AVANT TA PEAU
Chapitre 24
Without you, I'm nothing
Vous avez le cœur bien accroché ? Go !
« Without you I'm nothing » est une chanson de Placebo, je vous conseille la version live avec David Bowie, quasi hypnotique
Le lundi matin j'étais sur le palier, ma valise à la main, incapable de partir, incapable de dire un mot. Draco me regardait d'un air désolé, les cheveux en pétard, à peine habillé, tel qu'en lui-même. Je me détestais d'avoir cédé aux injonctions de ma mère, malgré moi, je m'en voulais de n'être pas plus fort, pour lui. Un mince sourire a étiré ses lèvres :
- Tu vas être en retard à tes cours, Harry. Ne fais pas cette tête-là, c'est un jour comme les autres.
- Non, pas tout à fait.
- Si, je t'assure. De toute façon tu reviens mercredi, pas vrai ?
- Oui. Je serai là, promis, à la même heure que d'habitude.
- Alors c'est bien. File !
- Tu… tu vas me manquer, tu sais.
- Tu deviendrais pas un peu sentimental ? a-t-il murmuré en penchant la tête sur le côté –un geste qui me faisait fondre.
- Non, je crois que je deviens con, plutôt. J'ai pas envie de retourner dans ma cité U.
- Ah ça, le luxe, on s'y habitue, c'est sûr…
Il s'est penché vers moi et a effleuré mes lèvres, j'ai failli tout lâcher pour le prendre dans mes bras et lui faire l'amour, encore. Je n'arrivais pas à envisager de passer trois jours sans lui, sans son sourire, sans sa peau, son odeur. Un manque violent m'a serré les entrailles quand nos bouches se sont séparées, comme si on m'arrachait un membre ou un organe, le cœur.
- Allez, vas-y. C'est rien. File, mon amour…
J'ai acquiescé, tourné les talons et appuyé sur le bouton de l'ascenseur, au supplice. Mais ce n'était rien face au métro bondé, à la foule qui me bousculait, et en plus je traînais un gros sac, poids supplémentaire. Debout dans la rame, accroché difficilement à la barre centrale, je me demandais ce que je foutais là, pourquoi j'étais parti et pourquoi le malabar en face n'arrêtait pas de fixer mon sac. C'était quoi cette vie de merde que je m'imposais alors que mon amour s'était sans doute rallongé dans ses draps moelleux, et rêvait peut-être à d'autres. Une sourde colère me bouffait le ventre, ce ventre en manque de caresses, de douceur, l'endroit le plus vital de mon corps depuis quelques mois.
Heureusement l'arrivée à la fac m'a calmé, et mon cerveau est momentanément redevenu l'endroit le plus important de mon corps, pour quelques heures. Je me suis recentré sur mes cours, et le droit m'a calmé, rasséréné, comme toujours.
Bien sûr mes amis n'ont pas manqué de remarquer mon sac, et à midi ils m'entouraient tous, avec curiosité :
- Tu pars en voyage ?
- Non, je m'installe dans ma chambre en Cité U.
- Ça y est ? Définitivement ? a demandé Marie avec stupéfaction.
- Non, pas définitivement. J'y passerai quelques jours par semaine, voilà.
- T'en as marre des va-et-vient, hein ? a glissé Louis en souriant. Ou alors ta dulcinée en a marre de toi.
- Très drôle. Merci de votre soutien… ai-je grommelé en m'éloignant.
L'arrivée chez le gérant le soir même n'a pas été le moment le plus agréable, après la visite surprise de ma mère la semaine précédente. Je détestais l'odeur de son bureau, ce bric-à-brac insensé et les posters de paysages enneigés au mur.
- Tiens ! Vous nous faites l'honneur de votre présence, finalement ?
- Oui, finalement.
- Vous savez que j'ai beaucoup de demandes, je n'aurais pas eu de mal à vous remplacer.
- Sans blague ? ai-je lâché, dégoûté.
- Vous connaissez le chemin, je ne vous accompagne pas, a-t-il dit en me tendant la clé.
- Non, pas la peine. Merci.
La montée des escaliers a été une longue torture, comme un retour en prison, ou au moins dans un passé absurde. J'avais vécu deux ans dans cette chambre, dont une année à me languir de Draco, y retourner était une espèce de purgatoire, un cauchemar. J'ai posé mon sac par terre et fait le lit, avec des draps gris et rugueux. Ma piaule me paraissait plus petite, plus étriquée. Je me suis assis sur le rebord du lit et j'ai regardé le mur grisâtre de l'immeuble d'en face, par la fenêtre. Un décor immonde.
Un instant je me suis demandé si j'étais devenu snob, à vivre avec Draco, ou si c'était juste le blues. Je suis resté un long moment immobile, à ressasser le passé. Le passé sans lui et le passé avec lui, que je venais juste de quitter. C'était comme une petite rupture dans ma vie, une brisure fine mais profonde. Il y avait un avant et un après. J'ai fermé les yeux douloureusement, prêt à repartir, sauter dans le premier métro pour le rejoindre et couper définitivement avec ma famille.
Un petit bruit à la porte m'a sorti de ma rêverie, et la tête de Louis est apparue à la porte :
- Allez, on va fêter ça ! On t'invite au chinois.
- Moi ?
- Ben oui, toi ! Pour une fois que tu ne pars pas comme un voleur après les cours, c'est plutôt sympa.
- Mais je voulais réviser…
- Tss ! tss ! C'est quoi ce mensonge ? T'as plutôt une tête à te foutre par la fenêtre, allez, les amis c'est fait pour ça. Tout le monde est là, on y va !
Je l'ai suivi, le cœur un peu gros, mais la présence de mes amis au bas de l'escalier m'a réconforté. Ils étaient heureux de me revoir, leurs sourires m'ont fait chaud au cœur. Un instant j'ai pensé à Draco, seul chez lui, et je les ai accompagnés au petit chinois du coin de la rue, que nous aimions tant.
- Tu sais, on est super contents de ton retour, a dit Marie en posant sa main sur mon bras.
- Merci.
Sa gentillesse me culpabilisait un peu, car je n'étais pas revenu pour eux, pas du tout, mais je ne savais pas comment l'avouer. Nous avons commandé nos plats préférés, rien n'avait changé. Apparemment.
- C'est à cause de ta mère ? a demandé Guillaume un peu plus tard, gêné.
- Vous avez vu ma mère ?
- Oui, je l'ai croisée samedi quand elle est arrivée ici, elle n'avait pas l'air contente.
- Je m'en doute.
Un silence a plané, nous étions tous mal à l'aise.
- Elle n'était pas au courant ? a murmuré Louis sans me regarder en face, et j'ai compris qu'ils savaient tout.
- Non, pas vraiment, ai-je dit en soupirant.
J'espérais que la conversation roule sur un autre sujet mais ils me regardaient tous avec tant d'attention que c'était sans doute bien naïf de ma part.
- Tu sais, on voulait te dire que… on te comprend, a bafouillé Louis en triturant ses nems. Ça change rien pour nous, on t'accepte comme… enfin, comme tu es quoi.
Je crois que j'ai fermé les yeux un bref instant, à la torture.
- Ça veut dire quoi « comme tu es » ? Comme le sale pédé que je suis devenu, c'est ça ? n'ai-je pu m'empêcher de dire, légèrement révolté.
- Quoi ? Non, pas du tout, pas du tout. Ça ne change rien, tu restes notre ami.
Ils se regardaient, abasourdis, ne comprenant même pas ma réaction. Je me suis dit que je devenais paranoïaque, mais c'était quand même dur de voir ce reflet, dans leurs yeux.
- Vous oserez quand même me serrer la main ? ai-je demandé avec une pointe d'ironie.
- Je… bien sûr !
- Merci. Ça me touche beaucoup, que vous me considériez encore votre ami, après ma désertion. Quant à ce que je suis… devenu, je n'ai pas l'impression d'avoir changé, vous savez. Pas du tout.
J'ai fini mon thé au jasmin avec la désagréable impression d'avoir menti. J'avais changé, en quelques mois, c'était indéniable, et pas forcément en bien. A moins que tout ce qui était en moi n'ait fait que se révéler d'un coup, au contact de Draco, comme une alchimie douteuse.
- Mais… c'est fini, avec lui ? a demandé Marie d'une petite voix timide.
Marie. Si gentille. Si curieuse. Marie qui voulait tout savoir, Marie qui ne saurait sans doute pas tenir sa langue. Les autres ont détourné les yeux, elle m'a souri.
- Non, c'est pas fini. Je rentre mercredi soir, ai-je répondu doucement.
- Mais… tu l'as connu comment ?
- Tu veux tout savoir, hein ?
- Ben…
- Ça vous dépasse cette histoire, hein ?
Ils se sont regardés, Guillaume a tenté :
- C'est que… tu es tellement différent, depuis la rentrée.
- Ah bon ?
- Oui. Beaucoup plus sombre, pensif. Renfermé. Alors on se demandait si ça se passait bien, avec lui.
- Vraiment ? Non, ça se passe très bien, quand on est ensemble. C'est plutôt le... notre entourage qui est pénible. Mes parents.
- Pourtant, c'est devenu assez banal, ce genre de truc, non ?
- Oui. En théorie, ai-je répondu en jouant avec un grain de riz sur la nappe froissée. Mais quand ta mère te demande comment tu es devenu comme ça… et quand tes amis disent qu'ils ne te reconnaissent plus, c'est dur. Parce que… je l'ai pas fait exprès, vous comprenez ?
- …
- C'était pas un choix. Pas du tout. C'est pas dur d'assumer ses choix, c'est dur d'assumer ce qu'on est devenu, malgré soi. Parce que c'était pas un choix, au départ.
La qualité de silence était bizarre, ils m'écoutaient religieusement, même Marie ne souriait plus. Ca me faisait du bien de leur parler, d'avouer, enfin.
- Je n'ai pas choisi. Ça me dépasse, vous savez. Ce que je ressens, ce que je fais, ça me dépasse complètement. C'est… plus fort que moi.
- Mais… tu regrettes ?
- Regretter ? Non.
Ils étaient là, à l'écoute, et j'ai eu envie de tout leur raconter, notre rencontre sur la plage, mon obsession, les photos, l'amour brutal. L'effet de sa peau.
Mais ils m'auraient pris pour un débile. Mes amis m'auraient pris pour un débile.
Alors j'ai fait signe à la serveuse et elle a débarrassé la table, rapidement. C'était la fin du repas, déjà. En voyant la carte des desserts, j'ai pensé à Draco, son goût pour le sucre, ses lèvres au goût de sucre, souvent. Mais aucun dessert n'avait la texture de sa chair, la délicatesse de sa saveur, rien de pouvait apaiser ma faim de lui.
Je me suis dépêché de rentrer, pour l'appeler.
oOo oOo oOo
J'ai repris mes habitudes avec une facilité déconcertante, alors que j'étais sûr de ne pas m'en remettre, ne pas réussir à vivre sans lui. Un nouveau rythme s'est installé, une partie de la semaine en cité U avec mes copains, une partie de la semaine avec lui, un doux balancement entre raison et passion.
Finalement les fins de semaine étaient si agréables qu'elles me permettaient de supporter le lundi matin glacial, les adieux sur le palier, les doutes dans le métro nauséabond.
Tout allait bien, Noël approchait et les partiels de janvier aussi, je ne me posais plus trop de questions quand j'ai aperçu une photo sur une couverture de journal gay, dans le kiosque de la station de métro. Nous étions mercredi soir, je m'apprêtais à rejoindre mon chéri, mon amour.
Mon cœur est tombé comme une pierre dans ma poitrine, c'était impossible. Impensable. Ca ne pouvait pas être lui. J'ai attrapé le journal d'une main tremblante, pour voir la photo de plus près. Je me souviens qu'un homme m'a poussé, je ne lui ai même pas accordé un regard.
C'était bien lui, mon amour, mon amant, en couverture du journal. Nu, à genoux, la langue tendue en avant, lascive, une position sans équivoque. Le titre cachait son sexe mais la photo était pure perversion, il était beau comme un démon. Mes mains tremblaient si fort que j'arrivais difficilement à tourner les pages, pour voir l'article, à l'intérieur.
L'homme m'a à nouveau frôlé, sans doute excité par le journal que je tenais, en quête d'une émotion brève. S'il avait su que l'éphèbe qui lui brûlait la rétine sur le papier glacé était mon amour, mon trésor, il m'aurait ri au nez. Ou envié.
Une belle pute.
Les photos à l'intérieur étaient pires, de la pure pornographie, comme je n'en avais jamais vu. Une mise en scène graveleuse, des lumières léchées, et son corps qui brillait, luisant de gel. Elles me sautaient aux yeux comme autant de claques, j'étais anéanti par le réalisme des poses, les sexes tendus, les visages lascifs. Ca ne pouvait pas être lui, ce mec offert qui se faisait mettre par deux brutes tatouées, en gros plan. Et pourtant il y avait ce grain de beauté, sur son ventre, ce grain de beauté que je connaissais bien.
Et il y avait cette expression de pure jouissance, la même que quand je l'avais pris violemment, ses yeux révulsés et son sexe tendu à l'extrême, prouvant son plaisir imminent. Il me semblait entendre ses gémissements, ses supplications, une violente nausée m'a envahi, mélange de dégoût et d'excitation. Je savais que je n'oublierais pas ces photos, jamais, qu'elles me brûleraient les derniers neurones comme un poison infernal, de leur perversité graveleuse.
- On ne lit pas les revues sur place, a grommelé le vendeur.
Le mec m'a frôlé les fesses, j'ai failli lui flanquer mon poing dans la gueule, en me disant qu'il l'aurait sans doute préféré ailleurs. Il puait l'alcool, il m'a murmuré quelques mots obscènes qui m'ont dégoûté, je me suis éloigné vers la caisse.
Comme un zombie j'ai sorti un billet de 5 euros et j'ai fourré la revue immonde dans mon sac, en pleine panique. Mes jambes me portaient à peine, j'ai atteint difficilement le métro, les sens en déroute.
Ce n'était pas possible. Il n'avait pas pu me faire ça. Pas Draco. Pas l'homme que j'aimais, que je caressais avec délicatesse, que je ne possédais qu'avec douceur, qui me murmurait qu'il m'aimait, qu'il n'aimait que moi. La nausée ne passait pas, les usagers me paraissaient tous monstrueux, j'imaginais tous les mecs en train de se défoncer, ou de posséder mon amour, dans des positions absurdes. Leurs visages remplaçaient ceux de la photo, j'étais en plein bad trip, halluciné. Je ne savais même pas si ça m'excitait ou me dégoûtait, plus rien n'avait de sens.
Tout était sale, à vomir. Dévasté.
La crasse du métro rejoignait celle de ma vie, j'aurais pu me rouler par terre, pour ressembler enfin à ce que j'étais à l'intérieur, un tordu. Un junkie. Un sale enculé. Toute cette merde partout, sur les murs, sur le sol, sur mes mains, j'aurais pu hurler.
J'ai compris le dégoût de ma mère, de mes amis, de la société, je vivais avec une raclure, j'étais une raclure. Le tremblement ne cessait pas, les mères de famille me regardaient comme un minable, un drogué qui allait leur piquer leur sac à main. Une fois de plus, comme un refrain lancinant, je me suis demandé quand et pourquoi j'avais perdu la raison.
Les photos m'obsédaient, j'avais peur de me rendre compte qu'elles me plaisaient plus qu'elles ne me dégoûtaient, qu'elles représentaient tout ce que j'avais toujours voulu voir. Et faire. Le summum de l'abjection, de la brutalité, la pire des jouissances.
Je suis ressorti du métro comme un zombie, les yeux exorbités. J'avais envie de courir, de rejoindre cet enfoiré et de lui faire subir tout ce qui me passait par la tête, tout ce qui me bouffait le ventre, pour voir s'il aurait la même expression de plaisir, à la fin.
« Faut que je me calme » me suis-je répété, encore et encore, en essayant de ralentir le pas. J'ai marché dans une crotte, l'odeur de merde m'a accompagné jusqu'au pied de chez lui. Ce bel immeuble bourgeois nickel. Le même mensonge que les chambres aseptisées de l'hôtel, encore et toujours. Derrière le luxe et la beauté se cachait la luxure, la pourriture.
Une déchéance dans laquelle j'étais tombé moi aussi, sous le vernis impeccable de ma vie d'étudiant.
En arrivant devant sa porte j'étais bouleversé, incapable de faire semblant. J'ai tambouriné à la porte, m'attendant presque à le voir m'ouvrir à poil, en bustier de cuir. Prêt à lui sauter à la gorge.
Mais il était là, calme et tranquille, avec son pull chic et son jean noir, bien coiffé, souriant :
- Harry ? T'en fais une tête ! Ça ne va pas ?
- Non, ça ne va pas, non ! C'est quoi ce torchon ? ai-je hurlé en lui jetant le magazine à la tête, lui coupant la lèvre par la même occasion.
- Quoi ?
Draco était abasourdi –ou il simulait bien- une main sur sa lèvre meurtrie, l'autre sur le magazine porno, qu'il regardait avec stupéfaction. Je me suis mis en face de lui, les mains sur les hanches, bien campé sur mes deux jambes. La même posture que ma mère, un mois plus tôt. Ridicule.
- Je … je ne comprends pas, a-t-il murmuré, livide. Je ne sais pas d'où ça vient, je te jure…
- Tu te fous de ma gueule ! Non mais tu te fous de ma gueule ! ai-je hurlé en lui agitant violemment le magazine sous le nez. Tu crois que je t'ai pas reconnu ? Tu croyais t'en tirer, hein ?
- Quoi ? Mais non… Non, je te jure.
Cette fois le tremblement l'agitait lui, moi je ne ressentais plus qu'une grande colère, un volcan dans le ventre, prêt à déverser sa lave.
- Alors c'est ça que tu fais quand je suis en cours ? Des photos pornos ? Tu cours rejoindre tes copains débiles pour te faire mettre, dans toutes les positions, par des brutes. Tu me dégoûtes, Draco.
- Arrête… Arrête, dis pas ça. C'est pas vrai.
- C'est pas vrai ? Mais comment tu peux nier ? C'est pas toi, là ? C'est pas ton cul, ça ?
- … Je… je comprends pas. Ça doit être des vieilles photos. Je ne me rappelle plus…
J'ai continué à l'insulter, par les mots les plus graveleux, les plus infâmants, et ça m'a fait du bien, j'avoue. Tout était de sa faute, ma mauvaise vie, mes vices, tout venait de lui, de ses perversions. Tout était de sa faute.
Il bredouillait, livide, je ne l'écoutais plus, enivré de colère et de jalousie :
- Alors c'est ça que t'aimes, hein, finalement ? T'es qu'une pute, Draco, une sale pute, et tu fais même pas ça pour l'argent…
Le sang bouillait dans mes veines, un vertige accru par ma violence verbale, j'avais envie de bousiller sa belle petite gueule, pour qu'il ressemble enfin à ce qu'il était, à l'intérieur : une épave. Dans les décombres de notre amour je voulais tout pulvériser, le détruire, me détruire, en finir avec les cauchemars.
Avant que je ne lève la main sur lui il a tourné les talons et s'est enfermé dans la chambre, rapidement. Je me souviens avoir tambouriné à la porte, l'avoir insulté tant et plus, lui ordonnant de m'ouvrir pour lui donner ce qu'il attendait, fondamentalement : une bonne raclée.
Un silence étrange venait de la chambre, j'étais prêt à tout défoncer. Je me suis retenu difficilement de tout casser dans son appartement, tous les bibelots coûteux, les tableaux d'avant-garde, le canapé en cuir, ces preuves absurdes de sa perversité. J'avais perdu la raison.
Le soir était tombé depuis longtemps, toujours pas de bruit.
Je me suis relevé difficilement, comme après une gueule de bois, la tête dans un étau. Les photos horribles m'inquiétaient moins que ma rage subite, à laquelle je n'avais pas su résister. Je me suis rendu dans la salle de bain en quête d'un calmant, d'une aspirine, n'importe quoi, avant de me laisser tomber sur le canapé, épuisé.
Il était tard, j'avais sommeil, la tête toujours lourde.
Draco a enfin ouvert la porte et s'est rendu dans la salle de bain à son tour, sans un regard pour moi. Je me suis demandé ce qu'il était en train de s'envoyer, sans vraiment m'inquiéter. S'il n'avait pas été si tard j'aurais repris le métro pour rentrer dans ma chambre minable, sans l'avertir. Sans jamais revenir peut-être.
Un vague rayon m'a réveillé au petit jour, j'étais allongé sur le canapé, j'avais froid. Draco devait être toujours dans la chambre, en fait je n'en savais rien. Je me disais que je m'en foutais, que c'était un jour comme un autre, mais je ne me voyais pas reprendre le métro pour aller à mes cours, mine de rien. Je ne me voyais pas passer devant le marchand de journaux avec mon amour en couverture, offert pour quatre euros cinquante.
La rage était tombée, ne restait que la nausée, le dégoût.
Je suis resté longtemps sur ce canapé, à me bercer en secouant un peu les jambes, comme quand j'étais enfant. Aucune envie de bouger vraiment, juste attendre que ça passe. Juste comprendre pourquoi ça avait merdé.
Draco s'est soudain matérialisé à côté de moi, tout habillé, ce qui était rarissime à cette heure-là. Son visage était grave et pâle, sa lèvre enflée, il me fixait froidement, comme si j'étais un clochard échoué sur son paillasson.
- Lève-toi Harry, et pars.
- Quoi ?
- Tu as très bien entendu. Pars avant de péter à nouveau un plomb, ou j'appelle les flics cette fois.
- Comment ? ai-je dit en me redressant sur le canapé.
Sa froideur et son mépris m'ont glacé le sang, ce type de comportement ne lui ressemblait pas. Pas du tout. J'ai tenté de reprendre l'avantage, maladroitement :
- Tu veux que je reparte avant que je te reparle des photos, hein ? Ou alors tu attends du monde, des mecs pour te défoncer, encore.
- T'es pathétique, Harry. Et fou. Alors pars.
- Je… je ne suis pas fou !
- Si, tu l'es. Tu ne te contrôles plus. T'es un malade, un jour tu me tueras si tu restes, j'en suis sûr.
- Quoi ? Mais pas du tout… C'est de ta faute si…
Les idées défilaient à toute allure dans mon esprit embrumé, je ne savais que penser, que croire. Je me suis mis debout, il a reculé d'un pas, le visage toujours fermé.
- Prends ton sac et tire-toi, Harry.
Je crois que j'ai secoué la tête négativement, comme un enfant buté. Je voulais le quitter, mais pas qu'il me flanque à la porte. Après tout, tous les torts étaient de son côté, non ?
J'ai avancé d'un pas encore, il n'a pas reculé mais a relevé le menton, en signe de défi. Je me suis dit que je ne m'étais jamais rendu compte qu'il était si grand, avant. Si sûr de lui.
- T'es vraiment qu'une pourriture, Draco… ai-je tenté, pour le déstabiliser.
- Pourquoi tu vis avec moi, alors ? Ça te plait tant que ça, la pourriture ? a-t-il répliqué en me fixant droit dans les yeux, un éclair d'acier dans les pupilles.
- Quoi ?
- Tu l'as toujours su, que j'avais fait des photos. Tu t'es pas mal branlé en les regardant, à mon avis. Je ne t'ai jamais rien caché à ce sujet, à aucun moment. Ces photos, sur ce magazine, ont été prises il y a un an, quand j'étais complètement stone. Oui, elles sont moches, mais elles ne sont pas récentes. Je ne t'ai pas menti, pas trompé.
- …
- Maintenant libre à toi de ne pas me croire, de partir. Mais c'est un passé qui existe, que je ne peux pas effacer. Ce qui me fait de la peine, c'est que tu ne me fasses pas confiance. J'ai changé de vie pour toi. Tu pourrais au minimum me faire confiance et me respecter.
- Je…
Sa détermination et son calme m'impressionnaient, bêtement. Je ne reconnaissais plus le mec paumé que j'avais rencontré, quelques mois plus tôt. Je ne pouvais que le croire, il ne m'avait jamais paru aussi droit, sincère.
- Je… je suis désolé. Je crois que j'ai perdu la raison…
- Oui.
- Tu… tu me pardonnes ?
- Je ne crois pas, non.
- Comment ?
- Je te l'ai dit, Harry, t'es un malade. J'ai cru que tu allais me frapper, hier soir, tu étais devenu complètement fou, les yeux exorbités, un vrai zombie. Tu m'aurais frappé, si je n'étais pas parti, hein ?
- Je… je ne sais pas, ai-je menti, les oreilles en feu.
- Si. Tu l'aurais fait, je le sais. Et Dieu sait ce que tu aurais fait d'autre, encore… Je pense que tu m'aurais violé, sans remords.
- Non.
- Oh si ! Je te connais bien, tu sais. Parfois tu as des… absences. Tu deviens fou, tu ne m'écoutes plus, tu es branché sur une autre réalité, ou alors il y a des voix dans ta tête, je ne sais pas exactement. Mais je n'existe plus, tu ne me vois plus. Tu en vois un autre, ou tu me prends pour une poupée gonflable. C'est insupportable.
J'ai détourné la tête, honteux. Comment lui expliquer que celui que je voyais c'était le garçon de la photo, cet autre lui ? Cette partie de lui qui me rendait fou, malgré moi.
Fou d'amour, de désir, de colère.
Je me suis laissé retomber sur le canapé, pour ne pas partir, pas encore. Rien ne se déroulait comme prévu, même ma jalousie me paraissait absurde, disproportionnée. Ça me faisait mal d'être le tordu de l'histoire, moi qui m'étais toujours cru plus fort que lui, plus clean. Le garçon honnête du couple, l'intello.
Bien sûr j'aurais pu tenter de lui expliquer l'effet bizarre qu'il avait sur moi, ma folie passagère en sa présence, parfois, mais ça impliquait de tout révéler sur notre première rencontre, et je n'avais pas ce courage-là. Cette scène primitive était tabou parce qu'incomplète, inquiétante. Je n'étais quand même pas dément à ce point-là…
J'ai caché mon visage dans mes mains, murmurant :
- Pardonne-moi... Je ne veux pas partir. J'ai besoin de toi. Ne me quitte pas. S'il te plait…
- Personne ne m'a traité comme toi, personne. Tu te rends compte le nombre de fois où tu m'as traité de pute, hier soir, en tambourinant sur la porte ? J'avais jamais vu un tel mépris, jamais, a-t-il ajouté, la voix tremblante.
- Pire que KK ?
- Je ne sais pas ce que tu t'imagines à son propos, mais il a toujours été parfaitement correct avec moi. Il ne m'a jamais insulté ni fait sentir qu'il me prenait pour une pute, lui.
- Je voulais pas dire ça… C'était la colère. Je le pensais pas vraiment. Ne me mets pas à la porte, je t'en prie.
Le petit jour qui entrait dans la pièce était gris, gris comme ses yeux, gris comme ma vie sans lui. S'il me quittait ma vie resterait à jamais blafarde, terne, froide. En cet instant j'ai réalisé que j'avais beaucoup plus besoin de lui qu'il n'avait besoin de moi, que je pouvais n'être qu'un épisode douloureux dans sa vie tourmentée -un accident de plus.
- Je crois que ça vaudrait mieux, Harry, tu sais. Rentre chez toi, réfléchis à ce tu as fait, à ce que tu veux. Peut-être cette vie avec moi est trop difficile. Peut-être que tu ne m'accepteras jamais comme je suis, vraiment, a repris sa voix douce, tranquille.
Il s'est assis à côté de moi, sur le canapé en cuir, il a passé sa main dans mes cheveux en bataille. Il était si beau, si distingué dans la lumière crue que je me suis redit que je ne le méritais pas, que je n'étais pas digne de lui. Un garçon parfait, beau comme une image.
Avec une pureté un peu étrange sur les traits, douloureuse. J'ai levé le visage vers lui, sans pouvoir détacher mes yeux de sa lèvre enflée, coupée.
Comment croire que c'était encore moi qui l'avais blessé, moi qui l'aimais comme un fou, moi qui voulais sauver les prisonniers politiques, qui détestais la violence ? Je n'avais jamais eu que du mépris pour les tarés qui battaient leur femme, avant de le rencontrer. Avant d'éprouver ce désespoir absolu à l'idée qu'il couchait avec d'autres, que d'autres le faisaient jouir, mieux que moi.
La douceur de son geste dans mes cheveux renforçait ma honte, je n'étais qu'un ver de terre, un monstre.
- Peut-être que tu ne t'accepteras jamais comme tu es, a-t-il repris, me glaçant le sang.
Un homo. Un taré. Une brute.
C'était douloureux mais tentant de me dire que j'avais pété les plombs uniquement parce que je n'acceptais pas mes pulsions. Que je lui en voulais d'avoir réalisé tous mes fantasmes glauques, interdits, au cours de son existence. Une vie de brûlures et de déchéance, mais une étrange sérénité au final.
Peut-être que j'avais trop lutté contre les autres, contre moi-même, que j'avais endossé des habits qui m'avaient rendu malade, fou, en fin de compte.
Une horrible méprise. Un malentendu fâcheux.
- Rentre chez toi, retourne chez tes parents à Noël, repose-toi. Tu es épuisé.
- Non. Non…
- Si. Il n'y a pas d'autre solution. Aucune.
- Non.
- Harry, tu es à bout, là. Tu as trop tiré sur la corde.
- Non. Je veux rester ici. Je ne veux pas partir, ai-je gémi comme un enfant, en enfouissant ma tête dans son pull, trop doux, trop parfumé.
Impossible d'envisager de vivre sans lui, même si ses arguments étaient logiques, implacables. Je ne me voyais pas retourner dans ma piaule minable, chez mes parents soupçonneux, pour réviser des cours pendant des heures, le cul vissé à ma chaise.
Absurde.
- Tu as raté ton métro, Harry, c'est l'heure d'aller en cours.
- M'en fiche…
- Mais tu as TD le jeudi, non ? Comment tu vas justifier ton absence ?
- M'est égal.
C'était bon de me lover contre son pull et de retrouver l'enfance, cette capacité à dire non, à faire l'école buissonnière sans remords. Ma vie était débile, en miettes, je ne voulais me raccrocher qu'à mon amour, mon amant, comme on s'accroche à un doudou.
Il a continué à me caresser les cheveux, presqu'avec tristesse, puis s'est penché vers moi :
- Il faut que j'aille faire des courses, lâche-moi.
J'ai soulevé ma tête avec un grognement, puis il s'est levé et je l'ai entendu farfouiller dans son armoire, dans la chambre, sans doute à la recherche du bon manteau, bien raccord avec le pantalon et les chaussures chics.
Je ne me suis pas inquiété quand je l'ai entendu fermer la porte, d'un claquement sec. Je crois que je me suis rendormi sur le canapé, la tête sur le coussin.
A mon réveil, il était une heure, il faisait faim, il n'était pas rentré.
Dans un état second je me suis levé pour aller voir dans la chambre, j'ai trouvé un petit morceau de papier, sur le lit : Je suis désolé, je ne peux pas supporter cela. Je retourne à Londres. Ne cherche pas à me joindre, s'il te plait.
Le cri que j'ai poussé m'a effrayé, je ne reconnaissais pas cette voix, ce désespoir, ce trou béant, dans ma poitrine.
Je crois que j'ai glissé par terre, je n'étais plus rien. Rien.
A suivre…
Merci à ceux qui lisent et surtout à ceux qui reviewent, je vous le redis, vos commentaires sont très importants pour moi, et je vous en remercie. Bon, c'était un chapitre un peu difficile, mais inévitable, dans la cohérence de la fic. Rassurez-vous, il reste encore pas mal de chapitres, et vous les découvrirez d'ici la fin du mois, à mon retour de vacances, sauf si j'ai le temps d'en poster encore un autre ce soir…
Réponse à Nathalie : merci de ta review enthousiaste, tu as tout dévoré d'un coup ? Chapeau ! Je suis contente de t'avoir fait passer par tant d'émotions, et ce n'est pas fini... Merci mille fois de ta gentillesse, je suis très très touchée. Et c'est vrai, l'attente augmente le plaisir :)
A bientôt ?
