

« Vraiment très belle… », murmura Jasper.

Et elle frissonna violemment. Avant de prendre l'initiative d'enlacer sa jambe aux siennes. Le rapprochant d'elle. Encore. Plus près. Elle réprima un gémissement lorsque leurs bassins entrèrent en contact, et plaqua sa poitrine contre lui, remarquant le léger halètement qu'il ne put totalement dissimuler. La main de Jasper se referma sur sa hanche en une étreinte ferme et elle se mordit la lèvre inférieure. Elle s'immobilisa et releva la tête, captant son regard dans la pénombre. Calant son souffle sur le sien. Guettant le moindre de ses battements de cils. Le moindre frémissement de ses lèvres. Captivée. Avide.

Intoxiquée.

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Alice se réveilla doucement, perturbée par le son de son téléphone dans la cuisine. Elle se retint de se lever pour aller répondre. A cette heure-ci, ça ne pouvait être que sa mère. Et elle mourrait d'envie de répondre à cette dernière. Peut-être plus que n'importe quand auparavant. Pas pour les mêmes raisons. Elle aurait tant voulu lui parler. Lui raconter. Jasper. Jasper. Jasper. Elle aurait saoulé sa mère de mille détails, de mille émotions.

La sonnerie se tarit. Et elle se leva précautionneusement, massant son genou rouillé. La robe de Mrs Harrison traînait négligemment sur le canapé du salon. Alice soupira, et se fit couler un café. Elle pouvait encore sentir les doigts brûlants de Jasper courir sur sa peau. Délicieux. Plus que tout autre contact qu'elle n'ait jamais connu. Elle frissonna à ce souvenir tout en enfilant son peignoir.

Elle tripota son téléphone du bout des doigts. De longues minutes. Hésitante. Avant de finalement le dissimuler dans un tiroir. Brusquement. Et de soupirer. Longuement. Elle saisit son café, et jeta un coup d'œil au dehors. Il était encore tôt. Elle alluma machinalement la radio et se figea. Avant qu'un immense sourire ne vienne étirer ses lèvres. La voix de Bruce Spingsteen l'envahissant toute entière. Elle but une gorgée de son café avant de reposer sa tasse sur la table. La tête pleine des souvenirs de la veille. Lumineux. Et elle se mit à danser. Au beau milieu de sa cuisine.

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« Plus vite, Alice ! Où te crois-tu ? Tu n'es pas ici pour lambiner ! », hurlait la voix d'Heidi dans son dos. Désagréable. Blessante.

Alice tenta de laver ses verres plus vite. En vain. Ils lui échappaient dans l'eau savonneuse, glissant sous ses doigts tremblants. Elle était pourtant habituée aux accès de colère et aux sautes d'humeur inexpliquées de sa patronne. Mais ceux-ci la mettaient immanquablement dans des états de stress incroyables. Les cris redoublèrent lorsqu'elle laissa échapper le verre qu'elle tenait dans les mains. Le regardant inexorablement se briser contre le parquet de bois clair.

Jane lui lança un regard compatissant et elle se mordit la lèvre sous la nouvelle vague de stress qui la submergeait. Terrifiante.

Elle cassa deux autres verres et se trompa trois fois de commande avant qu'Heidi ne les laisse finalement terminer le service, aux alentours des vingt-trois heures. Alice gémit presque de soulagement lorsque la porte se referma derrière la patronne du bar.

« Prends ta pause… », suggéra Jane.

Elle accepta aussitôt, se servant un grand verre d'eau fraîche et récupérant son sac avant de passer la porte pour se laisser tomber sur une des chaises en terrasse. Elle soupira longuement, se massant les tempes, en goutant au calme de la nuit. Reposant. Après quelques minutes, et lorsqu'elle eut vidé son verre, elle chercha son portable dans son sac. Un message. Son cœur rata un battement. Expectatif.

Mauvaise journée… Rendez-vous sur le banc ? J.

Elle fronça les sourcils avant de répondre rapidement, pianotant sur les touches lumineuses de son clavier téléphonique.

Mauvaise journée aussi… Je serais là à minuit trente. A.

L'heure et demie qui suivit lui parut filer à un rythme exécrablement lent. Atroce. Elle avait l'impression de compter chaque seconde, chaque minute de chaque heure. Enfin, elle glissa la clé dans la porte du bar pour le fermer. Elle dut se retenir de courir jusqu'au petit banc, encore plus lorsqu'elle vit l'Audi Spyder garée sur le petit parking à l'entrée du parc. Elle reconnut la silhouette massive au premier coup d'œil, assise sur le banc. Il releva la tête en l'entendant approcher et elle parcourut les derniers mètres les séparant sous son regard brûlant. Avant de s'asseoir à ses côtés. Immédiatement distraite par leur proximité. Elle s'adossa au banc en soupirant.

« Alors, cette mauvaise journée ? », demanda-t-elle la première.

Il s'adossa à son tour.

« Les clients peuvent parfois être détestables… », répondit-il simplement.

Elle acquiesça, ne posant pas plus de questions.

« Les patrons aussi…, souffla-t-elle.

- C'est ce que tu as toujours voulu faire ? Serveuse ? »

Son rire sonna faux. Cassé. Comme elle.

« Je ne pense pas que beaucoup de petites filles se rêvent serveuses… », fit-elle simplement remarquer.

Il haussa les épaules.

« Et toi, c'est ce que tu as toujours voulu faire ?

- Je voulais être architecte, fit-il en secouant la tête. Et toi ?

La question, inévitable, la contraria moins que ce qu'elle aurait pensé.

« Je n'en sais rien. Styliste. Danseuse… »

Elle avait à peine soufflé ce dernier mot. Ce n'était qu'un demi-mensonge.

« Pourquoi ne pas réessayer ? », demanda-t-il, curieux.

Elle haussa les sourcils.

« Danseuse ? Je crois que j'ai laissé passer ma chance. »

Ou qu'on m'a volé ma chance.

« Non, styliste… »

Elle resta un instant sans savoir quoi dire. Oui, pourquoi ne pas avoir essayé ?

« Je ne sais pas… », murmura-t-elle. Et c'était vrai, cette fois.

Le silence les enveloppa quelques instants, et Alice laissa sa tête aller en arrière sur le banc, les paupières lourdes.

« Meilleure journée… », souffla Jasper.

Elle sentit son souffle contre son cou. Si proche. Et tressaillit violemment.

« Meilleure journée… », fit-elle en écho.

Elle se mordit violemment l'intérieur de la joue lorsque les lèvres de Jasper vinrent se poser sur la peau fine de son cou. Avides. L'embrasant toute entière, emportée par une vague de désir impitoyable. Dangereuse. Elle haleta lorsqu'il mordilla sa peau, et crocheta sa nuque, sa main plongeant avec délice dans ses cheveux d'or. Les emmêlant. Les entortillant sous ses doigts. Pour le rapprocher d'elle. Plus. Toujours plus. Recherchant le maximum de contact. Se contorsionnant dans une position impossible pour se coller à lui. Littéralement. Passant sa jambe en travers de ses cuisses. Agrippant ses épaules. Se cambrant douloureusement.

Il remonta vers son lobe d'oreille et elle bascula la tête en arrière, se cognant contre le dossier du banc. Reprenant ses esprits. Et lui avec. Hébétés. Elle fut debout d'un bond. Et il l'imita. D'un bond de plus, elle fut à trois mètres de lui. S'autorisant alors seulement à respirer à nouveau normalement. Pantelante. Ils restèrent là quelques minutes. Immobiles. Et puis, elle se décida à briser le moment.

« Merveilleuse journée… », souffla-t-elle avant de faire volte-face et de s'enfoncer dans l'obscurité.

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