AVANT TA PEAU

Chapitre 12

Rainbow

Je sais que le dernier chapitre vous a déroutés, j'aime bien les persos un peu fêlés, mais patience, patience ;)

Merci à vous tous qui suivez mon histoire, ça me fait super plaisir...;) merci à ma Nico, aussi ^^

Le lendemain je planais encore un peu, les images interdites gravées dans ma mémoire, et l'excitation chevillée au corps. Levé aux aurores, je me suis précipité à nouveau dans ma chambre dès que Matt a pris son service, pour revoir les photos et vérifier s'il s'agissait bien du balcon de l'hôtel. Beau prétexte.

Les clichés m'ont à nouveau coupé le souffle, par leur beauté esthétique et par la présence de Draco, au corps sublime. J'ai mis plusieurs minutes à quitter sa chair des yeux pour m'intéresser –enfin- au balcon. C'était bien celui de l'hôtel, aucun doute là dessus, les colonnades étaient typiques, et on apercevait un morceau du palmier, dans un coin.

Le désir était violent, et j'ai cru devenir fou en lisant sur le site que ces photos étaient extraites d'un ensemble de 18 clichés, shootés pour le magazine italien « Rainbow ». Il me fallait ce magazine, il me fallait absolument, même c'était un torchon gay.

J'en avais besoin comme un camé a besoin de sa dose, je crois que c'est là que j'ai commencé à comprendre Draco. C'est là aussi que j'ai commencé à perdre la tête, à perdre tous mes repères pour quelques images léchées.

Impossible désormais de l'oublier, j'avais même de la peine à croire que j'avais touché ce corps splendide, en vrai, omettant que je l'avais trouvé trop maigre, en vrai. Et idiot.

Des coups brutaux sur la porte m'ont tiré de ma rêverie, me faisant sursauter.

La tête de Clémence est apparue dans l'entrebâillement, l'air sévère :

- Non mais qu'est-ce que tu fous ? Tu sais que tu as dix minutes de retard ?

- Je … J'avais oublié un truc. Il fallait que je vérifie. C'était important…

- Plus important que ton job ? Tu crois que les clients vont attendre, eux ?

- Non, non, bien sûr… J'arrive. Je suis prêt.

J'ai fermé le micro d'un claquement sec, énervé. Je ne supportais pas d'être privé de ma came, et l'idée d'aller servir ces marioles alors que le corps de Draco dormait entre les pages glacées d'un magazine m'était intolérable.

Je n'avais plus qu'un but : me procurer le magazine, toute honte bue, et aller fouiner encore sur le net si la chair de mon amant y luisait doucement, effaçant toute autre beauté, même le paysage ou le visage le plus pur.

J'ai servi le petit déjeuner à une bonne dizaine de clients, avec indifférence, jusqu'à ce que je retourne dans la chambre dans laquelle j'avais découvert l'article sur le couturier, la veille. Le magazine trainait sur la table de nuit, en le voyant j'ai eu un sentiment bizarre, comme si une vie s'était écoulée depuis, ou comme si j'étais devenu un autre.

La jeune femme est sortie de la salle de bains, une longue serviette négligemment nouée autour de sa poitrine, ne cachant rien de ses longues jambes humides. Elle m'a souri un peu timidement, gênée, j'ai détourné les yeux rapidement.

Le lit était défait, des chaussures trainaient par terre et en posant le petit déjeuner sur la tablette j'ai réalisé qu'il n'y avait qu'une tasse.

- Vous allez mieux, aujourd'hui ? a-t-elle demandé avec gentillesse, en se rapprochant de moi.

- Oui, ça va mieux, je vous remercie, ai-je répondu automatiquement, par politesse.

- Vous vous soignez, au moins ?

Sur le moment j'ai cru qu'elle parlait de mon addiction aux photos d'hommes nus, tellement j'étais obsédé – et honteux.

- Pas vraiment, non.

- Il faut faire attention, vous savez, un dos ça ne se remplace pas, a-t-elle ajouté en croquant un grain de raisin de sa bouche rouge.

- Vous avez raison, bien sûr.

- Vous servez toute la matinée ?

- Oui…

- Jusqu'à midi ?

- Oui, bien sûr.

- C'est tard, non ? Ca doit être fatiguant pour vous…

- Euh…

J'ai failli lui répondre « je suis payé pour ça » mais elle aurait pu mal le prendre. Après tout, si ça lui faisait plaisir de penser que je servais les clients par pure gentillesse, je n'allais pas la détromper.

- Vous avez une pause, quand même ?

- Oui, bien sûr, ai-je répondu, perdu.

Je ne voyais pas où elle voulait en venir, ou plutôt je me refusais à le voir.

- Vous êtes nombreux à servir sur cet étage ?

- On est trois, sur deux étages, en général.

- Oh ! Et vous faites ça toute l'année ?

- Non. Je suis étudiant, ai-je répondu en me redressant, comme un jeune coq.

- Ah ! Ah ! Étudiant en quoi ?

- Droit.

- Un futur brillant avocat, alors !

- Euh… c'est beaucoup dire…

J'ai commencé à reculer doucement vers la porte, son regard s'était fait caressant – trop sensuel. Quelque chose dans l'air, un désir, un frémissement. Je ne savais pas ce qu'elle s'était imaginée, depuis la veille, mais tout cela me semblait une mauvaise mise en scène. Elle était jolie, attirante, mais je ne pensais qu'à Draco. Et Matthieu avait dit de ne jamais céder aux clientes- jamais.

J'ai posé la main sur la porte et j'allais dire « bonne journée » quand sa voix s'est élevée, dans mon dos.

- Attendez ! Ne partez pas. Revenez ici, a-t-elle ordonné d'un ton sec, qui m'a fait frémir. Regardez ça.

Elle tenait le couteau et l'observait avec attention, tout en me faisant signe d'approcher. Je me demandais si elle n'allait pas me le planter dans la poitrine, en fait je nageais en pleine paranoïa.

- Il est sale. J'en veux un autre… s'il vous plait, a-t-elle ajouté avec un sourire irrésistible.

- Bien sûr, madame, ai-je dit en récupérant l'objet du délit, mal à l'aise.

- Revenez vite, surtout, j'ai faim, a-t-elle murmuré avec un clin d'œil coquin, alors que je me précipitais vers le couloir, les oreilles en feu.

C'était un cas de figure inédit pour moi, la première invite d'une cliente en deux ans. Je ne voulais ni la séduire ni la décevoir, j'étais coincé. Comment expliquer ça à Clémence ? Mon cœur battait la chamade quand je suis retourné dans les cuisines chercher un couteau propre, mais Clémence n'était pas là. J'étais affolé, l'esprit confus. Évidemment il fallait que ça arrive juste le jour où j'avais découvert les photos de Draco, comme si elle avait senti une faiblesse chez moi, une faille dans laquelle elle se serait engouffrée.

Je voyais les minutes passer, Clémence ne revenait pas aux cuisines, et comment demander ça à Matthieu ? Il se serait moqué de moi, c'est clair. J'étais coincé, fait comme un rat.

« Bon, je vais être ferme et poli », me suis-je dit pour me donner du courage, en remontant les escaliers en marbre.

J'ai frappé à la porte, elle était au téléphone, m'a fait signe de rentrer de la main, avec une petite grimace pour me montrer qu'elle cherchait à interrompre la conversation, en vain. C'était probablement son mari, j'avais honte pour elle. Elle était jolie, pourquoi draguer des garçons d'étage ? Je ne comprenais pas, j'estimais avoir été suffisamment utilisé déjà, contre mon gré- oubliant que j'étais largement responsable de mes égarements avec ce maudit blond.

Bien sûr j'en ai profité pour poser rapidement le couteau et m'éloigner, alors qu'elle me faisait de grands signes de sa main libre. J'ai claqué la porte doucement derrière moi, priant pour qu'elle ne fasse pas d'esclandre.

Heureusement il était tard déjà, c'était bientôt l'heure de ma pause, j'espérais ne pas la revoir, d'ailleurs j'avais autre chose en tête.

Un magazine gay à acheter. L'enfer.

J'y ai pensé toute la matinée, et j'y pensais encore, élaborant des stratégies compliquées pour l'acquérir sans me foutre la honte, quand elle a reparu à la piscine, se matérialisant d'un coup en face de moi, souriante :

- Vous êtes parti bien vite, ce matin.

- Oh… oui, j'avais d'autres commandes. Notre temps est minuté, vous savez.

- Ah oui ? C'est nouveau, non ? J'avais jamais remarqué ça, avant, a-t-elle lâché négligemment en prenant la serviette que je lui tendais.

Puis elle m'a détaillé du haut en bas et s'est éloignée, légèrement méprisante. Je ne savais qu'en penser : avait-elle bénéficié de la compagnie d'un de mes prédécesseurs, par le passé ? Ou avait-elle entendu parler de Draco et moi, par quelque malheureuse fuite ? J'ai secoué la tête : non, c'était impossible, si quelque chose avait filtré Matt aurait fait des allusions, et grossières. En tout cas je m'en foutais, il était hors de question que je lui cède, contre rémunération ou pas.

Tout en ignorant avec constance son regard insistant j'ai occupé l'après-midi à passer mentalement en revue tous les endroits où je pouvais acquérir ce magazine, pour en conclure que le moins risqué serait à la gare, ce soir.

Mon forfait accompli –qui m'a valu une belle suée- je suis retourné dans ma chambre, priant pour que Matt ne revienne pas trop tôt. Je me suis à nouveau couché sur le ventre, prêt à revivre les instants d'excitation de la veille, avec une certaine mauvaise conscience. C'était une chose de tomber amoureux, c'en était une autre de devenir voyeur. J'ai ouvert délicatement la revue, comme si c'était une relique, anxieux de découvrir d'autres trésors –ou immondices.

Le papier était épais, d'excellente qualité, laissant échapper une odeur délicieuse, d'encre et de vernis, enivrante. La revue était axée sur la mode, à mon grand soulagement, et pas sur le sexe. Je ne comprenais pas les articles en italien, mais les photos du couturier –pour ce que j'en décryptais- semblaient mises en valeur pour leur côté artistique, pas sexuel. Je trouvais l'hypocrisie plutôt amusante, car le modèle –Draco- était quand même bel et bien nu sur certains clichés, même s'il n'était pas en érection. J'en déduisais que c'était ce qui faisait la différence avec la pornographie, cette espèce de vernis d'esthétisme.

A vrai dire je ne me suis pas posé la question longtemps, absorbé par la beauté –purement artistique, bien entendu- des clichés, dont le modèle avait une grâce remarquable, une présence indéniable. La plupart d'entre eux avaient été pris en extérieur, dans de magnifiques jardins ou de belles terrasses, ce qui accentuait le côté insolite, vues les tenues improbables : une simple chemise entrouverte, un pantalon en cuir trop moulant, et sur la dernière, un corset en cuir noir ajusté – rien d'autre.

Cette photo m'a provoqué un spasme tellement fort que j'ai du refermer la revue, les nerfs à vif. Subtilement, après les photos plus ou moins habillées mais sobres on passait à autre chose, une autre perversion, dont j'ignorais encore le nom.

Je sentais mon cœur battre à toute allure dans ma poitrine, mon ventre, mon sexe. Le sang affluait dans mes tempes, mes membres, je manquais presque d'air tant la photo m'avait choqué –au sens littéral. Je suis resté quelques instants immobile, yeux fermés, à attendre que le tourbillon s'apaise dans mon esprit, un peu. Je savais déjà où tout ceci me mènerait mais je ne voulais pas me soulager trop vite, l'attente faisant déjà partie du plaisir.

En passant ma langue sur mes lèvres sèches j'ai rouvert le magazine, doucement, pour retrouver LA photo. J'ai eu un nouveau coup au cœur en la regardant, tellement Draco était désirable dans cette tenue, la taille fermement prise dans le cuir noir lacé, le visage amer un peu tourné comme s'il essayait d'échapper à l'objectif du photographe, en vain. Au dessus du cuir on apercevait ses tétons un peu dressés, et en dessous, une touffe de poils blonds et le début de sa verge qui dépassait de son pantalon, quelques millimètres, ce qui rendait le cliché infiniment subversif, plus que s'il avait été totalement nu. Sa fragilité surtout était pure provocation, poison fatal, je me suis mordu la lèvre sans m'en apercevoir, totalement envoûté et je crois que j'ai commencé à me frotter sur le lit, mécaniquement. Comme un animal.

Je l'avais toujours trouvé beau, souvent désiré, mais jamais comme en cet instant où mon imagination a explosé en images immorales, perverses. J'ai joui en quelques secondes, les yeux fixés sur le cuir noir, l'esprit et le corps enfiévrés, possédés.

Après, en me nettoyant, j'ai eu honte de ces pensées, honte de mes fantasmes. Je me suis juré de ne plus y penser, ne plus regarder ces photos, comme un ivrogne jure de ne plus boire.

Mais j'étais déjà tout entier attaché à cette perversion, ce mal étrange, tout aussi sûrement attaché que le jeune homme blond l'était, sur les photos.

oOo oOo oOo

Heureusement la force des habitudes revient vous coller les pieds à terre, vous force à continuer à assumer votre vie quotidienne, malgré vos tourments. J'ai poursuivi tant bien que mal mes activités à l'hôtel, l'esprit occupé par une seule pensée : retrouver le soir mon ordi et mes magazines, comme un junkie.

Julia et Matt prétendaient que j'avais mauvaise mine, les yeux caves, je m'en foutais. Mes yeux fonctionnaient bien assez pour me permettre de savourer mes vices virtuels, et je rentrais chaque soir plus tôt, ne sortant plus, dînant à peine, pour retrouver mon mal plus tôt. Julia me faisait la gueule, elle me tarabustait pour savoir ce qui me préoccupait, je ne lâchais pas un mot. Parler de Draco ou des photos aurait déclenché le flot de la vérité, alors je gardais tout ça pour moi, toutes mes hontes et mes plaisirs cachés. Je passais de moins en moins de temps avec elle, juste le temps nécessaire au repas, puis je retournais dans ma chambre, prétextant des mails à envoyer.

Même les conversations avec Mélanie me coûtaient, comme si c'était une perte de temps intolérable. Le pire est que je ne trouvais plus rien à lui dire, aucune anecdote à lui raconter, puisque rien ne m'intéressait plus, je traversais la journée comme un zombie, ne vivant que pour le soir. Je ne lui avais finalement pas parlé de fiançailles, repoussant ma demande à la rentrée.

C'était terrible pour moi de répondre à ses appels et ses mails car sa présence, son existence même me pesaient, comme un remords latent. Je ne me reconnaissais plus, ma vie d'avant n'avait plus de sens, rien n'existait en dehors de mon ordi chéri.

Je commençais toujours par le plus soft, les photos des parties et fêtes de la jet set, sur les sites people ou trash, à la recherche d'infos sur le couturier et sa muse du moment -Draco. Il se passait rarement trois jours sans que ne paraissent de nouvelles images ou des entrefilets sur la star de la couture, à croire qu'il était partout à la fois et passait sa vie de fête en fête. Souvent la mine sombre et légèrement ennuyée, comme quelqu'un qui en a trop vu. Je me demandais quand il trouvait le temps de travailler, mais j'imaginais qu'il était suffisamment bien entouré pour se consacrer aux relations publiques quand les autres dessinaient des habits.

C'était un peu grisant de suivre Draco de ville en ville, de cliché en cliché, comme si je possédais un pouvoir extraordinaire, une espèce de don d'ubiquité. Il n'avait jamais l'air heureux mais paraissait presque banal, sur les instantanés, alors qu'il était sublime sur les photos posées. Cette contradiction entre les deux me laissait un peu rêveur, je me demandais d'ailleurs comment il pouvait passer de shootings coquins à des fêtes sommes toutes banales. Du moins en apparence.

Car, après les infos purement factuelles sur leur emploi du temps, je passais aux sites spécialisés où je cherchais le corps de mon amant, sans relâche. Des photos plus particulières circulaient, prises par le couturier ou d'autres, où la limite entre l'art et l'obscène devenait ténue, même si les amateurs de ces pratiques soutenaient qu'elles étaient uniquement artistiques. Chaque soir devant l'écran lumineux j'avais l'impression d'appartenir à un club privé, presque occulte, peuplé de membres aux pseudos improbables et aux perversions ignobles. Je ne participais pas aux forums, je me contentais de lire et de regarder, parfois jusqu'à la nausée.

Parce que parfois, au détour d'une série sur le cuir ou le SM, je découvrais une photo de Draco, qui me transportait littéralement.

Bien qu'étant conscient d'être sur la mauvaise voie, celle de la perversité voire du voyeurisme, je ne pouvais m'empêcher de regarder et admirer son corps frêle soumis au désir des autres, les photographes. Je détaillais les cordes et le cuir, la position des bras, des membres, chaque parcelle dévoilée ou entravée. Et je passais des heures à observer son visage exprimant la passivité, dans les règles de l'art, cherchant je ne sais quelle réponse dans ses pupilles dilatées.

Ce qui me troublait –et me rassurait- c'était qu'il m'avait dit aimer être attaché, et avait ajouté que le photographe n'en profitait pas pour le faire souffrir. En définitive tout cela n'était qu'un spectacle, une mise en scène, me disais-je pour m'absoudre. Une forme d'art dans l'aliénation, ou de masochisme assumé.

J'avais lu beaucoup de théories à ce propos, souvent lénifiantes, mais, pour bien connaître Draco, je savais qu'il recherchait la douleur dans certaines occasions, et je craignais le pire concernant ces séances.

Le couturier était peut être quelqu'un de bien, de respectueux des corps, mais ce n'était pas forcément le cas de tous les autres « partenaires » de Draco, et je craignais le pire -pour lui. Ces doutes amplifiaient mon malaise quand je me caressais en le regardant, surtout quand je pensais que d'autres en faisaient autant, rêvant de l'asservir ou le brutaliser.

Comme un crétin je détestais l'idée que des mecs se touchent en pensant à lui, ou que certains le touchent en vrai, lui, pour l'attacher. Ou pire.

Ça me poursuivait la nuit, dans mes cauchemars, et au matin je me sentais sale, répugnant. Peu à peu les souvenirs de nos étreintes étaient supplantés par ces images obscènes, qui le rabaissaient au statut d'objet de plaisir, et non d'être humain. Pourtant chaque soir j'étais fidèle au poste, abruti de désir.

J'avais de plus en plus de mal à faire le lien entre le jeune homme indifférent avec qui j'avais couché et le bellâtre blond des sites graveleux, icône de la perversité. Je repensais avec amertume que je lui avais fait la leçon, cette fameuse nuit, croyant être mieux que lui. Plus clean, plus intelligent.

Finalement j'étais sans doute pire, il m'avait ensorcelé.

oOo oOo oOo

Au bout de deux semaines d'aliénation totale à ces photos abjectes le Directeur m'a convoqué dans son bureau, un matin. J'ai eu peur, pensant qu'il avait découvert mes connexions, et qu'il allait me mettre à la porte. J'ai vite fait disparaître tous les liens que j'avais mis en « favoris » -heureusement je n'avais rien téléchargé- et caché mon magazine au fond de ma valise, sous mon linge sale. Je savais qu'il n'avait pas le droit de me fouiller en dehors de la présence d'un officier de police judiciaire –des souvenirs de mes cours-, oubliant qu'il s'agissait de toute façon d'un journal de mode, et que j'étais adulte.

J'ai frappé à la porte de son immense bureau, plus mort que vif.

« Entrez » a fait une voix sèche, et j'ai avancé au cœur d'un espace baigné de soleil, comme une saillie sur la mer. Que l'azur du ciel et des flots à l'horizon, un spectacle à couper le souffle.

- Asseyez-vous, Harry. Comment allez-vous ? m'a-t-il demandé avec un sourire affable- faux.

- Très bien, merci.

- Tout se passe bien dans vos activités ?

- Oui, très bien, merci.

Je me suis calé dans mon fauteuil, essayant de paraître détendu ; je m'interrogeais sur ses demandes réelles, les éventuelles plaintes des clients, mais je ne voyais rien à me reprocher, à part mon incapacité à sourire.

Il s'est penché en avant, croisant ses doigts sous son menton avec toujours le même sourire, j'avais l'impression d'une figure imposée par le « manuel du parfait manager », tendance paternaliste.

- A vrai dire mon garçon nous nous inquiétons pour vous, vous semblez préoccupé depuis quelques temps, triste. Vous avez des soucis ?

- Non… Vous avez eu des plaintes à mon sujet ? ai-je interrogé en repensant aux avances de la cliente, deux semaines plus tôt.

- Non, pas du tout, rassurez-vous. Nous sommes juste inquiets, c'est tout.

- Nous ?

- Vos collègues, et votre manager, Clémence. Si quelque chose ne va pas, vous pouvez m'en parler, vous savez.

- Merci.

Le silence a flotté ente nous quelques instants, il ne se départait pas de son sourire mielleux, me regardant attentivement :

- Si ce sont des problèmes d'argent nous pouvons vous faire une avance sur salaire.

- C'est gentil, merci, mais tout va bien, je vous remercie.

Tout en hochant la tête il s'est mis à jouer avec son stylo, marotte énervante, puis a repris :

- Vous avez des loisirs ? Vous faites quoi après vos heures de travail ? L'an dernier vous sortiez souvent pour réviser, non ?

- Ah oui… parce que j'avais des matières à repasser en septembre, mais là j'ai tout réussi d'un coup. Et puis je croyais que vous n'aimiez pas trop que je sorte sur les rochers ? n'ai-je pu m'empêcher d'ajouter, malicieusement.

- Sur les rochers, la nuit, non, en effet. Un accident du travail est vite arrivé, vous savez, et je suis responsable de vous, tant que vous êtes dans cet établissement. Mais ça vous ferait du bien de vous promener un peu, le soir, en ville ou sortir avec des amis, non ?

J'ai soupiré, lassé. Je sentais une intervention de Julia là derrière, qui souffrait de mon désintérêt, à tous les coups. Avant je passais une partie de mes soirées avec elle, elle ne me le pardonnait pas.

- En fait, je passe toute l'après-midi dehors, près de la piscine, alors j'aime bien rester le soir dans ma chambre, surfer un peu sur le net. Discuter avec des amis étudiants, vous comprenez ?

Je ne sais pas si mon air naïf l'a abusé un seul instant mais il a opiné d'un air entendu, avant de rajouter :

- Ah ! Internet ! Je sais ce que c'est, mon fils y passe presque toute la nuit, hélas… Quelle jeunesse ! Mais prenez soin de vous, quand même, hein ? Vous êtes bien pâlichon en ce moment. Je ne veux pas que ma charmante voisine –votre tante- pense que nous vous épuisons, a-t-il conclu en se levant, me signifiant que l'entretien était terminé.

- Non, rassurez-vous. Il n'y a pas de souci, aucun, ai-je menti avec aplomb, en me levant à mon tour. Merci, M. le Directeur.

- Eh bien bonne journée, Harry… et essayez de sourire un peu, hein ?

- Promis ! ai-je lâché avec une fausse joie au moment de sortir.

J'ai respiré une fois dehors, j'étais passé entre les mailles du filet, mais il fallait que je me méfie, à l'avenir. De toute façon je savais bien que j'étais sur une pente glissante, et qu'il faudrait me ressaisir avant de perdre la raison.

oOo oOo oOo

Pendant trois jours je me suis obligé à rester le soir avec Julia, mais c'était plus une torture qu'un plaisir, et mon entrain forcé a fini par la lasser, je crois. Ses regards étaient un peu sceptiques quand je m'efforçais de paraître joyeux, j'étais un piètre comédien, et surtout je ne trouvais rien à lui dire, car une seule personne occupait mes pensées : Draco.

C'était plus son image que lui, d'ailleurs, et ça aurait pu continuer longtemps si un voilier n'avait pas accosté, un soir.

Lorsqu'ils ont retraversé la pelouse, suivis des porteurs de malle Vuitton, j'ai immédiatement cherché Draco des yeux, derrière eux. Mais il n'était pas là, il se trouvait sans doute à Amalfi ou à Saint-Tropez, à cette époque.

Pourtant l'image était trompeuse, comme un film repassé au ralenti : le père, toujours élégant avec son costume clair, la mère, fine et raffinée, l'air fatigué, et la fille, les cheveux plus courts que l'année précédente, songeuse, tous débarquant au soleil couchant, sous les palmiers.

Beau cliché.

Le décor luxueux n'avait pas changé, seul un personnage était absent, mais je devinais confusément qu'il leur manquait autant qu'à moi, juste en les regardant.

J'étais surpris de les revoir, à tort sans doute puisqu'il n'était pas mort. Ils n'avaient sans doute pas de raison de bouder cet hôtel, pourtant leur présence me dérangeait, sans que je puisse expliquer pourquoi.

Le soir j'ai abordé la question avec Matt, devant un pastis, incidemment :

- T'as vu, ils sont revenus, les Anglais ?

- Qui ?

- Les Malfoy. Sans leur fils.

- Ah ? Et alors ? Il est majeur, non ?

- Oui, bien sûr, mais c'est bizarre qu'ils reviennent ici, après ce qui s'est passé l'an dernier, non ?

- Quoi ? a-t-il demandé agressivement –trop agressivement. Comprends pas ce que tu veux dire.

- Mais si, tu sais bien… Leur fils avait disparu, il y avait eu une enquête, tu sais ? On a su ce qui s'était passé, finalement ? ai-je ajouté rapidement, en commandant d'un geste deux autres pastis, pour lui délier la langue.

- Ah oui ! Cette stupide histoire. Il a été retrouvé par la police quelques jours plus tard, il avait été agressé paraît-il. Mais ça s'est sûrement pas passé ici, ça c'est sûr ! Pff ! Sans doute une beuverie ou une partouze qui a dégénéré, de toute façon les parents ont retiré leur plainte, alors…

Son ton signifiait clairement « alors tout ceci n'a aucune importance », mais j'en étais moins sûr que lui.

- Mais c'est étrange qu'il soit revenu ici avec le couturier, non ? Ses parents le savent, tu crois ? n'ai-je pu me retenir d'ajouter, trop heureux de pouvoir –enfin- parler de mon obsession.

- Harry, ce serait bien que tu arrêtes un peu, avec cette histoire, a soupiré Matt en secouant la tête. Tu vas finir par avoir des ennuis, tu sais. Oublie ce mec, ne te mêle surtout pas de ses affaires ou tu vas morfler, d'une manière ou d'une autre.

J'ai hoché la tête, bien convaincu par cette mise en garde, bien incapable de m'y résoudre.

J'ai aperçu la jeune fille blonde sur la terrasse, non loin des transats, regardant les bateaux et j'ai eu l'irrésistible envie de la rejoindre, pour lui parler de lui. Son nom emplissait ma bouche, mon cœur depuis trop longtemps, menaçant de m'étouffer insidieusement.

Je lui parlerai demain, me suis-je dit en finissant mon pastis, tout en affirmant à Matt :

- Ouais, t'as raison. Je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Je m'en fous, de toute façon, c'est sûrement qu'un petit con.

A suivre…

Merci à ceux qui lisent et qui reviewent…

Je reprends ici les réponses aux non inscrits :

chibibozu : merci de tes compliments, merci de suivre ma fic même si elle ne correspond pas à ce que tu aimes d'habitude ;) Une fin heureuse ? On l'espère tous, lol ^^ merci de ta review

camee : oui, mes persos sont bien Harry et Draco, et c'est bien un UA, mais bon… j'ai un peu des problèmes avec les gardiens du temple JKR ^^. Sur FP les fics sont de vrais originaux, pas des adaptations ^^. Oui, Harry a complètement craqué, on en verra bientôt les conséquences ;). Si tu m'ordonnes de rester, je reste… merci pour ta fidélité !

lydie : non, t'as raison, il devient de plus en plus bizarre, c'est inquiétant ^^…à suivre ! merci de ta review