AVANT TA PEAU

Chapitre 28

Vivre ou ne pas vivre

"Vivre ou ne pas vivre" est une chanson de Marc Lavoine, tirée du conte « Les souliers rouges »

Bonne lecture !

J'ai mis quelques secondes à réaliser où j'étais, à mon réveil. Je ne reconnaissais pas ma piaule ni ma chambre chez mes parents, la pièce était grande, décorée de tableaux modernes et il flottait une odeur spéciale, une douce odeur de vanille qui m'a serré les entrailles. Un corps dormait contre moi, un corps fin qui me bouleversait, qui m'avait toujours bouleversé.

J'ai bougé doucement pour lui faire face et le regarder dormir, m'emplir encore de sa beauté et sa fragilité, comme avant. Une brusque bouffée de bonheur est montée en moi, le bonheur d'un dimanche matin avec Draco, moment fragile mais prodigieux, que rien ne devait gâcher.

Nous n'avions pas fermé les volets et le jour entrait à flots dans ce décor raffiné, me permettant de le détailler longuement, de redécouvrir la perfection de ses traits, la douceur de son visage et les mèches blondes en bataille. Je retenais mon souffle, je craignais de briser cet instant magique pendant lequel il était à moi, rien qu'à moi, redoutant de voir passer une ombre sur le lac de sa tranquillité.

En bas Diego discutait et riait avec quelqu'un, ce qui m'a rassuré. En effet il n'était pas rentré seul, il ne risquait donc pas de me tomber dessus à bras raccourcis. J'avais décidé de ne plus m'inquiéter, de seulement profiter de la présence de Draco, même éphémère.

Une voiture a klaxonné dehors et il a soupiré, se lovant encore davantage contre moi, ses jambes entre les miennes, son visage dans mon cou. J'ignorais s'il dormait ou faisait semblant mais j'ai enfoui mon nez dans ses cheveux soyeux et mon sexe a doucement frôlé son ventre nu, provoquant des milliers de frissons.

Bien sûr c'était un phénomène matinal classique mais quand il a soupiré à nouveau j'ai senti mon cœur sur le point d'exploser et j'ai posé ma main sur sa hanche fine, trop maigre. Son ventre a entamé un doux mouvement de va et vient et bientôt nos verges se sont caressées lentement, en une danse sensuelle au ralenti, à peine réveillées. Une douce sensation d'engourdissement s'est emparée de moi, une émotion sourde et profonde, un besoin d'aimer et d'être aimé.

Mes mains ont à nouveau couru sur sa chair nue, comme avant, comme toujours, et j'ai reconnu les monts et creux que j'adorais, l'omoplate, le nombril, les cuisses, le creux des reins. Chaque effleurement provoquait un soupir différent, une mélodie tendre et érotique que je dirigeais avec mes doigts et ma bouche, éperdu d'amour. Sa langue a titillé mon oreille, mon cou, la ligne des poils de ma poitrine jusqu'à mon ventre et mon prépuce, et j'ai haleté plus rapidement, tous les sens en éveil, goutant sa caresse intime sur le gland rougi, tendu à l'extrême. La langue s'enroulait délicatement sur ma virilité affamée, je devais lutter pour ne pas jouir trop rapidement, ne pas forcer ses muqueuses sensibles. Quand enfin il s'est empalé sur moi, la tête rejetée en arrière, j'ai cru toucher le paradis, merveilleusement enserré dans sa chair exquise, réprimant les mouvements violents qui me venaient pour faire durer l'instant, encore et encore.

Tous nos matins de tendresse renaissaient enfin, l'abandon et le désir, la confiance et le plaisir partagé, abolissant le passé, les mauvais souvenirs. Son visage crispé par la jouissance était plus beau que jamais, j'aurais voulu arrêter l'instant, ou mourir dans ses bras, cliché banal mais ô combien vrai en cet instant, et j'ai prié pour que ce ne soit pas la dernière fois.

- Je t'aime tellement, Draco…

- Ne dis pas ça, s'il te plait, a-t-il répondu à voix basse, en se recouchant contre moi, après l'extase.

- Pourquoi ?

- Parce que le cul ça a toujours bien marché, entre nous, mais pour le reste…

- Le reste aussi était merveilleux, avant que je perde les pédales. Donnons-nous une autre chance, j'ai envie que ça recommence, tous les deux.

- Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, tu sais. Pas après ce qu'on a vécu. Et puis on ne se connait même pas vraiment.

- Tu plaisantes ? On a vécu ensemble, je te rappelle.

- Oui, c'est sûr mais…

Il s'est dégagé doucement de mes bras pour s'essuyer, j'ai observé son corps mince et délicat, qui me rendait fou, une impression bizarre dans la poitrine, comme un vide.

- Je vais prendre une douche.

- Non, attends, Draco. Reviens un peu, je voudrais qu'on parle, tous les deux.

- Mais on pourra parler quand on sera habillés, non ?

- Non, ce sera pas pareil. Viens, recouche-toi contre moi, cinq minutes. S'il te plait.

Il a souri et m'a rejoint dans les draps, que j'ai remontés sur nous.

- Tu veux quoi Harry ? a-t-il soupiré en s'installant tout contre moi.

- Sentir ton corps encore un peu contre moi. Qu'il n'y ait rien entre nous, pas un tissu, pas un souffle, pas un regret.

Son silence m'a rassuré, il y avait peut être un amour à construire, entre nous, différemment.

J'ai respiré longuement l'odeur de son cou avant de me lancer :

- Pourquoi tu penses qu'on ne se connait pas ?

- C'est… difficile à expliquer, je crois.

- Vas-y, je vais essayer de comprendre tous les mots.

- Tu te moques de moi, Harry, a-t-il soufflé avec un ton de reproche.

- Pardon, je ne dirai plus rien. Vas-y.

- Eh bien… j'ai l'impression, enfin j'ai eu l'impression, à plusieurs reprises, que… tu ne vivais pas avec moi, mais avec l'image que tu avais de moi.

- C'est normal, c'est ce qu'on appelle l'amour, en psychiatrie. On croit retrouver un être cher, d'une manière inconsciente, et on se fait une image de lui, on le réinvente à travers une autre personne, dont on tombe amoureux. C'est très banal, parfois ça tient à rien, un geste, une vague ressemblance.

Il a levé les yeux au ciel, brièvement, puis a repris :

- Oui, mais là le problème c'est que tu voyais en moi le mec sur la photo, la pute qu'on peut baiser sans remords, et que ça. Pas Draco Malfoy.

La vérité de ces paroles m'a coupé le souffle un instant. J'aurais pu mentir et nier, mais à quoi bon ?

- OK. Et qui est Draco Malfoy, alors ?

- Hum… c'est… difficile à expliquer.

- Tu ne peux pas me reprocher de ne pas te connaître si tu n'enlèves pas ton masque.

- Mon masque ?

- Oui, celui du jeune homme indifférent qui n'attache pas d'importance à sa peau, qui couche à droite à gauche et qui aime bien être forcé. Tu vois qui je veux dire ?

Un instant j'ai cru qu'il s'était rendormi, immobile, les yeux fermés, étendu sur le lit contre moi. Le moment était important, je le sentais confusément, c'était un moment de vérité, le moment de vérité, enfin. Peut-être.

- Oui, je vois. C'est… une protection. Quand c'est trop dur, je m'absente, tu comprends ? Mon corps est là, mais mon esprit est ailleurs.

- Mais pourquoi tu acceptes des choses insupportables ?

- Je… je ne sais pas trop. Je crois que j'ai pas le choix, parfois, parce que j'ai besoin des autres. Parce que sinon je n'existe plus, tu comprends ? Je ne supporte pas d'être seul, je disparais. Alors j'accepte des trucs insupportables, plutôt que de rompre. Je crois que c'est ça. Je n'arrive pas trop bien à expliquer. Enfin maintenant ça va mieux, je commence à être plus fort, plus indépendant. J'essaie d'exister pour moi, pas pour les autres. Pas qu'à travers leur regard.

La fêlure dans sa voix m'a serré le cœur, j'ai demandé :

- Mais comment t'as été élevé ?

- Comme les autres garçons de mon milieu, j'imagine. Avec beaucoup de préceptes et de contraintes, beaucoup de barrières et peu de contacts physiques.

- C'est un cliché, ça, Draco. Juste un cliché. Qu'est-ce qui s'est passé dans ton enfance ? De quoi tu as eu besoin de t'échapper ?

- Je ne sais pas. Je ne sais plus… J'ai oublié je crois, ou alors c'est mon cerveau qui a effacé les mauvais souvenirs, a-t-il dit d'une voix rêveuse.

Je crois que j'ai fait semblant de le croire, que le mur était trop haut encore, pas suffisamment fissuré pour pouvoir être abattu d'un coup. Ayant rencontré son père j'avais ma petite idée sur le traumatisme qu'il avait dû subir, mais je ne savais comment aborder le sujet sans me trahir, et perdre sa confiance.

S'il y avait des secrets de son côté il y en avait aussi du mien, à commencer par cette fameuse nuit sur la plage, pendant laquelle il avait été agressé. J'évitais d'y penser, me convaincant que je n'y étais pour rien, mais j'avais moi aussi des ombres dans mon passé, ombres mouvantes qui m'échappaient.

Diego a mis la musique à fond en bas, Draco a relevé la tête :

- Il est tard, non ?

- J'en sais rien. Attends, j'ai une dernière question, et là tu pourras pas dire que tu ne te souviens pas.

- Pourquoi tu me tortures, Harry ?

- Mais c'est pour mieux te connaître, mon enfant, puisqu'il parait qu'on ne se connait pas.

Son soupir a sonné comme un « j'aurais mieux fait de me taire », mais je ne voulais pas lâcher le morceau, ni Draco qui était toujours nu dans mes bras. J'ai demandé :

- C'était qui, le type d'hier soir ?

- Un ami de mon père, je te l'ai dit.

- OK. Et pourquoi t'avais si peur de lui ? Qu'est-ce qu'il t'a fait ?

- On est obligés d'en parler maintenant ? a-t-il repris en tremblant légèrement, entre mes bras.

- Oui, on est obligés. Je veux te connaître. Un peu.

- Hummmm… d'accord. Eh bien c'était mon premier amant, et il en a bien profité, voilà.

- Ce type ? Mais t'avais quel âge ?

- 16 ans, à peu près.

- Mais c'est super jeune ! Comment ça s'est passé ?

- Pfff… c'est super banal, je te jure, rien d'intéressant.

- Super banal ? Je ne trouve pas, non. Il t'a forcé ? ai-je interrogé avant de réaliser le verbe que j'avais employé. C'est lui qui t'a…

- Initié ? Oui, on peut dire ça.

Je me suis redressé sur mes coudes pour l'observer :

- Initié ? Quel drôle de mot. Très politiquement correct, je trouve. Non, on s'initie à un sport ou un loisir, mais ce qu'il a fait avec toi, c'est tout bonnement du viol, ça me révolte. Tu devrais porter plainte contre lui, qu'on foute cette crapule en prison.

- Un membre de la Chambre des Lords ? Tu plaisantes ? Et puis c'est trop tard maintenant.

- Non, je suis sûr que la prescription est longue, et tu…

- Harry, il ne m'a pas forcé. A aucun moment. Il a été très doux avec moi, très délicat, et je n'ai pas…

- Arrête, j'imagine très bien, ai-je repris d'une voix étrange, un peu éraillée, en repensant à ce que son père m'avait fait subir, peu de temps avant.

Un beau salaud.

J'ai refermé ma main sur sa hanche, convulsivement, à ce souvenir.

- Ça ne va pas, Harry ?

- Je déteste ces salauds, ces ordures qui abusent des ados sous couvert de douceur, je voudrais tous les foutre en prison pour qu'ils subissent ce qu'ils ont fait subir. Bande d'ordures ! Tu avais été drogué ?

- Je ne sais pas, il m'avait fait boire en tout cas.

- Du whisky ?

- Non, du champagne. Quand je me suis réveillé il y avait un peu de sang dans mes sous vêtements, mais je ne me souviens pas d'avoir eu mal. Je ne me souviens pas de grand-chose, d'ailleurs.

- Et… ça a recommencé ?

- Oui, plusieurs fois. Mais je ne me suis jamais débattu. Il savait très bien y faire, me caresser et me faire jouir. Il disait que c'était notre secret, notre amour.

- Quel salaud ! Et tes parents ne se doutaient de rien ?

Une hésitation a flotté dans l'air, un quart de seconde :

- Non, je ne crois pas.

- Ils te laissaient seul avec lui ?

- Je faisais de l'équitation avec mon père et lui… et nous nous éclipsions chez lui après le cours ou la promenade.

- Et ton père ?

- Il partait de son côté. Il avait ses propres... occupations.

- Il te laissait seul avec ce type ?

- Faut croire.

- Je ne comprends pas comment il…

- Harry, ne cherche pas. C'était un de ses amis, il avait confiance.

Un insupportable soupçon me tordait le ventre, mais en parler était impensable par ce que cela sous-entendait d'horrible, d'inacceptable. Comment imaginer que son père avait fermé les yeux sur ça ? Dans mon milieu c'était impensable, mais dans celui de Draco…

Un instant j'ai pensé à ces enfants que des parents complaisants amenaient auprès de rock stars perverties, pour de l'argent. Et là il n'était même pas question d'argent.

Juste de perversion. Pure perversion.

Je n'ai pas posé d'autre question plus précise pour ne pas entendre la sempiternelle réponse : « Pourquoi poser une question dont on ne veut pas connaître la réponse ? », j'ai plutôt demandé :

- Pourquoi tu as encore peur de lui ?

- Parce que… ça s'est très mal terminé, entre nous, et…

Il a dégluti difficilement avant de continuer :

- Il a gardé des photos de moi.

- Des photos ? Quel genre de…

- Du pire genre, tu imagines. Il voulait que je me caresse devant lui pour prendre des photos et penser à moi quand je n'étais pas avec lui, enfin c'est ce qu'il disait.

- Quelle ordure ! Quel salaud… et tu l'as fait ?

Son acquiescement honteux m'a révolté, j'ai serré mes mâchoires et mes poings, comme si ça servait à quelque chose.

- Oui. J'étais con, hein ? Et un jour il les a mises en ligne, et envoyées à mes parents. Anonymement bien sûr…

- Oh mon Dieu, mais c'est horrible ! Et … tu avais quel âge ?

- Sur les photos ? 16 ans. A peu près. Après la mise en ligne des photos j'ai fait une espèce de… dépression. Mais c'était beaucoup plus tard.

Le silence est revenu dans la chambre, à peine troublé par l'écho de la radio, en bas. Des tonnes d'interrogations tournaient dans ma tête, trop graves pour être toutes évoquées d'un coup. L'une d'entre elles m'obsédait pourtant :

- Pourquoi tu as posé pour des photos, après, alors ? Je ne comprends pas.

- Parce que… je te l'ai dit : pour foutre la honte à mon père. Si tu savais comme il a réagi quand il a reçu les photos, comme il m'a traité de… pervers, de tous les noms, alors qu'il avait toujours fermé les yeux. Je lui en ai voulu à mort, et j'ai décidé de me venger comme ça.

- Mais… tu t'es vengé en te faisant souffrir toi-même, tu t'en rends compte ?

- Je sais. Tu as raison. Comme quoi je suis bel et bien un imbécile, a-t-il dit avec amertume.

- Non ! Dis pas ça ! C'est pas vrai, ai-je dit en le serrant contre moi, fort. Tu n'es pas un imbécile, je te jure. Et… cet homme, tu l'as revu ?

- Non, pas depuis l'histoire des photos. J'ai quitté la maison de mes parents, je suis allé vivre à Paris, et c'est là que j'ai rencontré Kristian. Et après je t'ai rencontré, toi, a-t-il ajouté en souriant.

Nous sommes restés un long moment l'un contre l'autre, se comprenant mieux, du moins de mon côté. Une sourde tristesse me serrait le cœur, j'aurais voulu le consoler, tout réparer, mais la tâche était immense, et nous avions si peu de temps.

J'ai fini par regarder ma montre, mon train était dans un peu plus d'une heure, je devais partir. Je me suis détaché de lui, doucement :

- Je vais devoir partir. Je commence mes examens demain, je dois encore réviser.

- Alors file te laver, je me dépêche.

J'ai sauté au bas du lit pour prendre une douche, sous laquelle il m'a rejoint quelques minutes plus tard. Nous nous sommes savonnés comme des enfants, sans rien tenter de sexuel. C'était bon de rire et se faire à nouveau confiance, même si nous ne nous étions rien promis de précis.

J'enfilais mes chaussettes sur le lit et Draco son pantalon devant la fenêtre quand un grand éclat de rire est monté d'en bas.

- Comment tu l'as connu, Diego ?

- Oh, il travaillait chez Kristian jusqu'à l'année dernière, nous nous sommes connus comme ça. Il était sympa et pas snob, pas comme d'autres, et j'aimais beaucoup ses modèles. Je l'ai retrouvé dans un bar par hasard, en début d'année, après mon retour. Il venait de quitter la marque KK pour créer la sienne, et moi je venais de quitter Paris, alors…

- Et… vous sortiez déjà ensemble, quand il était chez KK ? ai-je demandé, curieux.

- Non, pas vraiment. On avait passé quelques soirées ensemble, mais c'est tout.

J'ai essayé de respirer, de faire taire ma jalousie, pourtant j'ai demandé :

- C'est quoi, passer quelques soirées ensemble ? Danser et se retrouver aux chiottes, c'est ça ?

- T'es jaloux, hein ? Je t'ai dit que je ne t'avais pas trompé pendant qu'on était ensemble.

- Je sais, mais… j'aimerais quand même que tu répondes à ma question, même si je n'ai pas forcément envie d'entendre la réponse.

Il s'est retourné vers moi, un pli amer sur les lèvres :

- Oui, c'est ça, passer une soirée ensemble. Exactement. Pourquoi ?

- J'avoue j'ai été surpris quand… tu m'as proposé ça hier soir, ai-je lâché du ton le plus neutre possible.

- Je comprends. J'avais bu, désolé.

- Et tu proposes ça à n'importe quel type quand tu as bu ? ai-je ajouté presque malgré moi, tout en sachant que c'était une connerie.

Son regard était glacial, une voiture est passée bruyamment dans la rue :

- Bien sûr ! Je suis une pute, tu ne le savais pas ?

- Draco… j'ai jamais dit ça. Jamais. Excuse-moi, j'étais juste surpris, c'est tout.

- Comme quoi on ne change jamais, faut croire. Ben oui, j'avais envie de toi, et pas assez de patience pour attendre qu'on rentre. Tu me fais toujours énormément d'effet, Harry, mais je sais que toi tu as besoin d'habillage.

- Besoin d'habillage ? Ça veut dire quoi ?

- Besoin de regards, de mots tendres, d'intimité. D'amour, quoi, même si les gestes sont les mêmes, au final. Pour moi c'est pareil, avec ou sans habillage, a-t-il conclu en haussant les épaules.

Sur le coup je n'ai rien trouvé à répondre, pour moi l'amour n'était pas qu'un habillage, la différence entre ce que nous avions fait dans ces draps et un coup tiré aux toilettes était énorme, mais je n'aurais même pas su dire pourquoi.

- Ça veut dire que… tu crois que l'amour n'existe pas ?ai-je demandé naïvement.

- L'amour ? Ce truc qui fait qu'on croit reconnaître quelqu'un et qu'on croit combler le manque en parant la personne de toutes les qualités qu'elle n'a pas?

- Je…

- C'est bien ce que tu m'as expliqué, non ? Tu vois, je n'ai pas fait d'études mais j'ai une excellente mémoire.

- Oui mais...

J'ai secoué la tête, impuissant à me faire comprendre, il s'est approché de moi et a déposé un baiser léger sur mes lèvres :

- Je ne sais pas si j'y crois, mais j'aime bien être avec toi, tu me fais vibrer comme personne d'autre. C'est tout ce que je peux te dire. Je ne crois en rien d'autre.

Sur le moment j'ai failli répondre « Mais tu y croyais, avant », mais il aurait eu beau jeu de me faire remarquer que c'est moi qui avais réduit notre histoire en cendres, par ma paranoïa. En laçant mes chaussures je me suis dit que c'était peut être mieux ainsi, de se dire que l'amour n'existait pas, qu'ainsi on tomberait de moins haut, à la fin.

Draco regardait à l'extérieur, pensif, ressassant peut être le passé, craignant peut être l'avenir. Sa silhouette qui se découpait dans l'encadrement de la fenêtre me paraissait plus frêle que jamais, délicate comme un tanagra.

J'aurais tout donné pour effacer le passé, mes délires, mais je savais que je marchais sur des œufs, n'ayant plus droit à l'erreur, cette fois. Des cris de joie sont montés par les escaliers, j'ai regardé Draco qui souriait :

- Hé bien il est drôlement gai, ton ami.

- Je pense qu'il a dû lire les journaux, il devait y avoir un entrefilet sur le défilé.

- Ah oui ! C'est vrai ! ai-je dit étourdiment, ayant complètement oublié le but initial de ma venue. En tout cas, tu étais merveilleux, hier soir.

- Moi ou mes vêtements ?

- Les deux ! J'ai adoré les deux, ai-je menti avec enthousiasme.

Sa petite grimace m'a prouvé qu'il n'était pas dupe :

- Hum…dis moi la vérité, tu n'as pas regardé les fringues, hein ?

- Quoi ? Si, bien sûr… mais j'y connais rien tu sais.

- Finalement Diego avait peut être raison, j'aurais dû me raser les cheveux, a-t-il ajouté en soupirant.

- Pourquoi ?

- Je sais que tu vas trouver ça con, mais… mon physique me fait de l'ombre, parfois. Les gens ne voient que le blond, pas moi. Pas Draco Malfoy.

- Le fameux Draco Malfoy… Faudra me le présenter, un jour, quand il aura ôté son masque, ai-je susurré en le rejoignant devant la fenêtre aux voilages immaculés.

- Il est là. Entièrement là, même avec des cernes, même avec le teint gris. Draco Malfoy c'est moi, un type trop maigre avec un joli cul qui lui vole la vedette. Tu connais la phrase de Rita Hayworth ? « Ils couchent avec Gilda, ils se réveillent avec moi ». C'est pour ça que je voudrais être couturier, pour créer quelque chose, ne pas être qu'un bel objet.

- Tu n'es pas qu'un bel objet, je te jure. Tu es beaucoup plus pour moi. Infiniment plus, ai-je murmuré avant de l'embrasser, encore.

J'aurais aimé rester, me recoucher dans les draps froissés avec lui, ne jamais quitter sa peau de plus d'une main, mais il y avait la vie, le temps qui passait, mon train. Mes examens.

Il s'est dégagé doucement, comme avec regret :

- J'aimerais que… qu'on ne se fasse pas de promesses. C'était trop dur la dernière fois, tu sais.

- Tu ne veux plus qu'on se revoie ?

- Si ! Si, bien sûr, mais… sans rien se promettre.

- …d'accord, ai-je soufflé, secrètement blessé.

Au fond de moi je savais que si les mots d'amour pouvaient être menteurs, certains silences l'étaient aussi. Tout autant. Ma punition serait de l'aimer en silence, sans rien promettre, rien exiger. Une gageure et un sursis.

Nous sommes descendus dans les escaliers, Diego était en bas, dans la cuisine, avec deux garçons bruns qui se ressemblaient étrangement, peut-être des jumeaux.

- Te voilà, darling ! Tu veux du café ? Il faut absolument que tu lises les journaux, ils sont dithyrambiques sur mon défilé, c'est juste génial !

- Tant mieux. Je suis content pour toi, a dit Draco en s'asseyant sur un tabouret à côté des garçons qui le dévisageaient avec insistance. Mais je vais me faire un thé, plutôt.

- J'en reviens pas, ils ont adoré ! Je suis fou de joie ! Tu veux oune café, toi ? m'a-t-il demandé en sortant des tasses.

- Oui, merci.

La radio était à fond, les garçons jacassaient en anglais, je regardais Draco froncer les sourcils en lisant l'article :

- Ils ne parlent pas de mes modèles.

- Non, mais c'est toi qui es sur la photo, t'as vu ? C'est génial, non ? T'es splendide, on dirait un acteur ! Mieux, on dirait Claudia Schiffer !

Je l'ai vu acquiescer avec hésitation et ça m'a fait de la peine. Draco en avait marre de son apparence, mais il y aurait toujours quelqu'un pour la lui rappeler.

- J'espère que Kristian va lire l'article, il verra que je m'en sors bien sans lui, a repris Diego. Enfin, qu'on s'en sort bien, tous les deux, sans lui.

- Tu l'as revu ? ai-je demandé à Draco qui buvait son thé vert.

- Non. Enfin, si, on l'a croisé dans une boîte il y a quelques mois, il a fait semblant de ne pas me reconnaître.

- C'est typique de lui, ça. Et je te dis pas tout ce qu'il a raconté sur toi, quand tu es parti, a repris Diego.

- Non, vaut mieux pas, suis-je intervenu avec fermeté, le faisant taire momentanément.

Le café à peine avalé je suis monté rechercher mon sac, Draco m'attendait près de la porte, pâle :

- Je t'accompagne.

- T'es sûr ? Je peux retrouver mon chemin, tu sais.

- Oui, je sais, mais il y a un peu trop de bruit ici.

Il a claqué la porte derrière lui, j'ai interrogé, en regardant la petite maison coincée entre deux autres :

- C'est chez toi, ici ?

- Non, chez Diego. Moi j'ai un autre appart dans un autre quartier, mais j'aime pas vivre seul, tu sais. Et comme on travaille ensemble sur des croquis, c'est plus facile comme ça. On adore travailler tard la nuit, tous les deux.

- Je comprends. Il a l'air sympa. A ton avis, il a couché avec lequel des deux, cette nuit ?

- T'as de ces questions, Harry ! Comment veux tu que je le sache ? Probablement les deux, a-t-il conclu en haussant les épaules.

- Oh…

Je me suis mordu la lèvre pour ne pas faire de commentaires, Draco n'avait jamais eu la même vie que moi, ça restait vrai plus que jamais. Ca me faisait mal de partir en le laissant avec ce mec, mais ma période de purgatoire ne faisait que commencer, je ne pouvais rien exiger.

Nous marchions côte à côte rapidement, je sentais monter une sourde tristesse, un regret douloureux que le week-end s'achève déjà. Il l'a senti et a glissé sa main dans la mienne sur l'avenue, indifférent aux regards des passants, et ça m'a fait du bien.

Le soleil inondait les rues, un vent doux soufflait dans les branches fleuries, un jour parfait. Un beau mois de mai, terni seulement par mes doutes et mes questions en rafales.

Assis côte à côte dans le métro nous n'échangions pas un mot, tout était superflu. Je trainais mon sac avec lassitude, quelques vêtements et mes cours pour m'occuper l'esprit au retour.

- Tu sais, j'ai trouvé tes vêtements magnifiques, lui ai-je dit sur le quai, juste avant de monter dans mon train.

- Shshshsh… Tais-toi, t'es pas obligé de mentir, Harry.

- Mais je… j'ai été très heureux de te revoir, en tout cas, ai-je balbutié, privé des mots d'amour qu'il m'interdisait, troublé par l'ombre dans son regard.

- Moi aussi. Vraiment.

- Fais bien attention à toi, Draco.

- Je fais attention. Même si tu ne le crois pas, j'utilise toujours du caoutchouc, avec les autres, a-t-il répondu avec une légère amertume.

- Je… je ne parlais pas de ça.

- Je sais. Monte dans ce train avant qu'on dise des bêtises, a-t-il ajouté dans un souffle, détournant les yeux.

Nos mains se sont serrées convulsivement alors que les autres voyageurs nous bousculaient, pressés de rejoindre leur place.

- Je reviendrai bientôt, lui ai-je promis en me détachant lentement de ses mains glacées, malgré la douceur du temps.

- Oui… File…

L'esprit confus j'ai rejoint ma place, secouant la main comme un enfant vers sa silhouette fine, à l'extérieur. Un sourire faux abîmait son beau visage, je me suis demandé si ce weekend ne nous avait pas fait plus de mal que de bien, finalement.

Quand le train a démarré sans une secousse, il a prononcé quelques mots que je n'ai pas su lire sur ses lèvres, et moi j'ai articulé silencieusement « je t'aime, je t'aime, je t'aime, je t'aime, je t'aime » bien après que sa silhouette a disparu.

A suivre...

Merci à ceux qui lisent, et encore plus à ceux qui reviewent ^^