AVANT TA PEAU
Chapitre 14
Just say yes
"Just say yes" est une chanson de Snow Patrol
Après une matinée abrutissante aux cuisines, dans lesquelles il faisait une chaleur infernale, j'ai rejoint mon poste à la piscine, l'esprit vide. J'avais retourné la situation mille fois dans ma tête, le rejoindre ou l'éviter, et je ne savais toujours pas quelle décision j'avais prise, à ce moment là.
Aucune, sans doute.
Mon comportement avec lui n'avait jamais été dicté par la raison, sinon il ne serait jamais rien passé.
Il faisait beau comme tous les jours, lourd, autour de la piscine. Tout était là, rassurant : les palmiers, les transats, le soleil, les touristes et les cris des enfants, dans le petit bassin. Je me répétais qu'il ne se passait rien, que c'était un jour comme un autre, j'étais bizarrement nerveux, derrière ma guérite. Je distribuais mes serviettes comme un automate, sans m'intéresser aux familles, tous les clients se ressemblaient, ils n'étaient là que pour m'agacer.
M'éloigner de lui, qui ne viendrait peut être pas.
Je ne me sentais pas dans mon assiette, comme décalé. Un pantin articulé, obéissant, mais vide à l'intérieur. Les odeurs de crème solaire me collaient mal à la tête, les cris d'enfants me perçaient les tympans. Je m'étais contraint à ne pas chercher leur numéro de chambre pour ne pas être tenté, mais je n'arrêtais pas de regarder vers la suite 509, malgré moi. Je me disais que j'aurais juste voulu apercevoir sa silhouette, de loin, et que c'était tout.
A 16 heures mon agitation était à son comble, je transpirais comme un bœuf alors qu'il ne faisait pas plus chaud que d'habitude, mais d'habitude était un vieux rêve, aussi.
Je l'attendais comme les princesses de conte de fées attendent leur prince charmant, j'étais ridicule, gonflé d'espoir et de crainte, alors que ma raison me répétait que le mieux serait que je ne le recroise jamais.
Comme dans les romans à l'eau de rose, que je détestais, il a fini par apparaître au moment où j'avais perdu espoir et où la fatigue nerveuse m'avait terrassé. J'étais affalé contre ma guérite, le menton sur la main, dans une attitude de relâchement inacceptable, quand il a avancé vers moi lentement, caché derrière ses lunettes noires, toujours cette démarche gracieuse et hésitante, pour un peu je me serais attendu à entendre les violons, comme dans les pubs.
Il s'est immobilisé devant mon comptoir, un léger sourire sur les lèvres, alors que je m'étais redressé d'un bond, le souffle coupé, aux abois.
- Toujours là ?
- Ben…oui, ai-je seulement trouvé à répondre, en me maudissant.
- C'est bien, a-t-il conclu en prenant la serviette que je lui tendais, et en s'éloignant vers son transat préféré, à la limite des jardins.
J'étais heureux et déçu à la fois par la pauvreté de notre échange, je cherchais désespérément le sens caché de ce « c'est bien », comme un idiot. Est-ce que ça signifiait que tout était en ordre, ou qu'il était content de me revoir ?
Finalement sa présence lointaine était encore plus frustrante que son absence, parce qu'elle signait la fin des illusions. Mais je m'étais attendu à quoi ? Qu'il me saute au cou ? Les mots sages de Julia me revenaient tandis que j'essayais vainement de ne pas le regarder, confortablement installé dans son transat, son I-pod aux oreilles.
Son long corps me paraissait à nouveau un peu trop maigre, trop blanc, même si je ne le voyais que de loin. J'espérais qu'il se baignerait, pour mieux le détailler, il ne l'a pas fait. Une fois de plus j'ai eu l'impression qu'il s'était endormi sous son parasol bleu et blanc, sans doute épuisé par quelque aventure nocturne.
Peu à peu les familles sont rentrées, le soleil de la fin août a commencé à décliner, j'attendais toujours. J'ai commencé à ranger les transats, le plus silencieusement possible car il dormait effectivement. Je l'observais en douce, son corps relâché, son visage apaisé, sa bouche entrouverte. Une petite marque rouge sur sa hanche m'a fait grimacer, les images obscènes sont revenues, le cuir, les cordes, j'ai crispé mes doigts sur le matelas en mousse, révolté.
Pourquoi acceptait-il cela, pour l'argent uniquement, ou pour se punir ? J'ai failli le secouer pour le réveiller, lui demander pourquoi et comment il en était arrivé là. Je me sentais bêtement concerné, presque responsable, maintenant que j'étais au courant de tout –presque tout. Mais réveiller un client aurait été une faute professionnelle, une de plus, et je devinais que le manager de la piscine m'avait à l'œil, sur demande du Directeur. Ca dérangeait tout le monde que j'ai une aventure avec lui, le Directeur, le couturier, ses parents, Julia.
Bêtement en retournant sagement à mon poste j'ai pensé que nous étions des sortes de Roméo et Juliette, tout amour nous étant interdit. Encore qu'amour soit un bien grand mot pour quelques étreintes volées.
Il a fini par s'éveiller et s'étirer, il était le dernier sur la plage de la piscine. J'ai souri en le voyant se frotter les yeux, comme un enfant. Il s'est redressé et a regardé autour de lui, comme surpris d'être seul. Puis, m'apercevant, il m'a fait signe de venir, ce que j'ai fait, bien sûr.
- Tu m'apporterais à boire ? J'ai la gorge atrocement sèche…
Le tutoiement m'a fait plaisir, au moins il m'avait reconnu –un bon point pour moi.
- Le bar extérieur est fermé à cette heure-ci.
- Flûte… j'ai pas envie de me lever. Tu pourrais pas y aller ? a-t-il demandé en plantant ses yeux délavés dans les miens, et en penchant un peu la tête.
- En principe, non, mais bon… je vais voir.
Son hochement de tête m'a un peu agacé, j'ai eu l'impression qu'il signifiait davantage « le client est roi » que « tu es sympa », mais je suis parti vers le bar intérieur sans hésiter plus, après tout le client est roi, pas vrai ?
- Depuis quand tu es serveur, Harry ? a interrogé le barman du lounge bar, en me lançant un coup d'œil méprisant.
- Depuis que les clients ont soif…
- Mais tu sais qu'en principe on ne sert pas les clients à l'extérieur, a-t-il ajouté en frottant un verre avec un torchon comme si sa vie en dépendait.
- Sans blague ? Oui, je sais, mais ce client ci c'est pas n'importe qui, il est très bien accompagné, si tu vois ce que je veux dire.
- La bimbo de la rock star ?
- Non, celle du couturier.
- Ok. Mais tu me ramènes le verre, hein ? Il te faut quoi ?
- Un Perrier, ai-je répondu au hasard.
J'ai saisi un plateau et posé le verre dessus, comme investi d'une mission, sous l'œil goguenard du barman. Mon client s'était rallongé sur son transat, tout était désert, le ciel virait au rose, l'instant était magique.
- Merci beaucoup, a soufflé Draco après avoir bu la moitié du verre d'un coup, se faisant monter les larmes aux yeux. On se voit demain pour le petit déjeuner ?
- Non, je ne sers plus les petits déjeuners, je suis en cuisine le matin maintenant.
- Ah bon ? Pourquoi ?
Je n'ai hésité qu'un quart de seconde avant de lui répondre :
- A cause de ton père.
- Mon père ? a-t-il répondu en écarquillant les yeux. Tu t'es fait coincer par mon père ?
- Quoi ? Non, non bien sûr que non… Pourquoi tu… ?
- Oh flûte, voilà Kristian qui me cherche. Merci pour le verre, a-t-il murmuré pour me signifier mon congé, tandis que j'essayais en vain d'analyser ses dernières paroles, hébété.
Le couturier avançait vers nous, maniéré et visiblement irrité, suivi d'un malabar avec une oreillette :
- Mon chou, c'est l'heure. Je ne comprends pas comment tu peux rester des heures à t'ennuyer comme ça…
Draco a haussé les épaules et s'est relevé sans un mot, sans plus me regarder. Le couturier emplissait tout l'espace avec ses manières, son accent, sa dégaine, j'avais disparu, j'étais à nouveau privé d'existence, passé par pertes et profits. Je les ai regardés s'éloigner dans le soleil couchant, comme des fantômes, jusqu'à disparaître.
Mon trouble était intense, entre la proposition de rendez-vous –cachée- et sa question démente sur son père et moi, j'avais de quoi m'occuper l'esprit pour pas mal de temps. Il demeurait un mystère pour moi, un mystère troublant et fascinant, une énigme un peu irritante, comme une érection prolongée. J'ai rentré les derniers transats sans vraiment y penser, quand j'ai eu fini, il faisait nuit.
Après une nuit agitée, à remuer le couteau dans la plaie –il était si proche, je ne le verrais pas ce matin- j'ai repris mon service en cuisine, passablement énervé. Penser qu'il voulait me voir et que j'étais coincé à la plonge me crispait à m'en bloquer les mâchoires, parce que j'avais besoin de sa présence, cruellement. Mes promesses à Julia étaient loin, je voulais lui parler, le regarder, peut-être même le frôler.
Rien que de penser qu'il avait espéré me revoir me mettait sur des charbons ardents, j'en voulais à mort à mon manager, mes collègues, les autres esclaves de la cuisine. Je ne sentais coincé en cale, privé de la vue et de l'odeur de la mer pourtant proche, j'avais des envies de meurtre.
Finalement je me suis ouvert la paume avec un couteau à pain que j'étais en train d'essuyer, l'esprit ailleurs. Le sang a giclé, immédiatement le chef m'a engueulé et envoyé à l'infirmerie pour me faire soigner, me traitant d'incapable. Il était presque dix heures, je me suis demandé si Draco était éveillé.
La douleur était vive mais l'infirmière s'est bien occupée de moi, me filant un anti douleur et pansant correctement ma plaie. Je me sentais un peu bizarre, la tête bizarrement légère, le sang au ralenti dans mes veines. Elle m'a conseillé de rentrer me coucher car j'étais tout pâle, j'ai acquiescé et je l'ai remerciée. Je n'arrêtais pas de penser à Draco seul dans sa chambre, alors au lieu de descendre vers les chambres des employés je suis monté directement dans la suite 509, comme si ma blessure était un sésame, une protection contre les dangers.
J'ai frappé doucement, priant pour que ce soit lui, et qu'il ne me mette pas à la porte. Quand la porte s'est ouverte, son expression agacée s'est lentement changée en un sourire vrai, sincère, qui a réchauffé ma poitrine :
- Mais je croyais que tu ne servais plus ?
- Je ne sers plus, je me suis blessé, ai-je répondu en montrant mon pansement, comme s'il s'agissait d'une blessure de guerre.
- Oh ! C'est quoi ?
- Accident du travail, ai-je repris tout en pensant « bel acte manqué, en fait »
- Tu viens de te blesser ? Ce matin ?
- Oui.
Il était toujours derrière sa porte et moi sur le palier, je commençais à croire qu'il ne me ferait pas entrer quand il a ouvert la porte en grand :
- Entre.
Je me suis avancé dans la lumière radieuse de la porte fenêtre ouverte, j'ai marché droit vers les flots bleus au loin, un peu ébloui. Il était encore en peignoir, à croire qu'il ne portait jamais aucun habit dans sa chambre, ce qui m'a étonné :
- Tu ne t'habilles jamais ?
- Kristian aime me voir nu, dans l'intimité. Il dit que ça lui donne des idées de photo. Et puis il fait si chaud, ici… Ca te dérange ? a-t-il demandé en s'asseyant en tailleur dans un fauteuil, son sexe à peine caché par la ceinture blanche du peignoir.
- Non… non, ai-je murmuré en essayant de détacher mes yeux de sa peau pâle.
- Assieds-toi, reste pas debout. Pourquoi tu es venu ? a-t-il demandé avec curiosité.
- Je … comme ça, j'avais envie de te revoir.
Il a hoché la tête, un peu pensif, un peu gêné peut-être. Je commençais à regretter d'être là, je ne savais pas quoi lui dire, par où commencer. Une légère odeur d'orange amère flottait dans l'air, ou de citron. Sans doute un produit de toilette, ou de soin. Des vêtements trainaient par terre, près du lit, et il y avait plusieurs boîtes de médicaments ouvertes sur la table de chevet, mettant un peu de désordre dans cette chambre impeccable.
Un air chaud entrait par la fenêtre, un air marin, un air de vacances mais je ne voulais pas parler de la pluie et du beau temps avec lui. Son immobilité absolue me fascinait, je l'ai regardé longuement, détaillant avec avidité le grain de sa peau, les courbes et les déliés, comme s'il était en photo. Visiblement mon regard ne le dérangeait pas, il devait avoir l'habitude d'être observé, même nu. Il devait aimer cela, même, puisque sa verge a commencé à enfler et s'élever doucement, sans qu'il ne bouge d'un cil. La ceinture du peignoir ne cachait plus grand-chose et un trouble profond s'est emparé de moi, me mettant dans le même état que lui, même si je ne voulais pas le montrer.
Il aurait suffi de deux pas et j'aurais pu le toucher, du bout des doigts, du bout de la langue même, cueillir la première goutte de sa chair humide, voire l'avaler presque entier pour le faire réagir, enfin. Mais je ne voulais pas aller sur ce terrain là avec lui, pas cette fois. Je voulais parler, mais j'avais perdu tous les mots, dommage.
- Tu as pensé à moi ? a-t-il demandé d'une voix un peu voilée, rauque.
- Oui.
- Alors c'est bien. Pourquoi tu dis rien ?
- Je… je ne sais pas par où commencer. Tu me troubles.
Son sourire satisfait m'a vaguement énervé, je n'étais pas un de ces malades qui se branlaient en le regardant, je ne voulais pas être que ça.
- J'ai vu les photos, ai-je dit le plus fermement possible pour cacher mon émoi.
- Oh ! Et tu les as trouvées comment ?
- Immondes.
- Oh ! Charmant… a-t-il grimacé en ramenant son peignoir sur son corps, vexé.
- Non, enfin toi tu étais très bien, très beau, mais je ne comprends pas…
- Tu as vu quelles photos, exactement ?
- Toutes. Enfin, je crois… celles dont tu m'avais parlé, tu sais, celles où tu es attaché.
- D'accord…et ça t'a fait quoi ? a-t-il interrogé en relevant la tête avec défi.
- Ca m'a dégoûté.
- Et c'est tout ? Sois sincère…
- Tu veux savoir si elles m'ont excité ? Oui, elles m'ont excité, mais au bout du compte, elles sont immondes, tu comprends ?
Il s'est levé d'un bond, et s'est dirigé vers la porte, qu'il a ouverte :
- Si tu es venu pour me faire la morale, tu peux partir.
- Non ! non, je ne veux pas partir, ni te faire la morale. Mais je …je m'inquiète pour toi, tu sais. Referme la porte. Je veux juste un peu discuter, comprendre.
Il fallait que je me raccroche à mes principes pour ne pas céder à mes pulsions.
Après avoir refermé la porte il s'est planté en face de moi, poings sur les hanches :
- Pourquoi tu t'inquiètes ? J'ai l'air d'aller mal ?
- Non, mais… tu prends des risques pour pas grand-chose. Ces photos, c'est le contraire de la dignité de l'être humain, tu sais.
- La dignité de l'être humain ! Non mais tu te crois où, Harry ? Dans un tribunal ? Je ne suis pas une victime, je vends ces photos, tu comprends ? C'est mon métier, je fais ça pour de l'argent, comme toi tu loues des serviettes.
Nous étions à présent face à face, si proches l'un de l'autre que la proximité de sa peau me faisait mal, me rendait malade de lui.
- Draco, tu es si… beau, ai-je murmuré en faisant trois pas vers lui et en posant ma main sur son visage en colère, je ne veux pas qu'on te fasse de mal. Je ne le supporte pas, tu comprends ?
- Non, pas bien, a-t-il répondu doucement. Personne ne me fait de mal tu sais, c'est moi qui ai choisi ça.
- Non, je ne le crois pas… Et ça ? ai-je demandé en passant ma main sous le peignoir et en frôlant sa hanche meurtrie.
- Oh, c'est juste une séance qui a un peu dégénéré. Rien de grave.
- Mais ça ne te fait pas mal ? ai-je poursuivi en continuant mes frôlements sur sa hanche, son ventre.
- Sur le moment, non. J'aime bien être attaché, tu sais, j'aime cette sensation d'être comprimé, entravé. C'est agréable. En fait c'est quand les liens se sont détachés que ça m'a fait mal, mais il ne l'a pas fait exprès.
Mes mains couraient sur sa peau fine, je tentais désespérément de ne pas perdre le fil de ma pensée, le fil de la raison, mais sa peau était trop douce, son sexe trop tendu.
- J'ai tant envie de te toucher…
- Touche-moi…
- Non, il ne faut pas. Draco, il faut arrêter ces jeux dangereux, ou tu vas y laisser ta peau.
- Elle ne vaut pas grand-chose ma peau, à part en photo.
- Pourquoi tu dis ça ? Pourquoi tu te rabaisses comme ça ?
Une lueur est passée dans son regard gris, une ombre plutôt. L'explication était là, dans cette ombre, mais il n'a pas voulu me la donner, et moi je commençais à perdre pied, à le toucher comme ça. Sa peau était une drogue, un maléfice pour la mienne, la fin de mes arguments, le début des siens.
- Chut… Viens, viens contre moi.
- Non. Dis-moi que tu vas arrêter ces photos immondes, ces jeux dangereux.
- Pourquoi je ferais ça ? a-t-il interrogé en posant ma main sur l'endroit le plus doux de son corps, là où la peau était la plus fine, la plus bouleversante.
En refermant mes doigts sur sa chair tendue j'ai chuchoté :
- Pour moi. Pour vivre avec moi. Quitte tout ça, pars avec moi.
- Harry, tu es fou, complètement fou, a-t-il murmuré en glissant sa langue dans mon cou, déclenchant des milliers de frissons et en bougeant les hanches doucement, son sexe glissant lentement entre mes doigts.
- Je ne veux pas qu'on te touche, personne…
Sa bouche m'a fait taire, j'ai regardé son peignoir glisser à terre pour m'emplir de sa beauté, sa nudité, je crois que je suis tombé à genoux devant lui, que j'ai tout oublié le temps de goûter encore au fruit mûr de son désir, de me rassasier à sa source de douceur.
Nous nous sommes retrouvés sur son lit, j'étais enivré de désir, fou d'amour d'avoir touché cette peau, encore… Ses membres fins me bouleversaient, j'osais à peine les effleurer, de peur de lui faire mal, tant ils paraissaient fragiles. Ma bouche avide s'est aventurée dans son cou, alors que je le serrais contre moi, pour redécouvrir cette odeur troublante, juste là au creux de son omoplate. Je voulais le couvrir de baisers mais il s'est dégagé pour se mettre à genoux presque mécaniquement, me tournant le dos, pour me présenter ses fesses. Cette vision m'a enflammé l'esprit, je revivais mon fantasme, je m'étais caressé tant de fois alors qu'il prenait cette pose, en photo.
Mais, dans un sursaut de lucidité, je me suis dit que je ne voulais pas de ça, je ne voulais pas juste l'enculer comme tous ces malades qui se masturbaient devant sa photo, non, je voulais bien plus. Un flot de lave me brûlait les veines, mais il fallait que je résiste, parce que nous n'étions pas des chiens, et que je voulais retrouver un peu de dignité. Au moment de le pénétrer, alors qu'il émettait des petits râles d'envie et me tendait ses reins, j'ai capté son regard de biais, devenu brillant :
- Je ne te ferai pas mal, tu sais. Plus jamais. Et je ne laisserai personne te faire du mal, plus jamais.
- Mais… si j'aime ça ?
- Non. Tu crois aimer ça. Tu te trompes. Attends, tu vas voir…
- Tais-toi. Prends-moi, viens.
- Non. Pas comme ça. Attends, je vais t'aimer doucement. Retourne-toi, je veux te voir. Laisse-moi faire ça autrement. Couche-toi. Détends-toi. On a tout le temps, tu sais.
Son expression soudain timide m'a serré le cœur, comme s'il était plus nu qu'il ne l'avait jamais été jusqu'à présent, l'âme à découvert. J'ai eu l'impression que la violence, le cuir et les objets divers ne lui avaient servi qu'à se cacher, à se protéger. Face à mes mains nues et mon amour il était désarmé, fragile. Lui-même pour la première fois.
Je l'ai caressé longtemps en le regardant s'abandonner peu à peu, s'ouvrir avec réticence, avant de m'immiscer tendrement, délicatement, repoussant les chairs fines avec précaution. J'ai dû faire un énorme travail sur moi même pour ne pas accélérer, ne pas le bousculer comme il le souhaitait, et garder le rythme lent, doux, amoureux que me dictait mon cœur, au détriment de mon sexe.
Sa chair était fine et fragile, merveilleuse de souplesse, je me sentais si bien en lui que je crois que je lui ai dit des mots fous, des mots d'amour, qui ont chaviré son regard de pluie, enfin. Je l'ai aimé longtemps, lentement mais profondément, sans rechercher la fulgurance d'une jouissance violente, mais plutôt pour me fondre en lui, devenir lui-même, ne faire plus qu'un.
Sa main qui s'est contractée sur mon bras m'a indiqué que la vague arrivait, qu'elle allait le submerger, je l'ai serré un peu plus fort contre moi, en murmurant :
- Oui, viens mon amour, donne-toi à moi…
Et nos corps si lourds auparavant ont décollé, rejoignant le ciel dans une explosion sensuelle, un plaisir incandescent mais muet. Je l'ai à nouveau serré fort contre moi, pour ne pas qu'il s'échappe, après. Pour le garder, encore un peu.
Mais « encore un peu » ne me suffisait pas, ne me suffisait plus. Je me suis laissé retomber contre lui, posant ma tête sur son épaule humide :
- Je ne te laisserai plus partir, Draco. Je ne veux plus qu'on te fasse du mal. On restera ensemble, toujours.
- C'est impossible, tu le sais bien.
- Pourquoi ?
- Parce qu'on pas la même vie, on se connait à peine.
- Et alors ? On s'en fout, non ?
- Tu ne me connais pas. Je ne suis… pas facile à vivre, tu sais. Tu ne sais rien de moi.
- Si, j'en sais beaucoup, au contraire. J'ai rencontré ta sœur, ton père…
- Qu'est-ce que tu as raconté à mon père ? Quand est-ce que tu l'as vu ? a-t-il demandé en se raidissant.
- Il y a quelques jours. En fait c'est lui qui m'a parlé de toi. Il avait l'air de s'inquiéter…
- Mon père ? Il m'a foutu à la porte !
- Peut-être qu'il regrette.
- Ca m'étonnerait. Il regrette mon métier actuel, oui, parce que ça porte l'infamie de la famille sur la place publique, mais c'est tout. Si tu savais…
- Raconte-moi…
- Non, pas maintenant. Pas ici. Il t'a dit quoi ?
- Que… que ton éducation avait été difficile.
- Le salaud. J'espère qu'il les verra, les photos, pour que ça lui foute bien la honte.
- C'est de sa faute si tu fais ça ?
- Sa faute ? Non, au contraire, il voudrait que j'aie une vie apparemment bien rangée, comme lui.
- Oui, mais à la base, c'est de sa faute si tu aimes les châtiments corporels ?
- Les châtiments corporels ? Qu'est-ce que tu vas chercher ? Qu'est-ce que c'est cette psychologie de bazar ?
- Mais c'est pas…
- Et puis j'en ai assez de parler de ça. Tu ne sais rien sur moi.
- J'en sais suffisamment pour te tirer de là, de cet enfer.
- C'est pas un enfer, tu sais. Pas vraiment. C'est ma vie, c'est tout.
Il était contre moi, je le serrais autant que je pouvais et pourtant il s'éloignait déjà.
- Mais c'est pas une vie, de poser pour des photos obscènes, de torturer son corps !
- Si, c'est la mienne. Je sais que tu ne le comprends pas, mais ça me permet de vivre, et pas que financièrement. En fait j'aime bien ce genre de rapport, j'aime bien qu'on… me force, tu comprends ? Qu'on décide pour moi, qu'on me contraigne, y compris physiquement. Ca me donne l'impression…d'exister, d'être réel. Sinon je n'existe pas, je m'ennuie, je disparais…
Sa voix était douce, presque rêveuse, il m'offrait enfin la vérité, sa vérité, incompréhensible pour moi. Je me suis demandé ce que je faisais contre cet éphèbe tourmenté, dans ces draps de soie. Nous vivions dans deux mondes opposés, moi je luttais pour exister socialement, lui n'existait qu'attaché. Nous n'avions rien à faire ensemble, à part l'amour, sur un malentendu.
Pourtant je n'avais pas envie de baisser les bras, surtout que je le sentais respirer doucement, entre mes bras. Il devait y avoir des arguments raisonnables pour le sortir de là, forcément.
- Tu aimes faire des photos ?
- Quand je ne me reconnais pas, oui.
- ?
- C'est bizarre, hein ? J'aime quand mon corps est travesti, contraint, éclairé bizarrement, j'ai l'impression que c'est quelqu'un d'autre. De mieux.
- Mais ça ne te dérange pas de penser que des hommes se caressent en te regardant ?
- Non. Parce que ce n'est pas vraiment moi, sur les photos. Et puis c'est plutôt excitant.
- Et tu en fais beaucoup ?
- Non. Plus maintenant. Kristian m'a fait signer un contrat d'exclusivité, il dit que si on me voit trop mon image ne vaudra plus rien, et que ses photos auront moins de valeur.
- Sympa. Tu es heureux avec lui ?
- Heureux ?
La question a du lui sembler inadéquate, ou sans intérêt, il a juste demandé :
- C'est quoi heureux ? Tu es heureux, toi ?
- Mais oui, ai-je menti. Et je le serai parce que je me bats pour ça.
- T'es étudiant, c'est ça ?
- Oui, en droit.
- C'est bien…
J'ai jeté un coup d'œil à la pendule, il était presque midi, l'heure de repartir et de déjeuner avec Julia, de rejoindre la vraie vie, celle où on ne se prélasse pas des matinées dans des draps défaits. J'avais peu de temps, il fallait que je trouve des arguments de choc.
- Tu pourrais reprendre des études, toi aussi, ou trouver un vrai job.
- Un vrai job ?
- Oui, un job normal, avec des horaires normaux, un salaire correct.
- Mais pourquoi je ferais ça ? a-t-il répété, légèrement anxieux.
- Parce que tu vis dans un rêve, et que quand tu te réveilleras, dans 10 ans, t'auras des rides, le SIDA et tu ne seras plus qu'une épave décharnée.
- Oh !
- Tu crois que ton couturier sera toujours là, dans 10 ans ? Qu'il te paiera quand tes fesses seront flasques ?
- Mais…
- C'est ça la réalité, Draco. Elle te pétera à la gueule même si tu t'abrutis de coke et d'illusions. Pars maintenant.
- Mais… pour aller où ?
- N'importe où. Viens avec moi.
- C'est où, chez toi ?
- A Paris. J'ai une chambre d'étudiant. Mes parents vivent dans l'Est, sinon. C'est pas ma vie, ici, juste un job d'été.
- Moi aussi je vis à Paris, dans un bel appartement.
- Je parie qu'il est sublime et très bien situé, mais tu ne pourrais pas te payer un simple studio, sans l'argent des photos?
- Je ne sais pas… C'est ma mère qui paie l'appart, en douce.
- Alors prends ta liberté, t'attends quoi ?
Son silence m'a rassuré, c'était de la folie furieuse mais j'avais envie de vivre, de prendre ma revanche sur la vie, sur les riches, sur les snobs en leur volant leur plus belle fleur, Draco.
- On y arrivera. On est jeunes, on y arrivera. Je ne te laisserai pas tomber.
- Tu le promets ? m'a-t-il soufflé avec crainte, en tremblant un peu.
- Oui, promis. Viens, on se tire…
- Et… ton job ici ?
- M'en fous. Je suis libre, je ne leur dois rien, vue la manière dont ils me traitent. De toute façon le mois est bientôt fini, et j'en ai marre.
- Et ta famille ?
- Ils comprendront.
Soudain j'ai pensé à Mélanie, et une pierre m'est tombée sur le cœur. Mélanie, je l'avais complètement oubliée. Dire que je voulais me fiancer, quelques semaines plus tôt. Que je lui avais parlé au téléphone deux jours avant et répété que je l'aimais. Comment allait-elle le prendre ? C'était une trahison horrible, injustifiable.
Je suis resté hésitant un instant, face à lui qui hésitait aussi. Pas si facile de tout envoyer en l'air, finalement. J'avais toujours été raisonnable, un bon élève, un bon fils, un étudiant sérieux, je m'apprêtais à tout quitter pour sauter dans le vide.
Autant que lui, finalement.
Les pensées se bousculaient dans ma tête, l'ampleur de la décision m'apparaissait tout à coup sous un jour nouveau. Il était facile de faire des déclarations et des promesses dans un décor de rêve, il serait plus difficile de renoncer à ma vie pour un garçon incertain.
- Alors, on fait quoi ? a-t-il demandé en cachant son corps mince derrière un drap.
J'ai regardé par la porte fenêtre, la mer, les voiliers, le ciel. Ce décor sublime mais trompeur, beau comme une carte postale, beau comme les photos sur papier glacé d'un corps subtilement mis en valeur. C'était le moment ou jamais de voir si j'avais du courage, si je croyais vraiment en ce que je prêchais.
En quelques secondes je me suis vu lui dire « non, c'est de la folie, t'as raison », et retourner dans ma piaule minable, retrouver mon ordi et mes mensonges à Julia et Mélanie, toute une vie d'absurdité et de frustration, alors j'ai dit, bien haut et fort :
- Alors on y va. Tu pars quand, normalement ?
- Demain soir.
- Alors on partira demain matin. Je t'attendrai à 9 heures devant la grille, on partira en train pour chez moi, mes parents n'y sont pas pour l'instant.
J'ai bondi sur mes jambes pour donner l'illusion d'une certitude et d'une énergie que je n'avais pas, mais je voulais y croire et surtout, je voulais qu'il y croie, lui. Je me suis rhabillé rapidement, un peu gêné par mon pansement au bras –que j'avais complètement oublié pendant deux heures- en me disant que je prendrais une douche plus tard, et je me suis retourné vers lui avant de sortir.
Il n'avait pas bougé, il était toujours étendu sur son lit, immobile. Sa position préférée. Je me suis dit que ce serait difficile de le faire bouger, de le faire sortir de ce marasme.
Mais comme j'avais compris qu'il aimait bien obéir, je lui ai ordonné :
- Rendez-vous demain à neuf heures pétantes, et n'emmène que des trucs utiles, hein ?
- Ok… Redis-moi pourquoi tu fais ça pour moi ? a-t-il demandé en triturant le drap entre ses doigts, nerveusement.
Je crois que je n'ai pas pu m'empêcher de sourire, à ce moment-là. On n'avait même pas parlé d'amour, et je ne me voyais pas le faire comme ça, en vitesse, la main sur la poignée de la porte.
J'ai improvisé, sans réfléchir :
- Je ne le fais pas pour toi, je le fais pour moi. Ma vie est absurde, depuis quelques temps, et j'aime bien sauver les gens, y compris malgré eux. Et puis je suis accro, je crois…
- Accro à moi ?
- Oui. A ta peau, faut croire, ai-je répondu pour ne pas trop mentir.
Son sourire m'a réchauffé le cœur et je suis sorti doucement, sans claquer la porte.
J'avais du mal à croire à ce qui s'était passé, et encore plus à ce qui allait se passer.
Mais je sentais une chaleur un peu douloureuse, pulser de ma main meurtrie à ma poitrine, au rythme de mon cœur, et je me suis dit que sur ce coup là j'étais vivant, bien vivant. Et que la vraie vie valait bien tous les ordis de la terre, s'il ne me laissait pas tomber.
A suivre…
Merci à ceux qui lisent et reviewent, vous me faites très plaisir ^^, merci à ma Nico en particulier, d'être toujours là ...
GROS BISOUS
