Chapitre 15
Dis-moi que l'amour...
Je suis heureuse que mon chapitre précédent vous ait plu, non, je n'écris pas que des fics super noires, je vous jure…
Encore un peu de soleil avec ce chapitre, pourvu que ça dure !
Je n'ai vraiment respiré que quand le train a commencé à glisser doucement, presque sans bruit et sans sursaut. Les palmiers se sont éloignés lentement, sur le quai des familles faisaient de grands gestes, des amoureux ont retenu leurs larmes, pour beaucoup c'était la fin des vacances. Tout s'était passé si vite et avec un tel stress que je m'attendais à quelque catastrophe de dernière minute, l'arrivée du Directeur pour me rappeler à mes droits, ou celle de Matt ou Julia, voire de ma tante qui n'avait pourtant aucune raison d'être au courant de mon départ. Je me sentais comme un voleur en fuite, assommé par un sentiment de culpabilité poisseux.
Le train était rempli de gens bronzés et volubiles, je ne pouvais détacher mes yeux du paysage qui filait à toute allure, étendue maritime parfois entrecoupée d'arbres ou de morceaux de maisons. Je tenais nerveusement mon billet de train et mon bouquin, comme si c'étaient des grigris indispensables, mais ils tremblaient en raison du tressautement irrépressible de mon genou. J'avais encore l'estomac noué par l'angoisse et je repensais sans cesse à mes derniers gestes avant de quitter l'hôtel, mon sac vite fait, les draps en boule par terre et mon costume d'employé déposé sur le matelas comme une relique.
Je n'osais pas regarder Draco qui semblait confortablement installé sur son siège, son I-pod sur le ventre, les yeux dans le vague. Son calme tranchait sur ma nervosité, je me demandais s'il réalisait vraiment notre fuite ou si tout lui était égal. Son arrivée tardive le matin même devant l'entrée de l'hôtel m'avait sidéré, au fur et à mesure des minutes j'avais fini par me convaincre qu'il ne viendrait pas, que c'était juste un beau rêve. Comment un bel homme comme lui, riche et entouré pouvait-il envisager de tout quitter pour moi ? C'était pure folie de ma part, un rêve éveillé.
A neuf heures, debout devant l'entrée, j'avais même commencé à regretter d'avoir appelé Mélanie, la veille, pour lui annoncer notre rupture. Ses mots résonnaient dans mes oreilles, même si elle n'avait pas réagi aussi mal que je le craignais.
- Pourquoi ça ne m'étonne pas ? avait-elle dit froidement quand je lui avais annoncé que je la quittais.
- Je ne sais pas…
- C'est lui, hein ? Le mec que tu avais cru voir aux Galeries, au printemps dernier ? Celui que tout le monde croyait mort ? Il est revenu ?
Sa question m'avait surpris, je ne me rappelais plus de cet incident, je pensais qu'elle l'avait oublié aussi. Ma main s'est crispée sur le téléphone, j'ai tenté :
- Pourquoi tu me demandes ça ?
- Pure curiosité, sans doute… Tu sais, ça fait un bout de temps que tu as changé, que tu t'ennuies fermement avec moi, alors je ne suis pas surprise, mais je voudrais savoir pour qui tu me lâches, c'est tout.
Son côté froid et peu sentimental qui m'avait séduit me glaçait un peu les sangs, soudain. Comment lui avouer ? Dire quoi ?
- Tu ne réponds pas ? Alors comme ça t'as viré pédé. J'aurais pas cru… mais bon, on ne connaît jamais les gens, vraiment.
- S'il te plait, Mélanie…
- Rassure-toi, je ne vais pas te faire de scène. J'espère juste que tu ne fais pas une énorme connerie, Harry.
Et justement, ce même matin en regardant nerveusement ma montre je me disais que je l'avais faite, l'énorme connerie, en quittant Mélanie pour rien, pour personne. Il n'avait sans doute pas osé lâcher son mécène ou alors il ne m'avait pas pris au sérieux, qui étais-je à part un garçon d'étage ?
J'avais laissé une lettre sur mon lit, expliquant mon départ pour cause de grosse déprime, accentuée par mon accident du travail, la veille. Avec un peu de chance personne ne l'avait encore vue, je pourrais prétexter une douleur intense et reprendre mon boulot, dans l'après-midi, s'il ne venait pas. J'étais en train de me traiter d'imbécile de n'avoir pas attendu un peu avant de prévenir Mélanie quand il est apparu devant la grille, traînant une grosse valise beige à roulettes.
- Bon, on y va ? a-t-il demandé d'un ton léger, comme s'il s'agissait d'une balade en mer.
- Oui, oui…
J'ai vite attrapé mon sac, sans autre commentaire, sans vraiment le regarder et nous avons attendu le bus qui nous a menés à la gare, comme deux copains en goguette.
Et il était là, en face de moi, tranquille, dans ce TGV qui nous menait chez mes parents, en Alsace. Je ne le regardais que furtivement, détaillant son polo et son jean noirs, impeccables, et les petites mèches blondes qui effleuraient le col. Il était si beau que c'en était impensable, je voyais bien que les autres voyageurs le fixaient souvent, surtout les voyageuses. Mais lui ne réagissait pas, sans doute habitué aux regards curieux, ou alors il s'en fichait.
Le paysage a changé lentement, j'ai commencé à me détendre et à lire mon bouquin, à Marseille nous n'avions pas échangé un mot.
J'ai étiré mes jambes, un peu ankylosé et j'ai frôlé la sienne par mégarde, il m'a regardé avec surprise, et a souri. Je lui enviais ce calme, cette sérénité absolue qui tranchait avec ma nervosité habituelle. Je n'arrivais toujours pas à croire qu'il était avec moi, dans ce train, que nous étions en cavale ensemble.
- Tu n'as pas eu de problème avec lui ? ai-je fini par demander, pour rompre le silence.
- Non. Pas vraiment. Je ne lui ai rien dit, il dormait, j'ai juste laissé un mot.
- Il aurait fait des histoires tu crois ?
- Je ne sais pas. Il dit souvent à ses employés qu'il ne retient personne, et qu'il ne suppliera personne de rester. Il est trop fier pour ça.
- Mais toi, tu es plus qu'un employé, pour lui, non ?
Il a haussé les épaules :
- On ne s'est jamais rien promis, il ne m'a jamais parlé d'amour, c'est pas son genre. Il aime bien quand je l'accompagne, c'est tout. Je présume que tant que je n'irai pas faire des photos ailleurs il ne me fera pas d'histoires. Tu sais il part souvent de son côté, sans me prévenir. Je ne pense pas qu'il tienne tellement à moi.
J'ai acquiescé, comme si je trouvais ça tout naturel alors que je ne comprenais pas vraiment cette relation. J'imaginais que Draco était comme un bel objet pour le couturier, un agréable faire valoir, passif et obéissant. Quant à savoir ce que le couturier représentait pour Draco… je préférais ne pas trop me poser de questions, pour garder quelques illusions.
Son peu de réaction finissait par m'inquiéter d'ailleurs, je me demandais s'il avait pris la mesure de sa décision, alors j'ai demandé, mine de rien :
- Je me demandais… Pourquoi tu es venu avec moi aujourd'hui ?
- Mais… parce que tu me l'as demandé ! Tu ne t'en souviens pas ? a-t-il rétorqué en fronçant les sourcils.
- Si, bien sûr, mais… qu'est ce qui t'a convaincu de tout quitter ? –j'avais failli ajouter « pour moi » mais je n'ai pas osé.
- Pourquoi tu me demandes ça ?
- Parce que… c'est vrai qu'on ne se connaît pas beaucoup, alors… j'ai peur de t'avoir forcé, que ce ne soit pas ton souhait, au fond.
- Mais tu sais que j'adore être forcé, Harry, a-t-il répondu avec son petit accent anglais, en me faisant un petit clin d'œil.
Mes joues ont commencé à chauffer malgré moi, je me suis demandé en un quart de seconde s'il était complètement abruti ou très intelligent, et j'ai détourné les yeux, perplexe. Nous traversions les champs à toute allure, je n'arrivais même pas à suivre les poteaux du regard.
- Tu t'inquiètes pour moi ? a-t-il soufflé doucement, en se penchant vers moi. C'est un peu tard, non ?
- Mais je…
- Je suis venu parce que tu as été très convaincant, parce que ma vie actuelle c'est de la merde et que bientôt ma gueule et mon cul ne vaudront plus rien, sur des photos. C'est bien ce que tu m'as expliqué, non ?
- Oui, c'est sûr… a-je répondu en me mordillant un peu la lèvre, déçu.
Moi j'étais accro à sa peau, mais lui, que ressentait-il pour moi ? On n'avait pas parlé d'amour et je me rendais compte – à ma grande honte- que c'était sans doute l'élément qui manquait dans notre fuite romanesque : l'amour. Je détestais les mots doux et leurs trémolos, mais j'espérais lui plaire, un peu.
- C'est quoi ce vilain pli sur ton front ? a-t-il interrogé en passant son doigt juste sous mes cheveux. Quelque chose ne va pas ? Tu n'es pas content que je sois là ?
- Si ! si, si, bien sûr… très content, ai-je murmuré, mais je me demandais… Pourquoi moi ?
Son sourire satisfait m'a énervé, jusqu'à ce qu'il se penche vers moi :
- Je pourrais te dire que c'est parce que tu es intelligent, fort, raisonnable mais en fait je sais pas vraiment pourquoi je fais ça. Ca peut paraître con, mais j'ai jamais vraiment réfléchi à la vie que je voulais avoir, à l'avenir. Parce que j'avais pas vraiment le choix. J'ai toujours vécu au jour le jour, un peu bêtement. Surtout depuis mon agression. C'est débile, mais après ça j'avais l'esprit vide, et envie de rien. Ma vie était… rien, une succession de jours sans intérêt, avec un peu d'agitation, parfois. Et puis t'es arrivé, et c'était… comme une porte ouverte, tu vois ? L'occasion de faire autre chose, de vivre autrement.
- Oui, je crois que je comprends.
- Et t'es un des seuls à ne pas avoir l'air de ne t'intéresser qu'à mon cul, ça me change. Les autres n'ont toujours eu qu'une envie : me baiser, en prenant des photos, de préférence. Pas méchamment, hein ? Comme si j'étais qu'un corps, qu'un cul.
- T'en as connu beaucoup ?
- Ca te fait peur ? a-t-il répondu avec un petit sourire amer. Non, pas tant que ça. Depuis que je suis avec Kristian, je ne couche plus à droite à gauche. Il avait pas mal stabilisé ma vie. C'est pour ça que j'étais resté avec lui, je crois.
- D'accord…
J'ai tourné la tête vers la vitre, j'étais un peu rassuré, sans vraiment le cerner. Nos vies étaient si éloignées que je me demandais si nous arriverions à nous entendre, vraiment. Sa main s'est posée sur mon bras, il m'a fixé avec beaucoup de douceur, de tendresse presque :
- Et puis si je t'ai suivi c'est que… je me sens bien avec toi. Tu me rassures. Les moments, avec toi, c'était bien. Vraiment bien.
Cet aveu maquillé m'a fait du bien, m'a réchauffé le cœur, même s'il ne s'agissait probablement que de cul. Bien sûr on n'allait pas se faire des déclarations ou s'embrasser dans le train, mais je sentais des ondes entre nous, des ondes douces qui circulaient via nos sourires, et j'y ai cru.
Notre histoire impossible, stupide, j'y ai cru parce qu'on était jeunes et naïfs, et qu'il n'avait pas retiré sa jambe de contre la mienne.
- On va où, exactement ? a-t-il interrogé en retirant ses écouteurs.
- Près de la frontière allemande, chez moi. Mes parents ne reviendront que dans une semaine. Et après moi je repartirai à Paris, pour continuer mes études. Tu viendras avec moi, hein ?
- Oui, bien sûr. Pourquoi je resterais chez tes parents, sans toi ? Ils sont au courant, au fait ?
- Non, pas encore.
- Tu vas leur dire, ou on partira en douce, avant leur arrivée ?
- Je sais pas, ai-je répondu en toute franchise. Ils ne se doutent pas que … que je suis…
- Homo ? Bi ?
Ma petite grimace l'a fait rire, finalement j'avais l'impression qu'on allait bien s'entendre tous les deux, même si on se connaissait peu.
- Tu étais avec qui, avant ? a-t-il repris avec curiosité, en se penchant un peu vers moi.
- Une fille, Mélanie. On est restés deux ans ensemble. J'ai même pensé à me fiancer avec elle. Elle n'a pas trop compris, je crois. Même moi je ne comprends pas très bien.
Une ombre est passée sur son visage, furtivement. J'ai regretté cet aveu débile, qui ne pouvait que le peiner.
Il s'est tu une longue minute puis a repris doucement :
- Je sais, c'est difficile, le regard des autres. Des amis, de la famille. Tu es sûr que tu as assez réfléchi ?
Cette fois c'est moi qui ai souri, comme si c'était lui qui m'avait dévergondé et poussé à partir. J'ai décidé de répondre avec honnêteté, après tout on ne s'était rien promis.
- Non, je ne suis sûr de rien en fait. A part qu'avant je faisais semblant, souvent, et que je suis heureux d'être avec toi, aujourd'hui. Tant pis pour ceux à qui ça ne plaira pas.
- Tu faisais semblant ? Tu as toujours fait semblant avec ta copine ?
- Non, pas toujours. Pas au début. Enfin, je crois pas. Mais là, ces derniers jours, j'avais même plus envie de la voir, ni de l'entendre. Alors j'ai préféré la quitter, avant qu'elle ne l'apprenne par hasard.
- C'est ça que j'aime bien, chez toi. Ton courage, ta hargne. Ta volonté de lutter, en général. Moi c'est le contraire… je me laisse porter par les évènements. Je ne décide rien, ça me fatigue.
- Oui, mais tu es là aussi, pourtant. Tu as décidé cette fois.
- Parce que tu m'as dit de venir… a-t-il repris d'un ton rêveur, en regardant le paysage s'enfuir.
Un contrôleur est passé, interrompant notre conversation.
Au moment où Draco allait remettre ses écouteurs sur ses oreilles, j'ai lancé :
- Et toi, tes parents, ils l'avaient pris comment ?
- Oh moi… ça n'a jamais été un mystère pour moi tu sais, les filles ne m'ont jamais attiré. Je crois que mes parents l'ont deviné très tôt, en fait. Ma mère n'a jamais rien dit, mais pour mon père c'était une honte, un truc à cacher. Une maladie et un déshonneur, c'est ce qu'il dit tout le temps. Il préférerait que je sois mort, je suis sûr.
- J'ai pas eu cette impression, quand je lui ai parlé.
- Il cache bien son jeu, crois moi. Très bien. Tu lui as dit, pour nous ?
- Non ! Bien sûr que non. Le pauvre, ça l'aurait achevé, je crois…
Nous avons ri pour la première fois, son rire était clair, limpide, un rire d'enfant. Plusieurs personnes ont détourné la tête nous nous regarder, j'étais heureux d'être avec lui, heureux d'être libre, heureux de me moquer de l'avis de la société.
oOo oOo oOo
Ca m'a fait bizarre de rentrer dans la grande maison vide de mes parents, plongée dans l'obscurité. On a ouvert toutes les fenêtres et tous les volets pour faire entrer la chaleur et la lumière, et j'ai fait visiter la maison à Draco, comme s'il était mon invité. Elle m'a parue simple et bien provinciale, à côté de la munificence de l'hôtel, mais il n'a rien dit.
Au moment de lui montrer ma chambre –impeccablement rangée par ma mère- j'ai hésité :
- Tu veux dormir dans la chambre d'ami ?
- Je m'en fiche, je veux dormir avec toi, a-t-il répondu sur un ton enfantin. Je ne supporte pas de dormir seul dans des endroits inconnus.
- Bon, alors on va dormir tous les deux dans la chambre d'ami, il y a un grand lit.
On a déposé nos bagages sur la plancher inondé de lumière, et on s'est regardés, un peu émus, avec l'impression d'être des touristes dans ma propre maison. C'était un instant bizarre, un peu magique, le début d'une nouvelle vie. Je n'étais plus garçon d'étage, il n'était plus modèle, nous entrions de plain pied dans notre histoire commune, une histoire d'hommes.
Il a défait ses affaires sans beaucoup de précautions, qu'il a rangées en vrac dans l'armoire près de la fenêtre, moi je m'affairais à droite à gauche pour remettre l'eau, l'électricité, j'avais l'impression de jouer à l'adulte alors que j'étais loin d'en connaître toutes les règles.
- Tu veux boire quelque chose ?
- Oui, je veux bien, merci, a-t-il répondu timidement en baissant les yeux.
Son manque d'assurance le rendait irrésistible à mes yeux, parce que je me trouvais mature et plein d'assurance, en comparaison. J'ai sorti des bouteilles du frigo du bas, qui était toujours branché, et je lui ai versé un verre.
- Tu veux manger quelque chose ? Du fromage ? Il y a une boîte pas périmée dans le frigo.
- Non, merci, je préfère le sucré, a-t-il répondu en scrutant par la fenêtre. C'est calme, chez toi. C'est la campagne, dis donc.
- Oui, c'est mortel tu veux dire. Quand je pense que j'ai passé 17 ans ici… horreur.
- Et tu en as combien, maintenant ?
- 19. Et toi ?
- 21, dans un mois.
Je me suis rappelé qu'à midi il avait acheté une barre chocolatée et moi un sandwich, j'en ai compris la raison.
- Tu ne manges jamais rien de salé ?
- Si, bien sûr, je n'ai pas trop le choix. Si tu savais comme on m'a forcé à manger du salé, quand j'étais petit. Maintenant je ne me force plus, mais je ne mange pas beaucoup, tu sais.
Les tiroirs et buffets m'ont paru désespérément vides, il ne restait que des biscottes et des pots de miel.
- On ira faire les courses, tout à l'heure, je prendrai la voiture de ma mère. Tu aimes le miel ?
- Oui, j'adore.
- T'en veux ? ai-je dit en lui tendant le pot.
- Oui, je veux bien. T'as une cuillère ?
- Oui, on n'est pas riches mais on a des cuillères… Tiens.
Il s'est installé sur le rebord de la table et a plongé la cuillère dans le liquide doré, la faisant tourner de ses longs doigts fins, avant de la porter à sa bouche avec gourmandise. Il a récupéré le long fil collant sous la cuillère avec sa langue, dans un geste enfantin qui m'a donné chaud. J'étais fasciné par ses doigts habiles, ses poignets fins, cette distinction innée qui émanait de lui, même dans les gestes les plus simples. Je me sentais gauche et pataud à côté, banal.
- Pourquoi tu me regardes comme ça ? Je mange mal, hein ?
- Non, au contraire, tu fais ça si… délicatement.
Une légère rougeur lui est montée aux joues, il a murmuré : « Il n'y a pas que ça que je fais délicatement, tu sais… » et un désir violent m'a serré les entrailles, instantanément. J'aurais voulu le toucher, l'embrasser et lui faire l'amour sur la table de la cuisine, mais nous venions d'arriver et j'avais peur qu'il me considère comme un de ces mecs qui ne pensaient qu'à son cul, dont il m'avait parlé dans le train.
Et moi je valais mieux que ça, il suffisait d'attendre sagement la nuit et il serait à moi, enfin. Pourtant sa bouche m'hypnotisait, ce bout de langue rose qui dépassait parfois…
- Il est bon, le miel ?
- Excellent ! Tu veux goûter ?
- Oui, ai-je soufflé en me penchant vers lui pour savourer le goût de miel, sur ses lèvres.
Nos langues se sont mêlées tandis que je le serrais contre moi, le cœur prêt à exploser de bonheur.
Je me souviens très précisément de ce moment, je sais c'est con, mais c'était un instant de pur bonheur comme on n'en vit que très peu, dans une vie. Tout était neuf, vrai, possible, comme dans ces romans à l'eau de rose où les héros s'avouent leur amour, à la fin. Sauf que là c'était le début, du moins je le souhaitais de toutes mes forces.
Nous nous sommes longuement enlacés, oubliant le miel, la cuisine, les courses, jusqu'à ce que la sonnette résonne, nous faisant sursauter.
- Merde ! C'est qui ?
- Va voir… tu veux que je me cache ?
- Et puis quoi encore ? Reste là !
J'ai entrouvert et je me suis retrouvé nez à nez avec la voisine, madame Mensuy, qui ouvrait des yeux effarés :
- Ah ! C'est vous ? Mais vot' maman m'a pas dit que vous rentriez déjà !
- Oui, je sais, c'était pas prévu, mais je suis revenu plus tôt.
- Ah ben c'est bien ça ! Comme ça vous vous reposez avant de reprendre les cours, au moins ! Vous êtes là avec vot' fiancée ? a-t-elle demandé en tentant de scruter le couloir, derrière moi.
- Non, je suis avec un ami.
- Ben si vous m'aviez prévenue j'aurais fait le ménage !
- C'est pas grave, je vous assure. Bon, je vous laisse, j'ai des courses à faire.
Je lui ai pratiquement claqué la porte au nez avant de rejoindre Draco, que j'ai surpris les doigts dans le miel.
- Y a des cuillères, je te rappelle …
- Oui mais pour certaines choses c'est mieux avec les doigts.
Sa voix suggestive et sa langue qui dépassait un peu des lèvres roses m'ont refait bander, mais il était déjà 6 heures, alors je n'ai fait que l'effleurer avec ma bouche.
- Faut qu'on fasse les courses, ça ferme tôt, ici ! Allez, viens…
- OK.
- Tu me diras ce que tu aimes, hein ? Et puis je ne sais pas cuisiner les trucs trop compliqués.
- D'accord… no soucy.
On est montés dans la voiture de ma mère et on est partis vers le supermarché le plus proche, jouer aux adultes responsables. Je n'arrivais toujours pas à croire qu'il était avec moi, dans la bagnole de ma mère, c'était incroyable.
Après nous être baladés dans les rayons, nez en l'air, piochant les produits au gré de nos envies sans réelle organisation, nous nous sommes retrouvés devant la caisse avec un chariot à moitié plein de sucreries et de cochonneries diverses, et je me suis dit que Mélanie n'aurait jamais toléré ça. Draco au contraire semblait content de lui, pas culpabilisé le moins du monde par la quantité de sucre sous formes diverses et l'absence de légumes.
- Tu fais souvent les courses ? lui ai-je demandé alors qu'il posait un 4ème paquet de gâteaux au chocolat sur le tapis roulant.
- Jamais. Je ne cuisine jamais, non plus.
- Mais comment tu fais, alors ?
- Ben en général on allait au restaurant ou on commandait quelque chose. Et toi ?
- Mélanie aime –aimait- bien cuisiner, mais que des produits bio.
Il a hoché la tête d'un air perplexe qui m'a fait sourire, j'avais l'impression d'une récréation, ou d'un goûter d'enfants. J'ai anticipé le goût de chocolat sur ses lèvres et j'ai eu envie de lui, bêtement, à la caisse.
Il a tendu sa carte bleue –dorée, plutôt- sans un mot et il a composé son code alors que je me demandais comment aborder le problème de l'argent avec lui.
- J'aurais pu payer, tu sais… lui ai-je dit quand on remplissait le coffre.
- Tu nous loges déjà, et puis tu as payé les billets de train. J'ai de l'argent, ne t'inquiètes pas, et je veux participer.
Je crois que j'ai juste hoché la tête sans oser demander plus de précisions. L'argent de sa mère, ou l'argent des photos. De l'argent sale en quelque sorte, mais seul je n'aurais pas pu tout assumer. Difficile de croire qu'il avait posé pour ces horreurs quand je le voyais mâchouiller des nounours en boule de gomme, heureux. Je le connaissais peu au fond, j'avais l'impression qu'il avait de multiples facettes –comme un diamant- alors que moi j'étais un bloc de béton monolithique.
Nous avons rangé nos courses pêle-mêle dans les placards, nous servant au passage sans complexe et j'ai remercié le ciel que mes parents ne voient pas ça. Ma mère était un peu accro au ménage et aurait hurlé devant le laisser aller de sa cuisine, les paquets entamés et les verres dans l'évier. Je me sentais étrange, comme décalé dans ma propre cuisine, comme si j'avais replongé dans l'enfance ou plutôt réinventé l'enfance, une autre enfance. Le spectre de ma mère m'empêchait de vraiment me détendre, comme si elle allait surgir à tout instant, pourtant j'avais envie de rire, de vivre. Nous avons ouvert une bouteille de cidre qui nous a rapidement donné chaud et mes scrupules ont disparu.
Au bout de quelques minutes la bouche de Draco était couverte de chocolat et je me suis approché de lui lentement, sans quitter ses lèvres des yeux, pour l'embrasser et lécher à petits coups de langue le chocolat sur ses joues, son menton.
Le voir rougir a accru mon désir et bientôt nos langues se sont enlacées pour ne plus se quitter, alors que je le coinçais contre la table de la cuisine. Ses gémissements m'ont rendu fou, je ne pouvais plus retenir ni mes baisers ni mes caresses sur chaque morceau de peau accessible – son cou, ses bras, sa taille, son dos.
Peu importait la cuisine de mes parents, la morale, la voisine.
Sa peau était plus que jamais une drogue, un besoin irrépressible. Je sentais mes jambes contre les siennes, mon bas ventre contre ses hanches fines, et je me suis mis à tanguer doucement, à me frotter sans retenue, sans lâcher ses lèvres rougies.
Bientôt nous n'avons plus eu de cesse que de nous déshabiller mutuellement pour nous toucher, encore un peu plus. Sa chair si douce m'enivrait à me faire perdre la tête mais le carrelage était froid, et la table malcommode, alors je lui ai chuchoté :
- J'ai envie de toi, allons dans la chambre…
- Pourquoi ?
- Je ne veux pas tirer un coup à la va-vite. Viens, on a tout le temps…
- Oui…
Nous avons couru nus à travers la maison, cette fois je n'avais plus honte mais j'étais d'autant plus excité par l'interdit, l'incroyable culot dont je faisais preuve, pour la première fois. Nous voir courir en érection dans le miroir de l'entrée m'a fortement marqué, c'est une image que je n'oublierai pas je crois, la preuve de ma folie passagère. Son corps long et mince à côté du mien, plus trapu, était un spectacle saisissant, captivant.
Sitôt arrivés dans la chambre d'amis nous nous sommes étendus sur le lit, enlacés, frémissants de percevoir nos épidermes l'un contre l'autre, bouleversés de sentir nos érections se frôler. Je me suis un peu écarté de lui pour lui pour voir mieux nos sexes se frotter lentement l'un contre l'autre, vision incroyablement excitante. Il a baissé la tête à son tour, souffle court, cherchant à ressentir mieux la douce caresse jumelle, troublé par mon trouble.
Au bout de quelques minutes de pure torture j'ai empoigné nos verges ensemble pour les masturber et ses cris de désir m'ont fait jouir rapidement, trop rapidement, mais la beauté de son corps était telle que je ne pouvais plus résister, et un second jet tiède a arrosé nos ventres.
- Je t'aime, Draco, ai-je dit sans réfléchir.
« Alors montre-le-moi encore » m'a-t-il murmuré et il n'a pas fallu longtemps pour que je récupère des forces et que je lui obéisse, jusqu'à la tombée de la nuit.
A suivre….
Un peu de douceur, j'espère que vous n'êtes pas contre !
Merci à ceux qui lisent, plein de bisous à ceux qui reviewent…
