AVANT TA PEAU
Genre : HPDM UA
Les principaux persos sont à JKR, les autres sont à moi...
Suite de ma fic, merci de votre intérêt et vos commentaires ^^... et merci à ma bêta, Nico.
Pourquoi "La superbe" ? Parce que c'est une chanson de B Biolay que j'aime beaucoup..."Quelle aventure, quelle aventure"
Chapitre 5
La superbe
A partir de là j'ai compté les jours, les heures, les minutes jusqu'à mon départ. J'avais peur, une trouille du diable. Peur que tout mène l'enquête jusqu'à moi, le portable, mes sorties nocturnes, mon ADN.
J'étais presque certain de ne pas lui avoir fait de mal, du moins pas physiquement. Si je l'avais frappé, étranglé, noyé je m'en serais souvenu quand même. Même si la fin de nos ébats restait floue, inexplicablement floue. Etait-ce l'effet tardif de l'alcool ou du joint, ou est-ce que j'avais pris autre chose, ce soir-là, sur la plage ? J'avais entendu parler de ces substances qui ne laissent aucune trace dans votre mémoire, mais en général elles étaient plutôt administrées à la victime qu'à l'agresseur. Et moi j'avais l'impression d'avoir été l'agresseur, ce soir-là. Ce n'était pas moi qui avais disparu, je n'avais aucune séquelle physique. Juste la totale incompréhension de mon geste. Je ne le connaissais même pas, pourquoi m'être précipité vers lui ?
Je retournais le problème dans tous les sens, rien n'était logique.
Bien sûr à partir de là les rumeurs les plus folles ont commencé à courir parmi le personnel, qu'il avait embarqué sur un bateau, qu'on avait vu des ombres sur la plage, cette nuit-là, un couple faisant l'amour. Ou plutôt des tarés en train de s'envoyer en l'air sur le sable, sans doute défoncés, tellement stones que l'un avait fini par trucider l'autre, forcément. On racontait aussi qu'il aurait refusé de payer des services tarifés par la mafia locale et qu'on lui aurait fait la peau, ou alors qu'il n'avait pas payé sa dope en temps et heure.
Le jeune homme dépressif passait pour un junkie, un fêlé ; j'avais presque honte pour lui.
Caché derrière ma pile de serviettes j'épiais les allées et venues du détective payé par l'hôtel, je ne quittais pas des yeux les fenêtres des suites juniors de la famille Malfoy, mais je n'y apercevais que les femmes de ménage, en général. Parfois sa sœur, fixant longuement le large, petite silhouette frêle. Elle était déjà inquiète avant sa disparition, peut être en savait-elle plus que quiconque. Je plaignais ses parents, angoissés mais soumis à la curiosité mal cachée du personnel, à la rumeur.
Il n'a pas fallu longtemps pour qu'on raconte que leur fils était gay, le discréditant encore un peu plus. Gay signifiait perverti, dépressif était synonyme de taré, bref je m'attendais à entendre qu'il l'avait bien cherché, et je n'ai pas eu à attendre longtemps. Le mépris du personnel me mettait mal à l'aise, d'autant plus qu'il était à peine dissimulé, même chez le directeur. Lui cherchait surtout à étouffer l'affaire, le plus important étant de ne pas semer le doute chez la clientèle aisée, pour qui la paix était le bien le plus précieux.
Une après midi, la veille de mon départ, j'ai vu passer la mère devant moi, pâle, pas maquillée, cherchant des yeux je ne sais quoi sur le sol impeccable entourant la piscine, un empreinte, une trace de ce qui était –avait été ?- sans nul doute son bien le plus précieux à elle. Je voyais dans ses épaules lasses et ses mains tordant un mouchoir toute la culpabilité d'une mère qui n'a pas su protéger son enfant, le désespoir du bonheur enfui, et ça m'a fait mal au cœur. J'avais presque envie d'aller lui parler, la réconforter, lui dire que moi je ne le considérais pas comme un crétin, son fils.
Que je l'avais aimé, quelques heures, par erreur, mais vraiment aimé.
Cette pensée m'a surpris, parce que l'amour ne m'était jamais vraiment venu à l'esprit, du moins pas sans son acolyte bien pratique, le verbe « faire ». Oui, je lui avais fait l'amour, mais l'avais-je vraiment aimé ? « C'est quoi l'amour ? » me suis-je demandé en pensant à Mélanie et lui. Le respect, la confiance ou l'étincelle dans la nuit ? Celle qui vous consume instantanément, irrémédiablement, mais s'éteint trop vite ? C'est quoi l'amour ?
Je la regardais depuis ma petite guérite, son long cou penché en avant, le même cou que lui, et la même couleur de cheveux. Je me demandais comment elle l'imaginait à présent, comment il était resté dans son cœur, bébé potelé qu'elle portait et consolait, petit garçon timide et gauche ou jeune homme triste, le cœur ou l'âme brisés.
Par quoi ? Par un amour malencontreux, malhabile comme le mien ?
Peu après sa fille l'a rejointe, elle a aussi traversé les jardins et l'espace entourant la piscine silencieusement, comme recueillie, comme dans une Eglise. Elles étaient toutes deux habillées élégamment, trop habillées pour une piscine, attirant tous les regards. Elles se sont dirigées vers le transat le plus éloigné, celui où il avait dormi, rêvé. Le transat qui était à l'extrême bord de la terre ferme, celui qui plongeait dans l'horizon. La mère a effleuré le tissu bleu et blanc, ma gorge s'est nouée, bêtement.
La petite fille au maillot à paillettes a éclaboussé son père, les blondes ont plongé dans l'eau transparente, je ne quittais pas ces femmes des yeux. L'hommage silencieux les reliait l'une à l'autre comme un lien invisible, les tenant immobiles devant la mer immense, les bateaux comme seuls témoins. Dans un autre milieu elles se seraient tordu les mains, peut être auraient-elles pleuré, elles n'ont pas frémi.
La ressemblance entre lui et sa sœur m'est apparue peu à peu, le menton un peu pointu, les joues maigres, le nez droit. Je crois que je finissais presque par les confondre, parce que je ne l'avais pas si bien vu que ça, au fond. J'avais plus touché son visage que réellement vu, cette nuit-là sur la plage. Je ne savais pas même la vraie couleur de ses yeux, toujours cachés par les verres noirs la journée.
Le souvenir précis de son corps s'estompait, ne restait qu'une vague sensation de douceur et de tristesse, et le plaisir brutal, intense. Inoubliable.
Une fois de plus l'incongruité de la situation me sautait aux yeux, je me sentais horriblement mal à l'aise, obsédé par cette affaire, ne dormant pratiquement pas.
Le détective était venu me poser quelques questions, les mêmes que le directeur, j'avais pris soin de bien faire les mêmes réponses. Il a juste été plus curieux sur mes sorties nocturnes, posant multitudes de questions sur le lieu et l'heure où j'avais aperçu des ombres, le nombre de soirs où je les avais vues, pourquoi je n'avais rien dit au service de sécurité, et je crois qu'il a eu un doute. A cause de mon regard fuyant sans doute, ou ma manière de passer d'une jambe sur l'autre. Il a tout noté, chaque mot, chaque hésitation, me dévisageant avec sévérité, avec suspicion. Peut être qu'un vrai inspecteur m'aurait demandé de ne pas quitter la ville, mais il n'était rien, qu'un simple détective, et j'avais un train, le dimanche. Un train pour Paris, que j'avais hâte de prendre. A vrai dire je n'avais plus tant envie que ça qu'on le retrouve, craignant qu'il raconte notre nuit sur la plage. J'avais une réputation à préserver auprès de mes collègues, et de ma tante, grâce à qui j'avais eu ce job.
Je voulais en finir, et vite.
Chaque soir je téléphonais longuement à Mélanie, trop heureuse de cette aubaine. C'était moins par amour pour elle que pour éviter de gamberger, encore et toujours.
Je savais que statistiquement plus du temps passait moins on avait de chances de retrouver la personne, j'aurais voulu être plus vieux de quelques jours, déjà. S'il m'avait manqué au début j'éprouvais tant de honte désormais que je n'avais plus qu'une hâte : l'oublier.
Le matin même de mon départ il régnait une ambiance bizarre à la cantine où je prenais mon petit déjeuner. Beaucoup de discussions animées de table en tables, probablement au sujet du disparu, dont je n'évoquais plus jamais le prénom.
Je me suis dirigé vers Matthieu, qui finissait son café et s'apprêtait à rejoindre le hall, pour lui demander :
- Qu'est ce qui se passe ?
- Oh, encore ce fichu anglais. Finalement on sait ce qui lui est arrivé …
- Ah bon ? Et alors ?
Il a posé sa tasse très lentement, ménageant ses effets, et m'a transpercé de son regard bleu :
- Il s'est noyé.
Mon cœur s'est brièvement arrêté de battre, j'ai balbutié :
- Quoi ? On a retrouvé son corps ?
- Non. On a retrouvé son portable sur la plage, ce qui n'est pas bon signe, selon la police. Noyade probable.
- Mais il a pu le perdre longtemps avant, ou alors c'est quelqu'un d'autre qui l'a jeté à la mer !
- Quelqu'un d'autre ? Qui ça ? Et pourquoi ? Pourquoi aller chercher des histoires tarabiscotées ? m'a-t-il débité avec agacement, avant de se lever.
Il s'est bien essuyé les mains et la bouche puis a posé son index sur ma poitrine :
- Écoute, Joli Cœur, il s'est suicidé et c'est très bien comme ça. Comme ça on va pas aller chercher plus loin, on arrête d'interroger le personnel et de demander -par exemple- pourquoi certains passent leurs soirées dehors sur les rochers en même temps que les clients, si tu vois ce que je veux dire.
- …
- Alors à ta place j'irais faire mes valises, dire poliment au revoir au directeur et je retournerais à mes chères études.
J'ai acquiescé, le cœur lourd. Il avait raison, bien sûr. Même s'il avait tort pour le portable. J'ai filé ranger mes dernières affaires, vérifier que je n'avais rien oublié dans la petite chambre puis j'ai frappé à la porte du directeur.
Pas de réponse.
Pourtant il y avait des voix, à l'intérieur de la pièce. Je me suis sagement assis sur la chaise devant la porte, et j'ai attendu. Je jetais des petits coups d'œil à ma montre, je ne voulais pas rater mon train, quand même. Par une fenêtre j'ai aperçu la piscine, la guérite vide – on était presque en octobre- les bateaux, au loin. Le transat.
Puis j'ai baissé les yeux, nerveux.
La porte s'est ouverte brusquement, j'ai bondi sur mes pieds et je me suis retrouvé nez à nez avec la jeune fille blonde, le nez dans son mouchoir. Deux personnes la suivaient, l'air affligé, ses parents.
Nos regards se sont croisés brièvement, j'ai reconnu cette teinte si particulière, un instant j'ai cru me trouver face à lui, mais elle a baissé la tête honteusement et est passée sans un mot, cachant ses yeux derrière la ouate blanche. La mère était livide, le père sombre, le directeur m'a fusillé des yeux, et j'ai reculé. J'ai senti que je gênais, que ma présence était importune, encore davantage que d'habitude, parce que j'avais vu leur chagrin, et que ce n'était pas correct.
Ils ont disparu au coin du luxueux couloir sans un mot, dignes avant toute chose, et je me suis dit que les vacances étaient terminées, pour eux. Qu'au moment de faire leurs bagages ils n'auraient pas à se demander ce qu'ils avaient oublié ou perdu, que la réponse était toute trouvée. Les imaginer en train de ranger les affaires de leur fils a créé comme un petit vide, du côté de mon cœur.
La tension dans les épaules du directeur s'est relâchée, il a posé sa main sur mon épaule :
- Qu'est-ce que je peux faire pour vous, Harry ?
- Je venais juste vous dire au revoir, monsieur, et vous remercier.
- Oh, je t'en prie, a-t-il répondu en soupirant et en me tutoyant pour la première fois. J'espère que tu garderas un bon souvenir de ce séjour… même si a été un peu mouvementé sur la fin.
J'ai hoché la tête, d'un air navré :
- C'est vraiment terrible. La responsabilité de l'hôtel va être engagée ?
- Pour un suicide ? Bien sûr que non ! Je n'ai pas été lui tenir la tête sous l'eau, non ? Et toi non plus, n'est-ce pas, a-t-il rétorqué en me dévisageant.
- Non, bien sûr. Vous avez raison, me suis-je empressé de rajouter. Personne n'est responsable, dans ces cas là, n'est-ce pas ?
Le directeur a penché la tête, un peu incertain :
- Tu sais, parfois on fait tout pour rendre les autres heureux, mais ça ne marche pas toujours. Je plains les parents.
- Ils n'ont pas retrouvé le corps ?
- Non, pas sur notre plage, Dieu merci !
- Alors il n'est peut être pas mort et on va …
Je n'ai pas eu le temps de finir ma phrase qu'il fixait déjà sa montre avec nervosité :
- Eh bien, je te remercie de ta disponibilité, Harry, et bon courage pour tes études. Mes amitiés à ta tante.
Il a refermé brutalement la porte derrière moi, j'ai senti que j'avais gaffé. Que dans certains cas l'espoir est malvenu, dérangeant. Qu'il n'avait plus de temps à perdre avec cette affaire gênante, l'incident était clos.
Je me sentais libre et abattu à la fois, un goût d'inachevé sur les lèvres, j'ai traversé le hall et les jardins une dernière fois, senti une dernière fois l'odeur du cyprès, admiré les voitures de luxe sous les palmiers –je partais à la gare en bus.
En passant les grandes grilles je me suis retourné vers l'hôtel, avec mélancolie, me demandant ce que j'y avais laissé, moi.
oOo oOo oOo
Je me suis installé avec un soulagement non feint sur les sièges du TGV, enfin je rentrais chez moi, enfin Paris. Toute cette histoire s'estomperait, heureusement, j'oublierais tout ça, jusqu'à son prénom, jusqu'à ses lèvres, cette douceur un peu salée, indicible.
J'ai pris un chewing-gum, sorti mes cours de droit public, il fallait que je me recentre sur moi, ma vie. Mais le train suivait la côte, pendant les premiers kilomètres, et la mer était là, obsédante. Et les bateaux…
Je visualisais ses parents embarquant à nouveau sur leur voilier, direction Marseille peut–être, ou l'Angleterre. Un petit espace de vie confortable dans l'immensité de la mer, les voiles immaculées, et surtout l'immensité de leur peine. Chercheraient-ils une trace de leur fils des yeux, entre les flots ? Redouteraient-ils de croiser un vêtement, une chaussure, des mouettes affamées ? Comment se remet-on de ce genre de perte, au bout de combien de temps, d'étés ?
Les yeux fixés sur le large qui s'éloignait à toute allure je me suis endormi, vidé.
Plusieurs heures plus tard j'étais sans doute le seul à être heureux de retrouver Paris et ma piaule minable. Mélanie rentrerait dans une semaine, j'avais 7 jours pour l'oublier. Tourner la page.
Ma chambre en cité U m'a parue plus petite que dans mes souvenirs, plus étriquée. Difficile de passer d'un 5 étoiles à ça, mais au moins là j'étais chez moi, à ma vraie place. Les bruits du couloir m'étaient familiers, et les odeurs, pas toutes agréables. J'ai posé mon sac par terre, puis je suis parti dîner.
J'ai retrouvé le restau U avec un certain plaisir, content de revoir mes amis. D'exister à nouveau. Ils m'ont interrogé avec envie sur mon été, le palace au bord de l'eau, les gens que j'avais rencontrés. Je n'ai rien su dire, que des banalités, pour ne pas parler de lui. Il ne me restait aucun autre souvenir, aucune anecdote, j'ai mis ça sur le compte de la fatigue.
J'avais des exams à rattraper, je suis rentré tôt, j'ai vidé ma valise, les teeshirts, les shorts, les sous vêtements sales, et, tout au fond, le dépliant de l'hôtel. Les photos d'un rêve sur papier glacé, les jardins, le spa, la piscine, les chambres. Et une vue globale de l'hôtel, dont cette chambre aux rideaux tirés dans laquelle je n'avais jamais mis les pieds, au 4ème étage, mais dans laquelle il avait vécu, un peu. Glissé son corps dans le bain à remous, observé son visage mince dans le miroir, peut être froissé les draps en rêvant à un autre. Flottait-il encore des particules de son existence dans l'atmosphère impeccable, contrôlée ?
J'ai froissé le prospectus et je l'ai jeté à la poubelle, puis je me suis couché, avide de passer à autre chose. Enfin.
Le lendemain je me suis levé avec un violent mal de gorge, et de la fièvre. J'ai mis ça sur le compte des courants d'air du TGV, je ne me suis pas vraiment soigné. Ca passera bien comme le reste, j'en ai vu d'autres, me suis-je dit.
Mais la fièvre et les migraines m'empêchaient de me concentrer, de réviser, et une fatigue étrange s'est abattue sur moi, me forçant à rester allongé une partie de la journée, dans le noir. Putain, j'espère que je ne fais pas une déprime, ai-je pensé alors. Non, pas pour si peu. Impossible.
Mes copains me disaient que je devais consulter un médecin, je m'y refusais absolument. Je crois que j'avais peur. Peur d'être tombé malade à cause de lui.
Qu'il m'ait refilé un truc grave, honteux, qui ne se soigne pas. J'avais oublié depuis longtemps la vraie sensation de son sexe en moi, mais j'imaginais qu'il restait des miasmes, des cochonneries qui se baladaient dans mon corps, de la gorge à l'estomac, des intestins à la rate, au pancréas, au cœur peut être même. Même s'il m'avait touché partout, à part le cœur.
Nous n'avions pris aucune précaution, je n'y avais même pas pensé, alors que la fille blonde m'avait reproché la même nuit de ne pas avoir de préservatifs. Mais là, sur la plage, les préservatifs n'avaient plus eu aucune importance, pas plus que la morale, les bonnes mœurs, l'avis des autres, le monde. Il semblait pur et frêle, mais il m'avait peut être infecté, au final. L'image du portable apparemment intact s'est à nouveau précisée devant mes yeux, me terrifiant. Dans mes rêves fiévreux les globules blancs explosaient, mes défenses immunitaires s'amenuisaient, disparaissaient, je devenais un squelette, je voyais mes membres pourrir, se nécroser, peu à peu je m'affaiblissais, incapable de lutter.
C'est au bout d'une semaine, lorsque Mélanie est rentrée, qu'un médecin est venu me voir, à sa demande, et qu'il a diagnostiqué la vraie cause de ma maladie : mononucléose. Enfin le mal avait un nom, même si je soupçonnais son prénom depuis longtemps.
Mononucléose, la maladie du baiser. Un virus de la famille de l'herpès.
C'est quoi l'amour ?
Pour la première fois j'ai lu de la déception dans les yeux de ma petite amie, même si elle n'en a rien dit. J'ai regretté amèrement cette brève étreinte nocturne dont nous n'étions finalement pas ressortis intacts, ni lui ni moi.
Je suis resté couché encore un bon mois, sans énergie, incapable de travailler ou réviser, de toute façon j'avais loupé les dates du rattrapage. Bien sûr je me suis interrogé plus d'une fois sur sa santé à lui, était-ce à cause de cette maladie qu'il paraissait si las, avait-elle été mal diagnostiquée, mal soignée ? Le médecin m'avait dit que parfois ses formes sont latentes, inapparentes, j'interprétais les souvenirs comme autant de preuves tardives.
Difficile de l'oublier dans ces conditions, mon état me ramenait sans cesse à cette nuit et à lui, comme une culpabilité évidente.
J'ai mis longtemps à m'en remettre, ma convalescence a été longue.
oOo oOo oOo
A Noël je suis retourné chez mes parents, dans l'Est, j'ai fait comme si de rien n'était. La mononucléose avait heureusement effacé les traces de l'été, ma tante n'a pas fait allusion à mon séjour à l'hôtel. Mes parents étaient aux petits soins avec moi, heureux de rencontrer ma petite amie, mon infirmière courageuse. L'héroïne de l'histoire.
Mélanie n'en parlait pas non plus, de l'hôtel, mais plus parce que c'était comme un gros nuage noir au dessus de nos têtes que par réel oubli. Elle s'était occupée de moi avec gentillesse, mais je la sentais s'éloigner, peu à peu. Ma guérison l'avait poussée à prendre de la distance, imperceptiblement. Les non dits et soupçons creusaient un fossé entre nous, de plus en plus difficile à combler, semaine après semaine.
Elle avait prétexté mal supporter la pilule pour m'imposer un préservatif, qui refroidissait beaucoup mes élans.
La confiance avait disparu, ou alors l'amour.
Pourtant nous restions un couple aux yeux de tous, aux nôtres même. Le train-train était rassurant, nous étions contents de nous retrouver le soir après les cours, j'aimais glisser ma main dans la sienne, poser ma tête sur sa poitrine rassurante, j'étais bien avec elle. Tranquille. Nous partagions le même goût pour les restaus mexicains, les films d'action, la natation. Les grasses matinées et les discussions sans fin chez les copains.
Apparemment rien n'avait changé, à part qu'il y avait des sujets tabous, des interrogations dans ses yeux purs, parfois. Sa bouche qui se dérobait à la mienne, l'air de rien.
En mars je me suis aperçu que j'avais passé plusieurs jours sans penser à lui, belle victoire. La vie était la plus forte, forcément.
En avril, aux Galeries Lafayette où elle m'avait traîné avec difficultés, j'ai eu comme un étourdissement, un samedi.
La foule était nombreuse, c'était le week-end avant Pâques, la première fois que je devais rencontrer ses parents, en Bretagne. Elle prétendait qu'il me fallait une chemise convenable, ou un polo. Non mais vous me voyez avec un polo ? Déjà que je ne voyais pas bien l'intérêt de rencontrer ses parents, puisque je n'avais pas l'intention de me marier. Moins que jamais. J'avais un an d'études à rattraper, la vie à dévorer, des filles à embrasser, des gens à sauver.
Je flânais entre Dior hommes et CK, écœuré par les coupes et les prix quand soudain une silhouette blonde a attiré mon œil, dans un miroir. Je me suis retourné d'un geste, personne. Mais les rayons étaient bondés, il y avait des mannequins partout, des vêtements dans tous les coins, les cabines d'essayage.
Il y avait une petite chance que ce soit lui, quand même.
Mon cœur a accéléré, les battements sourds m'ont presque effrayé par leur force, comme s'il allait jaillir hors de ma poitrine. Juste une nuque blonde, un menton pointu, de loin. Une ressemblance. Je me suis précipité comme un imbécile entre les passants et les miroirs, à la recherche d'une ombre. J'ai repéré des cheveux blonds, des épaules caractéristiques, sans être sûr que c'était lui. L'homme était pressé, vêtu d'un costume élégant dont je ne distinguais que le haut, il glissait habilement entre les obstacles que moi je me prenais de front, trop occupé à le suivre des yeux.
C'était un besoin incompréhensible, pourtant je me répétais que c'était juste pour vérifier qu'il n'était pas mort, pour l'oublier définitivement. Les miroirs me renvoyaient parfois mon air hagard, un portant est tombé par terre, les dames bousculées poussaient de petits cris, j'étais un terroriste potentiel, un danger public. Il a disparu dans les escaliers au fond du magasin, j'ai trébuché sur la première marche, grotesque.
Je me suis relevé sans prêter attention aux appels de Mélanie, derrière moi.
Au rez-de-chaussée, au rayon parfumerie, la foule était encore plus dense et je l'ai complètement perdu de vue. Tous les cheveux blonds appartenaient à des femmes, il avait dû sortir par les grandes portes en verre. C'était trop tard.
Mélanie m'a rejoint, elle m'a attrapé par le bras sans ménagements, me forçant à la regarder :
- Non mais ça va pas ! Qu'est ce qui t'a pris ?
- Je… j'avais cru reconnaître quelqu'un…
- Et alors ? C'était une raison pour bousculer tout le monde ? T'es devenu fou, ou quoi ?
- Disons que… Ça m'a fait un choc, tu comprends ?
- A ce point là ? Pourquoi ?
- Je … il avait disparu, je croyais qu'il était mort.
- C'est qui ? Quelqu'un que je connais ?
Son ton était suspicieux, je devais avoir l'air bouleversé. Je ne savais même pas quoi lui dire.
- Non. Quelqu'un de l'hôtel, l'an dernier.
A ces mots son regard s'est durci, et je me suis senti coupable.
- Un membre du personnel ?
- Non.
- Un client ?
J'ai acquiescé sans répondre, fixant mes chaussures. Mon cœur commençait à ralentir, mais je ne savais même pas si c'était bien lui.
- Un jour il faudra quand même que tu me parles de ce qui s'est passé à l'hôtel, l'an dernier, Harry.
- Rien. Pas grand-chose. Un mec qui se serait suicidé.
Elle a hoché la tête, méfiante :
- Tu le connaissais bien?
- Il venait tous les jours à la piscine, c'est tout.
- Tu lui avais parlé ?
- Non.
- Et il s'appelait comment ?
J'ai dégluti difficilement, peinant à former les syllabes :
- Draco.
- Et ?
- Et c'est tout, ai-je menti en détournant la tête pour regarder les étages.
Prononcer son nom avait fait repartir mon cœur, créant un vertige soudain qui m'a fait plier les genoux et presque tomber au sol, lentement.
A suivre...
Merci de votre lecture et vos reviews ^^
Je réponds ici aux non inscrits :
Pichenlit : merci de ta review, même si mon chapitre ne t'a visiblement pas convaincue…Harry t'a paru lointain, moins crédible que dans les autres chapitres ? Alors, deux explications peut–être : soit j'ai planté ce chapitre – c'est possible- soit Harry est en pleine confusion, et ne sait pas très bien où il en est –c'était plutôt ma volonté. J'espère que la suite sera meilleure… merci de tes compliments ceci dit.
Géliah : merci pour la review et tes (vos ?) souhaits de bienvenue, ça me touche beaucoup. A bientôt.
Wingedshadow : oui, j'aime les intrigues intrigantes, j'avoue ^^…et tes suppositions me semblent très pertinentes ^^
Lydie : hum, j'aime bien quand on ne s'attend pas à la suite de mes chapitres, rien de pire que le manque de surprise, à mon avis (mais ce n'est que mon avis). Merci pour ta review
Marie la petite : Hé bien, merci pour tes compliments qui me touchent beaucoup…je ne sais pas comment je fais exactement, j'aime beaucoup mes persos, c'est peut être ça qui se ressent…merci pour ta review !
Camee : Oui, j'aime les personnages torturés, ça se voit tant que ça, lol ? Sinon, quel intérêt ? Les gens heureux n'ont pas d'histoires, parait-il… Tu as partiellement la réponse à tes questions dans ce chapitre, mais j'en garde encore un peu sous le coude ;)
