« Un avenir, cela se façonne. Un avenir, cela se veut. »
Raymond Barre.
Chapitre 10
Flamenco of Hope
.
Pour la énième fois, Alice tourna l'enveloppe blanche entre ses mains, reçue le matin même, et qu'elle avait récupérée en allant chercher quelques affaires à son appartement. Depuis, elle en connaissait désormais tous les contours. Les moindres pliures. Les moindres accrocs. L'écriture déliée. L'adresse de l'expéditeur. Et son nom. Emilia Clarkson. Des sept destinataires à qui elle avait adressé ses lettres un peu plus d'un mois auparavant, c'était celle qu'elle avait le moins croisée au cours de sa carrière. Et c'était la seule qui lui avait répondu.
Elle fit une nouvelle fois la moue, le bout de ses doigts flirtant avec le rabat de l'enveloppe. Cette dernière paraissait si fine. Que pouvait-elle contenir ? Du peu de souvenirs qu'elle en avait, Emilia était quelqu'un de cordial et extrêmement poli. Peut-être était-ce la seule ayant pris la peine de lui répondre pour lui exprimer son refus ? Elle se mordilla la lèvre.
« Alice… », soupira Jasper.
Face à elle, il avait quitté des yeux son ordinateur, les levant au ciel. Agacé.
« Ouvre cette enveloppe, par pitié !, supplia-t-il. Je sens ta nervosité d'ici. Ca devient insupportable ! »
Elle soupira, pinça les lèvres et se redressa sur le canapé. Son index glissa finalement sous le rabat, le déchirant en trois endroits. Elle souleva le papier et en sortit une feuille parfaitement pliée en trois. Elle hésita encore une seconde avant de déplier cette dernière. Inspirant profondément. Elle parcourut les quelques lignes dactylographiées et se figea. Eberluée. Hébétée.
« Alice ? », appela Jasper.
Elle ne réagit même pas, encore sous le choc. Parce que si cette lettre était la seule qu'elle avait reçue en retour, elle n'avait jamais imaginé, dans toutes ses réflexions depuis le matin, qu'elle puisse contenir une réponse positive. Jamais. Et voilà que c'était le cas. Elle se mordit fortement la lèvre, se l'égratignant. Parce que si elle n'avait jamais vraiment réfléchi à ce qu'engendraient ses demandes auprès des managers de patineurs, cette lettre venait lui en balancer toutes les conséquences au visage. Brutalement. Trop.
Emilia Clarkson lui donnait rendez-vous aux Championnats Nationaux du mois prochain, à Dallas. Au Texas, justement. Ironie du sort sans doute. Et ce que sous-entendait cela, c'était qu'elle allait devoir se confronter à son ancien univers. A cela, elle n'avait pas réfléchi. Idiote. Elle doutait même de posséder la force nécessaire. Regarder les autres se préparer. Stresser. Entrer sur la patinoire. Etre acclamés. Et revoir la glace. La sentir. L'entendre. L'admirer à nouveau. Elle secoua la tête. Non, elle était incapable de cela. Elle n'avait pas encore les ressources nécessaires. Elle n'était même pas sûre de les recouvrer un jour.
Jasper était venu s'asseoir prêt d'elle, lisant par-dessus son épaule les quelques lignes d'encre noire.
« Je ne comprends pas pourquoi tu n'es pas en train de sauter de joie dans tout le salon… C'était la réaction que j'avais imaginé de ta part… », dit-il doucement. Perplexe.
Ça aurait dû être sa réaction. Elle avait toujours été du genre expressive. Voire excessive. Elle ouvrit la bouche pour tenter de s'expliquer, mais aucun son ne voulut en sortir.
« Je n'irais pas, finit-elle par articuler. D'une voix blanche.
- Quoi ?, s'exclama-t-il. Mais Alice, c'est ta chance ! »
Elle ne répondit pas. Qu'y avait-il à répondre ? Il avait raison. Ce ne serait pas la première fois qu'elle gâcherait une chance en or par un mauvais choix. Elle n'était plus à ça près.
« Pourquoi ? », insista Jasper.
Elle pinça les lèvres avant de répondre.
« Je n'ai pas remis les pieds dans une patinoire depuis mon accident. »
Ça ne voulait pas dire grand-chose. Mais Jasper comprit. Il comprenait toujours.
« Oh…Eh bien, ça peut toujours s'arranger ! »
Elle se raidit immédiatement.
« Quoi ?, s'écria-t-elle. Hors de question ! »
Mais l'éclat déterminé qu'elle lut dans ses yeux la fit frémir. De peur. D'anticipation. Et d'un soupçon inexplicable et ridicule d'excitation, aussi.
.
.
.
Alice rassemblait ses affaires dans ses valises et sacs de voyage. Elle se redressa, embrassant du regard sa minuscule chambre, débarrassée de toutes ses affaires. Dépersonnalisée, soudain. Comme un lieu inconnu. Elle s'attaqua ensuite à la salle de bains. Jasper s'était octroyé le salon et la cuisine. Et elle l'entendait maugréer à intervalles réguliers contre son désordre. La faisant immanquablement sourire à tous les coups.
Elle effleura du bout des doigts le lavabo immaculé, puis passa la main dans ses cheveux courts. C'était une drôle de sensation que de quitter cet appartement. Elle y avait passé peu de temps, en somme. Six mois tout juste. Mais il était empli de souvenirs. Bons et mauvais. Mauvais, surtout. Mais bons, aussi. Comme sa première nuit avec Jasper. En fait, à bien y réfléchir, tous les bons souvenirs comprenaient Jasper.
Elle sourit en l'entendant râler à nouveau, et emballa rapidement le peu de ses affaires restées dans la salle de bains. Lorsqu'elle le rejoignit dans le salon, il avait quasiment fini. Ils sortirent ensemble, et elle referma sa porte pour la dernière fois. Elle ramènerait la clé à l'agence immobilière dans l'après-midi. Elle soupira et jeta un coup d'œil à Jasper. Il lui sourit.
« Pas trop dur ? », demanda-t-il.
Elle haussa les épaules.
« Contre toute attente, je m'y étais attachée à cet appartement, avoua-t-elle.
- Oui. Moi aussi. Mais, à vrai dire, je préférais sa propriétaire ! »
Elle rit doucement, et il saisit sa main, empoignant sa valise de l'autre. Ils remontèrent le petit couloir sombre jusqu'aux boîtes aux lettres, où Alice placarda l'adresse de Jasper, où faire suivre son courrier. Ils s'apprêtaient à partir, quand un pas familier retentit dans la cage d'escalier. Bancal. Fragile. Alice fit volte-face vers Mrs Harrison.
« Ah, ma petite Alice ! Eh bien, vous partiez sans dire au revoir ?, lança-t-elle.
- Je serais revenue vous voir. », assura Alice en souriant.
La vieille femme fit la moue.
« Oui, c'est ce qu'on dit, et après... »
Alice rit doucement comme sa voisine enchaînait.
« Vous allez être autrement occupée avec ce charmant jeune homme pour avoir le temps de visiter une vieille de mon espèce. Mon seul argument reste mes robes, qui sont toujours à votre disposition. Je suis sûre qu'elles font à chaque fois leur petit effet ! »
Riant toujours, Alice présenta Jasper à Mrs Harrison. Cette dernière plissa les yeux, le détaillant sans gêne.
« Alors, c'est lui qui vous a entraîné sur la piste de danse lors du festival de country ? »
Alice pensait pourtant le lui avoir déjà dit. Elle acquiesça pourtant.
« C'est lui ? », insista Mrs Harrison, un léger sourire jouant sur ses lèvres fines.
Cette fois, Alice sourit à son tour. Comprenant le sous-entendu. Et elle répondit, sans hésitation aucune :
« C'est lui. »
.
.
.
« Allez, dis-moi où tu m'amènes ! », supplia-t-elle une nouvelle fois.
En vain. Jasper restait le visage vissé sur la route devant lui. Il secoua la tête, insensible à toutes ses supplications, engendrées par sa curiosité piquée à vif. Il gara bientôt sa voiture devant un grand bâtiment qu'elle ne se souvenait pas avoir déjà vu. Elle fronça les sourcils, prise d'un pressentiment soudain. Il descendit et elle l'imita.
« Jazz, où est-ce qu'on est ? »
Enfin, il croisa son regard et la culpabilité qu'elle y lut ne lui plut pas. Pas du tout.
« Où est-ce qu'on est ? », insista-t-elle. Anxieuse.
Le jeu des devinettes n'était plus marrant tout à coup. Elle regarda autour d'elle, à la recherche d'une indication quelconque. Qu'elle ne tarda pas à trouver.
« La patinoire ? », balbutia-t-elle d'une voix blanche. Fantomatique.
Elle se figea sur place, soudain terrifiée. Et sentant fondre sur elle une terreur indicible. Peur panique.
« J'avais dit : hors de question ! », cria-t-elle à Jasper, quelques pas devant elle.
Il se retourna, et revint vers elle. Elle amorça un pas en arrière, mais il fut sur elle en un instant, lui saisissant le bras. Fermement. Une poigne d'acier à laquelle elle aurait peut-être pu se soustraire s'il n'y avait eu son regard. Implacable. Impitoyable.
« Alice, ça suffit !
Il la secoua sans ménagement et elle grimaça sous sa poigne.
"Tu ne peux pas avoir peur toute ta vie ! Je ne sais même pas comment tous les psychologues et les médecins qui t'ont suivi n'y ont pas pensé ! Quand on tombe de cheval, on remonte aussitôt ! Comment personne n'a pensé à te faire rechausser les patins ?
- Je ne peux plus patiner !, rétorqua-t-elle, au bord de l'hystérie. Essayant de se débattre. En vain.
- Tu ne peux plus patiner à haut niveau !", précisa Jasper. Déterminé.
Il fit un pas en avant, la traînant derrière lui. Elle résista. De toutes ses forces. Prise d'une terreur ridicule et infondée.
"Jazz..., supplia-t-elle.
- Alice ! Lorsque tu patinais, pourquoi le faisais-tu ? Pour le plaisir ou pour la compétition ?"
La réponse était évidente.
"Pour le plaisir, bien sur..., souffla-t-elle du bout des lèvres.
- Alors, de quoi as-tu si peur ?"
Elle tressaillit. Et se laissa entraîner sur quelques pas. Tentée. Terriblement. Avant de s'arrêter à nouveau. Trouvant une dernière excuse. La plus ridicule.
"Je n'ai pas mes patins...
- Je les ai. Je les ai récupérés à ton appartement en rangeant ton salon.", répliqua-t-il en l'entraînant à nouveau derrière lui.
À nouveau, elle hésita. Ses pieds butant à chacun de ses pas. Pourtant, ses défenses, ses arguments, ses barrières, se fissuraient un à un. Explosant les uns après les autres. Rapidement. Comme un jeu de dominos si patiemment érigés avant de s'écrouler en un battement de cils.
Lorsqu'elle parla à nouveau, sa voix était fragile. Infiniment. Tremblante. Ténue.
"Tu resteras avec moi ?"
Jasper s'immobilisa, se retournant sans lâcher sa main. Elle croisa son regard, crut y voir une lueur de perplexité. Sa lèvre inférieure tremblota. Elle la mordit aussitôt, détournant les yeux. Les doigts de Jasper effleurèrent le creux de sa main avant de remonter vers son poignet. En caressant la peau fine. L'empêchant de trop penser. La maintenant à ses côtés alors que son instinct lui hurler de fuir. Le plus vite possible. La repoussant loin de ses cauchemars. De ses angoisses. De ses souvenirs. Loin des absents. La maintenant avec lui. Seulement avec lui.
"Je resterais avec toi. Autant que tu voudras."
Elle le regarda à nouveau. N'osant pas saisir pleinement le double sens de ses mots. Elle battit des paupières plusieurs fois de file. Un instant éblouie par l'éclat des prunelles azuréennes. Mais sans pour autant s'en détacher. Sans pouvoir s'en détacher. Sans vouloir s'en détacher.
Doucement, il l'attira contre lui, en une étreinte bienvenue. Et elle soupira, appuyant sa joue contre son torse. Inspirant profondément son odeur rassurante. Ses tremblements, qu'elle n'avait jusque là même pas remarqué, se tarirent peu à peu. Jasper déposa un baiser infime sur sa tempe et elle soupira à nouveau, s'éloignant de lui. À contre-coeur.
"Allez, Alice, il est temps que tu retrouves la glace. Et je suis impatient de voir ça !", lança-t-il en l'entraînant une nouvelle fois.
Et elle ne résista pas.
Il avait raison. Il était temps.
.
.
.
.
.
Ses mains étaient fébriles. Tremblantes. Et glacées. Tandis qu'elles nouaient ses patins. Pourtant, ses gestes étaient sûrs. Exécutant un ballet simple. Habituel. Parfait. Alice s'autorisa un léger sourire. Elle n'avait pas oublié.
Elle termina le dernier nœud et mécaniquement, rentra le lacet du côté droit de la bottine. Jasper se releva à ses côtés, lui-même chaussé. Elle se redressa sur le petit banc de bois des vestiaires. Savourant un instant la prise ferme de ses patins autour de ses pieds et de ses chevilles abîmées. Sensation familière. Mais nouvelle aussi, lorsque leur carapace appuyait sur les cicatrices de ses malléoles.
Enfin, elle saisit la main de Jasper et se leva, les jambes tremblantes. Cotonneuses. Ils traversèrent les vestiaires, déserts à cette heure-ci, et en émergèrent. Jasper s'arrêta alors. Sans lâcher sa main. Comme s'il avait deviné. Qu'elle avait besoin de quelques minutes. Pour retrouver toutes ces sensations. Et même, pour être sûre qu'elle en était capable. Car elle n'était toujours pas persuadée de pouvoir supporter cette ré-immersion. Elle n'était toujours pas persuadée que cela n'allait pas lui revenir en pleine face. Violemment. Fracassant son esprit en reconstruction en milles éclats. Qu'elle ne pourrait pas réunir une nouvelle fois.
Elle ferma les yeux, se concentrant en premier lieu sur la main de Jasper étreignant la sienne. Point d'ancrage. De repère. De réassurance. Puis, elle frissonna sous le froid environnant. Piquant. Qui l'assaillit par vagues successives. Atteignant progressivement chaque partie des son corps. Celles découvertes, tout d'abord. Son visage. Son cou. Ses mains. Puis les autres. Ses bras. Ses jambes. Sa poitrine. Et, en dernier. Son cœur. Elle pinça les lèvres sous l'étreinte glacée qui enserra ce dernier, pas seulement due à la glace si proche. La main de Jasper se resserra un peu plus sur la sienne. Point d'ancrage.
Elle se laissa bercer un instant par le bruit si caractéristique, si familier, des lames des patins fendant la glace. Au bruit qu'ils faisaient, elle pouvait dire qu'il y avait trois patineurs en activité en cet instant. Elle plissa le nez sous l'odeur, infime, mais bien réelle, qui lui parvint. Unique. Familière, à nouveau.
Enfin, elle ouvrit les yeux. Contemplant l'étendue lisse et parfaite. Immaculée. Nacrée. Irisée de pâles couleurs lorsque les rayons du soleil venaient s'y miroiter au travers des grands baies du plafond. Sublime. Sa gorge se noua et elle déglutit péniblement. Ses genoux tremblèrent encore un peu plus. Sa respiration se fit désordonnée. Difficile. Elle avait soudain devant elle ce qui lui avait le plus manqué ces derniers mois. Mentalement. Physiquement. Comme un héroïnomane auquel on aurait présenté des milliers de doses.
Malgré tout, elle ressentait un sentiment étrange, nouveau. Qu'elle n'avait jamais ressenti face à la glace. Excitation. Plaisir. Effort. Stress. Liberté. Douleur, même. Tout cela étaient des sentiments familiers. Mais ils n'avaient rien à voir avec celui qui l'habitait en cet instant. Ni aussi surprenants, ni aussi dangereux. La peur. Voilà ce qu'elle n'avait jamais ressenti au cours de ses innombrables séances de patinage. Jamais.
"Alice...", appela doucement Jasper.
Elle tressaillit, revenant à la réalité. Et se laissa entraîner. Encore. Jusqu'à se retrouver juste à l'entrée de la patinoire. Terrifiée. Fixant la petite marche entre elle et la glace poudreuse comme un obstacle infranchissable. Ses yeux dérivèrent sur les pieds de Jasper, déjà dans l'arène. Elle secoua la tête avant de la relever. Pour croiser le regard de Jasper. Rassurant. Infiniment. Et confiant.
Elle inspira profondément, et franchit brusquement la petite marche. Retrouvent la sensation de glisse parfaite sous ses pieds. Qu'elle avança mécaniquement l'un après l'autre. Comme un ballet infiniment joué mais toujours aussi fluide. Jasper dut bientôt lâcher sa main pour se maintenir à sa hauteur tandis qu'elle prenait de la vitesse.
Lorsqu'elle jugea aller assez vite, elle se laissa glisser, traçant une droite parfaitement rectiligne dans la glace. Écartant les bras et goûtant à l'air vif qui lui piquait les joues et les yeux. Délicieux. Elle hoqueta de plaisir en effectuant une courbe parfaite. La sensation était divine. Miraculeuse, même. Elle avait l'impression de revivre après un long sommeil. Si long. Elle reprenait possession des limites de son corps transformé. Elle avait la conscience aiguë de la plus infime parcelle de ce dernier. Elle ferma un instant les yeux et retrouva l'inexplicable et presque indescriptible sensation de liberté. Intacte.
Une main effleura la sienne et elle referma ses doigts sur ceux de Jasper. Si chauds. Et ils s'élancèrent de concert sur la glace. Indifférents aux autres patineurs. Totalement. Il n'y avait qu'eux. Il n'y avait jamais eu qu'eux. Jasper l'entraîna dans un pirouette lascive. Lente. Enivrante. Et dans le froid environnant, son corps contre le sien lui parut brûlant.
Jasper avait la manière de patiner des hockeyeurs. Assurée. Fluide, mais un peu brutale. Pourtant, Alice ne put s'empêcher de le comparer à James. Jasper aurait fait un excellent partenaire. Leurs corps, comme dans la vie quotidienne, comme depuis le début de leur histoire, s'accordaient parfaitement. Se complétaient parfaitement. S'harmonisaient parfaitement. Et lui l'aurait rattrapée. Sans aucun doute possible.
Au bout d'un long moment, l'euphorie légèrement redescendue, elle réalisa la douleur à ses chevilles, un peu à son genou, aussi. Rien d'insurmontable. Mais rien qu'elle puisse ignorer non plus. Elle soupira, ralentissant la cadence.
Jasper, arrivant derrière elle, la saisit par la taille, la soulevant dans les airs. Elle poussa un petit cri avant de rire doucement. Elle plongea son regard dans le sien, alors qu'il la tenait toujours à bout de bras. Et sourit. Comme elle ne l'avait plus fait depuis longtemps.
Elle enlaça fermement son cou comme il la redéposait doucement sur la glace. Se nichant tout contre lui. Dans son étreinte délicieuse. Et sourit de plus belle lorsqu'il murmura à son oreille, dans un souffle incandescent :
"Tu es magnifique, Alice."
.
.
.
.
.
Elle jeta ses patins sur son épaule comme elle quittait la patinoire. Comme au bon vieux temps. Elle se délecta de les sentir cogner contre sa hanche. Le soleil vint frapper son visage, et elle mit ses lunettes de soleil, en souriant doucement. Les muscles gourds par l'effort. Les chevilles un peu douloureuses. L'esprit apaisé.
Dans ce dernier, comme une litanie sublime et suprême, chantaient les mêmes mots depuis deux semaines.
Je patine à nouveau. Je patine à nouveau. Je patine à nouveau...
Elle sourit de plus belle, tandis qu'elle atteignait l'Audi prêtée par Jasper. Elle ouvrit le coffre et y déposa son sac, puis ses patins, avant de s'engouffrer dans le petit habitacle. Machinalement, elle saisit son portable dans son sac. Un message de Jasper, lui demandant s'ils mangeaient ensemble à midi. Elle répondit à l'affirmative, ses doigts pianotant rapidement sur le clavier tactile.
Puis, en soupirant, elle effaça les deux appels manqués de sa mère. Elle s'adossa au siège confortable et ferma les yeux un instant. Aussitôt, le regard doux de cette dernière vint flotter devant ses paupières closes. Encadré de ses boucles caramels.
Le cœur d'Alice se serra douloureusement. Car retrouver la glace avait finalement engendré une réaction inattendue. Si auparavant, elle ignorait les appels et les messages de sa mère pour ne pas repenser à son passé, honteuse, maladivement nostalgique, voilà qu'à présent, elle devait réprimer son envie de l'appeler elle-même. Pour la rassurer. Lui assurer que, oui, elle allait bien désormais. S'excuser d'être partie. D'avoir été aussi lâche. Mais surtout, tout lui raconter. Jasper. Leur rencontre. Leur relation. Et surtout lui dire ces mots qui trottaient en permanence dans ses pensées. Je patine à nouveau. Assurance absolue que tout irait mieux désormais. Retrouver sa mère.
Sans qu'elle l'ait réellement consciemment voulu, ses doigts glissèrent sur l'écran de son téléphone. Et déjà, elle portait ce dernier à son oreille. Le cœur battant. Les mains moites et tremblantes. Elle en cramponna une au volant. La première sonnerie retentit. Désagréable. Suivie d'une deuxième. Puis d'une troisième. Qui s'interrompit.
"Allo ?"
Alice déglutit avec peine, se retenant d'éclater en sanglots sur le champ. La voix de sa mère chantait à son oreille, si douce, si belle.
"Allo ?", répéta-t-elle, intriguée.
Alice se félicita d'avoir masqué son numéro. Elle ferma à nouveau les yeux, se délectant de la voix de sa mère, s'imaginant tout près d'elle. Elle pouvait même entendre son souffle léger à travers le combiné. Tout son corps tremblait. De manque. D'opposition face à son silence. De tristesse.
"Alice ?", fit soudain sa mère, d'une voix anxieuse.
Il lui sembla que son cœur se brisait à l'entente de son prénom. Elle raccrocha juste avant que les larmes ne la fassent hoqueter bruyamment en réponse à l'appel de sa mère.
.
.
.
.
.
L'ambiance lui était à la fois familière et étrangère. C'était étrange. Infiniment étrange de venir assister en tant que spectatrice à ces Championnats Nationaux auxquels elle avait participé tant de fois en tant qu'actrice. Étrange et douloureux. Elle s'agrippait fermement à la main de Jasper. Car si tout autour d'elle lui rappelait ce qu'elle avait définitivement perdu, ce contact ravivait dans son esprit tout ce qu'elle avait également gagné.
Son regard passait de la glace scintillante, encore vierge, aux spots aveuglants qui l'éclairait. Des patineurs qu'elle connaissait pour la plupart, mais qui eux, ne la reconnaissaient pas, ni en tenue, ni maquillée, aux meutes de journalistes qui les entouraient. Des spectateurs bruyants et joyeux aux membres de l'organisation, stressés et fébriles. Des paillettes des différentes tenues aux attitudes tendues de leurs propriétaires, suivant les dernières recommandations aboyées ou susurrées par leurs entraîneurs. Pour revenir à la glace, toujours.
Elle surprit le regard de Jasper, se posant lui aussi sur chaque détail, curieux. Pas pour les mêmes raisons. Elle fronça légèrement les sourcils.
"Tu as déjà joué des Championnats de hockey, non ?", demanda-t-elle.
Il secoua la tête en ricanant doucement.
"Alice, les matchs de hockey et tout ce qui les entoure sont sensiblement différents des championnats d'aujourd'hui !", affirma-t-il, un brin moqueur.
Elle rit à son tour.
"Quoi ? Tu n'aimes pas les jolies filles en jupes courtes ?
- Bien sur que si !, assura-t-il sous son regard noir. En revanche, j'avoue avoir un peu plus de mal avec toutes ces paillettes !"
Il désigna du menton l'un des participants, arborant une tenue rouge pailletée. Même Alice grimaça à cette vision. Elle-même avait toujours refusé de porter ce genre de tenue ridicule et surchargée. Question de style. Ils rirent un long moment tous les deux, jusqu'à ce qu'ils parviennent à l'emplacement des patineurs d'Emilia Clarkson. Alice n'en reconnut aucun des deux. En revanche, elle se souvenait très bien d'Emilia. Elle tritura nerveusement son badge d'entrée autour de son cou, et lâcha à contre-cœur la main de Jasper. Ce dernier lui adressa un regard encourageant et elle s'avança vers Emilia, prête à saisir sa chance.
Cette dernière vint à sa rencontre dès qu'elle l'aperçut, un sourire aimable aux lèvres.
"Bonjour, Alice ! C'est étrange de ne pas vous voir en compétition...
- Étrange pour moi aussi...", grimaça Alice.
Emilia acquiesça avant de la questionner sur ses croquis.
"J'avoue que j'ai été surprise lorsque j'ai reçu votre lettre. J'ignorais que vous vous intéressiez au stylisme.
- Depuis bien longtemps, en fait...
- Je ne vous cache pas que j'ai beaucoup de demandes. Tanya et Felix ont de grandes chances d'aller aux Jeux Olympiques l'année prochaine et d'y figurer en bonne position. Et quelle couverture médiatique, n'est-ce pas ? Les tenues des patineurs sont devenues un véritable marché dans le milieu... Je vous aime bien, Alice, vous étiez une grande patineuse... Mais donnez moi une bonne raison de vous choisir plutôt que d'autres ?"
Alice resta silencieuse. Une bonne raison ? Elle n'en avait pas la moindre idée. En quoi ses tenues étaient-elles meilleures que celles d'un styliste professionnel ? Elle n'était même pas persuadée elle-même que ce fut le cas. Devant son silence, Emilia insista.
"Parmi les croquis que vous m'avez envoyé, par exemple, lequel conviendrait le mieux à Tanya, selon vous ?"
La réponse lui brûla les lèvres et fusa.
"Aucun."
Face à l'air étonné d'Emilia, elle inspira profondément et se lança.
"Aucun n'irait bien à Tanya. Je ne les ai pas dessinés pour elle. Je ne la connais pas. Je ne connais pas sa manière de patiner. Et je ne connais ni sa chorégraphie, ni la musique qui l'accompagne. Or, pour moi, la tenue parfaite doit correspondre au parfait mélange de celui qui la porte et de la raison pour laquelle il la porte."
Elle s'interrompit. Impressionnée de l'assurance qu'elle avait mis dans son discours. Elle voulait ce travail. Elle en avait besoin. Et il n'y avait pas si longtemps que cela, ce qu'elle voulait, elle l'obtenait.
"Vous êtes engagée.", déclara simplement Emilia avec un sourire.
Ce qu'elle voulait, elle l'obtenait.
Elle laissa échapper un cri de joie et se jeta au coup de sa nouvelle patronne. Étonnée d'elle-même. Cette réaction était bien digne de l'ancienne Alice. Peut-être n'avait-elle pas totalement disparu, finalement. Peut-être même pas du tout.
.
.
.
.
.
Elle trépignait de joie en contournant à nouveau la patinoire afin de gagner les tribunes. Elle avait le job. Elle avait le job. Elle en aurait dansé sur place. Elle saoulait Jasper de mille idées qui lui venaient en tête, l'abreuvant d'un débit de paroles inouï. Il la laissa un instant, s'apercevant qu'il avait laissé son portable dans la voiture. Elle continua son chemin pour leur garder des places correctes dans les gradins centraux, encore clairsemés. Une voix derrière elle la fit stopper net.
"Tiens, tiens, tiens ! Mais regardez donc qui est là aujourd'hui !"
Son euphorie retomba brutalement, la laissant chancelante. Elle ne se retourna pas mais, incapable de faire un pas de plus, clouée sur place, elle ne continua pas non plus son chemin. Grossière erreur. Et si elle pensait qu'il allait la laisser à son apathie soudaine, elle se trompait. James vint se placer devant elle, un sourire goguenard aux lèvres, la détaillant de son regard bleu. Perçant. Vicieux.
.
.
.
Tadaaaam ! Il faudra donc attendre la semaine prochaine pour la confrontation avec James, tant attendue... Je promets même qu'Alice reverra Aro avant la fin ! (Scoop!)
J'espère que ce chapitre vous a plu et qu'il engendrera plus de reviews que le précédent... :(
Cette fic comportera finalement un chapitre de plus. Le prochain sera donc le dernier avant l'épilogue.
Bonne semaine à tous !
Biz & à bientôt,
Temperance.
