AVANT TA PEAU

Chapitre 30

Castle in the Snow

Castle in the Snow est un morceau de The Avener

Retour après une petite semaine de vacances... J'espère que vous n'avez pas tout oublié des épisodes précédents ^^

Le lendemain à mon réveil il n'était pas là et ça m'a un peu inquiété, il n'était pas du genre à se lever tôt. Après un bref passage à la salle de bain je suis descendu et je l'ai retrouvé à la cuisine, tout habillé, rasé, pimpant.

- Ah, quand même. J'ai failli aller te réveiller.

- Depuis quand tu te lèves tôt ?

- Depuis que je bosse. Pourquoi perdre son temps au lit quand il y a tant de choses à faire ?

J'ai dû le regarder d'un air stupéfait car il a éclaté de rire.

- Ça te surprend, hein ? Mais il vaut mieux partir tôt pour aller à la piscine car il y a beaucoup de monde le dimanche matin. Un sucre dans ton café ?

- Oui, merci. Tu vas à la piscine le dimanche matin ?

- Oui, avec Diego d'habitude. Ça fait un bien fou, ça fait disparaître toutes les tensions.

- Pourtant tu ne nageais pas beaucoup à la piscine de l'hôtel.

- Je sais. C'était ma période mollusque, mais c'est fini maintenant. Un muffin ?

- Oui. Mais je n'ai pas de maillot de bain.

- T'inquiète, j'en ai.

- On n'a pas tout à fait le même bassin, ai-je grimacé en regardant ses hanches fines.

- Il y a les maillots de Diego, ils doivent t'aller. Ils sont propres, rassure-toi.

J'ai hoché la tête, incertain, et nous avons dégusté nos muffins avec de la marmelade d'oranges tandis que je m'interrogeais sur sa métamorphose. Ça me faisait plaisir de le voir épanoui mais il s'épanouissait sans moi, ça amoindrissait mes chances de le récupérer. Je le voyais prendre son essor comme on regarde un oisillon s'éloigner, avec fierté mais mélancolie.

Ces réflexions ont un peu terni le début de la matinée jusqu'à ce que nous arrivions dans un complexe nautique ultramoderne avec plusieurs bassins, dont un réservé aux nageurs. À côté un immense bassin à vagues ravissait les enfants qui glissaient via des toboggans en poussant des hurlements. L'eau était agréablement tiède, les sensations délicieuses, j'aimais suivre Draco dans ses allers-retours de bassin même s'il semblait plus résistant que moi. Au bout d'une demi-heure je me suis arrêté sur le bord, souffle coupé, les cuisses douloureuses.

- Ben alors ? Déjà fatigué ? T'es pas très résistant. Tu fais pas de sport ? m'a demandé Draco en me rejoignant sur le bord.

- Pff… tu crois que j'ai le temps de faire du sport ? J'étudie, moi !

- Voyez-vous ça. Mais ça te ferait du bien, ne serait-ce qu'une fois par semaine.

J'ai failli lui répondre « ça te va bien de me dire ça, toi qui paressais des journées entières » mais j'ai préféré me taire et l'observer. De petites gouttes glissaient sur son visage mince, faisant ressortir son regard clair, ses cheveux paraissaient presque foncés. Plusieurs hommes l'ont salué en souriant, à mon grand étonnement.

- Tu les connais ?

- Pas vraiment. On se croise le dimanche matin, ici, c'est tout. Pourquoi ?

- Ils te regardent avec… insistance, je trouve.

- Ah ah ! Toujours jaloux ? Que veux-tu, c'est mon sex-appeal naturel.

- Moui. C'est quel genre d'établissement, ici ?

- Du genre où on nage, pourquoi ? C'est quoi la question ? a-t-il repris en fronçant les sourcils.

- Rien. Je me demandais s'il y avait des…

Les mots m'échappaient, je ne savais même pas comment définir ça. Je me trouvais idiot de le soupçonner mais c'était plus fort que moi. Je n'aimais pas les regards qui le frôlaient, je n'arrivais pas à m'y habituer.

- Des back-rooms ? Non, je ne crois pas. Mais il y a un hammam, viens, on y va.

- Quoi ? Je ne crois pas que…

- Oh là là, ne sois pas coincé comme ça !

- Mais il faut être nu ?

- Non, tu peux garder ta serviette, rassure-toi.

Ça ne m'a pas rasséréné et j'ai murmuré :

- Et toi, tu la gardes ?

- Non. Je trouve que c'est plus agréable sans, car elle est tout de suite humide.

- Mais ça ne te gêne pas, les regards ?

- Je vais te dire un truc, Harry : on est tous faits pareils.

- Non. Je ne trouve pas. Pas toi.

- ?

- Toi tu es beaucoup plus beau que les autres, je ne veux pas qu'ils reluquent ton cul.

- T'es mignon, Harry. Bon, pour toi je ferai un effort, je la garderai aussi. T'es pénible, tu sais ?

J'ai haussé les épaules alors qu'on se dirigeait vers la partie spa, nous éloignant des cris enfantins et de la foule bigarrée. On passait soudain dans un autre univers, confortable et calme, avec des salles de repos agrémentées de larges transats moelleux et de plantes vertes, diffusant de musique zen.

L'atmosphère dans la salle de hammam en elle-même était étouffante et tout d'abord je n'ai pas vu les silhouettes dans la vapeur dense, essayant en vain de respirer un peu d'air frais. Draco m'a fait signe de m'étendre sur une espèce de banc en marbre, ce que j'ai fait avec réticence. Sa présence me rassurait un peu même si son immobilité me rappelait des souvenirs, pas forcément agréables. Finalement j'ai réussi à me détendre en écoutant le son clair des gouttes qui tombaient du plafond, sans plus accorder d'importance aux autres personnes allongées autour de nous. C'était relaxant et fatiguant à la fois, chaque respiration était difficile et mes membres me semblaient engourdis et lourds.

- Tu veux un massage ? Il y a de très bons masseurs ici, m'a soufflé Draco et j'ai répondu « non ! » affolé.

Il a ri et m'a fait signe de le suivre à l'extérieur où la température m'a parue basse, alors que j'avais eu l'impression inverse en entrant. Nous avons enfilé de gros peignoirs et nous nous sommes allongés dans la pénombre de la salle de repos, un endroit soudain idyllique, merveilleusement reposant.

J'avais l'impression d'être en voyage, de me retrouver sous les palmiers, au soleil, un jour parfait. Des bruits d'oiseaux gazouillant renforçaient cette sensation, ce goût de paradis. Je m'enfonçais dans un demi-sommeil, soudain mes ennuis s'éloignaient, mes cours, mes examens, mes parents, ma jalousie.

J'étais bien.

Je crois que je somnolais quand j'ai senti une légère pression sur ma main, c'était celle de Draco qui s'était posée sur la mienne, délicatement. Nous avons échangé un sourire, tous les mots étaient inutiles, superflus. Une douce chaleur s'est répandue en moi lentement, un engourdissement agréable, au souvenir de la nuit, à la perspective de toutes les autres nuits. Cette complicité entre nous était un cadeau du ciel inespéré, j'étais heureux qu'il me tienne la main simplement, comme une promesse muette. Une joie profonde m'a empli la poitrine et j'ai retourné ma main pour enlacer la sienne, comblé.

Le temps était aboli par le calme des lieux et le silence, je ne sais pas combien de temps nous sommes demeurés ainsi mais quand nous nous sommes relevés je me sentais incroyablement bien, apaisé.

- On va déjeuner ? Il y a un restaurant en haut, a soufflé Draco et j'ai acquiescé.

Comme je m'y attendais le restaurant était d'inspiration tropicale lui aussi, avec des palmiers, des faux perroquets partout et des tables colorées. Nous avons commandé des clubs sandwich spéciaux, mélange improbable d'ingrédients anglais et exotiques mais je m'en foutais. Je dévorais Draco des yeux, son teint était frais, ses traits reposés, il était plus beau que jamais, je l'aimais.

- Tu as changé, je trouve.

- Ah oui ? En mieux ? a-t-il demandé en dégustant son orange pressée fraîche.

- Oui, c'est clair. Enfin, je parle pas physiquement mais du point de vue du caractère.

Il a hoché la tête en souriant, le serveur a posé devant nous deux énormes assiettes remplies d'aliments colorés.

- Oui je me sens mieux, vraiment mieux. Je ne prends plus de cochonneries, je te l'ai dit. Pour dessiner des fringues il faut avoir le compas dans l'œil et les idées claires, crois-moi.

- C'est bien, formidable. C'est grâce à Diego ?

- C'est grâce à beaucoup de choses en fait, je t'en ai déjà parlé. Diego m'a donné confiance en moi car il ne s'est pas moqué de mes premières tentatives, il a toujours écouté mon avis sur ses créations et c'était la première fois qu'on me faisait confiance.

- Pourtant avec Kristian t'étais déjà dans le milieu de la mode, non ?

- Oui, mais comme un accessoire. Je ne me serais jamais permis de donner mon avis sur ses créations, d'ailleurs il ne m'aurait pas écouté. J'étais une espèce de toutou qu'il traînait partout, j'avais une déplorable image de moi-même.

- Et moi je t'ai pas beaucoup aidé, hein ? ai-je demandé penaud.

Son sourire franc m'a réchauffé le cœur.

- Si. Je te l'ai dit, tu as été le déclic. Le modèle à suivre. J'étais un peu paumé à Paris, un peu perdu mais c'est là que j'ai commencé à me sortir des drogues, à me poser. Peut-être que si j'avais rencontré Diego à Paris…

« Tu m'aurais trompé » ai-je pensé mais j'ai chassé cette idée parasite pour reprendre :

- Peut-être que tu te serais épanoui à Paris. Je m'en veux de ne pas t'avoir fait confiance.

- Bah, tu as fait ce que tu as pu. Tu m'as assez souvent dit de me bouger le cul, tu vois, je t'ai écouté finalement.

- Oui…

- Et je suis une thérapie aussi, ça m'aide bien.

- Ah ? C'est bien.

- Oui, je traînais des tas de… souvenirs, de complexes, de freins, qui disparaissent peu à peu.

Je chipotais dans mon assiette, repoussant une feuille d'endive quand j'ai osé demander :

- Tout ce que tu n'as jamais voulu me raconter ?

- Tu m'en veux, hein ? Mais en fait tu en sais beaucoup déjà parce que tu as deviné pas mal de choses. C'est idiot mais je préfère en parler à un inconnu plutôt qu'à toi, parce que…

- Parce que ?

- Parce que je ne voulais pas de ta pitié.

- À ce point-là ?

- Un peu, oui. C'est con, hein ?

- Non, ça prouve que tu es fier, c'est plutôt bien. Je suis heureux que ça aille mieux en tout cas.

- Oui. C'est un peu un équilibre fragile, c'est pour ça que pour toi et moi… a-t-il articulé d'un air gêné.

- Je comprends, l'ai-je interrompu brutalement. Je t'ai traité n'importe comment, je comprends que tu te protèges.

Une famille est entrée dans le restaurant, détournant brièvement notre attention. Un petit garçon et une petite fille couraient devant le père qui portait un bébé et la mère qui poussait une poussette surchargée, ils avaient l'air épuisés.

- Tu sais, tu devrais peut-être consulter, toi aussi, a soufflé Draco sans me regarder.

- Moi ? Mais j'en ai pas besoin. Je suis pas fou, ai-je rétorqué sans réfléchir.

- Je sais que tu n'es pas fou mais tu as parfois du mal à… te contrôler, non ?

J'ai haussé les épaules, énervé.

- Oui, je suis un peu colérique mais c'est tout. En fait j'étais très fatigué l'année dernière et je crois que… je ne supportais pas la pression de la société et de mes parents, ai-je répondu en citant Guillaume involontairement.

- D'accord.

- Mais ça va beaucoup mieux. Je suis très calme, là, non ?

- Oui. Je disais ça pour toi, tu sais. Ne le prends pas mal, a-t-il ajouté en souriant, un peu désolé par ma réaction.

Bêtement j'ai serré mon poing autour de mon couteau, mal à l'aise. Je ne voulais pas passer pour un monstre alors j'ai décidé de lui dire la vérité même si je n'en étais pas très fier.

- Tu sais, j'ai fait une dépression après ton départ, j'ai vraiment été au fond du gouffre pendant plusieurs semaines.

- Ah bon ? Je ne savais pas. Pourquoi tu ne me l'as pas dit ?

- Par fierté. Je n'aime pas être plaint, moi non plus. Et puis je l'avais bien cherché…

- Ne dis pas ça. Ça peut arriver à tout le monde.

- Oui, c'est vrai. J'ai consulté un médecin, j'ai bouffé pas mal de médicaments et maintenant ça va. Je ne prends plus rien.

- Bravo. Je suis fier de toi. Fier que tu t'en sois sorti. Tu es un battant, hein ? a-t-il demandé sans arrière-pensée, pourtant cette phrase a résonné bizarrement en moi.

Les enfants ont commencé à galoper autour de nous, j'ai regardé ma montre.

- Tu veux rentrer ? Tu as ton train à quelle heure ?

- J'ai le temps encore, c'est à 18 heures. On sort ?

- Ok. Ça t'a plu ?

- Le repas ?

- Non, l'ensemble.

- Oui, vraiment. C'était génial, vraiment relaxant. Je comprends que tu viennes tous les dimanches.

- Ça fait un bien fou. Parfois on y passe toute l'après-midi, il y a aussi un jacuzzi extérieur très sympa. On essaiera la prochaine fois, a-t-il ajouté en rangeant sa carte bleue.

L'idée qu'il y ait une prochaine fois m'a rendu heureux, tout n'était pas perdu entre nous. Le temps avait changé, les nuages arrivaient et nous sommes rentrés rapidement chez lui, discutant de la pluie et du beau temps. Je trouvais son quartier sympathique, sorte de ville à la campagne, je me serais bien vu y vivre.

- Et tu feras quoi après tes exams, cet été ? a-t-il demandé.

- Aucune idée. Mes parents ne veulent pas que je reste à Paris et je ne retournerai pas à l'Hôtel, alors je crois que je vais m'ennuyer tout l'été.

- C'est moche. Tu regrettes de ne pas retourner à l'Hôtel ?

- Non. Après tout ce que j'ai vu, je suis dégoûté. Je préfère un fast-food ou faire la plonge dans un restau, les riches me débectent.

- Merci, a-t-il lancé d'un ton narquois.

- Pas toi, évidemment.

- Moui…

Nous arrivions en vue de sa maison quand il s'est tourné vers moi :

- Et t'aimerais y retourner comme client, avec moi ?

- Tu plaisantes ? Surtout pas.

- Ah bon ? Pourquoi ?

- Je connais trop de monde là-bas, ce serait trop la honte.

- T'as toujours honte, hein ?

- Non, c'était une manière de parler, c'est tout.

- Je ne suis pas si sûr…

Un ado en patins à roulettes nous a bousculés, j'ai trébuché sur Draco qui m'a rattrapé in extremis par le bras. Un instant son odeur m'a troublé et j'ai brièvement fermé les yeux. J'avais longtemps dormi avec un de ses tee-shirts oublié dans le linge sale, j'étais accro au parfum de sa peau, irrémédiablement.

Nous sommes rentrés chez lui et nous nous sommes installés l'un contre l'autre dans le canapé, sa tête sur mon épaule, comme avant. Il a mis son lecteur CD en marche, la musique a empli la pièce comme si nous étions en concert, un son étonnant. La pièce était bariolée, les murs peints de toutes les couleurs, une immense vache trônait au milieu de la pièce. C'était si différent de son appartement parisien que j'ai pensé qu'il avait été décoré par Diego.

- Tu veux un thé, Harry ?

- Non merci, ai-je répondu précipitamment pour ne pas qu'il bouge. C'est toi qui as décoré cette pièce ?

- Non. C'est typiquement d'influence espagnole, tu ne trouves pas ?

- Si… et ça te plait ?

- Bof… Je m'y suis fait. Diego adore les couleurs, le décorum typique de son pays et puis c'est vrai que c'est gai, ça donne une ambiance joyeuse.

- Tu es heureux avec lui ?

- Oui, je suis bien. Il est cool et plein d'énergie, il m'a vraiment boosté au début. C'est lui qui m'a forcé à me lever le matin, trouver un stage, m'inscrire dans cette école de mode.

- Et… tu tiens à lui ?

- Ah ah ! La question qui tue. Je l'aime beaucoup, je suis bien avec lui. C'est un très bon amant si tu veux tout savoir.

- Oh…

Je me suis tu, désappointé. Je ne comprenais pas leur relation mais je ne voulais trop insister, pour ne pas me griller et un peu par fierté, aussi. Je me suis morigéné pour lutter contre mes questions, mes angoisses. Exiger plus de Draco aurait été une erreur, je le savais. Sa tête reposait sur mon épaule, j'étais incroyablement bien contre lui et c'était déjà beaucoup.

- Donc tu ne veux pas passer tes vacances avec moi ? a-t-il repris à mi-voix.

- Quoi ? J'ai dit ça ?

- C'est ce que j'ai compris.

- À propos de l'hôtel ? Non, j'ai juste dit que je ne voulais pas y retourner mais je veux bien passer mes vacances avec toi, tu penses. Tu voudrais ?

- Je ne sais pas. Je n'ai rien prévu pour l'instant, j'ai moyennement envie d'aller en Espagne avec Diego, c'est un mode de vie auquel je ne m'habitue pas.

- Je comprends.

Était-ce une boutade ou un appel du pied ? J'avais l'impression de marcher sur des œufs mais l'idée de le voir pendant les vacances me tenaillait à présent, sans que j'arrive à la juguler.

Je ne m'imaginais pas le réinviter chez moi en Alsace, ce temps était révolu, je le sentais. Il n'était plus le garçon indolent que l'on baladait d'un endroit à l'autre et puis nous avions trop de souvenirs là-bas, les souvenirs de notre naïveté.

- Tu voudrais faire quoi, alors ? ai-je demandé.

- Visiter la Grèce ou l'Italie, aller à Venise ou Florence. Dans des endroits emplis de culture, pour m'en imprégner un peu. Et toi, tu voudrais faire quoi ?

- Comme j'ai pas les moyens de voyager je voudrais juste rester à Paris, bosser un peu pour partir quelques jours.

- Je vois.

Le silence avait une épaisseur particulière, j'avais l'impression de l'entendre réfléchir, et hésiter. Je sentais qu'il était déchiré entre la raison et le cœur, je n'étais pas sûr de l'emporter à la fin. Il fallait que je trouve un moyen pour passer du temps avec lui, pour le revoir sans Diego, en tête à tête.

J'ai posé ma main sur sa cuisse, il a soupiré. Sans vraiment réfléchir j'ai penché ma tête jusqu'à atteindre ses lèvres entrouvertes et nos bouches se sont jointes longuement. C'était une sensation extraordinaire, comme un retour au bercail ou un souvenir ardent. Le baiser s'est prolongé, abolissant le temps et l'espace, nous ramenant à l'essentiel : nous.

En cet instant j'ai pensé que tout recommençait, en mieux. Nous nous sommes retrouvés lovés sur le canapé, bras et jambes enlacés, nous embrassant à perdre haleine comme au premier jour. La première nuit sur le sable, dont il ne me restait que des bribes. C'était la même impression de douceur, la même ivresse de sa peau, le même amour. Un trouble intense s'est emparé de moi alors que je glissais ma langue sur sa peau tiède au goût de chlore et qu'il poussait les soupirs qui m'avaient toujours rendu fou. La soie la plus pure ou le velours le plus fin n'avaient pas la délicatesse de la chair de sa cuisse.

Sans dire un mot nous nous sommes dévêtus pour se toucher un peu plus, se caresser un peu plus, se fondre l'un dans l'autre, encore. Plus rien n'existait autour de nous, j'étais même sûr d'avoir entendu la mer en bas, au rythme de mes reins. Quand ses doigts se sont refermés sur mon cou j'ai joui profondément, en murmurant son prénom. Comme avant.

Puis la vraie vie a repris ses droits, implacablement. Après une douche rapide nous nous sommes rhabillés rapidement, les yeux sur la montre. J'ai refait mon sac en vitesse et je suis descendu dans le hall, où il m'attendait.

- Je te raccompagne à la gare ?

- Si tu veux, oui.

Je mourais d'envie d'évoquer mon retour sans vraiment savoir comment m'y prendre, alors j'ai glissé quand nous montions dans le métro :

- Tu reviendras à Paris cet été ?

- Peut-être. Mais tu n'y seras pas, non ?

- A priori, non. Sauf si je trouve quelqu'un pour me loger.

Son regard gris m'a transpercé l'âme.

- Tu voudrais loger chez moi, à Paris ?

- … Oui, pourquoi pas ?

- Et tes parents ?

- Ils me saoulent. Je n'ai plus envie de faire d'effort.

- Alors tu peux passer prendre les clés chez la concierge, je la préviendrai.

- Tu es sûr ? ai-je demandé, gêné.

- Oui, je suis sûr. Autant qu'il serve à quelqu'un.

J'entendais à peine ce qu'il disait dans le bruit effroyable de la rame de métro. Je l'ai donc fait répéter pour être sûr d'avoir bien compris. Il paraissait indifférent, étrangement nonchalant, ce qui m'a inquiété.

- Tu te sens bien ? Tu n'es pas très… réactif.

Il s'est penché vers moi et a murmuré à mon oreille :

- C'est l'orgasme. Ça m'a complètement vidé.

- Oh…

Nous avons échangé un regard complice, j'ai senti une chaleur monter doucement en moi, à l'évocation de son plaisir. Alors j'ai osé demander, plus mort que vif :

- Et tu viendras me voir à Paris ?

- Oui, a-t-il répondu après une légère hésitation.

- Tu es sûr ?

Son hésitation m'avait serré le cœur mais il a souri :

- Oui.

- D'accord.

Notre rame s'est trouvée coincée un bon moment dans une espèce de tunnel si bien que je suis arrivé à la gare juste au moment du départ du train sans pouvoir vraiment lui dire au revoir. Il a secoué la main sur le quai alors que je m'asseyais lourdement à ma place, un peu affolé.

J'ai mis longtemps à me calmer et à pouvoir me concentrer sur mes cours, la tête emplie de la perspective de retourner chez lui, à Paris. C'était inespéré mais je me disais que je ne devais pas me faire trop d'illusions. Ce retour n'était pas un retour triomphal, Draco ne s'était pas engagé sur une date ou une durée…

Si nos rapports avaient retrouvé toute leur intensité du point de vue physique, affectivement on était encore loin du compte. Il y avait parfois une espèce de flottement entre nous, comme si les fantômes du passé venaient nous brouiller les yeux et le cœur. Ça me faisait un peu mal cette méfiance mais je ne pouvais m'en prendre qu'à moi, à ma connerie, ma folie. Un instant son discours sur le recours au psy m'a troublé, en étais-je arrivé à ce point-là ?

« Non, c'était avant, maintenant je vais bien » me suis-je dit pour me rassurer, en pensant que je ne prenais plus de médicaments.

Plusieurs fois j'ai ouvert mon classeur de droit commercial et plusieurs fois je me suis retrouvé les yeux dans le vide, rêveur. Mes oraux bien que proches me paraissaient lointains, comme sans importance. J'avais l'impression d'avoir passé bien plus que deux jours en Angleterre, je me sentais complètement décalé, à l'Ouest.

J'ai eu l'impression d'être observé alors j'ai levé les yeux vers un homme d'âge mûr, quelques rangées plus loin, qui me fixait. Son visage m'a paru vaguement familier sans que je parvienne à le situer. Il était plutôt élégant et arborait un demi-sourire narquois, plutôt crispant. Je me suis retourné pour vérifier qu'il ne regardait pas quelqu'un d'autre mais il n'y avait personne derrière moi. Je me suis forcé à replonger les yeux sur mes cours mais j'ai bien relu le même paragraphe 15 fois sans en comprendre le sens. Je revenais sans cesse à l'été, notre futur hypothétique.

L'étape suivante serait d'annoncer ma décision de rester à Paris à mes parents et de trouver un job pour deux mois près de son appartement. J'étais heureux et angoissé à l'idée d'y retourner, mais au moins j'avais un projet, un but. Je ne morfondrais pas tout l'été dans ma campagne, je pourrais passer des jours et des nuits avec lui, seul. Une sourde excitation est née dans mon ventre alors que je rêvais de nos futures ballades, soirées, nuits. Sur mes classeurs, entre les lignes il n'y avait que la peau de Draco, le sourire de Draco, l'odeur de Draco. J'ai fermé les yeux pour mieux l'imaginer et j'ai glissé doucement dans la somnolence sans m'en apercevoir.

Longtemps après un rire lointain m'a réveillé, j'ai relevé la tête et j'ai à nouveau vu le même homme qui me regardait, plaisantant au téléphone. J'ai soudain eu la certitude qu'il parlait de moi avec son interlocuteur et son regard était si grivois que je me suis senti rougir jusqu'aux cheveux. J'ai cherché mentalement dans mon entourage afin de savoir qui il était, un voisin, un prof ? Quand j'ai réalisé qu'il parlait anglais j'ai eu une illumination brutale : c'était l'homme qui avait abordé Draco lors de la présentation de mode, son premier amant. Ce salaud qui avait diffusé ses photos sur Internet.

Je l'ai foudroyé de regard, le forçant à détourner les yeux. Quand il a rangé son portable dans sa poche je me suis replongé dans mes cours, en vain. Je me demandais qui était son interlocuteur et ce qu'il lui avait raconté à mon sujet, mais ce n'était peut-être que ma paranoïa galopante.

À mon arrivée à Paris il faisait presque nuit, il pleuvait et je n'avais rien révisé du tout. Mais je revenais avec cette fleur mystérieuse, troublante et dangereuse : l'espoir.

A suivre...

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