AVANT TA PEAU
Chapitre 26
In the cold light of morning
Merci aux courageux qui sont toujours là, fidèles au poste malgré les évènements...merci de votre confiance et de vos reviews ^^
"In the cold light of morning" est une chanson de Placebo, encore...
Avec mon billet à la main je me suis rendu dans le premier hôtel en face de la gare, je devais dormir, oublier. Le gardien n'a pas paru surpris par mon allure, il a empoché les billets et m'a tendu une clé en marmonnant en anglais, je n'ai rien compris. Je me suis écroulé sur le lit, migraineux.
Le lendemain matin l'horreur de mon attitude m'est apparue, dans la lumière crue du petit jour. Une honte absolue m'a traversé, avec l'envie de mourir. Comment avais-je pu me comporter ainsi, pourquoi m'étais-je laissé faire sans même réagir ?
Un instant j'ai envisagé de porter plainte contre celui qui m'avait certainement drogué, mais entre sa version et la mienne les flics n'hésiteraient pas longtemps, il ne m'avait pas forcé, il avait utilisé des gants et un préservatif, il ne restait aucune preuve. Avec un petit frisson j'ai réalisé que je n'avais jamais joui aussi intensément, même avec son fils.
Saloperie de drogue.
Une question de dosage, avait-il dit. Assez pour me rendre consentant, pas trop pour ne pas que j'oublie, même si la scène était un peu floue. Salaud.
Après une longue douche chaude je suis descendu déjeuner, indécis. J'avais l'adresse de Draco mais je me sentais fatigué, honteux. Comment utiliser un renseignement obtenu de cette manière, comment oser le regarder en face ?
J'ai repris une bonne tasse de café noir –délicieux- des œufs brouillés et des toasts, retournant la situation dans tous les sens. Le plus sage aurait été de rentrer chez moi, me reposer, prier pour que tout s'efface très vite, jusqu'au souvenir de l'extase. Mais d'un autre côté retrouver son fils et revivre avec lui aurait été une vengeance bien plus subtile, plus terrible. Je ne voulais pas connaître les motivations réelles de son père, je ne voulais que revoir Draco.
A ma troisième tasse de café et avec l'aide d'une petite pilule, j'étais persuadé que cet épisode abject ne comptait pas, qu'il n'avait aucune importance face à notre grand amour.
J'ai sorti le papier froissé de ma poche, la serveuse de l'hôtel m'a fixé en souriant, elle m'a même fait un petit clin d'œil. J'en ai conclu que j'avais un attrait irrésistible depuis que j'avais mis les pieds en Angleterre, personne pour me résister. Je lui ai demandé avec mon mauvais anglais si elle avait un plan de Londres, ce qu'elle m'a amené avec un charmant sourire, achevant de me convaincre que c'était la bonne solution, la seule.
« Qu'au moins je ne me sois pas fait baiser pour rien », me suis-je dit en croquant une pomme juteuse avant de remonter dans ma chambre. Tout cela était ignoble, je commençais à comprendre le désintérêt de Draco pour la vie. Comment accorder une valeur aux choses quand votre père utilise les gens comme jouets sexuels ? J'ai chassé toutes les images trop précises qui me venaient en tête, et j'ai déplié mon plan sur mon lit.
Visiblement il habitait Notting Hill, un quartier que je connaissais de réputation, grâce au film. Pas trop difficile d'y accéder en métro, une vague d'excitation m'a traversé à l'idée de me retrouver face à lui, malgré tout.
En montant dans la rame j'essayais de juguler l'espoir, cette petite flamme dans ma poitrine. Il ne fallait pas que je me fasse trop d'illusions, mais pour la première fois depuis longtemps le ciel n'était pas noir ou gris, mais radieux. C'était agréable de marcher dans les rues ensoleillées, de croiser les londoniens indifférents et les touristes heureux, en ce matin de Pâques. Je connaissais peu ce pays et cette ville mais je m'y sentais bien, pas trop étranger.
Je me suis forcé à marcher lentement, admirer les rues et les arbres, pour ne pas être venu que pour lui. Au moins apprécier un week-end à Londres, quoiqu'il se passe. J'aimais ce sentiment de liberté, ce vent léger, après tout j'en avais vu d'autres, et des pires. J'emplissais mes poumons de l'air printanier pour chasser les miasmes de la veille, me répétant que ce n'était rien, qu'une péripétie.
Seul Draco comptait à mes yeux, aujourd'hui encore plus qu'hier, comme un bien précieux qu'on aurait voulu me dérober. Ou salir. Mais il n'était pas sale, je le savais maintenant, il était aussi pur qu'un diamant dans la boue, cliché banal.
Je me suis arrêté devant la façade de sa maison, la peur au ventre. Et s'il n'était pas là ? Et s'il ne voulait plus me voir ? Et si son père lui avait tout raconté ?
J'ai envisagé de faire demi-tour, rentrer chez moi, chez ma mère, dormir pendant une semaine, me laver le cerveau de toute cette merde, mais j'étais là, bordel, juste en face de chez lui. J'ai regardé le ciel, les oiseaux, j'ai respiré profondément une fois encore et j'ai murmuré : « Je l'ai fait pour toi, mon amour, je l'ai fait pour toi ». Et j'ai appuyé sur la sonnette sans nom de la petite maison bleue, coincée entre une rouge et une verte délavée.
La porte s'est ouverte sur un jeune homme bronzé, voire basané, habillé d'un pantalon de cuir et d'une chemise blanche immaculée. Une fine chaîne en or autour du cou couronnait le tout, je l'ai immédiatement détesté. Son regard dur me méprisait ouvertement :
- What do you want ?
- Draco. I'd like to see him, ai-je balbutié.
- Who are you?
- Harry. My name is Harry.
- I think he's still sleeping. Wait here, a-t-il ajouté avec un fort accent hispanique en refermant la porte d'un coup sec.
Je me trouvais idiot sur le pas de cette porte, reçu comme un chien dans un jeu de quille. J'ai reculé d'un pas pour regarder la fenêtre au dessus de moi, en un froissement de rideaux la tête de Draco a disparu. Au moins il était là, s'il ne voulait pas me recevoir je saurais à quoi m'en tenir. J'essayais de ne pas tirer de conclusions de la présence du bel Hidalgo mais la déception pointait, cachant le soleil.
La porte s'est à nouveau entrouverte, le visage de mon amour est apparu, l'air sombre :
- Qu'est-ce que tu fais là ? Qu'est-ce que tu veux ?
- Je… je voulais te revoir. T'expliquer.
- Six mois après ? Non mais t'es malade ou quoi ? a-t-il ajouté avec son délicieux accent anglais, qui m'avait tant manqué.
- Ca fait pas six mois, ça en fait un peu plus de trois. Et oui, j'ai été malade, après ton départ. Laisse-moi entrer, s'il te plait.
- Tu veux quoi ? a-t-il redemandé, redressant un peu le menton.
- Te parler. Juste te parler. Cinq minutes. Please, ai-je ajouté d'un air comique, qui l'a fait sourire.
- You're mad, a-t-il conclu après une légère hésitation, avant d'ouvrir la porte pour me laisser entrer.
Il était nu, marchant devant moi, je ne peux pas dire que ça m'ait vraiment surpris, je me doutais qu'il était revenu à ses anciennes habitudes en mon absence. Son corps était toujours aussi beau, mince mais aux courbes parfaites, un cul comme je n'en avais jamais vu. J'ai jeté un œil autour de moi, m'attendant à voir le couturier ou le bel étranger, mais le couloir était désert, on n'entendait qu'une musique techno descendant des étages supérieurs.
Nous sommes arrivés dans une minuscule cuisine, il m'a indiqué un tabouret du doigt en me disant :
- Assieds-toi là, je reviens.
J'ai grimpé sur le haut tabouret, sur le comptoir de la cuisine américaine traînait une boite de biscuits, un pot de miel et des journaux froissés. Une odeur de café froid flottait encore, avec une autre, indéfinissable, comme un tabac amer.
Quelques minutes plus tard Draco était de retour, habillé mais les cheveux mouillés, le visage encore humide.
- Tu reçois toujours à poil ? n'ai-je pu m'empêcher de lui demander, cynique.
- Non, mais je dors toujours à poil, si tu te souviens…
L'ombre dans son regard m'a fait mal, oui, je me souvenais bien, trop bien de son corps nu dans le lit, tendre promesse le soir, érection assurée le matin. Je me souvenais de tout, surtout de son corps, de sa peau. Un frisson m'a traversé, il a détourné le regard, gêné.
- Je t'écoute. T'as fait tout ce chemin pour me voir ?
- Oui.
- Après tout ce temps ?
- Oui.
- T'avais pas bien compris ce que je t'avais écrit ?
- Si.
- Tu sais, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Je ne veux surtout pas que tu te fasses d'illusions...
- Je ne m'en fais pas. Aucune, ai-je répondu précipitamment, trop précipitamment.
Je savais que la brièveté de mes réponses l'agaçait, mais je ne savais pas par où commencer. Il m'intimidait, à être si beau et si sûr de lui, si attirant avec sa peau nette et son odeur de shampooing à l'amande. Je ne pouvais détacher mes yeux de lui, plus aucun mot ne me venait. Je ne voulais pas gâcher l'instant de nos retrouvailles par une phrase de trop, un enthousiasme excessif.
Il a acquiescé vaguement, sans plus me regarder. Je devinais qu'il pesait le pour et le contre, que mes chances étaient infimes. Mais il était là, si près de moi, et c'était déjà inespéré.
- Et comment t'as eu mon adresse ? a-t-il demandé subitement en croquant dans un des biscuits de la boîte.
Je me suis dit que s'il se mettait à lécher le miel du bout de ses doigts j'allais jouir dans mon pantalon, mais j'ai répondu mécaniquement :
- Par tes parents…
- Mes parents ? T'as vu mes parents ?
- Oui, hier, j'ai été chez toi, dans le Surrey.
- Quoi ? Et mes parents t'ont reçu ?
- Pas vraiment, non. J'ai juste vu ta sœur.
- Ma sœur n'a pas cette adresse. Il n'y a que ma mère qui l'ait. Comment t'as fait ? a-t-il demandé, soupçonneux.
Mal à l'aise j'ai haussé les épaules, essayant de ne pas revivre la scène avec son père, même en pensée, mais le regard gris métallique ne me quittait pas des yeux.
- Je me suis débrouillé, faut croire.
- Ma mère ne t'aurait pas donné cette adresse, comment t'as fait ?
- Je... A vrai dire je... en fait c'est un peu un hasard... mais j'ai promis, enfin c'est difficile à expliquer...
J'ai bafouillé pour gagner du temps, en me disant que je l'aimais comme un fou, que j'allais mourir si je ne pouvais pas toucher cette chair tendre, ces lèvres douces, passer mes doigts dans ces cheveux blonds. Son attitude un peu froide mettait mes nerfs à rude épreuve, m'excitant encore davantage.
Il a léché la cuillère de miel d'un air provocant, laissant apparaître sa longue langue rose, qui savait si bien me faire jouir, en d'autres temps.
- Tu es bien mystérieux, Harry. Si mon père avait eu cette adresse, j'aurais dit que tu l'avais eu par lui, par des moyens peu recommandables.
- Pardon ?
- Mon père a toujours adoré coucher avec mes petits copains, et faire en sorte que je l'apprenne après. Il est taquin, dans son genre…
- Quoi ? Mais… c'est horrible !
- C'est mon père, a-t-il répondu, l'air sombre.
- Mais pourquoi ? Pourquoi il fait ça ? ai-je demandé, plus mort que vif.
- Parce que c'est un bel enculé, crois-moi…
- Mais… pourquoi ?
- Harry, pourquoi poser des questions dont on ne veut pas vraiment connaître la réponse ? a-t-il murmuré presque tristement, tandis que je sentais mon cœur tomber comme une pierre dans mes chaussures.
Le silence nous a entourés comme un mur de pierres, une muraille immense, je me sentais nauséeux, fait comme un rat. Si ça trouve son père m'avait baisé beaucoup plus profondément que je ne le pensais, j'ai cru que j'allais vomir.
L'homme que j'avais vu plus tôt est entré dans la cuisine, apportant une diversion bienvenue, même s'il m'était parfaitement insupportable.
- Tu nous présentes, darling ? a-t-il demandé en penchant la tête sur le côté pour mieux me détailler.
- Harry. Diego.
- Vous êtes français ? a demandé Diego avec un air amusé, en farfouillant dans le placard au-dessus de l'évier. Où t'as foutu le café, Draco ? On va pas boire de ton fichu thé, encore.
- Il est là où tu l'as mis, moi je ne bois pas de café le matin.
- Quel bazar, là-dedans. On ne pourrait pas demander à Fatimah de ranger les placards, la prochaine fois qu'elle viendra ?
- Si tu veux, a répondu Draco sans me quitter des yeux.
Je me sentais gêné de les avoir dérangés en ce dimanche matin, un beau dimanche matin. Finalement j'avais vendu mon corps pour rien, il avait refait sa vie, j'aurais parié que son père le savait, la veille. Que ma déception assurée avait fait partie de sa jouissance, au fond. Une haine sourde commençait à remplacer le désir mais Draco ne me quittait pas des yeux, comme hypnotisé par moi, ma présence, alors que j'avais juste envie de disparaître.
- Vous vous êtes connus en France ? a interrogé l'Espagnol avec curiosité.
- Oui, on a vécu ensemble… à Paris, a répondu Draco d'un air indéfinissable -nostalgique ?
- Oh ! Vous êtes dans le milieu, vous aussi ?
« Le milieu ? Non » ai-je répondu avec précipitation, inquiet d'avoir été pris pour… je ne savais trop quoi. Un acteur porno ? Un tordu qui attache d'autres tordus ?
Draco a ri, un rire clair qui m'a serré les entrailles, et il m'a regardé avec amusement :
- Il parle de la mode. Diego est créateur de vêtements.
- Ah bon ? C'est bien.
- Et vous, vous faites quoi ?
- Je suis étudiant. En droit.
Sa petite mine dégoûtée a accru la joie de Draco qui a repris une grande cuillère de miel, visiblement ravi. Il paraissait tellement à l'aise en ma présence que j'ai imaginé que Diego ne devait pas être son petit ami, sinon il aurait caché notre relation.
- Vous êtes colocataires ? ai-je interrogé, mine de rien.
- Colocataires ? Oui, on peut appeler ça comme ça, a répondu Diego avec un petit clin d'œil, en passant la main entre les cuisses de Draco.
- Ca s'appelle plutôt « fucking friends », mais je sais pas comment ça se dit en français, a repris ce dernier tranquillement.
J'étais choqué, il le savait, mais je reconnaissais bien là son absence de honte pour tout ce qui était purement sexuel, bien loin de ma pudibonderie. Je ne savais absolument pas à quel jeu il jouait, mais c'était moi qui avais voulu le revoir, à moi d'assumer.
Son ami a recommencé à jacasser en anglais, je me tortillais sur mon tabouret, devant ma tasse de café, essayant péniblement de suivre la conversation. Je me demandais comment le voir seul à seul, comment me débarrasser de cet histrion.
Draco me surveillait du coin de l'œil, grignotant des gâteaux en buvant du thé, je commençais à me dire qu'il me considérait comme un vague ami, une vieille connaissance. Qu'il avait tout oublié, que je n'avais pas compté pour lui, pas réellement.
Je me suis levé, prêt à repartir, réalisant que je n'avais plus de place dans sa vie quand il a bondi sur ses longues jambes d'un mouvement gracieux :
- On va se promener, Harry ?
- Euh… oui, si tu veux. Mais je ne veux pas vous déranger, ai-je ajouté bêtement en les regardant tour à tour.
- Oh… on n'avait pas de projet, à part chercher les œufs de Pâques dans le jardin, a repris Diego en haussant les épaules. J'ai des croquis à terminer, je vous laisse… Ciao !
J'ai remis ma veste, Draco a enfilé un élégant manteau et nous sommes sortis dans la rue ensoleillée, un peu aveuglés. Ca me faisait bizarre de marcher à côté de lui, il était si semblable et si différent, peut être à cause des cheveux plus courts.
- On va aller par là, il y a un chouette parc pas loin. Tu es ici depuis longtemps ?
- Non, depuis hier.
- Mais… tu es vraiment venu pour moi ? a-t-il interrogé en me fixant de ses grands yeux clairs.
- Ben… oui.
- Mais pourquoi ? Pourquoi maintenant ?
Les rares passants mordaient dans des sandwichs, c'était l'heure du repas mais Draco s'en fichait, il n'y avait jamais accordé d'importance. C'était bon de voir que certaines choses ne changeaient pas, malgré tout.
- Je ne sais pas. C'est idiot. Je suis tombé sur un de tes médicaments, et j'ai eu envie de te revoir, irrésistiblement. J'ai pas réussi à me sortir ça de la tête, alors j'ai pris un billet et je suis ici, au lieu d'être chez mes parents.
- Ils ne doivent pas être heureux, à mon avis. Un de mes médicaments ? Lequel ?
- Je sais plus son nom. Un tranquillisant ou un truc comme ça. Il y avait ton adresse dessus.
- Oh, je vois. Tu sais, c'est bizarre, mais j'en prends plus du tout.
- Quoi ? Des médicaments ?
- Oui. Des drogues non plus. J'ai complètement laissé tomber tout ça, depuis que je suis ici.
J'ai fixé un oiseau dans un arbre qui piaillait gaiement, puis son profil. J'ai compris ce qui avait changé subtilement, en lui : une nouvelle assurance émanait de lui, une énergie inhabituelle. En évitant un caniveau je me suis dit avec amertume que nous avions échangé nos rôles, désormais c'était moi qui ne pouvais plus vivre sans béquilles chimiques.
- C'est bien, alors. Je suis content pour toi. C'est vrai que tu as l'air… heureux. Epanoui. Tant mieux.
Son petit sourire fier m'a réchauffé le cœur, après tout son départ valait le coup, s'il se sentait mieux. Je ne devais pas agir en égoïste, même si le manque de sa peau me bouffait.
Nous nous sommes arrêtés au bord d'un passage piéton, il a murmuré :
- Toi en revanche tu n'as pas très bonne mine. Ca ne va pas ?
Je me suis noyé brièvement dans son regard, prêt à fondre en larmes comme un con et à lui avouer mon calvaire, mais j'ai ravalé mon amertume in extremis pour répondre :
- J'ai vécu un mauvais passage, après ton départ. Mais ça va mieux, maintenant. Je m'en remets…
- J'espère… a-t-il soufflé en me regardant avec un pauvre sourire, avant de détourner le regard. Je ne voulais pas te faire de mal, tu sais. C'était juste… ingérable pour moi. Trop dur.
- Je comprends.
- Tu me faisais peur, je te jure. Et puis tout ce mépris, ces soupçons…
- Je sais. J'ai été idiot. Excuse-moi, ai-je dit en me mouchant discrètement, le cœur au supplice. J'ai tout gâché.
- Mais tu le faisais pas exprès, hein ? Alors c'était pas vraiment de ta faute… Je crois que tu avais trop la pression des autres, tes parents, tout ça.
- Oui, sans doute.
En marchant sous les arbres du parc en sa compagnie je me laissais caresser par les rayons du soleil, essayant d'oublier l'étau qui me serrait le cœur. Il était si compréhensif que c'était un peu douloureux, je le découvrais mûr et intelligent, je me trouvais d'autant plus idiot.
Un écureuil a couru devant nous, Draco a attrapé mon bras et s'est exclamé :
- Oh ! Tu as vu ?
- Oui, c'est mignon.
- Il y en a plein ici mais j'adore les regarder, ils sont si mignons.
Sa gaieté me rendait heureux aussi, je me disais qu'au moins il n'avait pas tout foiré, lui. Il m'a demandé d'un ton léger :
- Et tes études, ça va ? Tu n'as pas raté tes examens au moins ?
- Non, je ne les ai pas ratés. Oui, ça va bien. Je passe ma vie à étudier, alors ça va.
- Bon, je suis content alors… C'est important, les études.
Le silence s'est installé entre nous, sans que je sache si nous étions bien ensemble ou gênés. Les souvenirs étaient-ils un lien ou un frein ? Je n'arrivais plus à analyser mes émotions, trop nombreuses. Son visage était calme, tranquille, mais il l'avait toujours été. C'était à la fois banal et extraordinaire de se promener côte à côte comme si de rien n'était, comme de vieux amis.
Les rayons de soleil qui passaient brièvement dans ses cheveux blonds me tiraient l'œil, j'essayais de ne pas trop le regarder, pour faire baisser la tension dans mon ventre.
- On s'assoit sur un banc ? Tiens, il y en a un au soleil, là.
- OK.
En m'asseyant à ses cotés je l'ai frôlé et son parfum est venu jusqu'à moi, un parfum que j'adorais, qui m'a plongé dans un émoi intense, brièvement. Il était toujours aussi beau, délicat, je mourais d'envie d'effleurer ses lèvres, sa peau.
- Et toi, tu fais quoi ? ai-je demandé pour détourner mon esprit de mon ventre et de ses besoins.
- Je fais des photos pour Diego, et je l'aide un peu aussi, ici et là.
- Quel genre de photos ?
- Oh, pas ce que tu crois. Des photos de mode uniquement. Il vient de lancer sa première collection, alors je pose pour lui gratuitement, parce qu'il n'aurait pas les moyens de se payer un vrai mannequin.
- Il a de la chance.
- T'es gentil. Ca ne me pèse pas tu sais, j'aime bien poser et j'ai pas besoin d'argent. Et puis… je suis super heureux parce que…
- Oui ?
Il a baissé la tête en rougissant légèrement, je m'attendais à ce qu'il me déclare sa flamme pour Diego, avec résignation.
- J'ai été accepté dans une école de mode célèbre ici, je commence en septembre.
- Vraiment ? Mais c'est formidable !
- Oui, je suis heureux.
Je l'ai dévisagé longuement, soufflé :
- Alors ça j'en reviens pas, que tu te sois pris en main comme ça, que tu aies décidé de reprendre tes études… Bravo !
- Oh, ce n'est qu'une école de mode tu sais, c'est pas très… académique. Pour l'instant je fais des stages dans une grande maison de couture, et j'aide Diego. J'ai parfois de bonnes idées, il paraît.
- Mais je n'en doute pas du tout, tu as toujours eu beaucoup de goût… et puis, tu as un côté très artiste. Je suis sûr que tu vas réussir.
- Oh là là ! Tu exagères… Ca ne va peut être rien donner du tout, tu sais.
- Mais pourquoi tu dis ça ? Ne recommence pas à te dévaloriser, je sens que ça va m'énerver.
- T'as pas changé, hein, Harry ? Toujours colérique ?
- Hum… possible.
- Tu sais, je n'ai pas changé tout seul. On m'a bien aidé, a-t-il ajouté en détournant le regard.
Mon cœur s'est serré brièvement, mais je voulais être fair-play jusqu'au bout :
- Je suis heureux que tu sois aussi bien avec ton ami. C'est une bonne chose.
- Oui, ça se passe bien avec lui. Il est gai et il me rassure, rien ne l'inquiète. Mais tu sais…
- Oui ?
- Le déclic, c'est avec toi que je l'ai eu, pas avec lui.
- Pardon ? ai-je demandé, abasourdi.
- C'est toi qui m'as sorti de mon addiction aux médicaments, à la base, même si je ne t'en ai jamais parlé. Et puis tu m'as donné envie de m'en sortir, d'exister par moi-même. Tu m'as montré qu'en travaillant on peut s'affirmer, être fier de soi. Tu vas trouver ça con, mais mon premier geste d'affirmation ça a été de te quitter, et ça a ouvert la voie au reste. J'ai été obligé de me débrouiller seul, ça m'a fait du bien, a-t-il ajouté en traçant un demi-cercle du bout de sa chaussure, devant lui.
- Je… je ne sais pas quoi dire…
- Alors ne dis rien. En fait, je t'ai quitté parce que je voulais changer de vie, et que tu me renvoyais sans cesse à ce que je n'étais plus. Je l'ai fait pour que tu sois fier de moi, quelque part. C'est débile, hein ? a-t-il ajouté d'une voix étranglée.
J'ai posé ma main sur son genou qui tremblait un peu, et je l'ai regardé droit dans les yeux :
- Non, c'est pas débile. C'est moi qui étais débile, qui te sous-estimais. Pardonne-moi.
- Ne dis pas ça. Sans toi je serais encore à Monaco, à poil sur des photos. Tu m'as sorti de ça, aussi.
J'ai secoué la tête, submergé par l'émotion. Penser que j'avais réussi malgré moi à exorciser ses démons était une belle victoire, trop belle peut-être, au goût de solitude.
Nous étions tellement émus que nous ne trouvions plus nos mots, ils étaient tous trop forts ou trop bouleversants, et nous trop fragiles. J'aimais le nouveau Draco que je voyais en face de moi, et je me sentais d'autant plus nul, plus minable. J'avais envie de lui ouvrir mon cœur, de lui dire que c'était moi qui étais tombé dans l'addiction aux médicaments et la dépression, mais je ne voulais pas le culpabiliser, pas au moment où il se sentait mieux.
- Et toi, tu vis avec quelqu'un ? a-t-il demandé doucement.
- Non, je suis seul.
- Ah… c'est dommage.
- Boh, pour réviser c'est mieux tu sais, ça évite les tentations. Je passe mes soirs et week-ends à bosser, je vais finir major de ma promo si ça continue…
Draco a souri, ses yeux étaient si tendres que j'ai vite baissé les miens. Nous sommes restés muets un instant, sur ce banc londonien, un vent tiède soufflait sur nous, faisant voler nos mèches.
- Je t'ai fait du mal, hein, Harry ?
- Moi aussi je t'en ai fait, tu sais, et pas qu'une fois. C'est comme ça… Je ne me contrôlais pas toujours, j'ai agi comme un crétin.
Il a juste soupiré, un long soupir de résignation ou de regret, je ne sais pas.
- Et lui, il ne te fait pas de mal, j'espère ? Tu ne laisses personne te faire du mal, n'est-ce pas ? lui ai-je demandé soudain.
- Non non, a-t-il répondu rapidement en se levant. On rentre ? J'ai soif. T'as ton train à quelle heure ?
- Euh… j'ai pas pris mon billet de retour. Et j'ai pas de chambre d'hôtel pour cette nuit non plus.
- Ah bon ? T'es venu comme ça, sans rien préparer ? Ca ne te ressemble pas…
- Oh, il y a plein de choses qui ne me ressemblent pas mais que je fais, maintenant.
Il n'a pas relevé, c'était sans doute mieux comme ça. Nous avons repris notre marche à travers le parc, vers chez lui. Les familles commençaient à sortir, les enfants couraient ou faisaient du vélo, c'était un beau dimanche après-midi, à Londres.
- Tu veux dormir chez nous, cette nuit ? On a un canapé-lit dans la salle de séjour.
- Je ne sais pas, ai-je répondu, l'esprit vide.
Ca faisait beaucoup d'informations et d'émotions pour une journée, je ne savais plus quelle était la meilleure solution. Je mourais d'envie de passer du temps avec lui, mais je me doutais que ce serait reculer pour mieux resauter dans la solitude, après.
Sa voix est parvenue dans mes oreilles comme au travers d'un songe :
- C'est incroyable de te revoir, tu sais.
Je crois que j'ai fermé les yeux un instant, submergé une fois de plus. Cette rencontre était une joie et une souffrance, comme dans un vieux film de Truffaut. Un plaisir cruel.
Je ne m'étais jamais imaginé que je ne l'aimais plus, il était encore trop profondément enfoui dans mon âme, mon cœur, mais je ne pensais pas le trouver si sage et merveilleux. J'étais pathétique, je crois.
- Pour moi aussi, ai-je soufflé finalement, à peine un murmure.
Tout était là et tout était fini, notre confiance, notre amour, toutes ces heures de plaisir et la sensation de sa peau, qui me dévorait le ventre. J'oscillais entre le désir et la tristesse, les sens abusés. J'ai failli lui dire "alors tu ne regrettes pas de m'avoir ouvert ta porte ?" mais je n'en ai pas trouvé le courage.
Arrivés devant sa porte il m'a redemandé doucement :
- Tu veux rester cette nuit ?
- Je ne pas tout gâcher entre Diego et toi.
- Il n'y a rien à gâcher, je te propose de te loger, pas de coucher avec toi, a-t-il glissé en sortant sa clé de sa poche.
- J'ai laissé mon sac en dépôt à l'hôtel.
- Va le chercher, si tu veux. C'est loin ?
- Non, pas trop.
Je mourais d'envie de passer la soirée avec lui, mais je ne voulais pas me faire trop d'illusions, pour ne pas re-craquer. Et puis il y avait son fameux "fucking friend" dans le décor, rien d'engageant. Passer une nuit de plus à Londres serait sans doute une erreur. Un beau rêve, mais un piège pour mon cœur en convalescence. Je regardais autour de moi, indécis, quand Draco s'est penché vers moi, gêné :
- Fais comme tu le sens, Harry. Je vois que tu n'es pas très bien, je ne veux pas te faire souffrir davantage.
- Tu reviendras à Paris ? ai-je demandé brusquement, sur une impulsion.
- A Paris ? Non, je ne crois pas, non. Je suis en stage, je vais commencer mes cours ici en septembre, je ne retournerai pas à Paris, a-t-il affirmé en secouant la tête.
- Ta mère a revendu ton appartement ?
- Non. Elle s'en sert quand elle va faire les boutiques, de temps en temps.
- Ah. Et toi, tu y es retourné ?
- Non, je n'ai pas pu. Je crois que… ce serait trop difficile.
J'ai acquiescé, le cœur déchiré. Bêtement j'ai repensé à cette vieille chanson qu'adorait ma mère, quand elle était jeune, et qui disait : « Je souffrirais trop, si tu revenais ». La douleur était encore vive pour chacun d'entre nous, nous savions très bien que nous étions partagés entre notre raison et notre cœur, qu'il était trop tôt pour parler d'avenir.
Une voiture est passée bruyamment dans la rue, un nuage a caché le soleil, et il a commencé à pleuvoir. Nous nous sommes abrités sous son porche, restant debout comme deux idiots devant chez lui, n'arrivant ni à s'aimer ni à se quitter.
La porte s'est ouverte à la volée, Diego s'est arrêté en face de nous, surpris :
- Mais qu'est-ce que vous foutez là ? Vous voulez pas rentrer, plutôt ?
- Je… non, je vais y aller, ai-je balbutié en regardant ma montre. Je crois qu'il y a encore un train ce soir, pour Paris.
- Ok, a répondu Diego en haussant les épaules et en nous bousculant pour sortir. Je vais acheter des cigarettes, Draco. A plus. Bon retour, a-t-il ajouté en me faisant un petit clin d'œil.
- Merci ! Au revoir.
Nous l'avons regardé s'éloigner sous la pluie fine et s'engouffrer dans une bouche de métro.
- Il prend le métro pour acheter des cigarettes ?
- Faut croire…a soufflé Draco d'un air indifférent. Tu es sûr que tu ne veux pas rentrer cinq minutes ?
- Non, je ne suis sûr de rien, Draco... ai-je murmuré en passant ma main sur son visage, déclenchant des vagues de frissons dans mon dos.
Le désir était là, vibrant dans mes membres, mes mains, mon bassin, un besoin intense, une faim charnelle de sa peau, encore et toujours. Mais l'amour physique n'était pas la solution, je le savais très bien. S'il existait un avenir entre nous, il devrait se construire sur de nouvelles bases, autres que sexuelles.
J'ai lu une telle nostalgie dans ses yeux de pluie que j'ai dû faire un effort immense pour ne pas frôler ses lèvres, résister à l'appel de mon ventre.
Et hélas, j'ai réussi.
- Je t'appellerai, si tu veux bien, Draco. Tu as toujours mon numéro ?
- Oui.
- Ca m'a fait du bien de te revoir, tu sais…
- Moi aussi. Au revoir, Harry, a-t-il soufflé doucement alors que je m'éloignais lentement, à reculons.
En m'engouffrant dans la bouche de métro je me disais que c'était mieux ainsi, qu'il fallait qu'il me regrette pour que j'aie une chance.
Une idée à la con, peut être.
A suivre...
Merci de votre lecture et de vos commentaires ^^
Merci à Nathalie et Lyly pour leurs reviews, je suis ravie que vous aimiez ma fic, même si elle est un peu douloureuse parfois… Merci encore ! Je vous embrasse.
