AVANT TA PEAU
Chapitre 13
Shape of my heart
« Sahpe of my heart » est une chanson de Sting. Bonne lecture !
Elle reposait sur son transat, le transat le plus éloigné de la piscine, le plus proche de la mer, comme lui l'année précédente. Elle s'y installait chaque fin d'après-midi, avec régularité, armée de son bouquin, comme si elle devait combler un vide, prendre la place de son frère, restée inoccupée.
Je n'avais pas trouvé le courage de lui parler encore mais je ne la quittais pas des yeux, jour après jour. J'avais l'impression qu'un lien ténu nous réunissait. Pure illusion de ma part, sans doute.
Les parents partaient chaque matin en mer, bien équipés, les bonnes lunettes, le petit foulard, les chaussures appropriées, l'air pressé. Tout comme l'année précédente. Comme s'il ne s'était rien passé. A peine un frémissement dans sa démarche à elle, une hésitation, parfois. Une mèche rebelle dans la chevelure, le pied qui se tord sur la pelouse. Le père en revanche restait fier, sûr de lui, visiblement attaché à ses habitudes, ses certitudes. La jeune fille passait une bonne partie de l'après-midi à la piscine, sur son transat, au téléphone. Parfois je me demandais si elle lui parlait à lui, mais j'en doutais. C'étaient plutôt des conversations interminables, des conversations de filles.
Et puis un soir, en rangeant les transats, j'ai retrouvé son portable – à elle. Bien enfoui dans une pliure du tissu, presque invisible.
« Une coutume familiale, sans doute » ai-je pensé en le ramassant, et en l'observant sous toutes les coutures. Il n'était pas éteint, je mourais d'envie de l'ouvrir et voir les numéros de téléphone, consulter les messages, regarder les photos. Un petit bijou de technologie – ou un signe du destin ?
Le moment m'a paru bizarre, j'ai regardé autour de moi, les flots bleu foncé, le ciel bleu clair, les palmiers, la pelouse verte, une magnifique carte postale, en vrai. Avec la chaleur, les odeurs, les senteurs méditerranéennes – et peut-être la voix de Draco dans le téléphone. Il suffisait que j'appuie sur la touche correspondant à son prénom, et j'aurais pu lui parler. Des coups sourds battaient dans ma poitrine quand j'ai cherché « Draco » dans le répertoire, et que je l'ai trouvé. Il y avait une photo de lui sur l'écran, la photo d'un jeune homme banal, un peu gauche, au sourire forcé.
Rien à voir avec le modèle du couturier, le taré qui se faisait attacher sur papier glacé. Un jeune homme normal, quoi.
Une vieille photo, sans doute.
Mon doigt me démangeait mais je n'ai pas appuyé sur la touche. Pour lui dire quoi ? « Salut, je suis le distributeur de serviettes, au Grand Hôtel, tu te rappelles de moi ? On a baisé dans les chiottes, il y a 19 jours, 4 heures et 36 minutes, je m'appelle Harry. »
A tous les coups il ne se rappelait même pas de moi, j'étais un parmi d'autres, sans doute pas le meilleur. Pas la plus grosse bite, pas le plus beau sourire. Même pas une corde pour l'attacher, même pas une fessée. Rien de particulier.
J'allais glisser le bidule dans ma poche quand j'ai entendu une voix, derrière moi :
- Excusez-moi, vous n'auriez pas trouvé mon téléphone ?
Je me suis retourné d'un bond, en sursautant :
- Oh ! si… C'est à vous ?
- Oui, merci, a-t-elle répondu en tendant la main, les yeux fixés sur son bien.
De près je la trouvais jolie, très jolie, avec un air de famille craquant et un petit accent anglais. Le même menton pointu, les mêmes cheveux presque blancs, plutôt maigre. Timide, ce qui la rendait d'autant plus charmante.
- C'est marrant, votre frère a fait pareil, il n'y a pas si longtemps, me suis–je entendu dire.
- Pardon ? Mon frère ?
- Euh… oui. Enfin je pense que c'était votre frère. Il était ici, avec vous, l'an dernier, si je ne me trompe pas. Il a oublié son portable sur le transat, lui aussi, c'est amusant.
Je n'ai pas mentionné le fait que j'en trouvais beaucoup, des objets oubliés, et que j'aurais facilement pu devenir revendeur.
- Ah ! euh… Oui, j'avais un frère, mais… Enfin, j'ai un frère, mais on le voit plus, a-t-elle répondu précipitamment, l'air gêné.
- Je suis désolé, je ne voulais pas vous mettre mal à l'aise.
- C'est pas grave, il faut que j'y aille, de toute façon. Merci pour le portable.
- Pas de souci ! Bonne soirée…
- Merci, a-t-elle murmuré avant de s'éloigner à grands pas.
Je l'ai regardé partir, un peu déçu. Ainsi Draco n'avait pas menti, il n'avait effectivement plus de relations avec ses parents, mais l'attitude de sa sœur me portait à penser qu'elle le regrettait, peu ou prou.
C'est donc sans réelle surprise que je l'ai vue revenir dans ma direction, une demi-heure plus tard. Elle s'était rhabillée et paraissait plus âgée vêtue d'une robe pastel un peu démodée, dans les tons de mauve. Sa démarche m'a fait penser à Draco, légère, un peu malhabile, toujours les yeux au sol.
J'étais bêtement heureux, comme une reconnaissance tardive de mon existence, de mon rôle dans leur histoire familiale. Elle avait sûrement besoin d'en savoir plus sur lui, comme moi j'en avais besoin. On possédait chacun une petite partie du puzzle, même si les pièces les plus récentes étaient sans doute éparpillées bien loin.
Elle s'est immobilisée près de moi, hésitante, alors je me suis tourné vers elle :
- Je peux vous aider mademoiselle ?
Je ne sais pas pourquoi j'avais soudain adopté ce ton servile, ce « mademoiselle » démodé, mais je crois que c'était par cynisme, ou pour me faire rire. Je me sentais puissant, soudain, en position de force.
- Je… eh bien, je voulais juste savoir : vous l'avez vu il y a longtemps ?
- Oh ! Je ne sais pas exactement, ai-je menti en faisant semblant de chercher. Il y a une quinzaine de jours, peut-être ?
- Ah oui ? Et… je sais que ça va vous paraître bizarre, mais… il allait bien ?
J'avoue j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas sourire triomphalement, ravi d'être enfin utile, reconnu. J'ai eu envie de lui répondre : « Pour quelqu'un qui se fait attacher et qui vit dangereusement, oui, il était pas trop esquinté », mais à la place j'ai minaudé :
- Oui, il allait bien. A peu près…
J'ai haussé les épaules, l'air embêté de celui qui en sait plus qu'il veut bien le dire, elle est tombée dans mon piège sans frémir, pieds et poings liés :
- Dites-moi, je vous en prie. Je dois savoir. S'il vous plait…
Sa mine déconfite me ravissait littéralement, c'était comme une vengeance ignoble sur tous les snobs qui m'avaient méprisé, avant. Une petite victoire sociale, aux dépens d'une jeune fille naïve. Je voyais les regards étonnés des clients autour, qui se demandaient sans doute pourquoi une demoiselle si bien élevée s'abaissait à parler à un semi esclave – moi. Elle transgressait tous les codes avec son air suppliant, je ne m'étais pas senti aussi bien depuis longtemps.
- C'est un peu gênant, ai-je repris d'un ton de confidence, je ne suis pas censé parler des clients à d'autres clients, vous comprenez…
- Oui, oui, bien sûr, a-t-elle murmuré, faisant mine de repartir.
- Attendez ! Ne partez pas… C'est votre frère, c'est pas pareil. Je pense que je peux vous parler, si c'est pour son bien…
Elle a levé un regard plein d'espoir vers moi, qui m'a fait me sentir un peu minable, pour le coup. C'était sans doute une chic fille, malgré l'argent de ses parents, et elle ne m'avait jamais snobé, dans mes souvenirs. Après tout je pouvais bien l'aider, même si mes révélations risquaient plutôt de l'enfoncer. Je me suis dit in petto qu'il faudrait que je surveille mes paroles, elle n'avait sans doute pas à tout savoir.
- Merci. Vous êtes vraiment gentil. Il était seul ?
- Non. Il était avec un couturier célèbre, mais ça je pense que vous le savez déjà…
- Ah, ils sont toujours ensemble ?
- Euh... Oui, a priori, oui. Vous ne suivez pas la presse ?
- Non, mon père ne lit que des journaux économiques, et il a interdit qu'on ramène des « torchons » à la maison, comme il dit. Je sais qu'il y a parfois des articles sur eux, j'en ai vu chez le coiffeur, mais je n'ai pas le droit de les ramener chez moi. Je ne pensais pas qu'il était resté avec lui si longtemps… hum… ils…. ils partageaient la même chambre ?
- Oui, mademoiselle.
- Mon dieu… Je ne comprends pas. Je ne comprends pas, a-t-elle répété en secouant la tête.
Je mourais d'envie de lui en dire plus, de parler des photos mais ça aurait été l'achever, je crois.
- Ça fait longtemps que vous ne l'avez pas vu ? me suis-je permis d'interroger.
- Oui, plusieurs mois. Il y a eu une dispute terrible à la maison et depuis on n'a plus de nouvelles. On ne parle plus de lui à la maison, parce que ça agace mon père et ça fait de la peine à ma mère. Mais moi j'aimerais bien avoir de ses nouvelles, quand même.
- Je comprends, oui. Je pense que lui aussi, vous savez… Ça lui ferait du bien.
- Pourquoi vous dites ça ? Il ne va pas bien ?
Son inquiétude commençait à me serrer le cœur, je commençais à réaliser que l'éphèbe lacé de cuir aux yeux mornes était aussi un frère, un fils. Un homme comme moi. Une bouffée de honte m'a envahi, d'un coup, en pensant que ces derniers jours je ne m'étais intéressé qu'à sa peau, son cul. Si je voulais être franc avec elle, je ne pouvais pas dire qu'il allait bien, simplement parce que sa peau fine n'était pas trop marquée…
- Eh bien, il m'a paru fatigué, un peu… absent, vous voyez ? Pas très heureux, c'est sûr. Et puis…
- Et puis quoi ? a-t-elle interrogé avec effroi.
- Il prend des trucs, je crois.
Elle a détourné la tête, écœurée, j'ai cru qu'elle allait repartir, alors j'ai ajouté, pour la garder, encore un peu. Exister, encore un peu :
- Enfin, je peux me tromper. Peut-être qu'il boit, simplement.
- Comment ? Mais Draco n'a jamais bu, même quand il a commencé à…
Sa mine se décomposait sous mes yeux, j'étais loin de lui rendre service. Et pourtant je devinais qu'elle voulait en savoir plus, bien plus. Ses jambes ont un peu fléchi, il était presque 6 heures du soir et il faisait encore une chaleur infernale :
- Vous voulez vous asseoir ?
- Non, non merci, a-t-elle répondu en jetant un regard anxieux vers le large, les bateaux. Je n'ai plus beaucoup de temps. Vous l'avez vu saoul ? Malade ?
- Non, pas vraiment. Juste un peu… stone. Mais l'année dernière il n'avait pas l'air très heureux non plus, vous savez. Alors…
- Ne m'en parlez pas ! Quelle histoire horrible. Il était déjà très déprimé quand il a été agressé, le pauvre. Je pense que vous en avez entendu parler, ça s'est passé ici. On était si inquiets…
- Oui, j'en ai un peu entendu parler.
- Je parie que c'était à cause de lui… Que c'est lui qui l'a… agressé.
- Le couturier ?
- Non, ils ne se connaissaient pas encore, je crois. Et le pire ça a été que mon père n'a jamais voulu qu'on porte plainte, pour éviter le scandale. Préserver les apparences. Parfois je me demande s'il n'aurait pas préféré… bref.
- Je vois. C'est vraiment terrible, ai-je dit en frissonnant, en n'osant imaginer la suite.
Soudain elle a eu l'air de réaliser mon existence, comme si elle avait monologué jusqu'à présent. Sa manière de secouer la tête trahissait sa honte, son impossibilité de raconter une histoire qu'elle estimait choquante.
- Oui, Draco a très mal vécu ça, le fait que mon père n'ait pas voulu chercher l'agresseur. Mon dieu, je ne sais pas ce qui me prend de vous dire tout ça, s'il savait… Je crois que je perds un peu la tête, excusez-moi.
- Non, vous ne perdez pas la tête, c'est plutôt bien de votre part de chercher à aider votre frère. Parce que je pense qu'il a besoin d'aide, vraiment. Si je peux me permettre de vous dire ça…
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Voilà, je ne sais pas trop comment l'expliquer mais je crois qu'il a sans doute des fréquentations douteuses. Il parait qu'il fait des photos… étranges.
- Etranges ?
- Oui, sur lesquelles il est attaché et pas très habillé, si vous voyez ce que je veux dire. J'ai peur qu'il soit dans un réseau de…
- Oh !
La stupéfaction marquait ses traits de façon presque grotesque, j'ai compris que j'en avais trop dit. Elle était capable d'assimiler la drogue et l'homosexualité, pas le bondage, visiblement. Elle s'est mise à trembler de la tête aux pieds, livide.
J'ai bafouillé misérablement :
- Enfin, peut-être pas. C'est peut-être juste une rumeur. Les gens sont si malveillants, vous savez.
- C'est K qui prend ces photos ? Le couturier ? a-t-elle articulé difficilement.
- Je… Oui, il me semble. Je suis désolé, je ne voulais pas…
- Il faut que j'en parle à ma mère, a-t-elle lâché avant de tourner les talons, sans plus de remerciements, me laissant comme un idiot sur la pelouse, avec mes transats humides.
oOo oOo oOo
Je m'en suis voulu de cette révélation brutale, qui l'avait perturbée. Je n'ai pas arrêté de penser à elle en rangeant les transats et les tables, me demandant ce que je cherchais, vraiment. A faire le malin ? A provoquer des confidences pour en savoir plus sur lui ?
Je connaissais très bien son corps déjà, le grain de sa peau, le goût de sa chair, je voulais en savoir plus sur la face cachée de sa beauté, son histoire familiale, ses secrets. J'avais mis le doigt dans l'engrenage, je n'allais pas être déçu.
J'éclusais les pastis le soir même, à la cafète des employés, pour trouver le courage d'oublier les photos infernales, quand le Directeur s'est matérialisé à côté de moi, l'air sévère :
- Harry, M. Malfoy veut vous voir immédiatement.
- Qui ? Moi ?
- Oui, vous. Suivez-moi.
- Mais… A quel sujet ?
- Je n'en ai aucune idée, j'espère que vous n'avez rien à vous reprocher, mon garçon.
Toute amabilité avait disparu de son visage, les bords de sa bouche étaient amers, je sentais qu'il m'aurait écrasé comme un moucheron, si le client l'avait exigé.
- Mais enfin, je… j'ai fini mon service, là. Ça peut pas attendre demain ?
- Non, je ne pense pas. Venez !
- Bon, ben… A tout à l'heure, Matt…
Matthieu a opiné d'un air las, et j'ai bien vu dans ses yeux que ça ne l'étonnait pas. Je m'attendais presque à ce qu'il dise : « Malfoy ? Sans blague ? », mais heureusement il s'est tu.
En suivant le Directeur vers les salons privés je comptais le nombre de verres que j'avais déjà bus, le cerveau un peu embrumé. A tous les coups la petite sœur avait parlé, j'étais dans de sales draps. En un instant j'ai revu le corps de Draco dans les draps défaits, ce corps si troublant, sujet et objet de plaisir, fruit défendu. De sales draps.
Son père m'attendait dans un salon privé au luxe discret, un verre de whisky à la main. Un bel homme, fin et racé. Il était assis dans un fauteuil anglais en cuir, et se tenait dans une semi pénombre, jambes croisées, sûr de lui. Les rideaux avaient été tirés, on se serait cru dans l'arrière salle d'un pub de Dublin ou d'ailleurs, mais loin. Loin d'ici.
Ses yeux gris m'ont détaillé du haut en bas, comme si j'étais quelque misérable insecte, avec une expression bizarre, un peu ironique. Un cigare fumait dans un cendrier, j'en ai conclu que la loi sur le tabac ne s'appliquait pas à lui.
Je me suis arrêté face à lui, bien campé sur mes jambes, sans doute pas la position servile qu'attendait le Directeur, à côté de moi.
- Je vous remercie, je désire m'entretenir en privé avec ce jeune homme, a-t-il déclaré d'une voix douce, dangereusement douce, les paupières mi-closes.
- Bien, Monsieur. Je reste à votre disposition…
Il s'est éclipsé rapidement, ou plutôt il a rampé jusqu'à la porte, et je me suis demandé à partir de combien de millions d'euros les directeurs d'hôtel perdaient leur honneur.
Moi je n'ai pas bougé, par provocation –j'avais trop bu, je crois, pour conserver le sens des convenances.
- Asseyez-vous, jeune homme, a-t-il lâché dans une bouffée de fumée, sans me quitter des yeux.
J'ai pris place dans le fauteuil en face de lui, un peu mal à l'aise quand même. Il a laissé le silence s'installer, pour faire monter la pression. Mon regard s'est fixé sur un bouquet de fleurs sur la table, des tulipes blanches et violettes, un peu hors saison. Un très beau bouquet, à côté d'un arrangement ikebana.
- Puis-je savoir ce que vous avez raconté à ma fille pour qu'elle soit si troublée ? a-t-il interrogé d'un ton presque anodin.
- Elle m'a interrogé au sujet de son frère, je lui ai répondu.
- Ben voyons. Et pourquoi vous ?
- Pardon ?
- Pourquoi vous a-t-elle interrogé, vous ?
Je n'avais pas prévu cette question, je pensais m'en tirer en l'accablant elle, c'était mal parti.
- Parce que… elle avait oublié son portable sur son transat, je lui ai juste dit que son frère avait fait la même chose, quelques jours avant.
Il a hoché la tête, pensivement, ses yeux gris ancrés aux miens. Le même gris que son fils, mais pas le même regard. A la place de la brume légère, un métal ardent, brûlant comme l'enfer. Un regard qui vous fouille l'âme, qui vous met à nu.
- Comment saviez-vous que c'était son frère ?
- Eh bien… Je vous avais vus l'an dernier, alors je l'ai reconnu.
Nouveau hochement de tête sceptique :
- Vous avez une excellente mémoire, dites-moi. Vous reconnaissez tous les clients d'une année sur l'autre ?
- Non. Mais là, je ne sais pas… et puis comme il y avait eu cette histoire, ça m'a marqué, ai-je répondu avec candeur.
- Quelle histoire ?
- Sa disparition.
- Voilà de bien grands mots… Tout cela est bien rapidement rentré dans l'ordre, rappelez-vous, a-t-il ajouté négligemment en posant son cigare dans le cendrier. Ca ne vous autorise pas, que je sache, à colporter des infamies sur vos clients, jeune homme.
Mes mains se sont crispées sur les accoudoirs, mais je me suis efforcé de garder le même calme que lui. Comme au poker. Après tout, je n'avais rien à me reprocher, et je n'étais pas un esclave, moi.
- Je ne colporte pas d'histoires, je réponds aux questions des clients, c'est tout, ai-je rétorqué en redressant le menton.
A son tour de crisper sa main fine sur l'accoudoir, il n'avait sans doute pas l'habitude de tant d'insolence. Une lueur étrange a brillé dans son regard, accompagnée de l'esquisse d'un sourire.
- Et ma fille vous avait demandé quoi, exactement ?
- S'il allait bien.
Je m'efforçais de répondre le plus brièvement possible, bonne tactique de défense, qui l'a légèrement énervé :
- Et vous avez répondu quoi ?
- Qu'il ne semblait pas aller si bien que ça. Qu'il paraissait un peu… absent et fatigué.
- Voyez-vous ça ! Qu'est-ce que vous autorise à dire ça, vous êtes médecin ?
- Non.
- Il est resté longtemps ?
- Non. Deux jours.
- Et en deux jours vous eu le temps de vous faire une idée sur son état de santé ?
- Oui, faut croire.
- Mais comment, bon sang ?
- Je lui ai servi son petit déjeuner, et je l'ai vu à une soirée privée, aussi…
- Et vous lui avez parlé ?
- Oui, un peu.
- Tiens ? Et vous lui avez dit quoi ? a-t-il demandé plus doucement, intéressé, en se penchant un peu vers moi.
Son expression m'a fait penser à un serpent, comme dans un vieux dessin de Walt Disney. « Aie confiance » disait ses yeux, comme le serpent. Je trouvais bizarre qu'il soit tellement curieux au sujet d'un fils dont il ne voulait plus entendre parler, mais parfois les gens sont bizarres, contradictoires.
Je me suis raccroché à l'idée rassurante qu'il l'aimait quand même, qu'il s'inquiétait pour lui, pour répondre :
- Oh, pas grand-chose.
- C'est-à-dire ?
- C'est surtout lui qui a parlé, vous savez, moi je n'ai fait que l'écouter…
Son sourire s'est un peu élargi, pas moins dangereux. Ses traits étaient fins, racés, une espèce de séduction sourde émanait de lui, sans doute volontairement, pour hypnotiser ses proies :
- Mon fils vous a dit quoi ? Il vous a parlé de sa vie ?
- Un peu. Pas beaucoup. Il m'a dit qu'il vivait avec un couturier, et qu'il euh… faisait des photos, que ça lui plaisait.
Un éclat sombre a allumé sa pupille, j'ai aperçu ses dents blanches, bien rangées :
- Nous y voilà donc… les fameuses photos. Vous les avez vues ?
Des coups sourds ont battu dans ma poitrine, j'ai détourné les yeux vers le bouquet pour répondre :
- Non.
- Pourquoi mentez-vous, jeune homme ? Si, vous les avez vues, vous rougissez. C'est lui qui vous les a montrées ? a-t-il interrogé avec un soupçon de réticence, pour la première fois.
- Non… ai-je répondu en secouant vivement la tête, comme un idiot.
Son cigare s'est écrasé dans le cendrier, me faisant sursauter.
- Vous les avez vues sur internet, après, c'est ça ?
- Je…
Soudain il m'est apparu comme une évidence qu'autant il pouvait me poser des questions sur ce que son fils m'avait raconté – admettons - autant ma vie privée et mes loisirs ne le regardaient pas.
- Je suis désolé, je ne pense pas que je doive répondre à ce genre de questions -hors de la présence de mon avocat, ai-je soufflé avec un culot qui m'a surpris moi–même.
- Vous avez raison… a-t-il convenu avec une espèce d'amusement.
Comme s'il n'était pas mécontent que je résiste un peu. Comme le chat joue avec la souris avant de la manger ? Il ne me faisait plus vraiment peur, une complicité étrange nous liait à présent, de fauteuil à fauteuil.
Il a rallumé un cigare, sa main ne tremblait pas.
- Et… il y avait quoi sur ces photos ?
- Votre fils, Draco.
Pour la première fois il a cillé en entendant le prénom de son fils, mordillant nerveusement le bout de son cigare. Je me rendais parfaitement compte que j'allais loin, trop loin, mais je commençais à ressentir la même puissance que j'avais ressentie avec sa fille, une puissance volatile mais bien réelle. Moi je savais ce qu'il y avait sur ces photos, pas eux. Ces photos immondes.
Avec une joie mauvaise j'ai attendu qu'il insiste, pour lui faire des révélations qui le couvriraient de honte. Ma vengeance.
- Mon fils, d'accord. Mais il était comment, sur ces photos ?
- Nu.
- Pardon ?
- Il était nu sur certaines photos. Oh ! Pas toutes… Parfois il portait du cuir, aussi…
Il a émis un léger hoquet, sa cendre est venue brûler sa chemise chic, un frisson s'est emparé de moi, presque sensuel. Draco nu sur les photos, sa chair pâle luisant doucement, tant de beauté offerte, et cet air de martyr parfois, sur certaines… purement jouissif. Pas autant que le déshonneur de son père en cet instant, mais sexy quand même.
- Comment osez-vous !
- Mais c'est vous qui m'avez demandé… Et puis ce n'est pas moi qui ai posé pour les photos, c'est lui, je vous rappelle.
- Jeune insolent ! Je ne vous permets pas !
Je me suis levé d'un bon, prêt à repartir, tous les muscles tendus. Nous nous sommes regardés un long moment et j'ai commencé à m'éloigner vers la porte, sans un mot.
- Attendez… a-t-il murmuré alors que j'allais sortir. Attendez. Asseyez-vous.
- Il est tard, Monsieur.
- Je sais. Mais je n'ai pas terminé.
Sa longue silhouette semblait s'être tassée dans son fauteuil ; il avait perdu un peu de sa superbe, j'avais presque pitié de lui. Que s'imaginait-il, en m'interrogeant ? Etait-il si naïf ?
- Ce garçon a toujours été faible. Timide, peureux. Dieu sait que j'ai tout fait pour l'endurcir, pour qu'il se comporte comme un homme. Je l'ai emmené partout, à la chasse, au polo, il détestait ça. Alors je l'ai envoyé dans une école privée, la meilleure du pays. Une école militaire. J'ai fait ce qu'il fallait pour le remettre dans le droit chemin, croyez-moi.
- Je vous crois, ai-je répondu, le cœur serré.
- Je ne supporte pas sa fragilité, sa faiblesse. On n'est pas comme ça, dans ma famille. Surement pas. Mon seul fils…
Ses longs doigts se crispaient sur l'accoudoir en cuir, un instant j'ai eu l'impression de voir la main de Draco, qui s'était crispée de la même manière sur mon bras, quand je l'avais pénétré, la première fois.
Draco… une infinie douceur, une infinie tristesse. Que je commençais à comprendre, en écoutant son père, embringué dans ses principes. J'étais à présent intimement persuadé qu'il avait dû recevoir pas mal de gifles et de fessées, étant petit.
Des pratiques auxquelles il avait pris goût, finalement.
Je trouvais son père encore plus pathétique que lui, à certains égards.
Il a dû le deviner et s'est redressé, finissant d'un geste son verre de whisky :
- On les trouve où, ces photos ? Dans quel torchon ?
- Le magazine italien « Rainbow » de ce mois.
- Il est encore en vente ?
- Je crois.
- Vous l'avez acheté ?
- Non. Je l'ai feuilleté au salon de coiffure, c'est tout.
- D'accord, et… est-ce que vous… avez été intime avec lui ? a-t-il ajouté avec réticence.
- Non, ai-je menti pour la seconde fois, en le regardant droit dans les yeux.
Si j'avais eu du courage j'aurais demandé : « Pourquoi vous me demandez ça ? », pour savoir s'il voulait me sermonner ou juste me tirer les vers du nez. Je supposais qu'il était encore plus difficile pour lui d'accepter que son fils ait couché avec un serviteur que d'accepter les photos perverses, alors j'ai préféré nier. Le risque de me voir renvoyé sur le champ était trop fort pour que je sois sincère, et puis c'était mon secret.
Notre secret.
Nous nous sommes affrontés du regard quelques instants, puis il a soufflé :
- Bon. Je compte sur votre discrétion, jeune homme. Je vous demande de ne parler de ces photos à personne d'autre, ni à l'hôtel ni ailleurs. Mon fils s'est égaré sur la mauvaise voie, inutile que cela se sache. Et je vous ordonne de laisser ma famille tranquille, désormais, a-t-il conclu sèchement en se levant, me signifiant mon congé.
Je suis sorti un peu chancelant, l'esprit embrumé, essayant de ne pas imaginer la réaction du père quand il verrait les photos de son fils unique, sur papier glacé.
oOo oOo oOo
Les jours suivants la jeune fille m'a soigneusement évité, en allant à la piscine, faisant même mine de ne pas me reconnaître. Je ne peux pas dire que ça m'a surpris, c'était typique du comportement d'une certaine bourgeoisie, la fuite. Comme si le fait de ne pas aborder les problèmes de front allait les résoudre.
En fait je pouvais sans doute m'estimer heureux, je n'avais pas subi le même sort que les porteurs de mauvaises nouvelles, dans l'Antiquité. Je n'avais même pas été licencié, c'est dire… mais j'avais perdu à jamais la confiance du Directeur. Il m'avait interrogé discrètement – sans que je ne révèle rien, j'avais gentiment noyé le poisson avec une histoire de portable perdu par la jeune anglaise - et celle de Matt, qui me regardait de travers.
On m'avait affecté aux cuisines, le matin – fini le service d'étage - mais, par bonté du boss, je gardais mes attributions à la piscine, pour ne pas que les clients soient surpris, officiellement. En fait je pense surtout qu'il ne voulait pas risquer de se fâcher avec sa voisine – ma tante - qui arrosait ses plantes à chaque absence un peu longue.
Julia aussi me regardait de travers, ce qui finissait par me peser, et je n'avais plus qu'une envie : retourner à Paris, reprendre mon statut d'étudiant à la place de celui de paria. Je voulais retrouver mon train-train quotidien, revivre avec Mélanie, bref être normal à nouveau, quoi. J'avais d'autant plus envie de rentrer que je n'osais plus me connecter sur mes sites préférés, de crainte d'être pisté. Je devais me cantonner au magazine « Rainbow », caché sous mes slips sales, dans mon sac de sport, que je commençais à connaître par cœur.
Pourtant les photos ne me faisaient plus le même effet, étrangement. Le fait d'avoir entendu parler de lui par son père le rendait trop humain pour n'être plus qu'une belle image. Je le connaissais trop à présent pour seulement le regarder et me caresser. J'imaginais derrière le jeune homme sanglé de cuir le petit garçon seul malmené par son entourage. C'était une banalité, presque un lieu commun, mais je le comprenais mieux, je crois.
Ses parents sont repartis sans que j'aie à nouveau l'occasion de leur parler, ce qui était sans doute préférable. Les mines gênées de sa sœur me portaient sur les nerfs, comme si j'avais été responsable de la déchéance de son frère, alors que je n'en avais été que le témoin. Du moins l'espérais-je.
oOo oOo oOo
Je dînais avec Julia un soir quand j'ai remarqué qu'elle se regardait souvent en direction de la terrasse, sur laquelle nous avions une petite vue, entre les parasols.
- Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi tu te retournes tout le temps ? T'as vu quelqu'un que tu connais ?
- Non. Enfin, si. Je me demandais juste si… Écoute Harry, tu vas peut être m'en vouloir, mais j'ai un truc important à te dire.
- Quoi ? Tu files avec un prince du pétrole ?
- Très drôle. Non, c'est plutôt en rapport avec toi, à vrai dire.
J'ai senti une sensation bizarre, dans mon estomac, qui n'était pas liée à la pizza que je mangeais.
- Avec moi ?
- Oui. Il… il est revenu.
- Qui ça ? ai-je demandé du ton le plus anodin possible, alors que je savais très bien de qui elle parlait.
- Le couturier, et son ami. Tu vois de qui je parle ?
Son regard était si clair et perçant que je crois que j'ai rougi malgré moi.
- Et alors ?
- Et alors il serait préférable que tu l'évites, si tu vois ce que je veux dire.
- Je ne comprends pas, a-je rétorqué d'un ton buté en m'attaquant à nouveau à ma pizza –alors que je n'avais absolument plus faim.
- Ne fais pas l'imbécile, Harry.
- Pourtant, je fais ça très bien, d'habitude. C'est le Directeur qui t'a parlé ?
- Non, mais je n'ai pas besoin de lui pour voir que 2 et 2 font 4, surtout après ton rendez-vous avec le père de ce jeune homme.
- Bon sang, mais pourquoi est-ce que tout le monde me parle de ça ?
Elle a secoué un peu la tête, puis s'est penchée sur moi :
- Harry, je t'aime bien, tu sais. On est plutôt proches, tous les deux, non ? Je ne veux que ton bien, parce t'es sympa et moins taré que ces crétins, mais méfie-toi de ce mec, par pitié.
- De qui ?
- Le fils Malfoy. Tout le monde l'a reconnu ici, tu sais, même s'il fait mine de n'être jamais venu avant. Et personne n'a oublié sa disparition de l'an dernier, même si le mot d'ordre c'est de faire comme si. Tu sais je pense que c'est quelqu'un de dangereux pour toi… Il faut l'éviter, absolument.
Sa gentillesse me mettait du baume au cœur, alors j'ai répondu avec sincérité :
- Je le sais, figure-toi. Je le sais très bien. Mais… je sais pas, il y a un truc spécial entre lui et moi.
Son tressaillement a été vite dissimulé derrière son sourire chaleureux, et elle a chuchoté :
- Qu'est-ce qui s'est passé avec lui ? Tu peux tout me dire, tu sais…
Devant mon hésitation, elle a repris encore plus doucement :
- Tu as couché avec lui ?
J'ai regardé ma pizza en train de refroidir, mon verre de coca, tout était banal mais ma tête tournait, et je ne savais que répondre. Continuer à nier envers et contre tout ?
- …oui.
- Oh mon dieu… Une fois ?
Mes dénégations discrètes de la tête l'ont fait pâlir :
- Plusieurs fois ? Mais où ?
- Oh, je ne sais plus très bien. Enfin si… sur la plage, dans sa chambre, dans les vestiaires du personnel.
- Quoi ? Mais c'est incroyable ! Cette année ?
- Oui.
- Mais tu le connais super bien, alors.
Avouer la vérité me coûtait, mais je me suis dit que peut-être en parler librement m'ôterait d'un poids, alors j'ai répondu :
- Non, je le connais très peu. On n'a pas beaucoup discuté. C'est très… physique entre nous… si tu vois ce que je veux dire.
- Je… j'avoue je suis très surprise. Je ne te voyais pas du tout comme ça, en fait, a-t-elle ajouté en jouant distraitement avec un morceau de pain.
- Je ne suis pas comme ça d'habitude, je t'assure. Je ne sais pas ce qui m'a pris. C'est plus fort que moi, tu vois. Comme une pulsion… Tu comprends ?
Sa tête était plutôt comique, visiblement tout ça la dépassait :
- Oui. Enfin, pas trop.
- Ça ne t'est jamais arrivé ?
- D'agir sur une pulsion ? Pas dans ce domaine là, non. Mais je suis très coincée, tu sais. Trop sans doute. Mais de là à … J'espère juste que… tu as été prudent.
- Eh bien… Pas trop, non.
- Quoi ? Mais t'es fou ! Tu ne sais pas quelle vie il a, avec qui il couche !
- Ne remue pas le couteau, Julia, je le sais. C'est juste une pulsion physique, je te dis, et j'arrive pas à me raisonner, même si je sais que c'est foireux.
- Eh bien là il va falloir, parce que dans ce milieu-là, tu sais …
Je l'ai regardée avec attention, cherchant à deviner si elle était au courant, pour les photos, mais apparemment non. Son imagination n'allait pas jusque là, et c'était très bien ainsi. J'avais déjà honte de mes aveux devant elle, qui ruinaient ma réputation, mais si elle avait deviné la vérité au sujet de Draco elle m'aurait définitivement pris pour un fou. Ce que je n'étais peut-être pas loin de devenir.
- Je sais, Julia. Tu as parfaitement raison, ai-je répondu d'un ton lugubre.
- Tu vas essayer de le revoir ?
- Je …
Le souffle m'a manqué, au moment de répondre. Parce que penser qu'il était si proche, si beau, était une douce torture pour mon âme… et pour mon corps en manque. J'aurais voulu dire « Bien sûr que non », les mots ne sortaient tout simplement pas.
Je me suis étranglé et j'ai toussé, seule réponse honnête à sa demande.
- Harry ! Dis moi que tu ne vas pas essayer de le revoir. Promets-le-moi. Pense à ta copine, pense au SIDA…
- Arrête, tais-toi. Je te promets de tout faire pour ne pas le voir, ai-je consenti finalement en repoussant mon assiette et en regardant à mon tour la terrasse au soleil. Je vais essayer…
Julia a fait semblant de me croire, j'ai fait semblant de ne pas m'interroger sur son numéro de chambre, et d'ignorer la sourde excitation, dans mon ventre.
A suivre… RDV très bientôt pour la suite ^^
Merci de votre lecture, merci de vos reviews surtout…
