AVANT TA PEAU

Chapitre 27

Illusion

Le même chapitre qu'hier, en mieux, avec les bons prénoms cette fois ! Toutes mes confuses... Comme vous le savez, j'édite aussi cette histoire sur fictionpress, avec d'autres prénoms. désolée de vous avoir embrouillés.

Merci à vous qui attendiez la suite avec impatience, et spéciale dédicace pour Eden Blois, qui me fait des reviews fantastiques sur FB. Merci mille fois à toi, ma belle…

« Illusion » est une chanson de NVN Nation

Les semaines suivantes ont été plus faciles, plus douces parce que l'espoir était là, et qu'il me portait. Oh bien sûr il y avait des soirs où en fermant mes classeurs je me demandais ce qu'il faisait et je me disais qu'il était en train de faire l'amour avec Diego, mais globalement j'allais mieux, je ne prenais presque plus de médicaments.

Le soleil chassait peu à peu les nuages, nous allions vers l'été.

Après une explication orageuse avec ma mère tout était rentré dans l'ordre parce que j'avais de bons résultats, et que c'était tout ce qu'elle attendait de moi, au fond. La preuve de ma bonne santé retrouvée. Je n'ai rien démenti, après tout je m'en foutais, son avis était de moins en moins important. Sans le vouloir j'avais mûri, l'enfer m'avait mis du plomb dans la tête. Désormais je ne cherchais plus à être un bon fils, la fierté de ma famille. De toute façon après mes frasques elle ne se faisait plus d'illusions et moi non plus.

J'échangeais des mails avec Draco, parfois je l'appelais aussi. Je ne dirais pas qu'il avait repris toute sa place dans ma vie, puisqu'il ne l'avait jamais vraiment quittée mais penser à lui était moins douloureux, même s'il restait très prudent. Je répondais toujours dans l'instant à ses messages, il attendait souvent plusieurs jours pour répondre aux miens, restant toujours évasif.

J'étais à la fois heureux et déçu par ce qu'il me disait, je sentais qu'il cherchait à se protéger, à ne pas me donner vraiment d'espoir. Certains mails frôlaient la simple politesse mais je les lisais et relisais, cherchant le message caché, derrière. Je n'arrivais pas à croire qu'il ne ressentait plus rien après avoir vu son regard sur le pas de sa porte, à Pâques. Je pensais qu'il était simplement extrêmement circonspect, pour éviter les ennuis.

Après tout je vivais à Paris, lui à Londres, et il n'était pas seul. Je n'arrivais toujours pas à définir ses relations réelles avec Diego, la notion de « fucking friends » étant un peu mystérieuse pour moi. Je ne me serais pas vu coucher avec un ami pour le fun, c'était tout bonnement impensable. Sans doute avais-je un côté « midinette », ou trop de principes. Il n'avait jamais eu le même rapport au corps que moi, et ça me faisait du mal d'y penser. Que d'autres le touchent ou le regardent demeurait une torture.

Il adorait me parler de son métier, ses stages, sa participation comme assistant aux premiers défilés de Diego, il était toujours très réticent à parler de choses intimes.

Parfois je me disais qu'il se contrôlait bien pour ne pas me montrer ses sentiments, parfois je me disais qu'il n'en avait plus pour moi.

Que c'était trop tard, juste trop tard.

Et puis un soir de mai mon téléphone a vibré au moment où j'allais me coucher, j'ai reconnu son numéro avec étonnement, ce n'était pas son genre de m'appeler la nuit.

- Harry ? Je ne te dérange pas ?

- Non, bien sûr que non, ai-je répondu en souriant, ravalant in extremis le « mon amour » qui m'était venu aux lèvres.

- Je… Voilà, je voulais t'en parler directement, mes premiers modèles vont être présentés pendant le show de Diego, je suis trop content.

- Ah bon ? C'est génial ! C'est toi qui les as dessinés ?

- Oui, je fais quelques croquis déjà, et il les a fait réaliser, je suis trop ému. Il vient juste de me l'apprendre, c'était une surprise.

- Formidable, ai-je répété, un peu désarçonné.

J'étais heureux pour lui, mais ça me faisait mal de savoir que c'était grâce à Diego. Pourtant parler à Draco était déjà un petit miracle, rien ne devait l'entacher.

Je ne connaissais rien à la mode, je ne savais pas quoi lui dire. Tous les mots qui me venaient étaient des mots d'amour, inadéquats, alors je me suis efforcé de poser des questions, pour entendre encore un peu sa voix.

- Et ça va se passer quand ?

- Le week-end prochain, c'est incroyable, tu ne trouves pas ?

- Euh…si. Oui, tout à fait. Je suis super fier pour toi.

- J'ai la trouille, si tu savais…

- Oui, je comprends, ai-je menti pour faire bonne mesure.

Son enthousiasme me surprenait, moi qui l'avais toujours connu indifférent. Le changement était sans doute positif, mais je me sentais d'autant plus loin de lui, de ses préoccupations, comme si la mode m'avait soufflé ma place dans son cœur.

- Ma mère sera là, et ma sœur aussi. Tu ne peux pas savoir comme je suis impatient.

- Je m'en doute. C'est vraiment génial pour toi.

Je me suis bien gardé de lui dire que quelques mois plus tôt il m'avait affirmé être indifférent au jugement de sa mère, mais c'était plutôt une bonne chose, cette subite fierté.

Il a dû sentir un flottement et a demandé :

- Bon, il est tard, non ? Je ne vais pas te déranger plus longtemps, Harry.

- Mais tu ne me déranges pas, jamais. J'aime t'entendre, et je suis super heureux pour toi, de te savoir si heureux. Ca me fait vraiment plaisir, tu sais.

- Tu es gentil, Harry.

- Non, ai-je répondu trop vite.

- Pardon ?

- Ce n'est pas de la gentillesse.

- Je… je ne comprends pas, a-t-il repris, un peu réticent.

Je me suis mordu la lèvre violemment, j'avais été trop vite, une fois de plus. Incapable de cacher mes sentiments, surtout face à sa joie communicative. Mais lui lancer mon amour au visage aurait sans douté été une terrible erreur, la meilleure façon de tout gâcher.

- Je… Je veux juste dire que je suis fier de toi, je savais que tu y arriverais.

- Attends, mes modèles seront peut être sifflés, ils sont bien différents de ceux de Diego. J'ai vraiment peur, surtout que je les porterai.

- Quoi ? Tu vas défiler ? Tu vas porter des robes ? me suis-je exclamé sans réfléchir.

- Je dessine des vêtements masculins, Harry, je pensais que tu le savais, a-t-il rétorqué, un peu froissé.

- Comment ? Ah oui, bien sûr. Je plaisantais. Excuse-moi, je suis un peu fatigué…

- Bon, je vais te laisser dormir, je suppose que tu as des cours tôt demain.

J'ai fermé les yeux brièvement, en serrant l'appareil entre mes mains à m'en faire blanchir les jointures :

- Non, attends… Ne raccroche pas. Pas tout de suite.

- D'accord. Tu voulais me dire autre chose ? a-t-il repris d'une voix polie –trop polie.

- Tu fais quoi, là ?

- Ben… Je te téléphone, Harry. Tu te sens bien ?

- Enfin, je veux dire… quand tu auras raccroché ?

- Oh, Diego va ouvrir une deuxième bouteille de champagne, et on va fêter ça, je pense.

J'ai poussé une exclamation étouffée, c'était exactement ce que je craignais, je me demandais pourquoi j'avais posé une question aussi débile. Je visualisais très bien Draco nu sur les genoux de Diego, en train de boire du champagne. La beauté de son corps était cruelle, je me rappelais trop bien de chaque courbe, du goût de chaque parcelle de chair, de ses soupirs d'abandon. La scène se déroulait sous mes yeux avec une précision infernale.

- Harry ? Ca va ? a-t-il demandé avec une candeur douloureuse à mon oreille.

Il n'avait jamais eu honte de rien, ne m'avait jamais rien caché, une vague de jalousie m'a submergé, que je devais cacher, moi, pour ne pas tout foutre en l'air, ce fragile lien entre nous.

- Oui, très bien, merci. Je me disais juste que… j'aimerais te revoir, ai-je dit sans réfléchir.

- Tu veux venir ?

- A Londres ?

- Au défilé. Tu veux venir me voir ?

- Je… oui, bien sûr, ai-je répondu sans réfléchir.

Comment refuser un verre d'eau quand on meurt de soif dans le désert ? Je me doutais que ce ne serait qu'une autre torture, encore plus délicatement cruelle que les autres, mais je ne pouvais pas refuser. J'avais besoin de le revoir depuis si longtemps que toute raison m'avait quitté, en un instant.

- Je vais t'envoyer une invitation. Tu pourras dormir ici, on a une chambre d'amis. Ou aller à l'hôtel, comme tu préfères.

- Je… je ne sais pas.

L'hôtel aurait été plus prudent mais les hôtels londoniens étaient hors de prix, et puis j'avais envie de passer un peu de temps avec lui :

- Si tu peux me loger, ce serait bien…

- Pas de souci ! Ca me rassurera de te savoir là, a-t-il ajouté dans un souffle, et j'ai su que c'était la vérité, à sa voix.

Un flot de tendresse m'a coupé les jambes, j'ai dû m'asseoir au bord du lit, submergé par les souvenirs. Je l'avais tant de fois serré dans mes bras pour le consoler ou le rassurer, je m'étais senti si fort pour lui, pour chasser ses fantômes, que je trouvais normal de rester un soutien pour lui, même après tout ce temps.

- Bon, je dois te laisser, Diego trouve le temps long. Je suis content que tu viennes, tu sais.

- Moi aussi… moi aussi…« mon amour » ai-je pensé sans le formuler. A bientôt.

J'ai raccroché doucement, le cœur au bord de l'explosion, empli de trop d'amour, de nostalgie, de désir. J'ai laissé glisser mes mains sur mon corps en murmurant son prénom, pour la première fois depuis des mois, et j'ai joui longuement, en pensant à lui. Espérant qu'il pense à moi aussi, même dans les bras de Diego.

oOo oOo oOo

La foule se pressait à l'entrée du théâtre réquisitionné pour l'occasion, je serrais mon carton d'invitation entre mes doigts comme un sésame, un peu perdu au milieu des invités élégants. J'étais arrivé peu de temps avant par le train car j'avais gardé ma matinée pour réviser –nous étions à la veille des examens- je n'avais qu'un petit sac à dos avec mes affaires en boule dedans et mon portable dans ma poche.

J'avais beau avoir mis mon plus beau jean et une chemise propre, je me faisais l'effet d'un pauvre hère dans la jet-set environnante. Certes ce n'était pas un défilé de haute couture mais toutes les femmes avaient un badge de presse ou un manteau en cuir, malgré le temps doux, et ça bruissait d'une excitation incompréhensible. Affreusement mal à l'aise je me suis dit que je n'aurais jamais mis les pieds dans ce genre d'endroit de mon plein gré, et j'ai maudit Draco d'avoir choisi ce métier-là, même si je ne me serais pas vu aller à la remise des hot d'or non plus.

Les rares hommes étaient efféminés et me dévisageaient avec condescendance, j'ai détourné les yeux et fixé mes chaussures avec insistance, avec l'envie de rentrer sous terre. Draco m'avait expliqué la veille par téléphone qu'il serait très occupé et ne pourrait pas m'accueillir avant le défilé, mais je n'imaginais pas un tel pensum.

La salle était grande et surchauffée, une jeune fille à l'air ennuyé m'a placé sur un strapontin en bout de rangée, finalement le meilleur endroit pour prendre la tangente, si j'avais voulu. Après m'être pris plusieurs coups de coude j'ai écarté un peu mon siège, le cœur au bord de la nausée à cause des parfums. Nous étions déjà rentrés avec une demi-heure de retard, une demi-heure plus tard rien n'avait bougé, les dames papotaient comme au salon de thé et les hommes jouaient avec leur téléphone portable, dans un brouhaha insensé.

J'imaginais Draco dans les coulisses en train de courir d'un modèle à l'autre, comme dans les reportages télé, ou au maquillage, stressé. Vu son état d'excitation de la veille il devait être mort de peur, et il était inutile que j'espère le voir avant le show.

Quand la musique a éclaté dans les baffles j'ai fait un bond qui a failli me précipiter à terre et ma voisine m'a lancé un regard de total mépris, auquel j'ai répondu par une petite grimace contrite. J'ai brièvement regretté mes cours de droit international, pourtant imbuvables.

Les premiers mannequins ont débarqué sur la scène, hommes et femmes mélangés, parfois avec des enfants. Je ne comprenais pas trop le concept car ils semblaient mimer des saynètes, un instant je me suis demandé si je ne m'étais pas trompé de salle. Mais ils étaient tous exagérément maigres et maquillés, se déplaçant d'une manière agressive vers les spectateurs, j'en ai conclu qu'il s'agissait du défilé de Diego et de deux autres jeunes couturiers, qui le précédaient sur scène. Les vêtements me paraissaient atroces, parfois des lambeaux mal ajustés, parfois des costumes trop serrés ou trop criards, j'ai prié pour ne jamais être accoutré de cette manière. Le crépitement des flashs rendait le show encore plus pénible que la musique répétitive, un sérieux mal de tête me vrillait les tempes.

Soudain un rideau noir en velours est tombé sur la scène et la musique a changé, remplacée par un air classique bien connu dont j'ignorais le nom. Les mannequins féminins avaient tous de longs cheveux blonds évanescents et des robes faites de voiles et de soie, et tous les mannequins masculins avaient le crâne rasé, ce qui m'a un peu effrayé. C'était le tour des modèles du fameux Diego, je m'attendais au pire.

Quand Draco s'est avancé sur la scène, ses cheveux blonds reflétant la lumière des spots et son corps fin superbement vêtu d'un costume noir, un frémissement est passé dans la foule, comme un long frisson sensuel. Il marchait de son pas à la fois gracile et un peu hésitant, l'air tendu, si beau que ça m'a fait mal, comme la coupure d'un cristal.

Les murmures admiratifs ne cessaient pas encore que je me disais que j'avais vraiment été un imbécile de penser qu'un mec pareil pourrait s'intéresser à moi, moi qui étais d'une affligeante banalité. Le mélange de distinction et de maladresse le rendait fascinant, presque irréel, mais je ne prétends pas être objectif. Il est passé sur le podium à trois reprises, ne quittant pas les murs des yeux, je me suis senti à la fois incroyablement fier et malheureux, ébloui par une étoile lointaine dont je ne recueillerais que les ultimes lueurs.

Un tonnerre d'applaudissements a crépité à la fin du show et Diego s'est avancé devant la foule, faussement modeste, faisant des courbettes aux spectateurs enthousiasmés. Il a fait signe à Draco de le rejoindre et a saisi sa main pour la lever en signe de victoire, geste complice qui m'a démoli.

Si je ne m'étais pas trouvé au milieu d'une masse de photographes qui affluaient de tous côtés je crois que je me serais remis debout et je serais parti. Diego avait belle allure, il allait devenir la coqueluche des rédactrices de mode, qu'étais-je à côté ?

Quand tout le monde s'est levé pour rejoindre le buffet préparé dans le salon attenant j'ai hésité à m'éclipser mais la foule était si dense que la porte me paraissait très éloignée, presque inatteignable, et j'avais faim et soif. Je ne comprenais pas grand-chose au brouhaha des conversations anglaises mais le ton me semblait plutôt admiratif, quoique très ampoulé. J'ai frôlé des journalistes françaises qui commentaient en gloussant la grâce de la « gazelle blonde », et quand l'une d'entre elles a lancé à sa voisine : « quel dommage… je sens que nous ne sommes pas son genre de beauté », j'ai rougi d'un coup, me traitant d'imbécile.

J'ai attrapé avec difficulté un verre de champagne, qui s'est révélé être un Pimm's, mélange improbable typiquement anglais et j'ai commencé à regarder autour de moi, espérant être rejoint par mon étoile lointaine, si elle me faisait l'honneur de me reconnaître parmi les vers de terre. J'ai joué des coudes pour approcher le buffet, mais les sushi et autres soupes froides n'auraient pas calmé mon appétit, j'aurais tué pour un morceau de baguette.

Diego s'est matérialisé d'un coup à côté de moi, en pleine conversation avec la mère de Draco et j'ai tourné les talons, affolé. Je ne me voyais pas justifier ma présence auprès d'elle, surtout après ce qui s'était passé avec son époux. Je me dirigeais péniblement vers la porte quand j'ai senti une main sur ma taille et une voix chaude dans mon oreille :

- Tu t'en vas déjà ?

- Draco ? Je désespérais de te voir.

- J'ai enlevé mon maquillage, j'en avais une tonne, c'était infernal. Alors, c'était comment ?

- Tu étais… magnifique. Splendide, ai-je répondu en admirant sa peau nette, légèrement brillante.

- C'est le maquillage, ça. Et les cheveux. Diego voulait que je me les rase, non mais tu imagines ?

- Non, pas du tout.

- Et les vêtements ? Tu les as trouvés comment ?

- Euh… très bien, ai-je répondu en réalisant que je ne leur avais pas prêté la moindre importance.

- Vraiment ? a-t-il repris, les yeux pétillants.

- Parfaits. Très… élégants.

- Ah bon ? Pourtant le dernier c'était du casual. Pas trop coincés j'espère ?

- Non, non, pas du tout. Mais j'y connais rien du tout, tu sais.

- Mais ça t'a plu ? a-t-il soufflé, inquiet.

- Enormément…

Autour de nous une petite assemblée s'était formée, le dévorant du regard, je me sentais gêné qu'il ne leur prête pas la moindre attention.

Diego nous a rejoints, une coupe de vrai champagne à la main qu'il a donnée à Draco comme s'il s'agissait d'un présent hors de prix, ou d'un hommage appuyé. Ils ont commencé à converser en anglais et je me suis senti largué, oublié, redevenu serveur.

Je sirotais mon verre avec morosité quand la mère et la sœur de Draco sont apparues à nouveau, mais je n'ai pas eu le temps de faire demi-tour que Draco disait déjà, en français :

- Maman, tu te souviens d'Harry ?

- Bien sûr, a-t-elle grimacé en inclinant légèrement la tête, sans me regarder dans les yeux.

Camélia m'a souri brièvement puis s'est détournée, dans doute gênée au souvenir de l'accueil qu'elle m'avait réservé. Je devinais à la raideur de Mrs Malfoy que mon retour n'était pas le bienvenu, j'ai même eu une suée froide à l'idée d'éventuelles confidences de son mari, bien improbables pourtant. Je l'ai fixée un instant, fasciné par son calme et sa maîtrise parfaite, me demandant ce qui pouvait bien forcer une femme de cet acabit à rester avec un homme couchant avec les amants de son propre fils. Je n'ai trouvé comme réponse que la sauvegarde des apparences, combat obsolète, ou une indifférence totale au sort de sa famille, presque pire.

Je me suis éloigné subrepticement vers le fond de la salle, souhaitant le départ des importuns pour retrouver Draco seul à seul -vaste programme- mais le flux d'admirateurs ne faiblissait pas autour d'eux et je ne faisais pas partie des interlocuteurs prioritaires tels les journalistes.

Au bout d'un temps qui m'a paru infini Draco m'a enfin rejoint pour me dire :

- Bon, il y a une soirée organisée par le sponsor, on va y aller.

- Une soirée ? Tu plaisantes ?

- Ben non, pourquoi ? C'est ce qui se fait toujours dans ce cas-là, il faut que Diego et moi on y aille, c'est important tu sais.

- J'ai failli répondre « Plus important que moi ? » mais je me suis mordu la langue juste à temps, je devais surveiller les paroles, d'autant plus après avoir bu.

- Tu viens avec nous, hein ?

- Moi ? T'as vu comment je suis habillé ? Je vais te foutre la honte.

- Mais non, tu es très bien, et puis je dirai que tu es mon juriste perso, a-t-il ajouté avec un sourire tendre, qui m'a fait fondre.

- Oh là là… Je peux pas plutôt vous attendre chez vous ?

- Mais qu'est-ce que t'es rabat-joie ! Non, je veux que tu sois avec moi, pour mon premier défilé. Partout.

Je n'ai pas osé demander ce que recouvrait ce « partout » et j'ai acquiescé, la mort dans l'âme. Décidément rien ne me serait épargné, mais son sourire était irrésistible, bien au-dessus de mes forces.

- Je te préviens, je ne danse pas.

- J'en demande pas tant ! Allez, on y va.

Nous nous sommes engouffrés dans un taxi, Diego et Draco discutaient en anglais à bâtons rompus, à toute allure, sans que je ne comprenne grand-chose. Je regardais les lumières de Londres, essayant de me dire que c'était excitant, que j'avais de la chance, mais désespérément fatigué. Ca n'était pas mon heure, pas mon milieu, et Diego avait posé sa main sur le genou de Draco, un peu trop haut.

A l'entrée de la boîte de la nuit un cerbère m'a détaillé avec férocité, me trouvant sans doute incroyablement banal.

Une heure plus tard, assis dans le carré VIP entre deux blondes russes et assourdi par la musique, je sirotais un autre verre de champagne le moral dans les chaussettes, alors que Diego se pavanait devant les paparazzi avec l'amour de ma vie, pas farouche, vidant allègrement des coupes de champagne. Il n'était ni provocateur ni gêné, égal à lui-même, se laissant toucher et embrasser assez facilement, comme indifférent à son propre corps. Quand ils se sont levés pour aller danser j'ai plongé le nez dans mon verre, subitement très affairé. La danse serait une torture insoutenable, mes jambes me portaient à peine et j'étais aussi souple qu'une planche à repasser.

Je regardais Draco tanguer sur la piste avec souplesse, ses cheveux réfléchissant la lumière, ses fesses fines bougeant souplement au rythme de la musique techno. Je n'avais jamais remarqué combien la danse pouvait mimer l'acte sexuel parfois, et ma libido commençait à se réveiller sourdement quand il m'a fait signe de le rejoindre au bar. J'ai hésité et regardé autour de moi pour vérifier qu'il s'agissait bien de moi, puis je l'ai rejoint, incertain, au milieu de la foule déchaînée.

De près ses yeux brillaient comme jamais et la fine couche de sueur faisait briller un peu sa peau, le rendant d'autant plus désirable.

Il s'est penché sur moi pour me souffler à l'oreille :

- Tu t'ennuies pas trop ?

- Euh…

- Tu reveux une coupe de champagne ?

- Non merci. Mais toi tu bois beaucoup, non ?

- Peut-être, oui, mais je suis si soulagé que ça se soit bien passé que je veux fêter ça. Je ne contrôle plus rien ce soir et ça fait du bien, pour une fois. Si tu veux tu peux rentrer, si tu en as vraiment marre.

- Seul ?

- En fait, je crois qu'il faut que je reste encore un peu, pour Diego. Mais… j'aimerais bien qu'on se retrouve un peu seuls, toi et moi. Tu veux qu'on passe un petit moment ensemble, aux toilettes, en attendant ? a-t-il demandé à brûle-pourpoint en me frôlant de la main.

- Quoi ?

L'énormité de la proposition m'a coupé le souffle et fait rougir violemment. En un instant je nous ai revus dans les vestiaires de l'hôtel, lui penché en avant et moi le besognant par derrière, sans ménagement. Le plaisir avait été violent, violent comme notre relation inexistante, purement sexuelle. Violent comme la rage qui m'habitait en ce temps-là.

Il me regardait tranquillement, souriant. Ses pupilles élargies m'inquiétaient un peu, je ne savais que répondre.

- On l'a déjà fait, rappelle-toi, a-t-il soufflé en me fixant droit dans les yeux, tentateur.

- Oui, mais…

Bien sûr j'avais envie de lui, à en gémir, mais tirer un coup dans les toilettes parce qu'il était ivre n'était plus ce dont je rêvais. Plus seulement. Tout cela appartenait à un passé révolu.

« Ton cul ne vaut toujours pas plus que ça ? » ai-je failli rétorquer mais sa main a frôlé mes fesses et j'ai lu tant d'attente dans son regard que j'ai dit à la place :

- Ton ami ne te suffit pas ?

- Si. Mais là, j'ai envie de toi. Pas toi ?

J'ai secoué la tête, attrapant sa main baladeuse dans la mienne, soudain sérieux :

- Si, mais tu dois apprendre à résister au désir, Draco, y compris celui des autres. Arrêter de coucher avec n'importe qui, juste par envie.

- Tu n'es pas n'importe qui, Harry, ai-je lu sur ses lèvres humides quand soudain je l'ai vu se raidir.

Un homme brun très séduisant se tenait en face de lui, lui tendant la main avec assurance :

- Le monde est petit. Tu es revenu à Londres ?

- Il faut croire, a rétorqué Draco, mal à l'aise.

- Ca me fait plaisir de te revoir, tu as bonne mine.

- Merci…

L'homme mûr le dévisageait avec intensité, sûr de lui. Son style était raffiné, ses gestes lents, il m'a évoqué un serpent malfaisant, derrière son sourire gourmand.

- C'est toi qui es au centre de la fête ? J'ai vu tous les paparazzi, dans le carré VIP.

- Non, c'est mon ami Diego.

- Oh, le jeune couturier ? Tu aimes toujours autant les couturiers, hein ?

- J'aime bien la mode, oui.

- Et les photos ? Tu en fais toujours ? a-t-il demandé avec un petit clin d'œil obscène, qui m'a donné envie de lui flanquer mon poing dans la figure.

Draco a pâli et a secoué la tête négativement, le bousculant pour se frayer un passage vers la sortie. J'ai entendu l'homme rire grassement dans mon dos tandis que j'essayais de me frayer un chemin à travers la foule pour le rattraper.

Il attendait un taxi, grelottant sous la pluie, l'air effrayé.

- Tu vas où ? T'as tes clés ?

- Non… mais je veux rentrer.

- Attends, je vais chercher ta veste. Ne bouge pas, surtout ! lui ai-je ordonné en retournant chercher nos affaires.

A mon retour il était au fond d'un taxi, tremblant. Je me suis assis à ses côtés, inquiet :

- Qu'est-ce qui se passe ? C'est qui ce type ?

- Un… un homme que j'ai connu il y a longtemps.

- Mais il est plus âgé que toi, non ? Tu l'as connu comment ?

- Un ami de mon père, a-t-il répondu sans me regarder, et j'ai senti mes intestins se tordre.

- Il t'a fait quoi ? Raconte-moi.

Draco s'est lové contre moi, j'ai croisé le regard courroucé du chauffeur de taxi, dans le rétroviseur.

- Rien. Ca n'a pas d'importance.

Nous étions déjà arrivés devant la petite maison plongée dans l'obscurité, il a payé rapidement et nous sommes rentrés dans le hall sombre. Sans nous concerter vraiment je l'ai suivi dans les escaliers jusqu'à une chambre sous les toits, abritant un grand lit au couvre lit blanc, sur lequel il s'est assis, l'air désemparé.

- Draco, qu'est-ce qui se passe ? Dis-moi, je peux tout entendre. Tu as confiance en moi, n'est ce pas ? ai-je demandé en m'asseyant à coté de lui.

- Oui, mais…

- Dis-moi, fais-moi confiance. Je t'aiderai, ai-je murmuré dans son cou en le serrant contre moi.

- Harry…

- Oui…

- Harry, fais-moi l'amour, je t'en prie, ont murmuré ses lèvres tièdes contre les miennes, alors que mon sexe grossissait et durcissait dans mon pantalon.

- Je… non, je ne crois pas. Ce n'est pas une solution, tu sais.

- Viens, viens en moi… Je te veux en moi. Maintenant.

- Non…

Ses mains et sa bouche prenaient doucement possession de mon corps et de mon esprit embrouillé, je me suis entendu gémir de désir avec horreur. Je ne voulais pas cela, profiter de son désarroi pour assouvir mes fantasmes, mais quand il a glissé ma main dans son pantalon jusque sur sa chair la plus intime j'ai oublié tous mes scrupules, en un frisson.

Sa peau était toujours incroyablement douce, chaude et fine et son odeur m'est montée à la tête brutalement, déclenchant une excitation violente. Je souhaitais le consoler, le rassurer et l'aimer doucement, mais il s'est dévêtu et mis à genoux devant moi, me présentant ses fesses délicates, me rendant malade de désir.

« Non, pas comme ça, je ne veux pas » ai-je murmuré en tentant de résister, de l'amener à se coucher pour pouvoir le caresser longuement, avant.

- Si, viens… J'en ai trop envie, a-t-il chuchoté en se retournant pour me prendre dans sa bouche, agaçant le prépuce avec sa langue, me faisant gémir.

La caresse était si délicieuse que j'ai failli jouir dans sa bouche, alors j'ai attrapé ses cheveux pour l'éloigner de moi, en vain. J'avais oublié son art consommé de la provocation, tout en lui était tentation pure, sa bouche gonflée par le désir, sa peau moite, son regard provoquant. Chaque effleurement était torture, ivresse des sens, caresse divine, son corps me rendait fou, rien n'avait changé.

- Non, je ne veux pas, ai-je répété en pure perte, déjà vaincu.

- Si, viens, viens maintenant, a-t-il répété, le regard enfiévré, avant de se retourner d'un geste pour se coller contre moi et frotter ses fesses contre ma verge lubrifiée.

Il a tendu la tête en arrière, se cambrant pour mieux me sentir, répétant d'une voix rauque : « Baise-moi, baise-moi profond », et j'ai obéi, le cœur battant au maximum, troublé par sa beauté, drogué par le désir, incapable de résister à mes pulsions. Ou aux siennes, je ne sais pas.

Bien vite nous avons retrouvé les gestes et le rythme infernal qui nous menait en enfer et au paradis en même temps, chacun luttant vainement contre le plaisir donné par l'autre, contre la jouissance imminente.

Je voulais que ça ne s'arrête jamais, mon corps dans son corps, mes doigts sur ses hanches fines, nos peaux fines irritées par les frottements rapides, la sueur de son dos qui coulait sur ses reins, cette flamme au fond de mon ventre qui irradiait dans le sien, nos jambes tétanisées, et la vague qui montait, montait sur la grève jusqu'à nous inonder complètement, nous disperser en milliers d'ondes de plaisir. J'ai joui longuement en lui, incapable d'arrêter mes mouvements saccadés, les oreilles emplies de ses soupirs d'extase, de mes mots d'amour.

- Je ne voulais pas ça, Draco, ai-je murmuré en me couchant sur lui, après, pour le prendre dans mes bras.

- Tais-toi.

- Pourquoi ? Pourquoi on a fait ça ?

- Parce qu'on en avait envie, et c'est tout, a-t-il susurré en posant son doigt sur ma bouche.

- Non, je ne voulais pas, pas comme ça.

- Menteur.

Son ton légèrement moqueur était si léger que je me suis une fois de plus qu'on avait recommencé par la fin, par l'anecdotique, malgré mes bonnes résolutions. Je ne savais pas s'il avait eu ce qu'il voulait, mais moi j'avais rêvé d'autre chose que d'un coup tiré en vitesse, sous l'emprise de l'alcool. Je voulais mieux. Sans doute en voulais-je trop.

Nous sommes restés immobiles dans l'obscurité, j'ai pensé à Diego qui allait rentrer et j'ai murmuré :

- Je vais aller dormir dans l'autre chambre.

- Non, reste avec moi cette nuit, s'il te plait.

- Avec toi ? Et Diego ?

- Diego n'est pas sûrement seul à cette heure ci, rassure-toi.

J'ai acquiescé dans l'obscurité, mal à l'aise :

- Je ne comprends pas ta relation avec lui.

- Il n'y a rien à comprendre. On s'aime bien, on couche ensemble, c'est tout. Je crois que j'arrive toujours pas à vivre seul.

- Mais… ça ne le gênera pas qu'on soit ensemble cette nuit ?

- Non, il n'est pas du genre fidèle.

- Ah ? Et toi ? n'ai-je pu m'empêcher de demander.

J'ai deviné son sourire dans la pénombre :

- Toujours à te poser des questions, hein ? Tu veux savoir si je t'ai trompé quand on était ensemble ? Tu ne le croiras peut-être pas, mais non. Je savais que c'était important pour toi et…

- Et ?

- Et je n'avais envie de personne d'autre. Tu étais tout pour moi. C'est débile, hein ?

- Non, ai-je répondu, le cœur brisé. Mais tu sais, je …

- Chuuut… Arrête de penser. On va dormir, OK ?

Il n'était plus temps de m'expliquer, demander pardon. J'avais tout gâché par ma connerie, je ne savais pas si j'aurais vraiment une seconde chance, et il était tard, affreusement tard.

Je me suis tu et bientôt j'ai entendu sa respiration régulière, qui m'a calmé. Tout était confus, nos retrouvailles n'en étaient pas vraiment, mais je sentais battre son cœur et je respirais l'odeur de ses cheveux, et c'était déjà beaucoup.

A suivre…

Merci de votre lecture et de vos commentaires ! Bisous