AVANT TA PEAU

Chapitre 19

Chasing pirates

Merci de suivre cette fic, merci de supporter mes persos toujours un peu fêlés, embringués dans leurs contradictions…

« Chasing pirates » est une chanson de Norah Jones, dont j'adore l'ambiance.

Son appartement était bien différent de ce à quoi je m'attendais, bien loin de ma chambre minable. Quand nous sommes arrivés devant le bel immeuble au cœur du 6ème arrondissement j'ai réalisé à nouveau que nous n'appartenions pas au même monde, ce que j'avais transitoirement oublié pendant quelques jours. Je m'attendais à un petit studio, c'était un grand deux pièces avec une cuisine américaine ultra moderne, un petit bijou. La pièce principale était spacieuse, meublée d'un canapé et de fauteuils noirs en cuir, avec une table en verre et des chaises modernes. Les lithographies au mur donnaient du cachet à l'ensemble, c'était l'idée que je me faisais de l'appartement d'un jeune avocat brillant, ou d'un trader.

Tout était propre et bien rangé, j'en ai conclu qu'il avait une femme de ménage, car il avait toujours tout laissé traîner chez moi.

- Elle est magnifique, ta cuisine ! Rutilante, ai-je dit en passant mon doigt sur les appareils métalliques luisants.

- Merci.

- Tu t'en sers tous les jours ? Tout a l'air neuf.

- Euh… non. A vrai dire je ne cuisine jamais. On va au restaurant ou je commande des trucs, a-t-il répondu en triant le courrier que lui avait remis sa concierge.

- On ?

- Enfin, je veux dire… avant. Quand j'étais avec Kristian. Même si on était plus souvent chez lui qu'ici.

- Je vois…

Je me suis laissé tomber sur le canapé confortable, un peu mal à l'aise. Je me sentais en visite dans un décor trop beau pour moi, décalé.

Nous n'avions pas reparlé du sujet « Kristian », comme pour conjurer le sort, mais ici à Paris nous ne pourrions pas l'éviter beaucoup plus longtemps.

- Oh mon dieu, a murmuré Draco, pâle. Des recommandés à chercher à la poste.

- Et alors ? C'est sûrement un chéquier, ou une carte bleue, non ?

- Non. C'est lui, c'est sûr…

- Écoute, ai-je dit en me levant pour le rejoindre, on verra tout ça demain. C'est sans doute une mise en demeure d'exécuter ton contrat de travail, mais je suis sûr que le contrat est pourri. Au pire tu démissionneras, et puis voilà.

Draco a hoché bravement la tête, mais sa main tremblait et ça m'a fait mal au cœur de le voir si anxieux. Je l'ai pris dans mes bras, dans un geste rassurant :

- Mon amour… On ne craint rien. On est tous les deux, il ne peut rien contre nous, même s'il faut aller jusqu'aux prud'hommes.

- Aux prudes… quoi ?

- Les prudhommes. C'est le tribunal qui règle les conflits entre salariés et employeurs. Mais oublie tout ça, c'est notre première nuit ensemble à Paris, mon amour. Fêtons ça, l'occasion ne se représentera pas.

- Tu me protégeras, hein ?

- Oui. Promis. On sera ensemble, toujours.

Ma bouche sur la sienne a fait taire toutes les objections, et peu à peu il s'est laissé aller dans mes bras, se détendant enfin. Un rayon de soleil entrait par la porte fenêtre, éclairant ses mèches blondes comme autant de petites flammes. Son odeur et son corps frêle me troublaient encore une fois, et je l'ai amené doucement jusqu'au canapé, sur lequel nous nous sommes lovés pour nous embrasser.

- Aime-moi… aime-moi, je t'en prie, Harry.

- Je t'aime, mon amour.

Nos baisers et nos caresses ont chassé l'ombre des importuns, pendant quelques minutes magiques, nous faisant tout oublier.

- Tu restes ici cette nuit ? a-t-il soufflé timidement alors que nous étions bras et jambes mêlés, allongés sur le cuir noir.

- Oui, bien sûr. Comment je pourrais repartir ? ai-je répondu avec un sourire, même si je me doutais que sa demande était bien plus liée à sa peur de la solitude qu'autre chose. En plus on n'a même pas essayé ton lit, encore.

L'éclat confiant de ses yeux gris a réchauffé mon cœur et mon âme, il avait un sourire d'enfant.

Ses lèvres déjà rougies par mes baisers ont cherché mes miennes à nouveau, une tendresse incroyable s'est répandue en moi, avec l'envie de le protéger à jamais, de ne jamais plus laisser quoi que ce soit m'éloigner de sa peau. Je devinais qu'il aimait ces instants tendres plus que tout le reste, même si j'avais parfois l'impression de la materner, de devenir un substitut parental.

L'impression trompeuse que je pourrais combler tous ses manques, juste par ma présence, nos corps unis et nos cœurs battant de concert. Je me découvrais bêtement sentimental, moi qui avais toujours détesté les effusions et les mots doux. Mais Mélanie n'avait jamais été aussi fragile que Draco, du moins en apparence. Ses os à lui étaient si fins que j'avais parfois peur qu'ils se cassent dans mes étreintes les plus fortes, et sa chair pâle gardait un peu l'empreinte de mes doigts quand je la serrais très fort.

- C'est vraiment splendide ici, ai-je murmuré en le berçant doucement. Tu en as de la chance.

- Non, j'ai de la chance de t'avoir, toi, a-t-il répondu en soupirant profondément.

- Et c'est ta mère qui paie ?

- Oui.

- C'est sympa, dis donc. Elle vient parfois ?

- Elle est venue une fois, pour m'acheter des meubles, au début de l'année, quand je me suis installé.

- Ben dis donc, t'es gâté.

Son visage s'est un peu rembruni, j'ai demandé :

- Ça te vexe que je dise ça ?

- Gâté, ça veut dire pourri pour un fruit, en français, non ?

- Oui, mais ça veut juste dire ici que tu as de la chance, c'est tout.

Son hochement de tête n'était pas convaincu, j'ai fixé le paysage des immeubles parisiens, au loin. Un quartier bourgeois, bien loin de ma cité U.

- Elle a pas fait d'histoires pour te louer ça ? Elle n'a pas posé de questions ?

- Non, pas trop. En fait j'ai quitté Londres et mes parents en fin d'année dernière, pour suivre Kristian, et elle a insisté pour me louer cet appart, pour ne pas que je m'installe chez lui.

- Et elle a fait ça sans que ton père s'en doute ? C'est beaucoup d'argent, non ?

- Ma mère vient d'une famille très aisée, elle a hérité de beaucoup d'argent, il y a cinq ans. Elle gère ça toute seule, du moins je crois. Je ne me suis pas posé la question.

J'ai acquiescé, l'esprit en ébullition. C'était le moment ou jamais de parler du passé, ce qu'il s'était toujours refusé à faire.

- Mais… tu l'as rencontré comment, Kristian ? ai-je prononcé avec difficulté, répugnant à prononcer son prénom.

- Dans une boîte de nuit, à Londres. Il était dans le carré VIP, et moi j'accompagnais ma cousine qui est assez « jet set », et qui est une bonne cliente à lui. Il ne m'a pas quitté du regard de la soirée, c'était plutôt… flatteur.

- Oh…

- Oui, il est très connu, très entouré. Il était avec des mannequins, je ne comprenais pas pourquoi il me regardait tout le temps, quand je dansais. Tu comprends ?

- Oui, je crois. Je ne suis pas débile.

- Non, bien sûr… En fait après mon départ il a demandé mon numéro à ma cousine, et il m'a contacté le lendemain pour me proposer de poser pour lui.

- Ah oui ? Comme ça ?

- Ben oui. Bizarre, hein ? J'ai pas hésité longtemps, parce que j'ai pensé que ça ferait chier mes parents. Et puis mon père n'arrêtait pas de dire que je ne ferais jamais rien de ma vie, à part glander, alors j'ai accepté. Voilà…

- Et ?

- Et ? T'es curieux, non ? T'es jaloux ?

- Un peu, oui, ai-je avoué en le serrant un peu plus fort contre moi, bêtement.

Son sourire satisfait m'a un peu énervé, je ne voulais montrer ni ma colère ni ma curiosité, mais j'étais suspendu à ses lèvres, malgré moi. J'ai refermé un peu plus mes jambes nues autour des siennes, même s'il faisait très chaud dans cet appartement, en ce début septembre.

- Pourquoi tu me demandes tout ça ?

- Parce que je veux tout savoir de toi.

- Tout ? Ohlàlà… Ça fait beaucoup, non ? Et toi, tu me diras tout ?

- Oui, bien sûr, ai-je menti en le regardant droit dans les yeux. Et alors, tu l'as rejoint chez lui ?

- Non. Dans un studio photo, à Londres. Il m'a d'abord détaillé avec attention, en me tournant autour, et il m'a demandé d'enlever mon pull…

- T'as pas eu peur ?

- Peur ? Non, il y avait pas loin de 10 personnes dans le studio, avec lui. Et puis c'est normal de vouloir voir la marchandise, non ?

- La marchandise ? Mais c'est horrible !

- Quoi, on ne dit pas ça, en français ?

- Non, pas du tout, c'est pire que « gâté », crois-moi !

- Ah ? Bref, j'ai cru que je ne lui plaisais pas, il murmurait en allemand avec son assistante, je me sentais super mal.

- Je comprends, ai-je répondu avec un frisson.

Se déshabiller et se soumettre au regard d'un homme était impensable pour moi, inacceptable. Je ne voulais être jugé que sur mes capacités et connaissances intellectuelles, le reste était réservé aux animaux. Bien sûr je n'en ai rien dit, Draco étant très susceptible.

- Et ?

- Oh, il m'a dit de passer des vêtements qu'il avait amenés, et de rester immobile.

- Et je parie que tu faisais ça très bien… ai-je ajouté avec un soupçon d'ironie.

- Parfaitement ! Étrangement ça a été très facile pour moi, surtout qu'il voulait que je ne montre aucun sentiment, que je reste inexpressif. Ca a duré longtemps mais j'y prenais plaisir, j'aimais bien poser, obéir.

Il s'est tu, pensif, et mon cœur s'est serré : tout Draco était là, sa passivité, son goût pour l'obéissance, tout ce que je détestais. Je détestais tout autant le couturier qui s'était trouvé une victime idéale, consentante. La colère commençait à bouillir dans mes veines, malgré moi.

- Et il en a profité ?

- Profité ? Non. On a fait des photos, et c'est tout. Il m'a très bien payé, et m'a dit qu'il me rappellerait. Quand j'ai vu les photos ça m'a fait bizarre, j'avais l'impression que c'était un autre homme, sur les clichés.

- Et vous avez recommencé ?

- Oui, mais ce n'était plus pour des photos de mode mais pour des photos d'artiste, il préparait une exposition de nus pour une galerie berlinoise.

- De nus ? Mais c'est horrible.

- Mais qu'est-ce que tu es coincé, Harry ! C'était pas du porno, mais de très belles photos en noir et blanc. C'est quoi ton problème avec la nudité ?

J'ai respiré un grand coup avant de répondre :

- Mon problème c'est que je ne veux pas que des mecs se masturbent en te regardant, voilà.

- Mais t'es obsédé ! C'est pas du porno, je te l'ai dit, mais de l'art. On voyait à peine mon sexe, de toute façon je ne suis pas assez bien monté de ce côté-là pour faire de vraies photos pornos, tu sais.

Ma grimace dégoutée l'a fait rire :

- C'est fou comme tu réagis, Harry. Un corps c'est un corps, c'est tout. Et c'est juste pour des photos.

- Mais tu te rends pas compte que ça excite des mecs, ce genre de trucs ?

Son regard m'a fouillé l'âme, un instant cruel :

- Pourquoi ? Tu les as vues, ces photos, toi, hein ? Tu me l'as dit. Tu t'es branlé en les regardant ?

- Arrête, j'ai pas envie de parler de ça.

- Sans blague ? Comme c'est pratique ! Celui qui pose est une pute mais celui qui regarde est innocent, c'est ça ?

- J'ai pas dit ça…

- Harry, s'il y a un marché pour ces photos c'est parce qu'il y a une demande, tu sais. Et certaines se vendent très cher.

- Oui, mais c'était une erreur. Maintenant c'est fini. Jure-moi que tu n'en feras plus, Draco…

- Alors jure-moi que tu ne me quitteras pas. Jamais.

- Je ne te quitterai jamais, je te jure. Et je ne veux plus que les autres te regardent, qu'ils te salissent de leurs regards…

- T'es mignon. Tu veux l'exclusivité, c'est ça ?

- Oui.

- Alors va falloir me signer un contrat, tu sais… et je suis très cher, a-t-il ajouté en plaisantant et en m'embrassant tendrement.

Nous étions toujours nus l'un contre l'autre, nos peaux moites collées l'une à l'autre, mais le fantôme de KK tournait autour de nous comme un vautour.

- Comment ça s'est passé, avec lui ?

- Toutes ces questions… Tu veux pas arrêter, un peu ?

- Mais j'ai besoin de savoir, excuse-moi.

- Harry, ta jalousie va te rendre fou, tu sais. Je crois que tu en sais assez.

- Non, dis-le-moi, et je ne te poserai plus de questions. Promis.

Son soupir a soulevé son torse sous mon nez, provoquant un petit frisson dans mes reins.

- En fait il me photographiait sous toutes les coutures, souvent nu, mais il n'avait pas l'air de s'intéresser à moi, à part pendant les shootings. Là, il me disait que j'étais beau, désirable, et… j'ai eu envie de le séduire, je crois, même s'il ne me plaisait pas plus que ça. Être remarqué par lui c'était déjà un beau cadeau, mais j'étais jaloux des autres. Ceux qui couchaient avec lui. Un soir, où nous étions seuls chez lui, je me suis offert à lui à la fin de la séance, parce que j'en avais trop envie. J'étais trop excité, et je voulais qu'il me touche. Voilà…

- Alors c'est toi qui as voulu coucher avec lui ? ai-je demandé, déçu.

- Oui, j'avoue. Je voulais être le seul pour lui, l'unique. C'est idiot, hein ?

- C'est… bizarre. Tu étais amoureux ?

- Je ne sais pas. Je ne crois pas, a-t-il répondu pensivement. Il ne me touche pas souvent tu sais. Kristian ce qui le fait planer le plus c'est de me regarder, de me photographier, et de se caresser après, avec des accessoires. Il n'aime pas trop les corps à corps. Je crois qu'il aime plus mon image que moi, en fait…

Le fait qu'il en parle au présent m'a hérissé, je les ai imaginés ensemble et ça m'a fait tellement mal que j'ai bondi par terre, d'un coup de hanches. J'ai senti un courant d'air froid sur ma peau humide séparée de la sienne, et j'ai ramassé mes vêtements, par terre.

- Qu'est-ce qui se passe, Harry ?

- Je… j'ai faim, pas toi ?

- Non. Mais bon, ça veut rien dire. On commande un truc ? Il y a un excellent japonais, à deux rues d'ici.

- Si tu veux. Je m'en fiche, ai-je répondu en me rhabillant rapidement.

Il s'est levé lentement et a commencé à fouiller dans un tiroir, toujours nu, je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire :

- Habille-toi quand même avant que le livreur n'arrive !

- Pourquoi, ça te dit pas, un truc à trois ?

- Quoi ?

- T'as tort, il est super mignon le petit asiatique qui livre, tu sais…

- Arrête, dis-moi que c'est une plaisanterie, Draco.

- Mais oui… en fait c'est une private joke entre K et moi, qui avait un peu flashé sur le livreur. Un soir il m'a demandé de l'accueillir nu, pour voir s'il resterait. K était caché dans l'entrée, à nous observer.

- Quoi ? Mais c'est immonde…

- Mais le livreur n'est pas resté, il a pris peur et il a filé sans même attendre son pourboire, a-t-il ajouté en riant.

Sa nonchalance me choquait autant que sa nudité, je redécouvrais un aspect de lui qui me déplaisait fortement. A moins qu'il ne joue la provocation juste pour me faire réagir.

- Mais tu l'aurais fait, toi ? Le truc à trois ?

- Pourquoi pas, oui… J'ai fait des trucs pires, tu sais. Mais K voulait juste mater à mon avis, il déteste être touché par des inconnus, de toute façon, a-t-il ajouté avec un haussement d'épaules. Ca te choque, hein ?

- Eh bien, oui, quand même.

- D'accord. Je ferai attention, promis. Je vais me rhabiller. Tu veux quoi comme menu ?

- J'y connais rien, j'avoue. Je te fais confiance.

- Ok !

La commande passée il s'est rhabillé et a ouvert une bouteille de champagne – j'ai ouvert une bouteille de champagne, sans en renverser. Nous avons trinqué à notre nouvelle vie, les yeux dans les yeux, devant Paris illuminé. Le clocher d'une église s'élançait non loin de là, l'église Saint Germain, comme je l'ai appris plus tard.

C'était en effet une nouvelle vie pour moi, de boire du champagne en attendant le traiteur, comme si j'avais franchi une étape d'un saut, un bond dans l'inconnu. Le champagne glacé était excellent, et nous avons ri en nous embrassant sur le canapé, comme de jeunes mariés.

L'alcool m'a momentanément fait oublier mes doutes sur lui, son passé, ses fréquentations, et nous avons passé un moment délicieux à boire et écouter de la musique. Un instant je me suis demandé ce que mon père dirait s'il me voyait ainsi mais j'ai chassé cette pensée perturbatrice, décidant de renvoyer au lendemain les soucis.

Notre première soirée en amoureux devait être magique, et elle le fut.

Draco a allumé des bougies sur sa table en verre et a éteint la lumière, créant une atmosphère féerique dans la pièce. La lueur des bougies faisait faiblement luire ses cheveux blonds, et je me suis dit qu'il était vraiment beau, trop beau pour moi sans doute.

- Tu aimes, Harry ?

- Quoi ?

- Les sushis.

- Hum, c'est… spécial, non ?

- Moi, j'adore. Tiens, essaie plutôt les petites brochettes caramélisées, c'est très bon tu verras.

- Caramélisées ?

- Oui, c'est du sucré salé, essaie au moins.

Je n'adorais pas la cuisine la cuisine japonaise, qu'il dégustait en picorant, mais je l'aimais lui, et je ne pouvais détacher mes yeux de sa bouche, ses mains fines, ses gestes raffinés, sa nuque élégante. J'étais fou de lui mais ses révélations récentes m'avaient un peu embrouillé l'esprit.

- Tu n'as pas faim, Harry ?

- Non, pas trop. J'ai l'estomac un peu... noué je crois.

- Alors c'est que tu es amoureux ! C'est typique, ça.

- Oui, ça doit être ça.

Je regardais les petites boîtes sur la table, les baguettes, les verres en cristal et le vin rubis, tout un monde inédit, une autre époque, une autre vie. Le vin me donnait envie de lui, mais je voulais me tenir ce soir, résister. Etre digne de ce dîner et attendre sagement de découvrir sa chambre.

- Ou alors c'est à cause de ce que je t'ai raconté sur moi ? a-t-il demandé, inquiet. Tu ne me voyais pas comme ça, hein ?

- Non, pas trop. Enfin, si, un peu.

L'alcool me troublait les idées, je devais faire attention à mes paroles. Je ne voulais pas passer pour un mec réactionnaire, un pisse-froid. Un provincial. S'il fallait boire du champagne en mangeant du poisson cru, eh bien, je le ferais, pour lui. Même si préférais les raviolis et le coca.

- J'ai vécu beaucoup de trucs ces derniers mois, tu sais, qui te feraient frémir. Mais je vais faire un effort, pour toi. Pour redevenir… normal, si ça veut dire quelque chose. Ça t'ennuie que je me promène nu ici ?

- Franchement, oui. Pour moi la nudité, c'est en privé, et l'amour, c'est seulement à deux, et toujours les deux mêmes. Tu comprends ? ai-je dit d'un ton un peu moralisateur.

- Oui, je comprends, a-t-il répondu en baissant la tête piteusement, comme un enfant grondé.

Je me suis rendu compte que je me comportais en parent, une fois de plus, ce qui ne l'inciterait pas à se conduire en adulte. Je me suis maudit intérieurement, je ne voulais pas tout gâcher :

- C'est pas si grave, tu sais. Je crois que je suis un peu…coincé, parfois.

- Oh ! Je comprends, moi aussi j'ai été élevé comme ça, rassure-toi, mais K a tout fait pour me « ré éduquer », comme il disait. Et finalement c'est assez agréable la provoc… J'aime bien choquer les gens, parfois. Je déteste les petits bourgeois.

- Vraiment ? Tu n'as pas été élevé comme ça ?

- Oh là là, non ! T'as vu mes parents ? C'est exactement le contraire. Chez nous on ne se touche jamais, on s'habille le matin avant d'aller déjeuner.

- Ah oui ?

- Oui. mon père ne m'a jamais embrassé, je crois. A peine regardé, en fait. C'est très froid, chez moi, très… anglais.

- Pourtant tu parles très bien français.

- J'avais une nurse française, c'est très à la mode en Angleterre. Elle était très stricte, sévère. Quand j'étais petit je pensais que tous les français étaient méchants, a-t-il ajouté en souriant, en finissant son verre de vin, qui lui donnait de belles couleurs.

- C'est elle qui t'a élevé, quoi.

- Oui.

La nostalgie a flotté un peu dans l'air, je n'aimais pas l'ombre grise dans son regard :

- Alors c'est elle qui t'a donné le goût des fessées… ai-je dit pour plaisanter.

- Oui, sans doute. Mon père, aussi, a-t-il murmuré si bas que j'ai cru rêver.

J'ai revu l'homme que j'avais rencontré quelques semaines plus tôt, son attitude, bizarre, ambivalente. Un malaise est né dans mon ventre, un goût amer s'est installé sur ma langue.

- Il te frappait ? Je croyais qu'il ne te touchait jamais…

- Il aimait beaucoup les fessées, lui aussi, je crois. Pour mon bien, bien sûr. Salaud…

Une pensée déplaisante s'est imposée à moi, un souvenir imprécis. Draco avait dit un truc bizarre sur son père, je ne me souvenais plus trop quand, mais ça m'avait choqué. J'ai fixé les lumières de la rue, recherchant intensément ses paroles.

Il ne mangeait plus et avait crispé sa main sur ses baguettes, l'air sombre. La lumière des bougies dessinait des ombres sur son visage, les fantômes de chagrins passés.

Soudain ça m'est revenu, et j'ai dit, sans réfléchir :

- Pourquoi tu m'as demandé si j'avais couché avec ton père, cet été ?

- Tu as couché avec mon père ? a-t-il répondu avec effroi, me dévisageant.

- Bien sûr que non, Draco ! Mais pourquoi est-ce que tu l'as cru ? Pourquoi tu m'as posé la question ?

Son air surpris ne semblait pas feint, il m'a fixé comme si je devenais fou :

- Mais je ne me rappelle pas du tout ! C'était quand ?

- Quand tu es revenu, cet été. On était au bord de la piscine, et je t'ai dit que je ne servais plus les petits déjeuners à cause de ton père, et tu as cru que je m'étais fait choper avec lui. Je me rappelle très bien de tes mots : « Tu t'es fait coincer par mon père ? ».

- Ah bon ? Et tu as répondu quoi ?

- Rien. Kristian est arrivé, pour te récupérer.

- Ah oui… Ça me rappelle vaguement quelque chose. Pourquoi tu as eu des ennuis avec mon père, alors ?

- Parce que j'ai parlé de toi à ta sœur, qui en a parlé à ton père.

- Tu as dit quoi, sur moi ?

- Que tu faisais des photos.

- Ah oui, tu me l'avais dit. Il a dû être mortifié. Bien fait, a-t-il conclu avec un petit sourire.

Il a recommencé à picorer avec ses baguettes, l'air satisfait, je n'avais toujours pas les explications que je voulais :

- Mais pourquoi tu as pensé qu'on avait couché ensemble, lui et moi ?

- T'es têtu, toi. Oublie ça. J'ai dit n'importe quoi, a-t-il repris d'un ton désinvolte.

Trop désinvolte.

- Il est… homo, ton père ?

Draco a fermé les yeux douloureusement puis a secoué la tête, sans me regarder. Le silence s'est posé sur nous, comme une nappe de ouate sur nos têtes. Il mangeait encore mais sa main tremblait en recueillant les grains de riz.

- Pourquoi tu veux pas me le dire ?

- Écoute, je t'ai dit qu'il détestait les gays, alors pourquoi tu insistes ?

- J'insiste parce que tu me mens.

- T'es finaud, toi. En fait, je ne sais pas. C'est un soupçon que j'ai, c'est tout. Un soir chez moi, j'ai vu sortir un bon copain à moi de sa chambre, et il se rhabillait. Alors j'en ai déduit…

La phrase en suspend m'a effrayé :

- Mais tu ne l'as pas interrogé, ton copain ?

- Non, Harry, je ne lui ai pas demandé s'il se tapait mon père, je n'ai pas osé. J'ai juste cessé de l'inviter, c'est tout.

- D'accord, ai-je répondu, mal à l'aise. Mais pourquoi ton père détesterait les gays, s'il l'est lui-même ?

- Pour sauver les apparences. Il préfèrerait se faire couper en morceaux que de l'avouer, à mon avis. Il s'est caché longtemps, et je crois qu'il ne s'attendait pas à être surpris par moi.

- Et vous n'en avez jamais parlé ?

- Non. On ne discute pas de ces choses là chez moi. Jamais.

- Mais t'aurais pu t'en servir contre lui, non ?

- Et faire de la peine à ma mère ? Non. De toute façon il me prenait déjà pour un dégénéré parce que j'étais dyslexique, alors…

- T'avais quel âge, quand tu l'as découvert avec ton copain ?

- 15 ans. Mais j'aimerais qu'on parle d'autre chose, s'il te plait.

- Bien sûr. Je suis désolé. Je ne voulais pas…

Il a hoché la tête, je me suis mordu la lèvre. Décidément son passé semblait lourd, j'avais l'impression de n'avoir jamais rien vécu, à côté de lui. Pourtant nous avions très peu de différence d'âge, mais nos vies avaient été radicalement différentes, jusque là.

- Tu me prends pour un taré, hein ? a-t-il demandé tristement.

- Comment ? Non, pas du tout. Tu as eu une vie très… particulière, c'est tout. J'ai un peu de mal à m'imaginer tout ça, c'est tellement inhabituel.

- Je comprends. Tu sais, c'est comme ces droites parallèles qui s'écartent un peu du tracé initial, finalement à la fin il y a un fossé entre elles. Le début de ma vie a été très droit, carré, strict. Et puis j'ai un peu dévié, et finalement… voilà où j'en suis. Hors cadre. Déjanté.

Sa voix s'élevait, douce, rêveuse, me berçant un peu, comme s'il se parlait à lui-même.

- Quand j'ai rencontré Kristian j'ai compris que je pourrais tirer partie de ma différence, au lieu d'en avoir honte. Il m'a libéré, quelque part. J'ai pris plaisir à prendre le contrepied de tout ce qu'on m'avait appris, à faire des trucs choquants, comme les photos attaché ou me promener nu toute la journée. Parce que c'était interdit chez moi, alors ça devenait jouissif de le faire, justement. Comme une vengeance. Comme afficher ma différence, pour faire chier mon père. Tu comprends ?

- Oui.

- Mais je veux bien rentrer dans le droit chemin, pour toi, a-t-il en se levant pour me rejoindre, et poser son front contre mon front.

Nous sommes restés un peu immobiles, émus, j'ai compris qu'il m'offrait sa nouvelle virginité, je me suis promis de veiller sur lui toute ma vie, et de le respecter.

- Je m'occuperai de toi, toujours. Je t'aime. On chassera le passé, promis.

- Merci, a-t-il soufflé en m'embrassant et en m'attirant hors de la pièce, vers la chambre.

En passant le seuil de la pièce sombre, main dans la main avec lui, j'ai eu l'impression d'une nuit de noces, un flot de tendresse dans le cœur. La chambre plongée dans l'obscurité paraissait grande, zen. Un grand lit noir et quelques arrangements ikebana par terre. Nous avons roulé sur le couvre-lit ébène en nous embrassant et en nous déshabillant, comme tous les amoureux de la terre.

Draco a tendu la main pour allumer la petite lampe par terre, et soudain la lumière a révélé sur le mur en face du lit une immense photo encadrée de lui.

La photo où il était nu, en bustier de cuir, le visage amer tourné vers le côté.

La photo devant laquelle je m'étais caressé tant de fois, en solitaire.

Pure tentation, vertige impudique.

La photo de l'interdit, du vice révélé.

J'ai frissonné violemment, la main sur le sexe, impulsivement, les sens en déroute. Une lave tiède coulait à nouveau dans mes veines, comme une fièvre incontrôlable.

Draco qui était déjà nu a repris la pose de la photo et j'ai posé ma bouche sur la sienne avec violence en le faisant tomber sur le lit, malade de désir. Du désir de l'asservir, d'aller au bout de mes fantasmes démoniaques.

Il a fermé les yeux avec un petit sourire, je l'ai retourné brusquement en me détestant, puis je me suis laissé aller à mon fantasme, encouragé par les cris et soupirs de mon amant.

A suivre…

Merci d'avoir lu, merci pour vos reviews. Et un grand merci aux éditions YBY qui vont sortir à la rentrée une édition collector magnifiquement illustrée par Clock-D de « Mon Ciel dans ton Enfer », je suis gâtée…