AVANT TA PEAU

Chapitre 17

Every me every you

"Every me every you" est une chanson de Placebo

C'était le premier assaut de la vie réelle, comme un avertissement.

Nous avions soigneusement gardé nos portables éteints depuis notre fugue, pour ne pas être rattrapés par les fâcheux. C'était bien enfantin, presque ridicule, une fuite inutile mais nécessaire, le temps qu'on pose les bases de notre relation, de notre amour. Comme un moment de bonheur volé au temps qui passe, une bulle confortable. Juste nous deux, le soleil, l'amour et l'été.

En rentrant ce soir-là il m'a semblé que quelque chose avait changé, subtilement. L'insouciance dans laquelle nous vivions avait disparu, le futur se rapprochait, il avait un visage proche. Dans deux jours nous serions à Paris, et même si on s'en félicitait tout haut, soulagés d'échapper à mes parents, une espèce de nostalgie s'était immiscée en nous à l'idée de quitter notre Eden provisoire.

Enfin, en moi.

Je crois que Draco ne s'inquiétait pas vraiment, qu'il était confiant alors que le futur me paraissait légèrement menaçant, parce que j'anticipais les difficultés matérielles à venir, voire relationnelles. Lui voyait le fait qu'on allait vivre ensemble, qu'il ne serait pas seul, moi je craignais la réaction de mon entourage et je me demandais combien de stations de métro me sépareraient désormais de ma fac. Mais sa sérénité m'apaisait, comme un calmant puissant, me rappelant à l'essentiel : nous.

Je n'avais jamais été romantique, je le devenais quand il se glissait contre moi, dans le canapé, le lit, recherchant un baiser, une étreinte. Sa fragilité me touchait et son corps me bouleversait, bien plus que tout ce que j'avais vécu avec Mélanie, avant. C'était physique, irréfléchi, le besoin de le caresser, de le protéger, de ne faire qu'un. Comme si j'avais trouvé l'autre moitié de moi-même, mon double et mon complément. Celui qui embellissait ma vie, la transformait par touches subtiles, de son rire discret.

J'en ai vraiment pris conscience ce soir-là, alors que l'avenir frappait doucement au carreau, et je me suis dit : « c'est un moment de bonheur, il ne reviendra pas », alors je l'ai serré un peu plus fort contre moi, m'emplissant de l'odeur troublante de sa peau nue, et j'ai fermé les yeux.

Le lendemain je me suis réveillé avant lui, plein d'énergie, j'ai sauté sur mes pieds pour prendre une douche et sortir acheter les croissants aux amandes dont il raffolait, me réjouissant d'avance de sa joie enfantine quand il les découvrirait.

A mon retour le lit était vide, la cuisine aussi, j'ai fait le tour de la maison en l'appelant, sentant une main glacée m'enserrer le cœur. Je n'osais croire qu'il était parti sans un mot, qu'il m'avait quitté alors qu'il avait dormi dans mes bras quelques heures plus tôt. Le silence était effrayant, immense, comme un tombeau, et j'ai couru dans le jardin. Personne.

L'esprit en déroute je suis retourné dans ma chambre vérifier si ses affaires étaient toujours là, et une ombre contre l'armoire a attiré mon attention.

Il était là, recroquevillé entre l'armoire et la porte, tremblant comme une feuille, en état de choc. Je me suis agenouillé devant lui, le saisissant par les épaules :

- Draco, qu'est-ce qui se passe ?

- Rien…

- Mais ne dis pas n'importe quoi ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Quelqu'un est venu ? Tu as fait un cauchemar ?

- Non… non, c'est rien, a-t-il repris en sanglotant doucement. Ça va aller.

- Mais pourquoi tu es là ? Pourquoi tu n'as pas répondu quand je t'ai appelé ?

Le stress me rendait nerveux, je me suis mis à le secouer, accroissant sans doute son malaise mais je devais savoir ce qui s'était passé. Son corps était rigide, complètement noué, je ne l'avais jamais vu aussi pâle. Une peur intense me vrillait le ventre, la peur de le perdre sans savoir pourquoi, sans avoir pu le protéger.

- Dis moi, Draco… Dis-moi !

- C'est rien, mais… arrête de me secouer, s'il te plait, a-t-il gémi en cachant son visage derrière ses mains.

- Ok ! Ok ! J'arrête, promis. Viens, lève-toi, allons sur le canapé. Tu me raconteras quand tu te sentiras mieux… lève-toi Draco. Tu n'es pas blessé au moins ? ai-je demandé avec angoisse en parcourant des yeux son corps nu, apparemment intact.

Il s'est relevé difficilement, toujours tremblant, j'ai passé mes bras autour de lui et posé une couverture sur ses épaules fines, comme une victime de catastrophe naturelle. Un éclat à terre a attiré mon œil et j'ai reconnu son portable, près du lit, que j'ai ramassé.

- C'est à cause de ça, Draco ? Tu as eu un appel ?

Il a hoché la tête nerveusement et nous nous sommes blottis l'un contre l'autre, sur le canapé. Draco s'est installé tout contre moi et a enfoui son visage dans mon cou. Une bouffée de son odeur a empli mes narines, le parfum chaud de sa peau et un relent de cette odeur doucereuse de sperme, j'ai refermé mes bras autour de lui, en un geste protecteur :

- C'était qui ?

- Tu me protègeras, hein ?

- Bien sûr que oui. C'était qui ? Tes parents ? Le couturier ?

Je n'avais pas envie de dire son nom, pour moi il ne devait plus exister, il ne faisait plus partie du paysage, il avait disparu, comme les photos, comme le passé.

- Il… il m'a laissé plein de messages, il est fou de rage. Il dit qu'il va prévenir la police… Oh mon Dieu, c'est horrible, Harry.

- La police ? Pourquoi ?

- Il dit que je lui ai piqué des trucs, mais c'est pas vrai, Harry, c'est pas vrai ! Il m'avait donné ces vêtements, et les montres, aussi… Je ne lui ai rien volé ! J'ai pas besoin de ça, de toute façon.

- Chuuuuut… Calme-toi. Bien sûr que c'est pas vrai, il est juste en colère, mais il ne peut rien contre toi. Contre nous. Il ne sait même pas où tu es. Le mieux serait de tout lui renvoyer, tu sais, comme ça il ne pourrait rien te reprocher.

- Il dit aussi que… a-t-il repris en pleurant doucement, que je suis à lui. Que j'ai signé un contrat, que je dois l'honorer. Il ne me laissera pas partir comme ça, tu sais, il va me poursuivre jusqu'à ce que je craque.

- Un contrat ? Un contrat de travail ? Mais tu peux démissionner tu sais, t'es pas un esclave ! C'est un CDI ?

- Un quoi ?

- Un contrat à durée indéterminée. C'est quoi ta fonction ? Il y a un préavis ? Tu en as une copie ?

Son air ébahi devant mes questions m'a un peu désespéré, visiblement je lui parlais chinois, et connaissant son insouciance, la situation était loin d'être claire. Je n'avais pas l'impression d'avoir un homme plus âgé que moi en face de moi, mais un enfant terrorisé.

- Non, non, j'ai rien. Il me faisait signer des trucs au fur et à mesure des photos je crois, enfin au début. Mais là… je sais plus. En fait j'ai vraiment jamais lu ce qui était écrit, je suis débile, hein ?

- Mais non, t'es pas débile ! Tu vivais avec lui, tu lui faisais confiance, c'est normal.

- Si, je suis un crétin. Tu vois, je suis un crétin. Tu vas me quitter, hein ?

- Purée, Draco, si t'arrêtes pas de te lamenter, oui !

Ses épaules ont commencé à se secouer de plus en plus fort, j'étais une fois encore pris entre l'agacement et la pitié, mais je l'aimais, alors j'ai resserré mon étreinte et je lui ai murmuré :

- C'est pas si grave, mon amour. S'il te cherche des noises on ira devant les prud'hommes, il y a des lois dans ce pays, et je suis sûr qu'il ne les a pas respectées. Je connais un peu la réglementation, et j'ai un copain spécialisé en droit du travail. Il n'est sûrement pas dans son bon droit, surtout s'il t'a fait signer n'importe quoi. C'est pour ça qu'il cherche à te faire peur…

- Tu crois ?

- Oui, je crois. Il veut te gâcher l'existence, ou te terroriser pour que tu reviennes, parce qu'il n'a pas de vrai argument juridique. J'en suis sûr. Tu ne vas pas le laisser faire, hein ?

- Pour que je revienne ? Mais il ne m'a jamais dit qu'il m'aimait, alors pourquoi il voudrait que je revienne ?

- Mais c'est pas pour toi. C'est pour les photos, évidemment. T'es une manne financière pour lui, à mon avis. C'est juste ça qui l'intéresse, j'en suis sûr.

- Oh… a-t-il lâché, perplexe.

Ce n'est que plus tard que j'ai compris son silence, à cet instant. Sans le vouloir je venais encore de le conforter dans l'idée qu'il ne valait rien, en dehors de sa belle apparence. Je l'avais renvoyé à sa propre image de sex-toy au lieu de le rassurer, sans même le vouloir.

Mais sa peau était si douce, si enivrante que mes mains et ma bouche ont pris le relais des arguments juridiques et bien vite nos corps ont tremblé de plaisir, en ultime consolation.

Le monde s'était dangereusement rapproché, nous avions besoin de nous envoler bien au-dessus de lui, pour le conjurer, l'oublier. Quelques jours encore.

oOo oOo oOo

Après le petit déjeuner je me suis moi aussi décidé à consulter mes messages sur mon portable, l'estomac noué. Il y en avait quatre de Julia, d'abord surprise puis courroucée, me traitant de fou, deux du Directeur, irrité, me menaçant de ne pas me payer mon mois du tout et aucun de Mélanie, à ma grande surprise. Soit elle avait vite compris, soit elle ne se faisait aucune illusion. Il faut dire que je l'avais oubliée avec une rapidité inquiétante, à croire que je ne tenais pas vraiment à elle.

Je me suis un instant demandé si ça valait le coup d'appeler le Directeur pour sauver une partie de mon salaire mais j'ai décidé que non, autant me concentrer sur mon emménagement chez Draco et sur ses problèmes avec son employeur, qui étaient d'un autre ordre que les miens. Pour me faire une idée du personnage j'ai demandé à écouter les messages du couturier, auxquels je n'ai presque rien compris, car ils étaient dans un mauvais anglais haché d'accent teuton, mais le ton était effectivement assez terrifiant, on devinait une colère froide et une volonté implacable. Je crois que je suis resté quelques secondes interdit, sous l'œil apeuré de Draco, mais je me suis vite ressaisi et j'ai annoncé avec une assurance que je ne ressentais pas :

- Il bluffe. Tu ne risques rien.

- Tu crois ?

- Oui. De toute façon, à lui de prouver que tu as des obligations envers lui. Tu avais quelque chose de prévu, bientôt ? Une séance de photo ?

- Je… je ne sais plus. Je ne crois pas. C'est lui qui gérait mon agenda, qui me disait où aller, que faire.

Son désarroi me serrait le cœur autant qu'il m'agaçait, tant de naïveté et d'indolence étaient incompréhensibles pour moi. Il était assis sur le coin d'une chaise de cuisine, recroquevillé et anxieux, j'avais déjà eu du mal à lui faire avaler un café mais visiblement la peur ne l'avait pas quitté.

- Hum… je vois. J'espère que tu n'as pas signé n'importe quoi, quand même. Tu es sûr que tu n'as pas gardé un seul contrat ?

- Non, je suis parti sans rien, avec juste quelques vêtements…

Son ton signifiait : « J'ai tout quitté pour toi et tu oses me le reprocher », alors je n'ai pas insisté et je suis resté debout, mains sur les hanches, à m'interroger sur la stratégie à tenir pour le calmer. Je sentais un fossé se creuser entre nous, entre la culpabilité et le ressentiment. Je ne voulais que l'aider, il se sentait agressé.

- J'espère qu'il ne me le fera pas payer… a-t-il murmuré en se rongeant les ongles.

- Mais non, puisque tu ne le reverras pas ! ai-je tranché brusquement.

Comme il ne réagissait pas j'ai ajouté :

- A moins que… tu ne souhaites le revoir ?

Il a levé vers moi de grands yeux, puis a haussé les épaules, et réattaquant ses ongles. D'une manière irrationnelle j'ai eu l'impression d'avoir touché une vérité, qu'il n'osait peut-être pas avouer.

- Draco, il faut me le dire, tu sais. Tu veux… continuer à faire des photos ?

Cette phrase que j'ai dite sur le mode le plus anodin possible a provoqué un autre haussement d'épaules, qui m'a encore davantage crispé. La colère montait, que je tentais de juguler maladroitement.

- Ca veut dire quoi ? me suis-je entendu demander d'une voix métallique.

- Quoi ?

- Ta réaction. Ça veut dire quoi ? Oui ou non ?

- …

- Putain Draco, réponds ! Dis-moi oui ou dis-moi merde, mais réponds ! Tu veux continuer à poser pour ces… magazines, ou non ?

J'avais failli dire autre chose que « magazines », sous le coup de la colère, je me suis tu à temps. Pourtant je me suis retrouvé en train de lui secouer l'épaule, fou de rage, alors qu'il me regardait, tétanisé.

- Je… je sais pas…

- Mais arrête de jouer les victimes et décide-toi, bon dieu ! Si ça te plait, dis-le, une bonne fois pour toutes, merde !

Les larmes au coin de ses yeux m'énervaient encore davantage, j'ai presque eu envie de le frapper, juste pour lui donner une bonne raison de jouer les chiens battus.

- Non… enfin, ça ne me dérangeait pas, mais… tu n'aimes pas ça, hein ? a-t-il répondu avec méfiance.

- Mais c'est pas ça la question, Draco !

- Si, c'est la question ! C'est toi qui m'as dit d'arrêter.

- Mais c'est pour ton bien, bordel ! Y a d'autres façons de gagner de l'argent que de montrer son cul, non ? Tu veux pas faire le tapin, non plus, tant que tu y es ? Putain, je le crois pas !

Je l'ai lâché et je me suis mis à tourner en rond dans la cuisine, fou de colère. Il pleurait dans ses mains, je ne voyais que ses épaules qui tressautaient, son dos arqué.

- C'est ça que tu penses, hein, Harry ? Que je ne suis bon qu'à faire la pute ?

- Non !

- C'est comme ça que tu me vois, depuis le début ?

- Mais non, c'est le contraire, justement !

- Si, si, je le sais bien. C'est comme ça que tout le monde me voit, depuis longtemps. Un mec qui est juste bon à attacher et baiser… mais vous ne me connaissez pas. Personne ne me connaît. T'es comme les autres finalement…

- Quoi ?

La gifle est partie avant que je ne la retienne, j'ai eu mal à la paume et sa tête est partie sur le côté, violemment. Je n'avais jamais ressenti ça avant, cette violence qui vient des tripes, le besoin de frapper, de faire mal. J'étais hors de moi, enragé.

Immédiatement l'horreur de mon geste m'est apparue, alors qu'il se recroquevillait davantage en sanglotant. Je me suis précipité à genoux devant lui, mortifié :

- Draco… Draco, mon amour, excuse-moi. Je ne voulais pas, je te jure. Je t'aime, tu sais… je t'aime comme un fou. Tu me rends dingue, ai-je murmuré en couvrant ses cheveux et son visage de baisers. Pardonne-moi… Je ne supporte pas quand tu te rabaisses, quand tu doutes de moi. Pardonne-moi.

- Non, lâche moi. Laisse-moi repartir. Je me suis trompé, c'était une erreur de te suivre. Lui il ne m'a jamais giflé, a-t-il ajouté en reniflant.

- Il ne te giflait pas mais il t'attachait Draco, c'est pas mieux. Il ne t'aimait pas, moi je t'aime. Je ne supporte pas l'idée qu'il te touche, qu'il te regarde. Je t'aime, je t'aime à en crever tu sais. Jure-moi que tu ne partiras pas…

La lueur grise de méfiance dans ses yeux m'a fait plus mal que le reste, parce que j'avais perdu sa confiance, moi qui l'aimais comme un fou. Son tremblement ne cessait pas, je fixais bêtement sa clavicule maigre qui se soulevait sous les sanglots, me demandant ce qui m'avait pris, quand j'étais devenu fou.

La réponse m'est parue évidente, à l'instant où j'ai posé ma bouche dans le creux de son épaule : j'ai perdu la tête la première fois que j'ai touché sa peau.

oOo oOo oOo

Après être restés longtemps enlacés nous avons décidé de sortir, j'ai pris les clés de la vieille voiture de ma mère et j'ai roulé un peu au hasard, vers les hauteurs des Vosges. Le temps était radieux, le ciel d'un bleu clair immaculé, les rayons du soleil éclairaient brièvement l'habitacle de la voiture, entre les branches des arbres.

Depuis toujours j'aimais me réfugier dans la forêt quand j'avais des soucis, son calme m'apaisait et me permettait de relativiser, quand j'avais bien sué. Je ne savais pas du tout si Draco aimait la randonnée, j'ai jeté un coup d'œil à ses chaussures –des Converse noires- et ses jambes nues sous son short, j'en ai conclu que nous n'irions pas bien loin, équipés comme ça.

Il se taisait, raide à côté de moi, ne tournant pas la tête pour admirer le paysage qui était à couper le souffle, parfois. Son attitude me rappelait son immobilité sur le transat, avant, et je n'étais pas sûr de m'être beaucoup mieux comporté avec lui que le couturier ne l'avait fait, à l'époque. Je ne savais même pas si c'était sa façon de ruminer ses idées noires, de me faire la tête, ou s'il rêvait, simplement.

- Tu m'en veux encore ? ai-je soufflé doucement en tournant la tête vers lui.

Son haussement d'épaules imperceptible m'a inquiété, alors j'ai insisté :

- Dis-moi que tu ne m'en veux plus…

- Tu avais juré que tu ne me ferais pas de mal, tu te souviens ? a-t-il demandé d'une voix neutre sans même me regarder.

J'ai ouvert la bouche pour répondre quand un écureuil a soudain traversé la route devant la voiture, me forçant à piler. Heureusement il n'y avait personne derrière nous, mais Draco s'est retenu au tableau de bord, en poussant un petit cri.

- T'es pas fou de stopper comme ça ?

- Ben quoi, tu voulais que je l'écrase ?

- Si tu avais regardé la route, tu l'aurais vu, au bord de la route. Moi je l'avais vu…

- OK, mais moi je te regardais, toi, fut ma réponse un peu piteuse, mais véridique.

Ses yeux gris m'ont enfin dardé, et sa bouche délicate a formé des mots que je n'ai pas compris, car le moteur venait de redémarrer bruyamment.

- J'ai pas compris, Draco.

- Laisse tomber, c'est pas si grave. Regarde la route, cette fois…

J'ai allumé la radio mais nous ne recevions que des stations allemandes, à cette altitude, alors j'ai fouillé d'une main dans la boîte à gant tout en gardant un œil sur la route. Il s'était crispé sur la poignée de la porte, je devinais sa peur, même s'il ne disait rien. J'ai trouvé une vieille cassette de Placebo que j'ai glissée dans le lecteur de cassettes, il a paru surpris par mon choix mais n'a rien dit.

La musique lancinante, d'un romantisme sombre semblait lui plaire, voire lui coller à la peau, et plusieurs fois il a mimé les paroles des chansons, en silence, avec l'expression mi indifférente mi hallucinée de Brian Molko. Nous avions parlé musique une fois ou l'autre, je ne me souvenais pas qu'il ait évoqué ce groupe, ou alors j'avais oublié.

Je me suis enfin garé près d'un chemin qui me paraissait facile, qui menait à une ferme auberge. La voiture était seule sous les immenses arbres, il était encore tôt. J'espérais secrètement me réconcilier définitivement avec lui, le comprendre et m'expliquer, en chemin ou à midi.

Quand la musique s'est tue il a frémi et hésité à déboucler sa ceinture pour sortir, alors je me suis penché sur lui pour lui murmurer à l'oreille :

- T'as tes cailloux, Petit Poucet ?

- Quoi ? Petit poussin ? a-t-il répété avec son adorable accent anglais.

- Non ! Petit Poucet, tu ne connais pas ? C'est un conte de fées, de Grimm ou Perrault je crois. L'histoire de parents qui veulent perdre leurs enfants dans la forêt, parce qu'ils ne peuvent pas les nourrir.

- Tu veux me perdre dans la forêt ?

- Mais non, je plaisante, Draco. Tu aimes la marche ?

- Boh… pas trop. Si ça monte pas trop, ça va.

- Allez, on y va. Le problème, c'est que les Vosges, c'est pas plat. C'est pas les Alpes mais il y a de belles montées quand même, tu verras.

Il a regardé ses pieds avec perplexité, je lui ai tapé dans le dos doucement :

- T'inquiète pas, on va pas trop loin, et il y aura une surprise à l'arrivée…

- Une surprise ? a-t-il répété en fronçant les sourcils et en regardant autour de lui, mal à l'aise.

- Ouaip ! Allez, on y va. Tu sens ces odeurs ?

Son nez s'est retroussé comiquement et j'ai senti mon cœur fondre devant cette expression enfantine et ses yeux encore rougis par ses pleurs du matin. Le soleil tapait fort, il ne portait pas ses lunettes de soleil :

- Tu n'as pas pris tes lunettes ?

- Non, je ne les ai pas retrouvées. Je ne sais pas où elles sont.

- Tu veux les miennes ? ai-je demandé en lui tendant la paire que j'avais dans ma poche.

- Mais tu n'en as pas besoin ?

- Non, ça ira, mets les. Je te dirai si ça ne va pas.

Il les a posées sur son nez, ça m'a fait bizarre de le voir avec, comme une image un peu décalée. En commençant à grimper j'ai essayé d'oublier qu'ainsi je ne verrais plus ses cernes et ses yeux rouges, traces de ma colère du matin, et que ça m'arrangeait bien.

Le chemin montait doucement entre les hêtres et les chênes immenses, il grimpait sans difficulté apparente, avec sa grâce un peu malhabile. Je l'ai plusieurs fois laissé passer devant moi quand le chemin devenait étroit, pour admirer ses jambes et sa silhouette, de dos, en douce. Une délicate chaleur se répandait en moi à la vue de son corps, j'avais envie de le toucher, et bientôt nos respirations sont devenues plus courtes, plus hachées.

Je voyais d'un œil neuf la faune et la flore, les racines glissantes, les feuilles par terre, les petites fleurs en bord de chemin, les cris des oiseaux, toute cette forêt qui bruissait en cette fin d'été. Le souvenir de ces derniers jours radieux se mêlait à ceux de notre dispute et je cherchais en vain les bonnes phrases pour me faire pardonner, pour lui jurer que je le protégerais toujours désormais.

Au détour d'un virage nous sommes arrivés aux ruines d'un château fort qui émergeaient de la végétation, vision plutôt mystérieuse.

- Oh ! Un vieux château du moyen âge, t'as vu ? a-t-il dit d'une voix émerveillée, et j'ai su que j'avais choisi le bon chemin.

- Eh oui. C'est beau, hein ? ai-je répondu, fier de moi comme si je l'avais construit moi-même.

- C'est fou, regarde il reste un vieux escalier… On va voir ? a-t-il repris sans même attendre ma réponse pour monter sur les vieilles pierres luisantes.

- Attends, Draco, c'est dangereux !

- Je fais attention. Tu viens ?

- Mais on n'a pas les bonnes chaussures… Fais attention surtout !

- Mais tu es là pour me rattraper, non ? a-t-il lancé en se retournant vers moi, enfin souriant.

- Oui ! Viens, jette-toi dans mes bras, et roulons jusqu'au bas des marches…

Sa petite moue m'a fait rire et je l'ai rejoint au-dessus de la dernière tour du château fort subsistante, qui nous offrait une belle vue sur la vallée en contrebas, entre les arbres.

- C'est magnifique, Harry…

- Il y en a plein ici, tu sais. On pourra aller les voir, ai-je ajouté en oubliant que nous étions sur le point de repartir. Tu aimes ?

- Oui, a-t-il soufflé en déposant un baiser sur mes lèvres et en passant ses bras autour de mon cou.

La fraîcheur de sa bouche contrastait avec la chaleur de ses bras, le désir est monté rapidement, me forçant à l'enlacer pour le serrer un peu plus fort, encore. J'aimais la moiteur de sa peau, l'odeur un peu aigre de sa transpiration et les battements de son cœur contre ma poitrine. Je l'aimais, à en crever.

Un oiseau a survolé les arbres, un faucon ou un choucas, lançant un cri aigrelet.

Je me suis dit que j'aurais aimé être un chevalier d'autrefois pour combattre Draco puis le séduire sur sa fière monture, ou même être un paysan ou un chasseur pour cacher notre amour au fond des bois, loin des portables et des ordis. Autant de pensées qui m'auraient semblées risibles dans l'esprit d'un autre.

- Je t'aime, Draco, ai-je murmuré sans m'en rendre compte.

- Je sais…

- Je ne te ferai plus de mal, plus jamais.

- Bien sûr…

- Tu ne me crois pas ?

- Si, je te crois. Je te crois.

Nos lèvres se sont rejointes une fois encore, je faisais glisser mes mains sous son tee-shirt avec fièvre, prêt à braver le danger et les tiques pour l'aimer dans ce décor moyenâgeux.

Des craquements et des éclats de voix proches nous ont obligés à nous séparer, déçus, et il a commencé à redescendre en maugréant :

- Il y a trop de monde, dans cette forêt. On se croirait sur la Riviera, ici.

- Ce sont probablement des touristes allemands, il y en a beaucoup, ici.

- On est passés en Allemagne ?

- Non, on n'est pas encore dans la Schwartzwald, rassure-toi.

- Mais j'ai pas peur, a-t-il rétorqué en redescendant un peu rapidement les marches et en manquant de tomber.

- Je vois… Mais tu devrais peut être avoir peur, justement.

Son regard en coin m'a incité à me taire et à lui tendre la main, pour l'aider à redescendre.

- On rentre ?

- Non, on va déjeuner, il y a une ferme auberge pas loin, c'est sympa tu verras.

- OK.

- Tu as faim ?

- Non…

- Mais comment tu fais ? Moi j'ai toujours faim !

- Je sais pas. J'y pense pas.

Après une brève montée un peu rude nous sommes arrivés dans un établissement rustique, aux odeurs typiques de la région, pommes de terre et lard grillé. Nous avons pris place à une petite table recouverte d'une nappe en plastique poisseuse et défraîchie, et j'ai réalisé que ce n'était sans doute pas le genre de restaurant qu'il fréquentait d'habitude. Rien ne lui disait, ni la soupe paysanne, ni la tourte et ses crudités, ni le bibelaskäs ou le jambon braisé.

- Faut quand même bien que tu manges.

- C'est quoi là-bas ? a-t-il demandé en montrant un plat sur le comptoir en bois, entre les bouquets de fleurs des champs.

- Ca doit être une tarte aux myrtilles, c'est la spécialité ici.

- Je veux ça !

- Mais c'est un dessert…

- Harry, tu me rappelles ma mère. Si j'en ai envie…

- Ok, ok. Je vais commander.

Quand nous sommes ressortis sa bouche et ses dents étaient rouges sang, lui conférant un sourire de vampire, ou de victime. J'ai détourné les yeux à cette pensée et nous sommes redescendus lentement sur la vallée, en silence, mais heureux.

A suivre…

Je réponds ici aux non-inscrits :

Papicpcn : Merci d'aimer mon histoire et d'avoir tout dévoré d'un coup ! Oui, elle est déjà écrite, rassure-toi, tu pourras lire la fin. Des choses dures à supporter ? hum, t'as raison de prier Zeus et la petite souris… mais non, je rigole ! Merci de ta confiance )

Mimine : Merci de trouver l'histoire belle jusque-là, et n'aie pas peur du passé, ça ne veut pas forcément dire que ça finira mal

Merci à ceux qui lisent, et encore davantage à ceux qui reviewent. Merci à Nico de son avis éclairé sur ma fic et sa gentillesse…