AVANT TA PEAU
Chapitre 16
Promis
Merci à ceux qui ont résisté bravement aux intempéries et à la guimauve ambiante, et qui ont apprécié le chapitre précédent… ;) Merci à ma Nico pour tout ^^
« Promis » est une chanson d'Emmanuel Moire, pour le refrain « Pas de bois, pas de fer, pas de croix pour mon Bien. Si je vais en Enfer, c'est par d'autres chemins ».
Le plus troublant a été de me réveiller dans ses bras, le lendemain matin, dans la chambre d'amis de mes parents. J'ai mis quelques secondes à réaliser que j'étais revenu chez moi, et, plus incroyable, avec lui.
Le jour filtrait à travers les rideaux de la petite chambre, éclairant faiblement la modeste pièce, un lit de récup, une vieille armoire, un bureau décati avec une machine à coudre dessus, des chaises dépareillées. Un décor sans âge, terriblement vieilli. Les tableaux au mur étaient hideux, des bouquets de fleurs séchées ou un sous-bois avec une biche, et par terre expirait une moquette beige à bouclettes, véritable nid à poussière.
Et le plus étonnant était Draco endormi contre moi, respirant paisiblement. Une sourde excitation s'est emparée de moi à l'idée que la veille encore j'étais sur la Côte comme esclave et lui comme client, et que là il dormait chez moi, dans cette chambre miteuse.
Tout le chemin parcouru me semblait miraculeux, incroyable. Un nouveau départ dans la vie, pour lui et pour moi.
Au milieu de la nuit, nous venions de retomber sur le matelas, tremblants, épuisés de plaisir quand il s'est blotti dans mes bras pour murmurer :
- Tu ne m'abandonneras pas, hein ?
- Moi ? Bien sûr que non. Pourquoi ?
Ses mèches lui collaient au front, sa respiration était hachée et c'est d'une toute petite voix qu'il a répondu :
- Tu ne te lasseras pas de moi ?
- … ?
- Tu sais un jour, quand tu seras retourné à la fac, à Paris, et que tu seras avec tous ces étudiants si intelligents… Tu te diras peut être « mais qu'est-ce que je fous avec ce con ? »
- N'importe quoi ! Pourquoi je ferais ça ?
- Parce que je ne suis pas aussi cultivé que tes amis, et qu'un jour tu me trouveras moins beau, moins attirant. Pas assez intelligent. Alors tu me quitteras pour un autre plus futé, plus présentable. Tu me jetteras comme un kleenex, en te demandant pourquoi tu es sorti avec moi, un jour.
Je l'ai serré fort contre moi, pressant fort mes lèvres contre les siennes, avant de répondre :
- Non. Ça n'arrivera pas. Les autres, je m'en fiche, il n'y a que toi. Tu sais, je ne tombe pas si facilement amoureux.
- Pourquoi moi, alors ? a-t-il soufflé timidement.
- Pourquoi toi ?
L'obscurité était presque totale mais je devinais le doute dans ses yeux, sa mâchoire. J'ai cherché la réponse à cette question sur le plafond, dans le rai de lune immobile.
- Je ne sais pas. Tu m'as… envoûté. Bien avant qu'il ne se passe quelque chose entre nous j'étais déjà totalement fasciné par toi.
- Pff ! C'est les cheveux blonds, ça. Tu sais, ça m'arrive tout le temps des mecs qui me draguent dans les boites, qui me disent qu'ils m'adorent, qui m'appellent tout le temps, et puis une fois qu'ils ont couché avec moi, je n'existe plus.
- Tout le temps ?
- Enfin, souvent. Plus trop ces derniers temps car j'étais avec Kristian, il s'occupait de moi.
Son passé me déplaisait, même si je me doutais qu'à son âge il avait eu des amants, mais sa manière détachée d'en parler m'agaçait, et l'imaginer au lit avec d'autres me rendait furieux. Qui avait osé le toucher, le salir ? J'avais envie de leur tordre le cou, non pas seulement pour l'avoir aimé mais pour l'avoir laissé tomber, une fois leur coup tiré.
En plus l'expression « s'occuper de moi» m'a hérissé le poil, comme s'il était mineur ou grabataire.
- Tu as besoin de quelqu'un pour s'occuper de toi ? A 21 ans ?
- Tu vois ? Je suis débile, il faut croire... Pas foutu de me conduire en adulte.
- Pourquoi tu dis ça, Draco ? Pourquoi tu te rabaisses ? Tu es loin d'être idiot, tu sais… ai-je repris plus doucement.
Il s'est blotti un peu plus contre moi, je l'ai senti trembler à nouveau :
- Parce que quand on te répète toute ton enfance que tu es idiot, tu finis par le croire. Je suis dyslexique, j'avais de mauvaises notes à l'école, mais mon père pensait que c'était de la paresse. Il n'aurait jamais accepté l'idée d'une maladie ou d'un trouble, il a toujours refusé de me faire dépister ou traiter. Il a trouvé plus facile de m'envoyer dans une école militaire. Tu imagines ?
- Non, pas trop…
- C'était l'horreur, juste l'horreur. Mais j'ai pas envie d'en parler, a-t-il conclu d'une voix plus ferme.
Cette révélation ne m'a pas réellement surpris, je commençais à mieux comprendre le petit garçon qu'il avait été, et le jeune homme qu'il était devenu. Les deux me serraient le cœur.
- Et ta mère ? Elle n'a rien fait pour toi ?
- Oh si ! Elle a essayé de me protéger autant qu'elle pouvait, mais dans ma famille c'est mon père qui prend les décisions. Mais elle, elle comprenait, je crois. Et elle ne me prend pas pour un taré. Enfin, je ne crois pas.
L'évocation de sa mère l'a soudain rendu triste, j'ai perçu comme un flottement, un regret. Je me suis rappelé de la détresse de cette femme l'année d'avant, devant le matelas de plage vide, et j'ai eu pitié d'elle.
- Et c'est pour ça que tu n'as pas fait d'études ?
- Oui, a-t-il répondu sobrement.
- Mais… tu aurais aimé ?
- Je ne sais pas. Je n'y ai jamais vraiment pensé, puisque je passais pour le débile de la famille. C'était pas pour moi les études, dès le départ. Ma sœur elle est une étudiante brillante, la gloire de la famille. Moi à côté j'étais rien.
- Oh… je vois. Elle a l'air sympa, non ?
- Camélia ? Oui, elle est gentille. C'est ma petite sœur mais elle me comprend, et elle me protège aussi, parfois.
- Oui, je me rappelle l'année dernière, quand tu avais disparu. Elle avait l'air très inquiète…
- L'année dernière ? Tu te rappelles de ça ?
- Ben… oui, ai-je répondu d'un ton un peu piteux.
- Tu étais déjà à l'hôtel ?
- Oui. Tu ne t'en souviens pas ?
- Non… je te l'ai dit, je ne me rappelle de pratiquement rien de cette période, même avant mon agression. C'était une sale période pour moi.
- Pourquoi ? ai-je demandé rapidement, un peu nerveux.
L'année précédente me semblait un terrain dangereux, même si j'étais pratiquement sûr de ne pas avoir été son agresseur, à l'époque. Quelques instants j'ai hésité à tout lui révéler, pour repartir sur de bonnes bases, sans fantômes entre nous, mais j'en savais tellement peu que ça aurait été très décevant voire même perturbant pour lui. Et puis j'avais peur qu'il me soupçonne, qu'il pense que j'étais son agresseur, et pour rien au monde je ne voulais ça.
Après un moment de silence il a répondu :
- Je te raconterai un jour, plus tard. J'espère que tu ne m'en voudras pas, mais il y a certaines choses dont j'ai du mal à parler. Plus tard, peut-être…
- Bien sûr, je te comprends. Tu me diras tout ça plus tard, c'est pas urgent. L'essentiel, c'est qu'on soit ensemble, pas vrai ?
- Oui !
Sur cette affirmation nous nous sommes à nouveau embrassés, rassérénés. Les nuages s'éloignaient, le passé devenait inutile, illusoire, le sien comme le mien. L'avenir était devant nous, neuf, glorieux, comme le jour qui allait naître dans quelques heures. Pour la première fois je me sentais totalement heureux, totalement amoureux, comme je ne l'avais jamais été avant, même avec Mélanie. Un état de désir absolu, continuel, comme une soif inextinguible.
C'était sans doute le fait d'avoir traversé ces épreuves, ou le côté improbable de cette rencontre qui le rendait cher à mes yeux, à moins que je ne sois subitement devenu fou, ou sentimental. En quelques heures il avait rempli toute ma vie, tout mon univers, je n'imaginais plus de vivre sans lui.
Plus rien n'avait d'importance que ce garçon frêle à protéger.
- Tu viendras avec moi, à Paris ? lui ai-je redemandé, plein d'espoir.
- Bien sûr ! Tu as un appartement ?
- Non, j'ai une chambre d'étudiant. Je ne sais pas trop comment on va faire, pour toi. Tu crois que tu pourrais t'inscrire à la fac et demander une chambre aussi ? Dans un cadre d'échanges européens peut-être ?
- Je ne crois pas, non. Je n'ai pas l'équivalent du Bac, chez vous. En revanche j'ai un appart, dans le 6ème.
- Ah oui ? Un appart pour toi tout seul ou en coloc ?
- Je suis seul. C'est ma mère qui paie le loyer, en douce. Elle n'aimait pas trop l'idée que je me fasse entretenir par des mecs, à Paris. Elle m'a supplié de rentrer à Londres, mais c'est hors de question.
- Pourquoi ?
- C'est ici que je travaille, que je fais des photos. Enfin, j'en faisais… Tu peux venir habiter chez moi, si tu veux. J'ai la place. Sauf si tu ne veux pas de moi tout le temps sur ton dos.
- Si, je veux de toi, je te veux tout le temps, partout, ai-je murmuré en recommençant à l'embrasser fiévreusement, alors que nos corps criaient grâce de trop d'étreintes, de frottements, de pénétrations.
- Promis ?
- Promis, ai-je juré sans réfléchir, en sentant mon sexe gonfler à nouveau.
Ses chairs commençaient à s'écarter sous l'invasion de ma verge quand je l'ai senti se crisper, silencieusement.
- Je te fais mal ?
- C'est pas grave, continue…
- Non. Je ne veux pas te faire de mal. Jamais. Plus jamais.
- Si… vas-y, ça passera. Je veux que tu m'aimes, encore, gémissait-il doucement.
- Mais je t'aime, Draco, je t'aime. Même si je ne te fais pas de mal, même si on ne refait pas l'amour tout de suite. Je ne veux plus te faire de mal, ai-je haleté en me retirant doucement, alors qu'il se contractait.
- Non, reste. Ne pars pas.
- Je ne pars pas. Je suis là, contre toi. Tout va bien. Tout va bien…
Je me suis mis à le bercer, comme un gros bébé chagrin, mais sa détresse était bien réelle et m'effrayait un peu. Il était prêt à tout accepter, même la douleur, et je ne comprenais pas pourquoi. Par sacrifice, pour ne pas me décevoir, ou par masochisme ?
Je n'ai pas eu le courage de lui demander la cause de sa réaction, si tant est qu'il aurait pu répondre. C'était tellement intime, tellement essentiel chez lui –lié à son essence même, à son âme- qu'il ne me l'aurait sans doute pas avoué comme ça. J'ai continué à le bercer et bientôt son souffle régulier m'a indiqué qu'il s'était endormi, alors j'ai sombré moi aussi, sans m'en apercevoir.
oOo oOo oOo
On a plongé avec facilité dans cette nouvelle vie, ces vacances un peu particulières, dans un endroit qui n'avait rien de poétique ni de touristique, pas un palace à l'horizon, pas la mer, pas les palmiers.
Mais il y avait la chaleur, cette chaleur lourde et continentale, le petit jardin de mes parents, l'étang à côté, et les reflets du soleil sur l'eau. Nos pieds nus sur la pelouse, la caresse du soleil le matin quand on déjeunait sur la terrasse, l'odeur de la confiture sur ses lèvres, l'odeur de son sexe sur ma peau, souvent.
J'ai été rechercher dans la cave ma vieille piscine gonflable et on s'est amusés comme des gamins, s'arrosant en poussant des cris, une liesse que je n'avais jamais vue à la piscine de l'hôtel, à croire que les étoiles et le luxe tuent la spontanéité. On mangeait à n'importe quelle heure, n'importe quoi, c'était jouissif et désordonné.
Draco paraissait heureux, calme, confiant. Il était enfin sorti de sa léthargie, son grand sommeil, et profitait de la chance offerte par la vie, comme moi. Tout juste semblait-il rêveur ou absent quand je le laissais seul –ce qui n'arrivait pas souvent- mais dès mon retour le sourire revenait sur ses lèvres, que je faisais vite disparaître d'un baiser. Nous avions parfois de longues discussions, le soir ou la nuit, mais il ne me parlait jamais de son passé, reportant ses souvenirs à plus tard. Moi ça ne me gênait pas tant que ça, j'aimais cette aura de mystère autour de lui, et puis je craignais qu'il ne m'interroge sur notre première vraie rencontre sur la plage, que je ne lui avais pas avouée. Parfois j'y pensais et puis je chassais cette idée, il y avait toujours mieux à faire, une balade en forêt, un village à découvrir, des céréales ou bonbons à racheter, l'amour à faire.
Je savais que ça ne durerait pas tout un été –on était fin août- mais nous avons passé là nos meilleures vacances je crois, et sans doute la plus belle période de notre amour. La plus libre, sans nuages. L'illusion qu'il n'y avait que nous sur terre.
Pourtant au bout de quelques jours mes parents ont appelé à la maison –nous faisions des pop-corn dans la cuisine- et j'ai subi les questions inquiètes de ma mère –pourquoi j'étais rentré, avec qui j'étais, ce qui m'avait pris. Son inquiétude exsudait du combiné téléphonique, et elle m'agaçait avec sa peur idiote –je n'étais plus un enfant, bon sang ! Bien sûr ses questions précises et circonstanciées sur mon « ami » prouvaient que Mélanie avait craché le morceau, mais j'aurais préféré mourir que de tout avouer comme ça, par téléphone. Draco était un ami, point, et j'avais quitté l'hôtel parce que je m'étais blessé et qu'ils voulaient m'obliger à travailler.
Je le voyais pâlir dans la cuisine, la cuillère à la main, et j'ai eu l'impression de le trahir. J'ai raccroché un peu brusquement et je l'ai saisi par les mains :
- Ne t'inquiète pas, Draco. Ça n'a pas d'importance ce que j'ai dit, ma mère est trop curieuse et notre amour ne regarde que nous, pas vrai ?
Mon entrain était sans doute un peu forcé et il a acquiescé sans conviction, évitant mon regard. Nous avons continué notre préparation sans enthousiasme, et j'ai maudit ma mère. Je lui en voulais de m'avoir forcé à lui mentir, d'avoir été aussi intrusive.
C'était la fin de l'après-midi, le soleil était encore chaud alors nous sommes sortis et nous nous sommes assis à l'ombre du saule pleureur, les branches dégoulinant sur nous. J'adorais ce saule depuis tout petit, j'adorais m'y cacher et me suspendre aux branches, les cassant souvent.
Nous dégustions notre pop-corn en silence, chacun perdu dans ses pensées. J'anticipais le retour de ma mère, deux jours plus tard, il ruminait sans doute ma trahison.
- Comment tu vas faire, à Paris, avec tes copains ? a-t-il demandé doucement, les yeux fixés sur un chat, à l'autre bout du jardin.
Le chat de la voisine, qui venait souvent se faire nourrir et caresser.
- Faire quoi ? C'est quoi la question ? ai-je répondu la bouche pleine, comme si c'était une question anecdotique.
- Tu vas leur dire, pour nous ?
Je crois que j'ai poussé un long soupir, décidément la vraie vie était pénible, et les questions aussi.
- J'en sais rien, moi ! Pourquoi, tu veux qu'on colle une affiche sur notre porte, pour que tout le monde soit prévenu ?
- …
- Ecoute, excuse-moi d'être énervé, mais tout ça m'emmerde. Je n'y ai pas réfléchi. Pourquoi tu me demandes ça ?
Sa manière de fermer les yeux sans répondre m'a prouvé son malaise. Je l'avais blessé, sans le vouloir. Une vague de tendresse m'a envahi, et j'ai posé ma main sur la sienne :
- Draco, regarde-moi. C'est pas parce qu'on ne va pas le crier sur les toits que notre amour n'a pas de valeur. Au contraire… les plus belles choses, les plus beaux sentiments sont cachés, tu sais. Ceux qui les affichent ne font que du cinéma.
Il a souri faiblement, hochant la tête mais détournant le regard.
- Donc, tu préfères qu'on se cache… a-t-il repris avec une pointe de déception.
- Draco, je ne veux ni qu'on se cache ni qu'on s'affiche. Je veux qu'on vive heureux, un point c'est tout. Ça n'a pas tant d'importance que ça, si ?
Ses épaules se sont haussées, mais je sentais qu'il était mal. Je le sentais de toute mon âme, dans mes bras, dans mon ventre. Pourtant le jour était si beau, si limpide, entre les branches du saule. Pourtant les oiseaux chantaient et nous nous aimions.
Je me suis mordu la lèvre pour ne pas dire une autre connerie, m'enfoncer encore. Mes arguments me semblaient logiques, sa souffrance ne l'était pas, il n'y avait donc aucune chance qu'ils le consolent. Je me suis rendu compte que mes poings étaient crispés et que je serrais sa main convulsivement, sans doute à lui faire mal. J'ai ouvert mes doigts doucement pour libérer les siens, tout en sachant que ce geste le ferait encore un peu plus souffrir, par sa signification supposée.
Je me sentais impuissant à le comprendre, impuissant à me faire comprendre.
Je me suis forcé à respirer, à ne pas m'énerver, à ne pas le regarder, lui qui sombrait doucement dans la mélancolie, sans doute sa meilleure amie. Sans qu'il le dise je devinais sa peur que je l'abandonne, une fois arrivé à Paris, parce que je ne trouverais plus assez bien. C'était débile, ça m'énervait. J'ai eu envie de le secouer, de lui dire de se battre un peu au lieu de se lamenter, mais ça l'aurait peut être conforté dans son rôle de victime, alors je me suis abstenu. Et puis j'ai compris –ou senti- que je ne le convaincrais pas comme ça, que la réponse était plus de mon côté que du sien.
Le chat s'est mis à l'affût d'un oiseau, presque immobile, ne remuant que son arrière train, imperceptiblement. Il a bondi mais l'oiseau s'était déjà envolé, dans un mouvement gracieux.
- Draco, c'est pas toi qui as un problème, c'est moi. En fait je ne suis pas si courageux que ça, tu sais, ai-je soufflé en grattant la terre entre mes pieds. Je n'ai pas osé avouer la vérité à ma mère parce que j'avais honte, honte d'être avec un autre garçon, et pour mes amis c'est pareil. Tu es bien plus courageux que moi de ce côté-là, tu ne te caches pas, toi. Excuse-moi.
Sa tête s'est tournée vers moi, j'ai lu la surprise dans ses yeux, puis le soulagement. Enfin, il me semble.
- C'est pas grave. Je peux comprendre ça, tu sais. Et si tu… enfin si tu préférais qu'on n'habite pas ensemble, à cause des autres… Eh bien je le comprendrais.
- Non. Non, je veux qu'on habite ensemble, je veux qu'on vive comme un couple, comme maintenant, me suis-je écrié en le saisissant par le bras. Je ne saurais plus vivre sans toi, je crois.
Son sourire spontané a coulé comme un nectar en moi, rallumant le soleil, la chaleur, la vie. Je me suis répété que je l'aimais, qu'il était ma chance, que je devais faire attention à lui comme à un trésor. J'ai repris, plus confiant :
- Il me faut juste un peu de temps, tu sais. Le temps de m'habituer à l'idée que j'ai changé, que je suis un autre. Je croyais que l'avis des gens m'importait peu… mais leur regard sera un peu difficile, au début, je le sais. Comme si j'avais entièrement changé seulement en changeant d'amour. Je me suis tant battu pour qu'on me respecte, et là ça me… fragilise je crois. Enfin, c'est un peu confus dans ma tête, encore.
- Je comprends.
- Mais je t'aime, tu sais, et je n'ai pas honte de toi. Tu es bien meilleur que moi, par bien des côtés…
- Moi ? Ça m'étonnerait.
- Si, je te jure. Tu assumes tes choix sexuels mieux que moi, et j'ose encore te donner des leçons. Excuse ma trahison, je vais essayer d'être plus courageux, à l'avenir. On verra au fur et à mesure, si tu veux bien. Mes vrais amis comprendront, rien qu'en nous voyant. Ceux que ça dérangera partiront, mais ça m'est égal. Mes vrais amis me soutiendront, forcément.
- Oui, forcément… a-t-il murmuré en regardant le chat s'éloigner souplement.
Nous nous sommes tus à nouveau, émus par notre réconciliation, chassant le premier nuage sur notre amour. J'ai réalisé que la vraie vie ne serait pas toujours cet été languissant, cette liberté, que ce serait un travail de tous les jours, et je me suis senti fatigué.
Bientôt mes parents seraient là, avec leurs questions, leurs préjugés, leurs sentences. Je n'espérais pas vraiment de compréhension de mon père, au mieux l'indifférence. Mais j'imaginais la détresse de ma mère, qui aimait beaucoup Mélanie, et se rêvait en grand-mère.
C'est là que j'ai réalisé qu'aimer Draco c'était abandonner ça aussi. Le mariage, les enfants. Une vie normale, une maison, une grande voiture et les cadeaux des petits au pied du sapin. Je m'en suis voulu pour ces pensées – ça faisait longtemps que je ne croyais plus au Père Noël - mais toutes les conséquences de mon choix – si c'en était un - me sautaient aux yeux, d'un coup. Je me suis souvenu d'un reportage sur un couple gay dans le 6ème arrondissement, la petite moustache, le marché bio et les virées en boîte, le soir. Pas la vie dont j'avais rêvé, moi qui voulais sauver les prisonniers politiques et les exclus. Soudain la réalité de notre futur m'effrayait, comme on tire sur un bout de laine et on dénoue toute une pelote, sans rien pouvoir arrêter.
Pourtant à la rentrée je serais à nouveau étudiant, rien n'aurait changé. J'étais et resterais le même… ou non ?
J'ai jeté un coup d'œil vers Draco, qui fixait le coucher couchant, immobile, et je me suis demandé ce que mes parents penseraient de lui, en le voyant. Trop mince, trop blond, trop anglais ? « Si au moins il était étudiant » ai-je pensé avec une once de culpabilité, « mes parents comprendraient peut-être ». Mais comment expliquer notre rencontre ? Comment expliquer notre fuite ? Et le métier de Draco, les photos ? Tout était grave, insurmontable.
Fuir ou affronter ?
Ça faisait quelques jours que ça m'inquiétait, comme un nuage noir au-dessus de ma tête, menaçant. J'avais beau me dire que je m'en foutais, j'appréhendais la réaction de mes parents et je passais des heures à essayer de préparer un laïus de présentation qui déminerait le terrain, mais tout était miné. Entre les a priori de ma mère sur l'homosexualité et sa déception face à la rupture avec Mélanie, je n'entrevoyais que des ennuis, et surtout je n'avais pas envie de subir le feu roulant de ses questions sur notre rencontre, notre fuite, et le regard inquisiteur de mon père.
Imaginer les questions de mes parents à Draco était pire encore, comment jugeraient-ils sa vie, sa nonchalance, son passé ? Je les connaissais trop bien pour être optimiste, ils ne pourraient pas comprendre, jamais.
J'ai fixé les branches du saule qui tombaient devant nous, comme un rideau végétal. Une odeur de fleurs embaumait l'atmosphère, sans doute les petites fleurs blanches de la haie, dont j'ignorais le nom.
- Tu sais, Draco, ce serait peut-être mieux qu'on parte avant le retour de mes parents, parce qu'ils ne comprendraient pas, et ça me fatigue d'avance de répondre à leurs questions. T'as les clés de chez toi ?
- A Paris ? Non, elles sont chez la concierge, mais il suffit que je la prévienne, pas de souci. Tu veux rentrer ?
- Tu ne m'en veux pas si je ne te présente pas mes parents cette fois ci?
- Ouh là là, non ! Pas du tout. Au contraire, a-t-il répondu rapidement, effrayé.
- En fait, ça t'arrange bien, c'est ça ? Tu n'as toujours pas confiance en toi ?
- Non, pas encore, a-t-il répondu d'une voix enfantine pour se blottir contre moi et poser sa tête contre ma poitrine.
J'ai ressenti un mélange de bonheur et d'irritation, mais l'odeur de ses cheveux a tout balayé, tout réparé, et nous nous somme allongés sous le saule pour goûter un long moment de bonheur et d'inconscience, dans le soleil déclinant.
A suivre…
Encore un petit rayon de soleil… ça fait du bien, non ?
Merci à ceux qui lisent, mille mercis à ceux qui reviewent…
GROS BISOUS
