AVANT TA PEAU
Chapitre 21
Les cadors
Un petit chapitre tout doux, pour vous…. où on en saura un peu plus sur Draco.
"Les cadors" est une chanson d'Alain Souchon.
Le week-end suivant s'est déroulé comme un rêve, du petit déjeuner coquin du samedi matin à la longue balade au parc de Sceaux le dimanche après-midi, au milieu des promeneurs, amoureux et des possesseurs de chiens. Il faisait très beau et chaud encore, un début d'automne magnifique. En fait il ne nous manquait qu'un bébé ou un chien pour figurer le couple parfait, et c'était bon de ressembler un peu aux autres couples, même si nous ne nous promenions pas main dans la main.
Nous n'avions pas reparlé de ma rentrée tardive du vendredi, c'était un week-end comme un autre, non, mieux qu'un autre. J'étais heureux qu'il ne m'en veuille pas de mon escapade, il était heureux que je ne révise pas, pendant deux jours. Ce n'était pas un sacrifice pour moi, je réalisais que notre amour était plus important que le reste, que mes cours, que mes amis. Quand je me promenais à côté de lui, au milieu des allées ensoleillées, j'aimais regarder son profil fin, la lumière dans ses cheveux blonds, et je sentais mon cœur s'emplir de bonheur, comme dans les pires romans à l'eau de rose.
Les regards des passants sur lui me confortaient dans l'idée que j'avais énormément de chance d'être avec un tel ange, sa beauté étant presque dérangeante parfois, un peu ostentatoire, même s'il semblait de ne pas s'en apercevoir.
En ce début d'automne chaque nouveau jour à ses côtés était un petit miracle, une victoire sur la vie, et marcher à ses côtés m'emplissait d'une joie sourde, profonde.
- Pourquoi tu souris, Harry ? m'a-t-il demandé alors que nous nous étions assis sous un arbre, nous protégeant un peu des curieux.
- Parce ce que je suis heureux d'être avec toi. On est bien, non ?
- Oui, très bien… a-t-il murmuré doucement en posant sa tête contre mon épaule.
J'étais partagé entre le bonheur de sentir son souffle dans mon cou et la peur d'être surpris, je n'étais pas parfaitement à l'aise en public. Il y avait très peu de chances que je rencontre une de mes connaissances, pourtant j'étais un peu sur mes gardes, presque malgré moi. J'enviais Draco de son calme et de son indifférence à l'avis des autres, mais c'était sans doute lié à son habitude d'être dévisagé. Il s'était bâti une armure mentale, ou alors il était tellement rêveur que les autres n'existaient pas vraiment, pour lui.
L'après-midi s'écoulait lentement, nous étions l'un contre l'autre sous cet arbre, profitant de l'odeur et la chaleur de nos corps alanguis. J'essayais de me dire que c'était un petit bonheur, qu'il fallait en profiter, mais c'était déjà craindre sa fuite. En fait j'avais souvent du mal à vivre sans me poser de questions, sans anticiper l'avenir et les problèmes, contrairement à lui. Du moins c'est ce que je supposais.
Comment savoir ce qui se passait derrière ce visage lisse, comment percer son mystère ?
Il répugnait à me raconter ses journées –comme je répugnais à raconter les miennes à ma mère- et parfois ça me troublait. Quand je le bombardais de questions le soir je voyais un méchant pli sur son front, comme si je ne lui faisais pas confiance, et je me taisais, la bouche pleine de bile amère. Pourtant je savais que je devais lui faire confiance, qu'il ne supportait pas ma possessivité, mais j'aurais aimé en savoir plus, sur lui, sa vie.
Je ne sais pas si j'avais peur qu'il soit heureux ou malheureux sans moi, en fait je détestais l'idée qu'il vive, sans moi.
Mon portable a vibré dans ma poche – ma mère. Elle avait pris l'habitude de m'appeler tous les dimanches, pour faire le point sur la semaine, et ça m'énervait. J'ai fixé l'appareil comme si je pouvais le faire taire d'un regard, avant de l'éteindre. Je ne laisserais pas ma mère troubler ce moment parfait avec Draco, pas question.
- Tu ne réponds pas ?
- Non, c'est ma mère, elle m'énerve.
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Parce qu'elle veut tout savoir, ce que j'ai fait, ce que j'ai mangé, si j'ai bien travaillé, etc.… Ça m'énerve.
- Tiens, ça me rappelle quelqu'un, a-t-il lâché avec un petit sourire moqueur.
- Très drôle ! Et toi, la tienne, elle n'appelle jamais ?
- Si, parfois. Mais elle ne me pose pas plein de questions, je crois qu'elle est juste contente que j'aille bien. Elle va venir à Paris, bientôt.
- Vraiment ? Flûte, ai-je dit en me redressant brusquement.
- Pourquoi ?
- Ben… Elle va me reconnaître, non ? Elle va trouver ça bizarre que tu vives avec un serveur, non ?
Il m'a dévisagé avec amusement :
- Qu'est-ce que tu es parano ! Ma mère s'en fiche, tu sais, que tu aies été serveur. Elle sera contente que je vive avec toi, plutôt qu'avec Kristian, crois-moi.
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Tu crois que ça l'amusait les photos et le bondage ? Elle avait très peur pour moi, en fait. Elle m'avait plusieurs fois demandé d'arrêter ça, et la drogue.
- Elle était au courant ?
- Oui, forcément. Elle passe me voir de temps en temps, elle n'est pas aveugle. Elle avait peur pour moi, mais elle n'insistait plus, parce que j'aurais arrêté de la voir. Je n'avais pas envie de rentrer dans le rang, parce que ça faisait chier mon père. En fait je crois que j'aurais aimé aller encore plus loin, même en finir parfois, juste pour lui faire du mal, à lui. Qu'il voie ce qu'il m'a fait…
Un frisson violent s'est emparé de moi, je l'ai dévisagé avec angoisse je crois :
- Arrête ! Dis pas ça. C'est horrible.
Un petit sourire triste est apparu sur ses lèvres fines, avec une ombre familière dans ses yeux, qui a terni le soleil radieux, asséché l'herbe, fait taire les oiseaux. Il m'a semblé qu'il tremblait, je l'ai pris dans mes bras, contre moi.
- Oui, peut-être. Ça m'aurait fait de la peine pour ma mère et ma sœur, mais j'aurais aimé punir mon père comme ça. Pour qu'il ait encore plus honte que maintenant… Que son fils meure comme une épave, ce serait insupportable pour lui. J'y pensais parfois, quand je me droguais.
Son ton tranquille me terrifiait, je n'arrivais à accepter l'idée de ce type de « vengeance », même si j'avais trouvé son père effrayant, moi aussi. J'ai demandé, d'une toute petite voix :
- Mais il t'a fait quoi, en fait ?
- Je ne suis pas sûr d'avoir envie d'en parler. Enfin, rien de grave, rassure-toi. Rien d'interdit. Il m'a juste méprisé toute ma jeunesse pour ma faiblesse, mes difficultés scolaires, ma timidité. Il m'a juste gâché mon enfance en me traitant comme un débile, un retardé. Jamais de fierté, de reconnaissance, jamais. Il m'a envoyé dans une école militaire qui m'a cassé. J'étais le souffre douleur, c'est hyper banal mais quand tu le vis t'as envie de mourir tous les jours, tu sais.
- Oh merde, c'est moche…
- Oui, c'est pour ça que j'en parle pas. J'essaie d'oublier. Mais…
Un avion nous a survolés, il s'est tu, les yeux au loin. A la fois je souhaitais en savoir plus et à la fois je ne voulais pas gâcher cette après-midi radieuse, par mes questions. J'ai arraché une pâquerette, par terre, attendant la suite de son récit. S'il le souhaitait. Imaginer sa souffrance me tordait le cœur, je sentais une mauvaise rage naître dans mon cœur, contre son père.
J'ai levé les yeux sur Draco, il a continué, calmement, malgré son léger tremblement :
- Mais parfois ça me revient tu sais, ces moments horribles, et c'est là que j'ai besoin de quelque chose, pour oublier. Parce que sinon je deviendrais fou, ou désespéré.
- Tu veux dire… la drogue ?
Il a acquiescé, les yeux douloureusement fermés :
- Ou les médicaments. Ça m'abrutit mais ça calme les voix, un peu.
- Les voix ?
- Oui. C'est difficile à expliquer, tu vas me prendre pour un fou. Mais… tu es tout pâle, Harry. Tu veux qu'on reparte ?
- Je… je ne sais pas. Ça me fait un choc, ce que tu me dis.
- Mais tu le savais déjà, non ?
- Un peu, oui. Mais j'avais l'impression que ça allait mieux.
Un sourire plus franc a étiré sa bouche, et il s'est redressé un peu :
- Oui, ça va mieux, depuis que tu es avec moi. Tu es si gentil…
Un instant je me suis revu lui faire l'amour mécaniquement, je n'avais pas été irréprochable, pas tout le temps. Je me suis mordillé la lèvre, gêné.
- Je serai toujours gentil avec toi, je le promets, ai-je répondu sur une inspiration subite. Toujours.
- Merci, mon amour… a-t-il soufflé en effleurant mes lèvres.
- Ne me dis pas merci, je t'en supplie. C'est normal, non ?
Je me suis rassuré en me disant que nous vivions heureux, faisant l'amour avec tendresse uniquement, presque tous les jours. Je ne me lassais pas de son corps, il me troublait toujours autant, et il était toujours heureux de se donner à moi, comme rassuré. Tous ces moments d'intimité renforçaient notre amour et notre confiance mutuelle, nous avions besoin l'un de l'autre, plus que tout. Il avait décroché la photo de lui en face du lit, sans m'en parler, à mon grand soulagement.
Draco a haussé les épaules, indécis, et j'ai ajouté :
- D'ailleurs je me demandais... Tu ne prends plus rien ?
- Non, presque jamais.
- Presque ?
- Presque. C'est vrai que parfois, quand tu n'es là, ou que tu rentres tard, ça revient, alors…
- Qu'est-ce qui revient ?
- Les voix, les images. Mais c'est pas souvent, je te jure.
Cet aveu m'a mis mal à l'aise, comme un reproche déguisé. Je détestais l'idée qu'il ne soit pas parfaitement clean, mais je ne voulais pas passer pour un redresseur de tords, un affreux réactionnaire. Je savais qu'il ne mentait pas, que le passé devait l'agresser encore et que ma réprobation n'aurait servi qu'à creuser un fossé entre nous.
- Mais je ne peux pas être là tout le temps, tu sais. J'ai mes cours, et la fac est loin, et…
- Je le sais, Harry. Je le sais parfaitement. Tu fais déjà beaucoup d'efforts pour moi, c'est déjà formidable, tu sais. Je me doute que ta vie était beaucoup plus facile l'année dernière. D'ailleurs, tu sais…
- Oui ?
- Si tu veux retourner dans ta chambre d'étudiant, pour être plus près, ou sortir plus souvent avec tes amis, je le comprendrai. Tu t'épuises en ce moment, je le vois bien.
Mon cœur s'est serré devant cette proposition, car je savais ce qu'il en en coûtait de me la faire. Un instant ma bouche s'est ouverte, j'ai failli répondre « oui, ce serait mieux, en effet », mais je me suis retenu, au dernier moment. C'était condamner Draco à retomber dans ses vieux démons, mettre notre amour en péril, pour mes cours.
C'était aussi agir raisonnablement, et il m'a semblé entendre la voix de ma mère m'inciter à suivre cette voie, la seule logique. Moi aussi j'avais des voix dans la tête, parfois.
- Je ne sais pas, Draco. Je ne sais pas. Je n'ai pas envie de partir, pour l'instant, même si c'est loin. On est bien ensemble, non ? ai-je murmuré en l'embrassant dans le cou, sans plus me préoccuper des passants.
Il a souri, un vrai sourire, et les nuages se sont éloignés, en ce début d'automne.
oOo oOo oOo
J'ai repris mes cours, peu à peu les allers et retours m'ont paru moins pénibles, parce que chaque soir je retrouvais le calme, chez lui, et que j'aimais travailler en le regardant lire sur le canapé ou jouer sur l'ordinateur. Mes amis se sont faits moins pressants, sans doute ont-ils compris que ce n'était pas une passade et qu'ils me gênaient avec leurs questions.
Une douce routine s'était installée – à peine troublée par les appels trop fréquents de ma mère qui insistait pour que je rentre les week-ends. Ce que je refusais souvent, prétextant la perte de temps- quand j'ai retrouvé Draco pâle, immobile sur le canapé, un soir.
- Ça ne va pas ? lui ai-je demandé en retirant ma veste et mes chaussures, dans l'entrée.
- Hein ?
- Si, si… Ça va, merci.
- Mais tu as l'air bizarre. Quelqu'un a appelé ? ai-je demandé en fixant son portable.
- Non… Enfin, si. Ma mère. Elle vient à Paris cette semaine, elle passera me voir, avec ma sœur.
- Ah mince. Bon, je crois que je vais rentrer chez moi ce week-end, alors, ai-je dit précipitamment, affolé.
- Pourquoi ? a-t-il répondu en me regardant enfin, comme s'il s'apercevait de ma présence.
- Ben… parce que j'ai discuté avec ta sœur, cet été, elle risque de me reconnaître.
Il a souri doucement, avec une petite condescendance :
- Mais tu n'es quand même pas un repris de justice ! Pourquoi t'as honte comme ça ? C'était juste un job d'été, non ? Et puis, je vais te dire, ça m'étonnerait qu'elle te reconnaisse, hors contexte. Ma sœur n'est pas trop du genre à regarder le petit personnel, tu sais.
- Merci pour le petit personnel…
- Oh là là ! Qu'est-ce que t'es susceptible, Harry ! T'étais pas directeur, si ?
- Non, mais bon, quand même…
Il s'est levé et m'a enlacé de ses bras, en m'embrassant dans le cou :
- J'aime bien ton orgueil, tu sais. J'aime bien comme tu bats. Moi, j'en suis incapable.
- C'est peut-être parce que tu n'as jamais eu à te battre, non ? ai-je répondu en refermant mes bras sur lui, pour respirer son odeur, encore.
- Oui, ça doit être ça, a-t-il murmuré rêveusement, presque avec tristesse.
Un nuage est passé dans son regard gris, que j'aurais voulu chasser, alors je l'ai embrassé à nouveau. J'aimais ces petits moments de tendresse le soir, sa douceur me bouleversait toujours autant, malgré le quotidien répétitif. J'ai demandé :
- A propos, pourquoi tu faisais cette tête-là, quand je suis rentré ?
- Hein ? Je ne sais plus...
- A cause de ta mère ?
- Oui, elle m'a annoncé une mauvaise nouvelle, mais c'est pas si grave. Ca concerne une personne que tu ne connais pas. L'essentiel, c'est que tu sois là, avec moi.
Il a alors souri avec chaleur, une chaleur qui m'a réchauffé le cœur.
- T'as fait quoi aujourd'hui ? ai-je demandé par habitude, presque malgré moi.
- Rien, comme d'habitude. C'est ce que je fais le mieux, tu sais, a-t-il répondu d'un ton résigné. Tu as faim ? Tu veux manger ?
- Pourquoi tu dis ça, Draco ?
- Pourquoi je dis quoi ?
- Que tu ne sais rien faire. C'est faux, j'en suis sûr. Si tu te bougeais un peu, tu pourrais trouver un boulot. Tu parles bien français, et t'es pas si paresseux que ça, si ?
En se dégageant doucement de mes bras, il a commencé à reculer et s'est éloigné sans répondre vers la cuisine, pour commencer le repas. Même de dos, je savais que je l'avais blessé, alors que je ne voulais que l'aider. J'ai soupiré en me laissant tomber sur une chaise, fatigué. Ce genre de discussion gâchait à coup sûr nos soirées, j'ai donc décidé ne pas insister, de regarder les voitures passer dans la rue, de me taire.
Il manquait de confiance en lui, je ne savais pas comment l'aider, mes mots et mon amour ne suffisaient pas. Je ne comprenais pas qu'il passe ses journées inactif, alors que je courais partout. Un peu abattu j'ai repensé à la masse de cours que j'avais à réviser ce soir, en me demandant si j'avais fait le bon choix de choisir une matière si aride.
Un bruit de vaisselle cassée a attiré mon attention, je me suis levé d'un bond pour le rejoindre dans la cuisine. Il ramassait des bouts de verre, accroupi par terre, il m'a semblé voir sa main trembler légèrement, alors j'ai posé la mienne sur son bras :
- Ça va ? Tu t'es coupé ?
- Oui, un peu, mais c'est pas grave. Je suis con, c'est tout. Même pas fichu de mettre la table… Déjà que je ne sais pas cuisiner.
- Draco… Pourquoi tu dis ça ? Montre ta main… Viens, passe-la sous l'eau froide. C'est pas très grave. Je vais finir de ramasser les morceaux.
- Non, non, repose-toi. Tu dois être fatigué, avec tout ce trajet. Et tout ce boulot pour étudier. Laisse, je peux au moins m'occuper de ça, a-t-il ajouté avec amertume.
Le pli amer de sa bouche et ses yeux rougis m'ont fait un peu mal au cœur, mais je ne voulais ni envenimer la situation ni entrer dans son jeu d'auto-dénigrement, alors j'ai murmuré :
- Tu sais, j'aimerais bien sortir ce soir, avec toi. Ca fait longtemps qu'on n'est pas allés au restaurant, non ?
- Ce soir ? Mais… tu dois pas réviser ?
- Écoute, tant pis pour les révisions. De toute façon je suis crevé.
Son visage s'est instantanément rembruni :
- Oui, je comprends. On sortira un autre soir alors. Je vais préparer le repas.
La déception se lisait si clairement sur ses traits que j'ai souri, malgré moi :
- Non. J'ai pas le courage de réviser non plus. Sortons.
- T'es sûr ?
- Tout à fait sûr.
En le voyant se préparer je le sentais renaître, il adorait sortir, dîner à l'extérieur ou aller au spectacle. J'ai mesuré une fois de plus la différence culturelle entre nous. Pour moi les sorties étaient l'exception, voire un gâchis d'argent. Pour lui c'était l'essence même de sa vie, son occupation favorite. Il n'existait vraiment que dans ces décors, dans ses beaux habits, comme une fleur assoiffée se redresse quand on l'arrose.
Il rayonnait littéralement dans ce restaurant un peu kitch –dont je ressortais systématiquement avec la faim au ventre- son visage respirait la joie et ses yeux luisaient à nouveau, même s'il restait apparemment indifférent aux regards posés sur lui. Une fois de plus je me sentais banal, mal habillé, il faisait tourner toutes les têtes.
Le champagne m'a piqué la langue, ce champagne dont il raffolait, j'ai bu ma coupe rapidement, espérant un mieux être, après. Espérant oublier mes doutes sur lui, sur nous, le quotidien qui risquait de nous bouffer, son attrait des paillettes, mon dégoût du paraître. Et pourtant il était beau, ces soirs-là, plus beau que jamais, mais le fait de devoir partager sa présence me faisait un peu souffrir, naïvement. Même avec tout l'or du monde et le plus beau des costumes je ne serais jamais qu'un ver de terre à côté d'un papillon, et je me disais qu'il finirait bien par s'en apercevoir. Un jour.
Je m'efforçais de ne pas penser au prix des plats, puisqu'il payait toujours, ni à mes cours en souffrance au fond de mon sac. Après les entrées je me sentais déjà un peu mieux, moins stressé, heureux de son bonheur.
Ses cheveux blonds brillaient comme jamais sous les spots, sa beauté était presque douloureuse par sa perfection intimidante. Je savais pourquoi je détestais sortir, au fond.
- Finalement, tu vas rester ce week-end ? a-t il demandé en léchant subrepticement sa coupure au doigt agacée par un zeste de citron.
- Je ne sais pas. T'en penses quoi ?
- Moi je crois que tu devrais rester. Ma mère et Camélia sont gentilles, tu verras, et elles savent éviter les sujets qui fâchent, si nécessaire.
- Ah bon ? T'as de la chance. La mienne a plutôt tendance à mettre les pieds dans le plat, ai-je ajouté avec une grimace. Et ça ne te dérange pas qu'elles sachent qu'on est ensemble ?
- Ben non, pourquoi ? Pour une fois que je sors avec quelqu'un de bien, a-t-il ajouté avec désinvolture, alors qu'une angoisse sourde me vrillait le ventre.
Trop de champagne, sans doute.
J'ai replongé le nez dans mes pâtes au foie gras, un peu nauséeux.
- C'est bon, Harry ? Tu fais une drôle de tête…
- Oui, oui. c'est bon. C'est juste que… rien.
Il a baissé la tête, l'air embêté :
- Tu m'en veux encore ? Pour tout à l'heure ?
- Quoi ? Le verre cassé ? Bien sûr que non.
- Non, parce que tu me trouves paresseux, hein ? Tu m'en veux parce que je passe mes journées à ne rien faire ?
- Non, je ne t'en veux pas. Je trouve ça… dommage, ai-je dit à la place de « bizarre », au dernier moment. Je suis sûr que tu pourrais faire des trucs bien, mais comme tu ne te fais pas confiance, forcément ça ne peut pas marcher.
Son lent acquiescement m'a ému, comme s'il était un enfant pris en faute.
- Et puis tu es tellement…résigné. Tu n'as pas envie de faire des trucs, parfois ?
- Des trucs ?
- Oui, des activités. Tu n'as pas envie de réaliser des choses, d'être fier de toi ?
- T'es pas fier de moi, hein ? a-t-il repris en me regardant intensément, comme si je venais d'avouer quelque chose.
- Draco, ne déforme pas mes paroles. Je suis fier de toi, c'est pas la question. Je me demande juste… Tu ne t'ennuies pas à rester comme ça, toute la journée ?
Un petit sourire est apparu sur ses lèvres, le même qu'il avait souvent, ce sourire mystérieux, un peu triste.
- Non. Pas trop. Je t'attends, c'est tout. J'ai pas envie de faire n'importe quoi, tu sais, et j'ai pas vraiment besoin d'argent. Alors pourquoi j'irais m'emmerder à travailler ?
- Mais travailler ça permet aussi de se réaliser, tu sais. D'exister.
Il a haussé les épaules, finissant son verre de vin blanc :
- Ben moi j'existe pas, c'est tout. Je suis juste une image.
- Draco…
- Tu sais, je ne suis doué pour rien. Je suis dyslexique, lent, malhabile, c'est comme ça. On s'est trop moqué de moi, quand j'étais petit. J'ai juste pas envie que ça recommence, tu comprends ?
- Mouais…
- Je suis bien, chez nous. Je ne suis pas un intello, un battant, comme toi. C'est déjà mieux que ce que je faisais avant, tu sais. Avant, mon activité c'était de poser pour des photos, tu t'en rappelles ? Tu crois que c'était mieux ?
- Non, bien sûr, mais…
J'ai vu le pli amer sur son visage et je me suis tu. Après tout, qui étais-je pour le juger ? Aurais-je été différent, à sa place ? Comment en être sûr ?
J'ai repris un verre de vin et j'ai laissé le désir de sa peau m'enivrer, jusqu'à la folie. Jusqu'à me retrouver seul avec lui et laisser nos peaux frémir et vibrer, encore.
oOo oOo oOo
Les jours ont passé rapidement et le samedi matin est arrivé, menaçant, avec la perspective de rencontrer sa mère et sa sœur. Je n'arrivais pas à me faire à l'idée que ce n'était pas si grave, que je n'avais rien à me reprocher, mais le fait d'avoir été simple employé de l'hôtel puis amant de Draco me terrifiait. Comme si elles allaient me reprocher une faute professionnelle, ou un abus de faiblesse. Nous avions quitté l'hôtel comme des voleurs, je n'en étais pas très fier.
J'avais caché à Draco que j'avais reçu un avertissement puis une lettre de rupture de contrat du directeur, ainsi qu'un coup de fil cinglant de ma tante. Il n'était déjà pas très sûr de lui, inutile de l'inquiéter davantage.
Quand elles ont déposé leurs bagages dans l'entrée je me suis précipité pour les amener dans la chambre d'ami, comme un bon valet que j'avais été.
Un pur crétin.
Le regard bleu dur de la mère de Draco m'a dévisagé sans aménité mais elle me scrutait, c'était clair. Je ne savais pas quelle attitude adopter, nous ne venions pas du même milieu, je n'avais pas l'aisance nécessaire. Draco m'a présenté en donnant simplement mon prénom, j'ai failli me pencher pour faire une courbette.
Narcissa Malfoy était grande, belle et élégante. Tout en elle respirait la distinction, même sa retenue, et je ne trouvais rien à dire.
- Vous avez fait bon voyage ? ai-je articulé péniblement alors que Camélia, sa sœur, fronçait les sourcils.
- On se connait, non ? a-t-elle demandé en me suivant dans la salle à manger, où Draco avait dressé la table.
Un instant j'ai hésité à nier, mentir, mais un jour ou l'autre la vérité éclaterait, alors j'ai dégluti :
- Oui, on s'est vu cet été, sans doute. A l'hôtel du Cap, je pense.
- Oh, vous étiez client à l'hôtel du Cap, cet été, en même temps que nous ?
J'ai échangé un regard affolé avec Draco, qui m'a souri, puis a répondu :
- Non, Harry était employé, là-bas. C'est comme ça que nous nous sommes rencontrés.
- Oh…
J'ai lu l'esquisse de l'esquisse d'un effroi bien dissimulé dans les yeux de Narcissa, mais sa bonne éducation a bien vite repris le dessus, et elle n'a pas fait d'autre commentaire. Je savais que dans un cas comme ça ma mère se serait engouffrée dans la brèche, posant mille questions, mais visiblement cela ne se faisait pas, dans ce milieu-là. Était-ce une bénédiction, la preuve d'une grande tolérance ou plutôt un mensonge habile, voire un manque total d'intérêt pour son fils ?
Je n'avais pas la réponse, mais l'indolence et l'indifférence de Draco pouvaient provenir de là. Je le voyais différemment, en présence de sa mère, et je le comprenais mieux, du coup. Je le plaignais un peu, aussi.
En les écoutant discuter de la pluie et du beau temps, alors qu'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps, je m'interrogeais sur la force réelle de leurs liens, comme si les convenances avaient étouffé toute spontanéité. Nous sirotions du champagne comme si c'était du jus de fruit, je trouvais la scène un peu surréaliste.
Je n'ai pas refait allusion à mon métier à l'hôtel, apparemment c'était un sujet qui n'était pas digne d'être évoqué. Aux coups d'œil que me jetait sa sœur en revanche, je savais qu'elle m'avait parfaitement reconnu, même si elle ne disait rien. J'imaginais qu'elle devait se demander par quel miracle l'employé qui lui avait révélé les vices de son frère était devenu son amant. Je devais passer pour un intriguant, voire un séducteur de palace.
Pour faire bonne mesure Draco a beaucoup insisté sur mes études et mon projet professionnel, me mettant mal à l'aise. A l'entendre j'allais devenir un ténor du barreau, moi qui peinais à réussir ma licence. Mais c'était un sujet de conversation convenable, alors j'ai répondu de bonne grâce aux questions polies de Narcissa, qui parlait elle aussi un très bon français.
A l'issue du dîner nous avons bu une nouvelle coupe de champagne, dans une ambiance relativement détendue. Le sourire attendri de Narcissa quand Draco s'est assis contre moi m'a rasséréné, au moins nous n'aurions pas à faire semblant.
J'ai eu plus de mal à accepter l'invite sans équivoque de Draco quand nous nous sommes couchés, car sa mère et sa sœur dormaient à côté. Mais il a su trouver les arguments pour me convaincre et bien vite nos corps se sont unis dans l'obscurité, avec le charme supplémentaire de l'interdit.
A suivre…
Un grand merci à c, qui m'a laissé une gentille review pour me dire qu'elle m'aime pour être l'auteur d'une telle merveille. Waouh, c'es trooooop gentil ! Merci, je suis très très touchée. Je t'aime aussi…
BISOUS A TOUS
