AVANT TA PEAU
Waisting my young years
Merci d'avoir globalement supporté cette première crise entre eux, leurs rapports complexes et leurs interrogations. Tout joue contre eux, la société, leur culture, leur passé… et parfois eux-mêmes, qui ne se maitrisent plus. Qui peut être sûr de ne jamais perdre les pédales ? Il y a parfois des rencontres dangereuses… mais ensorcelantes.
Waisting my young years est une perle de London Grammar
Merci d'être toujours là !
Bonne lecture !
Le train-train a recommencé, entre mes cours à la fac et les soirées tranquilles avec Draco. Un train-train rassurant, facile, à l'image de nos relations. Nous n'avons pas évoqué mon « pétage de plombs », après tout tous les couples traversent des crises, non ?
Si je détestais toujours autant les petits matins frileux, j'aimais toujours autant mes soirées avec lui, studieuses et réconfortantes. J'avais perdu l'habitude de l'interroger sur ses journées, tant qu'il était là et calme, le soir.
Et il était toujours là et calme, le soir.
Nous évitions les sujets douteux, comme le passé –le sien, scandaleux, ou le nôtre –nos crises de junkies, le futur – et bien sûr mes parents ou les siens. Je vivais dans la douce illusion d'une lune de miel éternelle, loin des fâcheux de tous poils. Sa mère appelait de temps en temps, j'étais toujours surpris par leur capacité à ne jamais parler de rien, ne jamais aborder les sujets qui fâchent.
Le week-end je me forçais à sortir avec lui dans ces endroits improbables où il aimait aller pour boire des cocktails coûteux, écouter de la musique de fou ou être vu, simplement. Je m'y ennuyais ferme, toujours agacé par la superficialité des lieux. C'était un milieu que je détestais déjà en tant qu'employé occasionnel, ça m'irritait encore plus d'y jouer le client, surtout quand je voyais les prix.
Je devais me retenir pour ne pas jeter une remarque cynique, mais ça aurait fait de la peine à Draco, et je ne le souhaitais pas. Après tout il avait déjà fait des efforts énormes, il ne fallait sans doute pas trop lui en demander. Je savais qu'il dépensait son argent sans retenue dans la journée –quel argent ?- il essayait de ne pas se montrer trop frivole en ma compagnie. Maintenant que j'avais rencontré ses parents je ne l'en blâmais plus trop, j'avais compris qu'il était un pur produit de son éducation –comme moi de la mienne.
Je me forçais à rentrer chez mes parents quelques week-ends par ci par là, arguant d'un emploi du temps chargé, mais je détestais laisser Draco seul à Paris. Il ne montrait rien à mon départ, à part un petit sourire triste, je me maudissais de mon manque de courage. Mais c'était un sujet tabou –un de plus. Je donnais le change chez moi quelques heures, m'inventant des souvenirs avec mes amis, toujours un peu nauséeux ou migraineux, à force de me surveiller. Imaginer Draco en soirée me rendait fou alors que je somnolais devant la télé de mes parents, abruti par leurs discours.
Ma mère cherchait systématiquement à aborder le sujet de ma vie intime, évoquant Mélanie, je me fermais comme une huître, ce qui l'énervait prodigieusement. Mon père qui ne disait rien me lançait des regards un peu soupçonneux, derrière son exemplaire du « Monde ». Je rentrais le dimanche soir soulagé de retrouver Draco et un peu écœuré par ma lâcheté, ma fichue lâcheté.
Parfois dans mes insomnies je me demandais quel serait notre avenir, entre un boulot exténuant et sérieux pour moi et… rien pour lui, à part dépenser un argent gagné par d'autres. Je n'étais pas jaloux, juste ennuyé par la vacuité de son existence, une existence que nous ne remplirions jamais avec des enfants, une vie classique, des amis communs. Et je n'envisageais pas de vivre avec lui au vu et au su de ma famille, du moins pas avant de longues années.
Ca m'empêchait un peu de dormir, certaines nuits, après une remarque de mes amis, un appel de ma mère ou une mauvaise note. Alors je le regardais dormir, dans la lueur brève des phares qui fendaient notre nuit, écoutant chaque soupir, me demandant quels pouvaient bien être ses rêves. Sa beauté était un éternel éblouissement, un mystère continu, la solution à toutes mes questions, même si je savais que c'était idiot.
Je ne savais toujours pas ce qu'était l'amour, mais j'étais heureux, je crois.
Bien sûr les soucis qu'on décide d'ignorer finissent par vous péter à la gueule, toujours, et ça s'est concrétisé un samedi matin de novembre par un appel de ma mère, alors que je sortais du supermarché avec Draco. J'ai eu un pressentiment bizarre en voyant son nom s'afficher sur mon écran, ce n'était pas son jour ni son heure habituels –ma mère adore les habitudes, ces petites cases qu'on remplit jour après jour par les mêmes actions, comme un rempart contre le destin. Un rempart illusoire, évidemment.
- Allo ? ai-je répondu d'une voix excédée –je supportais ses appels à heures fixes, les autres étaient superfétatoires.
- Harry ? Tu es où ? a-t-elle demandé sèchement, sans préalable.
- Je rentre chez moi.
- Chez toi ? Où ?
- Ben, dans ma chambre, bien sûr !
- Sans blague ? Tu te rappelles encore où elle est ?
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que j'y suis actuellement, dans ta chambre, et que le gérant ne t'y a pas vu depuis la rentrée. Alors je répète ma question : tu es où ?
Une onde glaciale a couru dans mon dos, j'étais fichu, mon mensonge allait m'exploser à la figure, c'était pour tout de suite. Draco me fixait avec inquiétude, comprenant qu'il y avait un problème, essayant de deviner de quoi il s'agissait. Un instant j'ai imaginé nier, mentir, mais avec ma mère ça n'aurait servi à rien, je le savais bien. Je me suis arrêté au milieu du trottoir, perdu, tentant de dissimuler ma gêne à mon amant tout en rassurant ma mère –pari impossible.
La voix a repris, agacée :
- Dis-moi exactement où tu es, parce que moi je suis devant ta cité universitaire et je ne vais pas y passer la nuit. J'ai mon train de retour en début d'après midi.
- Tu es à Paris ? Mais pourquoi ?
- Pourquoi ? Parce que le gérant m'a appelée en me demandant s'il pouvait récupérer l'usage de ta chambre, puisque tu ne t'en sers pas.
- Merde ! Quel con ! Mais de quoi il se mêle, bordel ?
- Harry ! Surveille ton langage. Donne-moi ton adresse tout de suite, il faut qu'on parle.
Je me suis retourné vers Draco pour m'accrocher à son bras, comme s'il pouvait me sauver, geste inutile.
Il n'y avait rien à faire, aucune fuite nulle part.
Un instant je me suis raccroché à l'idée qu'on aurait un peu le temps avant son arrivée, le temps de faire le ménage. Comme si le ménage pouvait résoudre quoi que ce soit. La mort dans l'âme je lui ai indiqué la rue, la station de métro, j'ai raccroché et j'ai dit à Draco :
- C'est foutu. Elle arrive.
- C'est si grave que ça ?
- Tu connais pas ma mère. Elle va en faire une maladie, j'en suis sûr.
J'ai vu sa bouche se crisper, tic courant quand il était stressé, mais il n'a rien répondu. Un quart de seconde j'ai espéré qu'il propose de partir, de me laisser seul avec elle, mais il ne l'a pas fait. Après tout il était chez lui, et peut-être n'était-il pas mécontent d'avoir une chance d'exister dans mon univers, enfin.
Nous sommes remontés rapidement et nous avons refait le lit, rangé la cuisine et les livres, sans un mot. J'essayais de ne pas voir le luxueux appartement par les yeux de ma mère, pour ne pas me stresser davantage. Quand tout a été rangé, nettoyé, dissimulé nous nous sommes assis côte à côte sur le canapé, nerveux. C'était encore pire de ne rien faire, d'attendre.
Je ne trouvais pas les mots pour lui dire mon angoisse, il ne trouvait pas les mots pour me rassurer.
Quand enfin elle a sonné je me suis mis debout comme un ressort, j'avais les mains glacées.
Elle se tenait devant la porte, l'air sévère, je l'ai fait entrer sans un mot. Elle a regardé autour d'elle d'un œil suspicieux, jaugeant la pièce, le mobilier.
- Je ne te félicite pas, Harry, a-t-elle murmuré entre ses dents en entrant dans le salon.
Draco se tenait près de la fenêtre, les mains derrière le dos, apparemment calme. Il me faisait mal au cœur, lui qui n'avait rien à se reprocher, mais qui ne serait sans doute pas épargné par ma mère. Aucune chance.
Elle a avancé lentement, regardant autour d'elle avec une moue désapprobatrice, puis s'est immobilisée à deux pas de lui :
- Tu ne me présentes pas ton ami ?
- Bonjour, je m'appelle Draco, a-t-il murmuré en lui tendant la main poliment.
- Draco ? C'est quoi votre accent ? Vous n'êtes pas Français ? a-t-elle repris d'un ton vaguement méprisant.
- Draco est Anglais, ai-je répondu rapidement, en les rejoignant. Assieds-toi, tu veux boire quelque chose ?
- Non. Je voudrais visiter cet appartement d'abord, si c'est ici que tu vis. Je peux ?
Son ton sec ne supportait pas de contradiction, alors j'ai acquiescé comme un gamin pris en faute. Je m'en suis voulu de n'être plus courageux face à elle, mais elle était et restait ma mère, je me sentais jugé, minable, incapable de lui résister.
- C'est grand dis-donc, a-t-elle dit en montrant la salle à manger d'un large geste du bras. Qui est-ce qui paie ?
- C'est moi, a répondu Draco d'un ton froid mais poli.
Ils se sont dévisagés rapidement, il n'a pas baissé les yeux, c'est elle qui a fini par détourner le regard. Après avoir jeté un coup d'œil par la fenêtre elle est ressortie de la pièce pour aller dans la grande chambre claire, avec son grand lit.
La preuve accablante de notre liaison, même si la photo de Draco en bustier de cuir n'était plus accrochée au mur. Je n'osais imaginer la réaction de ma mère face à ce type de photo, je crois que j'aurais préféré mourir que de supporter ses sermons culpabilisateurs.
- Et toi, tu dors où ? a-t-elle interrogé en faisant mine de chercher une autre chambre –qui n'existait pas.
- Je dors ici, ai-je répondu, mal à l'aise.
- Sur le canapé ?
- Non…
- Vous voulez voir la salle de bain ? a tenté Draco maladroitement.
Ma mère m'a fusillé du regard et a haussé les épaules, regrettant sans doute de n'avoir plus l'âge de me flanquer une fessée ou une gifle. Je l'ai vue se mordiller la lèvre avec énervement, poings serrés.
- Si ton père savait ça, a-t-elle marmonné en ressortant de la chambre précipitamment, et j'ai regardé Draco.
Il était pâle mais se tenait droit, muet. Il aurait eu tous les droits de la faire sortir de chez lui sans autre forme de procès, mais –par amour pour moi ?- il supportait l'insupportable, son mépris et ses airs inquisiteurs.
- Et ça fait longtemps que tu vis ici ?
Elle se tenait au milieu de la salle à manger, poings sur les hanches, prête à me passer un bon savon.
- Depuis la rentrée.
- Tu n'as pas honte ?
- Maman…
- Pourquoi tu m'as menti ?
- Maman…
Je crois que j'ai pris une grande inspiration, pour ne pas exploser, lui montrer que j'étais un adulte, désormais.
- Tu ne veux pas t'asseoir ?
- Non, je suis trop énervée. Je n'arrive pas à croire que tu vis dan ce… ce lupanar ! Pourquoi tu m'as menti ?
Draco se tenait à l'entrée, immobile, mortifié sans doute mais me soutenant de sa présence, m'empêchant de redevenir un petit garçon. Il a reniflé d'un air méprisant et j'ai décidé de dire la vérité :
- Parce que tu n'aurais pas compris. Pas accepté. J'ai essayé de tout te dire, rappelle-toi, tu n'as rien voulu savoir.
- Alors c'est de ma faute ! Tu me mens parce que je ne peux pas comprendre, soi-disant ! Ca, c'est le bouquet ! a-t-elle explosé en commençant à tourner en rond comme un lion en cage.
- Maman, je ne suis plus un enfant. Je suis adulte, et…
- Et tu en profites pour faire des conneries ! C'est ça que tu appelles être adulte ? Mais comment tu vis, Harry… Regarde-moi cet appartement, il n'y a même pas un bureau pour réviser ! Et je n'ose pas penser à ce que tu fais de tes soirées. Mais c'est horrible ! Tu n'as pas honte ?
- Le soir, Harry révise sur la table de la salle à manger, et il n'y a pas un bruit, rassurez-vous, est intervenu Draco, à ma grande surprise.
La douceur de sa voix et son calme apparent ont désarçonné ma mère, qui était prête à batailler contre moi. Elle l'a dévisagé à nouveau, comme si elle le voyait pour la première fois, et j'ai lu sur son visage qu'elle n'aimait pas ce qu'elle voyait : un grand jeune homme blond, trop blond, un peu efflanqué, séduisant. Trop séduisant.
Le monstre qui avait perverti son fils chéri.
Pas besoin de photos perverses pour que ma mère le méprise, il était la quintessence de tout ce qu'elle détestait chez un homme.
- Je ne vous parle pas, à vous.
- Maman, calme-toi ! Je te rappelle que nous sommes chez Draco, alors la moindre des choses serait de rester polie, tu ne crois pas ?
Etrangement ces mots l'ont calmée, comme si le rappel à la politesse avait eu l'effet d'une douche froide. Elle a acquiescé et s'est assise sur une chaise, raide comme la Justice, en face de moi :
- J'attends tes explications. Que fais tu chez ce… jeune homme ?
- Eh bien, comme tu l'as vu, j'habite ici. C'est tout.
- Mais vous… ? a-t-elle ajouté en plissant la bouche de dégoût.
« Tu veux savoir quoi ? Si on baise ensemble ? » ai-je pensé en me crispant, sans le dire néanmoins. Il fallait que je garde mon calme, seule façon d'en sortir sans trop de dégâts. Draco s'est assis à côté de moi, toujours très digne, ce qui m'a donné un peu de courage.
- On vit ensemble, oui, ai-je répondu le plus fermement possible.
- Alors c'est bien vrai…
- Oui, c'est vrai.
Son effroi était perceptible, comme si on l'avait obligée à toucher un animal répugnant.
- J'arrive pas à y croire. Pas toi.
Elle secouait la tête avec incompréhension, j'ai presque eu pitié d'elle. A tous les coups elle se demandait ce qu'elle avait loupé, quelle étape de mon développement elle avait foiré.
- Comment c'est arrivé ? a-t-elle repris en nous fixant tour à tour, comme si elle cherchait le coupable.
Draco a baissé les yeux, elle a plissé les paupières, en pleine déduction.
- Ne regarde pas Draco, c'est pas lui qui m'a… perverti. C'est moi qui l'ai… cherché.
- Oh ! Harry… Mais où ? Comment ?
- A l'hôtel, cet été.
- Vous avez travaillé à l'hôtel aussi ?
- Non, j'étais client, a-t-il répondu doucement.
La lueur que j'ai vu passer dans le regard de ma mère m'a déplu, j'y lisais le soupçon de la séduction vénale, voire de la prostitution. Elle supposait qu'il m'avait attiré par son argent, par l'attrait du luxe, alors que je n'avais aimé que sa peau, sa douceur.
- C'est pas ce que tu crois, maman. C'est pas une histoire d'argent.
- Je vois ça, a-t-elle répondu ironiquement en regardant autour d'elle. Et pourquoi tu t'es installé ici, alors ?
- Pour vivre avec Draco, ai-je martelé posément, enfin sûr de moi.
Elle a secoué la tête, écœurée, et je me suis demandé si elle avait jamais aimé, jamais pris du plaisir avec un homme, jamais été jeune.
- Je ne t'ai pourtant pas élevé comme ça…
Sa déception me faisait un peu mal au cœur, comme un rêve qui s'évanouit. Mon image de bon fils, bon garçon venait de voler en éclats, il n'y avait pas de retour en arrière possible. Elle aussi venait de le réaliser, je ne sais lequel de nous deux souffrait le plus.
- Je sais. C'est comme ça, c'est tout.
- Mais… tu travailles, quand même ? a-t-elle soufflé avec un brin d'espoir, son dernier espoir.
- Bien sûr ! Pourquoi je ne travaillerais pas ? Draco te l'a dit, non ? Je travaille tous les soirs, et j'ai de bons résultats, pour l'instant. Je travaille bien ici, tu sais.
L'image du grand lit a flotté entre nous comme une menace, heureusement qu'elle ne soupçonnait pas la vérité, nos étreintes folles, sur la plage ou à l'hôtel. Heureusement qu'elle ne soupçonnait pas le cuir et les photos, mes obsessions.
- Mais qu'est-ce que je vais dire à ton père ? a-t-elle murmuré, vaincue.
Ma vie dissolue était son échec face à mon père, inacceptable.
- Rien. Que j'habite avec un ami, c'est tout. Pourquoi dire plus ?
- Et ta chambre qu'on paie pour rien ?
- Arrête de la payer. Je resterai ici.
Sa manière de secouer la tête prouvait qu'elle n'avait pas dit son dernier mot, même si elle était déjà à terre. Draco a toussoté, elle a levé la tête vers lui :
- Et vous, vous faites quoi ? Vous êtes étudiant ?
- Non.
- Vous cherchez du travail ?
- Pas vraiment, non, a-t-il répondu paisiblement, au grand étonnement de ma mère.
- Mais comment vous payez cet appartement, alors ?
- Ma mère paie.
- Votre mère ? Elle est bien gentille, dites-moi. Elle travaille ?
- Non.
La brièveté des réponses de Draco énervait ma mère, je sentais venir les ennuis, inévitablement.
- Et votre père, il fait quoi ?
- Il travaille dans une grande entreprise, en Angleterre.
- Oh ! A quel poste ?
- Directeur. PDG vous dites en France, je crois, a-t-il ajouté de son petit accent anglais, et ma mère a pâli.
- Vraiment ? Dans quelle branche ?
- Électronique de pointe. Informatique.
- Ah ? Et… il a beaucoup d'employés ?
- Au Royaume Uni ou dans le monde ?
- … ?
- Plusieurs milliers, je crois. Je ne m'intéresse pas beaucoup aux affaires de mon père, je suis désolé.
- Et… hum, ça fait longtemps qu'il est à ce poste ? a ajouté ma mère, incrédule.
- Depuis la mort de mon grand-père. C'est une affaire… familiale, a-t-il ajouté avec une petite grimace.
Ma mère encaissait les révélations les unes après les autres, alors que je réalisais que je ne savais presque rien de lui, à ma grande honte.
- Et vous… euh… allez reprendre l'affaire ?
- Maman !
- Je le crains, oui. J'ai pas trop le choix.
- Mais vous avez fait des études ?
- Non. Mais on a un excellent Directeur Général, rassurez-vous. Avec plein de diplômes, a-t-il ajouté d'un air comique.
- Mais… vous, vous faites quoi de vos journées ?
- Rien.
L'étonnement de ma mère, l'incompréhension totale devrais-je dire, était telle que je me suis senti obligé de rajouter :
- Enfin, Draco a fait des photos.
- Vous êtes photographe ?
- Non.
- Mannequin ?
- Euh… pas vraiment, a-t-il répondu en me jetant un regard surpris.
- Il a travaillé avec KK, ai-je ajouté, comme un imbécile.
- Vraiment ? Le couturier ?
- Oui.
- Eh bien… je… je suis surprise…
J'ai prié pour que Draco n'ajoute rien, qu'il ne lui propose de pas lui montrer les photos mais il avait deviné qui était ma mère, et il s'est tu, gêné.
Ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai réalisé que ma mère, elle, ne comprenait pas ce qu'on faisait ensemble, et le comprenait moins que jamais. Celui qu'elle avait pris pour un profiteur au début avait un pedigree bien supérieur au mien, le fossé n'avait fait que s'élargir.
Elle nous a à nouveau dévisagés, perplexe, puis a regardé sa montre :
- J'ai mon train dans moins d'une heure, je vais devoir vous laisser. Harry, je pourrais te voir cinq minutes en privé ?
- Oui, d'accord. Allons dans la chambre. Tu nous excuses, Draco ?
Il a opiné calmement, faisant preuve une fois de plus d'un grand sang-froid, nous démontrant par la même ce qu'était une vraie bonne éducation.
- Qu'y a-t-il maman ? ai-je soupiré quand elle a tiré la porte derrière nous.
- Qu'est-ce que tu fais avec lui ?
- Mais t'as rien compris, alors ?
- Si, j'ai très bien compris, Harry. Mais vous n'êtes pas du même monde, c'est évident. Je ne veux même pas savoir ce que vous fabriquez ensemble mais ça ne va pas durer, Harry. Ça ne peut pas durer, tu comprends ?
- Mais pourquoi ?
- Mais parce que tu n'es rien, à côté de lui. Et puis l'argent trop facile, c'est pas bon. Ne suis pas son mode de vie, surtout. Tu dois t'en sortir seul, en travaillant.
- Mais c'est bien ce que je compte faire ! ai-je rétorqué, les oreilles en feu.
- Continue à étudier.
- Mais c'est ce que je fais !
- Pourquoi tu l'as suivi, alors ? a-t-elle ajouté en serrant mon bras de sa main.
- Quoi ?
- Pour le sexe ? L'argent ?
- Maman ! Mais comment tu peux…
- Dis-moi la vérité, Harry, cette histoire me fait peur.
- La vérité, c'est que c'est moi qui lui ai demandé de me suivre, moi qui l'ai séduit, parce que je l'aime, malgré nos différences. Voilà.
- Toi ? Mais… Non, c'est pas possible. Non, je ne le crois pas.
Son incompréhension était presque humiliante, je me suis dégagé d'un geste :
- Tu ne peux pas comprendre, en effet. Alors ça sert à rien que je t'explique. Rien.
- Ne le prends pas comme ça, mon chéri. Je dis ça pour toi, tu sais. Tu es un gentil garçon. Un si gentil garçon, a-t-elle répété en regardant le lit d'un air désolé.
Je me suis revu à genoux sur ce lit, pénétrant Draco brutalement, et j'ai murmuré :
- Tu ne peux pas comprendre, maman.
- Ca finira mal, Harry. Crois-moi.
- Non. Laisse-moi, je t'en prie. Va-t-en. Va-t-en, ai-je repris comme pour conjurer le sort.
Elle a attrapé son sac à main, enfilé son manteau et murmuré un vague « au revoir » avant de claquer la porte derrière elle. Draco est resté immobile sur sa chaise et moi debout près de la porte, les oreilles encore emplies des prédictions de ma mère.
oOo oOo oOo
Après son départ j'ai été m'asseoir à côté de lui, sur une chaise, et j'ai pris sa main glacée dans la mienne :
- Je suis désolé.
- Pourquoi ? C'est pas de ta faute si ta mère est hystérique.
Le mot m'a fait tiquer, mais il avait sans doute raison, même si c'était dur à accepter.
- Je suis surtout désolé qu'elle t'ait traité comme elle l'a fait… et moi je n'ai rien dit. Je m'en veux.
- Tu as fait ce que tu as pu. C'est pas facile de résister à ses parents, je le sais bien. Et puis tu as toujours été un gentil garçon, pas vrai ? a-t-il ajouté d'un air indéfinissable.
J'ai fermé les yeux brièvement.
Un gentil garçon. Un gentil garçon qui adorait les photos immondes et l'avait pratiquement violé, un soir de colère.
Un gentil garçon.
Je me suis redemandé quand j'avais perdu la raison, et pourquoi. Était-ce sa peau, un atavisme familial inconnu, ou un vice que j'avais toujours eu en moi, bien caché ? Bientôt tout le monde dans ma famille saurait que je n'étais qu'une tante, et ce ne serait que la partie visible de l'iceberg.
Fini le gentil garçon.
J'ai serré les poings à m'en faire mal, avant de murmurer :
- Je… je crains que ce ne soit pas terminé, hélas.
- Ça veut dire quoi ? a-t-il répliqué en fronçant les sourcils.
- Elle va en parler à mon père, il va me mettre en demeure de réintégrer ma chambre universitaire ou bien me couper les vivres. C'est pas un sentimental, mon père. Merde…
Le silence et le visage fermé de Draco m'ont fait peur, son silence surtout. Il avait supporté la crise de ma mère sans broncher mais j'imaginais la tempête des émotions, en lui. La meilleure éducation du monde ne vous protège pas des sentiments violents, à l'intérieur, et je savais qu'il était fragile.
- Tu sais Draco, je t'ai trouvé très digne, très courageux. J'ai été très impressionné.
- Pourquoi ? Pourquoi je me serais énervé ? Elle n'est rien, pour moi. Son avis de petite bourgeoise coincée m'indiffère, c'est tout.
Ces mots ont résonné comme une claque, sans que j'en sache vraiment la raison. Etait-ce à cause de son mépris face à ma mère, ou de son mépris face à ma classe sociale ? Je suis resté muet, interloqué.
- Tu vas faire quoi, alors ? a-t-il repris d'un ton neutre.
- Pardon ?
- Réintégrer ta chambre pour faire plaisir à papa maman ou assumer et rester avec moi ?
- Je…euh… je vais rester avec toi, bien sûr, ai-je répondu sans réfléchir.
oOo oOo oOo
Plus tard, en milieu d'après midi alors que nous regardions un DVD il a posé sa main sur mon bras, en me fixant avec intensité :
- Finalement je ne crois pas que ce soit une bonne idée de rester ici, Harry.
- Comment ?
- Tes parents t'aiment, ils sont importants pour toi, ne fous pas tout ça en l'air pour moi.
- Quoi ? Tu plaisantes ?
- Non. Non, je ne plaisante pas. J'ai bien vu ta peine et ta honte, tu sais, et ce ne serait pas un cadeau à te faire que de te couper de ton monde. Tes parents sont fiers de toi, ta réussite sera la leur, alors ne gâche pas tout. Appelle ta mère, dis lui que tu as changé d'avis et que tu vas réintégrer ta chambre.
- Mais je ne veux pas partir !
- Je sais. Et je ne veux pas que tu partes. Fais semblant, mens-lui. Retourne dans ta chambre une ou deux nuits par semaine, ça suffira.
- Quoi ? Mais pourquoi ? Je m'en fiche de ma mère… Si elle ne comprend pas, c'est tant pis pour elle. Je peux très bien me débrouiller sans eux.
- Ah oui ? Tu vas vivre ici, à ma charge ? Moi je veux bien, mais ça ne te ressemble pas.
J'ai secoué la tête, agacé. Cette discussion me perturbait, moi qui avais choisi mon camp. Je l'ai regardé, il était étonnamment serein, ses mains n'étaient même plus froides. Je me suis demandé s'il était parfaitement indifférent ou cruellement blessé, sous le masque. Son discours était rationnel, logique, ce qui ne lui ressemblait pas. Ma raison me soufflait qu'il avait raison, mon cœur ne voulait rien entendre.
- Non, je travaillerai. Je me trouverai un job, en plus des cours. Dans un café, un fast-food, n'importe quoi.
- Sans blague ? En plus de tes longues heures de cours et de trajet tu vas rajouter des heures à bosser pour gagner trois sous ? Et tu réviseras quand ? Et on se verra quand ? Tu finiras par me détester de t'avoir imposé ça.
- Mais non…
- Mais si. Tu vas te crever pour participer à la location et à l'entretien d'un appartement que je ne paie même pas. Je peux largement subvenir à nos besoins, mais tu ne voudras pas. Tu es trop fier. Alors il vaut mieux que tu retournes de temps en temps dans ta piaule, pour garder ton estime de toi.
- Je ne comprends rien à ce que tu dis…
- Oh si, tu comprends très bien. D'autant mieux maintenant, d'ailleurs. J'ai beaucoup d'argent à ma disposition, grâce au travail de mes ancêtres et de judicieux placements faits par les banquiers de mon père. Voilà pourquoi je ne travaille pas. Mais toi c'est différent. On pourrait vivre ici confortablement, tous les deux, si tu acceptais que je paie tout. Mais pour toi ce serait de l'argent sale, n'est-ce pas ?
Je l'ai regardé, abasourdi, comme si je le découvrais pour la première fois. Je n'imaginais sa famille aussi aisée, ni Draco aussi amer. Je n'avais jamais vraiment considéré les choses sous cet angle, avant.
- Sale ?
- Oui, sale, parce qu'il vient du commerce du sexe, pour mes photos, ou du travail des salariés exploités en Asie, pour l'entreprise de mon père. Pas très reluisant, hein ?
- Mais… pourquoi tu faisais des photos, si tu n'avais pas besoin d'argent ?
- Je te l'ai dit : pour faire chier mon père. Pour lui foutre la honte. Pour qu'il sache que je fais ça par vice, pas pour l'argent.
- Je…
J'ai secoué la tête, incrédule. Je n'envisageais en effet pas de me laisser entretenir, c'était juste impensable, mais moins que l'idée de torturer mon corps dans les magazines pour faire chier mes parents. Ce n'était plus un fossé entre nous mais un gouffre, je ne trouvais plus mes mots.
- Je sais que ça te choque, Harry, je suis désolé. Je ne te laisserai pas foutre ta vie en l'air pour un tordu comme moi. Tu es sur la bonne voie, toi, tu as un projet, des rêves, tu veux réussir tes études, accroche-toi à ça. Rien de pire que de n'avoir pas de rêve, crois-moi. Appelle ta mère avant qu'elle arrive et qu'elle en parle à tout le monde. Elle t'aime, elle se taira pour te protéger.
- Je … je ne sais pas.
- Mais moi je sais. Tu ne supporteras pas le regard des autres. Le mépris de ta famille, ça va te bouffer, et c'est pour ça que tu ne voulais rien leur dire. On ne change pas, tu sais. Tu n'es pas assez fort.
Mon cœur s'est tordu dans ma poitrine à ces mots, parce que c'était la vérité, et que je n'avais pas de choix. Pas de réel choix.
- Je ne veux pas te quitter.
- Mais on ne se quittera pas ! C'est juste un arrangement de quelques mois, le temps que ça se tasse. Tu auras plus de temps pour réviser, dans ta chambre, et on sera d'autant plus heureux de se revoir, tu crois pas ?
- Je … je ne sais pas. Je n'y ai jamais pensé, ai-je menti en me lovant dans ses bras.
Nous nous sommes enlacés sur le canapé, pour oublier le monde, mais je me suis senti plus fragile que lui, pour la première fois.
- Tu me protégeras, hein ? lui ai-je demandé d'une toute petite voix.
- Bien sûr, Harry, bien sûr. A nous deux on est plus forts, et rien ne nous séparera, jamais, a-t-il murmuré en m'embrassant dans le cou. C'est pas ce que tu m'avais dit, chez toi ?
- Chez moi ? En Alsace ?
- Oui.
- Oui, c'est vrai, tu as raison. Je suis trop inquiet, je me torture pour rien. Ce qui compte, c'est nous, ai-je répondu en cherchant ses lèvres. Viens, mon amour, aime-moi. Aime-moi encore…
J'ai cherché fébrilement sa peau sous ses vêtements pour pouvoir la caresser et m'y accrocher, encore… Il fallait que je le touche, partout, pour m'assurer qu'il était bien là, à moi, totalement à moi. J'ai fermé les yeux pour entendre ses soupirs et sentir son odeur tiède, j'ai glissé mon nez dans son cou avec ferveur pour l'embrasser, le lécher, encore. Soudain plus rien n'existait que sa chair pâle que je débarrassais peu à peu de ses inutiles morceaux de tissus, pour revenir à l'essentiel : nous. A nos membres enlacés et nos corps unis, même si là j'ai eu l'envie, le besoin d'être rassuré, possédé. Nos mains et nos bouches impatientes couraient à la recherche des frissons quand d'un coup de rein, je l'ai placé au dessus de moi, et j'ai relâché ma prise, m'offrant à lui.
Un éclair de surprise est passé dans son regard, ce n'était pas le scénario habituel mais il a compris ma demande et a commencé à me parcourir de ses doigts, de ses lèvres, avec une lueur de tendresse dans les yeux. Avec une délicatesse infinie, en me murmurant des mots tendres il s'est immiscé en moi, sensation étrange puis troublante, délicieusement troublante.
C'était bon de m'abandonner à lui, de poser toutes mes défenses et de me laisser aller à son amour, son désir. Sa chair chaude vibrait en moi, longues vagues ardentes ou tendres, la présence et l'absence alternées en moi, la beauté de son visage et la force de ses muscles fins, autant de sensations qui me submergeaient, auxquelles je tentais de résister pour faire durer l'instant, mais qui m'ont englouti en long spasme, d'une profondeur inhabituelle.
- Mon amour, je t'aime, je t'aime, je t'aime, ai-je gémi en litanie, sous l'effet de l'orgasme inouï qui s'était emparé de moi.
J'ai aimé son regard à cet instant-là, la communion entre nous, le plaisir donné et reçu, l'équilibre enfin. Son corps était presque lourd sur le mien, vision miroir de nos ébats ordinaires, et c'était bien.
Un quart de seconde, en apercevant nos reflets dans le miroir face à la fenêtre, j'ai pensé à ma mère qui était dans son train, en route pour sa petite vie bien réglée, et j'ai souri en déposant un baiser contre le front humide de mon amant. Rien ne pourrait empêcher cela, cet amour entre nous.
Rien ni personne.
A suivre…
Merci de votre lecture, et encore plus de vos commentaires ^^ Je suis ravie de voir que vous êtes encore des centaines à suivre cette histoire chaque semaine, ça me fait très plaisir ^^
A propos, comme le savez, "Mon ciel dans ton enfer" va ressortir en version collector illustrée aux éditions YBY, et vous avez la possibilité de voter sur leur site FB pour choisir l'extrait qui figurera sur l'ex-libris, avec en prime des questions farfelues... Merci de partager si vous aimez :)
