AVANT TA PEAU
Chapitre 31
Aloha
« Aloha » est une chanson de Mome.
Retour à Paris pour l'été, bonne lecture !
Je rentrais chez moi – enfin, chez Draco - le pas lourd, puant la frite, sous la pluie battante. Les voitures passant sur le boulevard m'éclaboussaient, je n'avais ni imper ni parapluie.
Un été pourri.
Ça faisait trois semaines déjà que je travaillais à mi-temps dans un fast-food à Paris, avec des horaires impossibles qui changeaient tout le temps et la sale impression d'être exploité. Parfois je regrettais mon job cool au bord de la piscine, le soleil, la mer, même si à l'époque j'avais déjà la sensation d'être exploité.
Paris était moche, bourré de touristes et Draco était en Grèce, avec Diego. Il ne m'avait pas réellement reproposé de l'accompagner, de toute façon je n'avais pas l'argent pour. Mais j'aurais préféré qu'il y aille seul, ou avec ses parents. De toute façon je savais qu'il ne me serait pas fidèle mais ça me faisait un peu souffrir, quand j'y pensais. L'imaginer étendu sur un transat provoquait toujours une émotion intense en moi – pas seulement sexuelle.
Chaque matin était plus glauque que le précédent et vivre seul chez lui me déprimait, parce qu'il était partout. J'avais retrouvé sous le lit la photo immense qui ornait son mur l'année précédente – celle où il était nu en bustier de cuir. Je l'ai regardée longuement, les larmes aux yeux, avant de me traiter d'idiot. Puis je l'ai posée contre un mur, pour pouvoir l'observer de mon lit, le soir. Une manière de ne pas dormir complètement seul, dérisoire.
En fait je ne vivais que pour les soirs où il m'envoyait un mail, pour me raconter les merveilles qu'il visitait, d'un ton tranquille. Pour faire bonne mesure je lui disais que Paris l'été était merveilleux, et que j'aimais bien mon job, pieu mensonge. Je roupillais quand je ne travaillais pas, je n'avais envie de rien. Je me nourrissais presque exclusivement de la nourriture du fast-food et je crois que j'ai grossi, à mon jean qui me serrait un peu, mais je m'en foutais ; c'était bon, chaud et un peu sucré. Facile. Chaque assiette, chaque verre ou casserole me rappelait nos soirées d'avant, notre bonheur éphémère, alors j'évitais le coin cuisine.
J'avais brillamment réussi mes examens, ce qui avait un peu consolé mes parents, qui détestaient me savoir seul à Paris. Heureusement Louis était également resté pour l'été, et nous passions quelques soirées ensemble, à écumer les bars ou cinémas d'avant-garde, à voir des vieux films. Depuis je passais mes soirées à écouter « La chanson d'Hélène », du film « Les choses de la vie », dont le désespoir subtil me collait à la peau. Louis n'allait pas trop bien non plus, sa copine venait de le quitter. Nous traînions notre blues ensemble, lassés de cette chienne de vie, heureux de marcher le long des quais, quand il faisait beau. Guillaume avait fait une rencontre en Provence dont il nous parlait parfois dans des mails un peu mystérieux, nous étions heureux pour lui.
Ce soir là j'ai claqué la porte derrière moi, épuisé et de mauvaise humeur quand il m'a semblé entendre un bruit dans l'appartement, comme un rire. Un peu inquiet je me suis approché de la salle à manger, qui était déserte. Comme j'avais laissé la fenêtre entrouverte j'ai pensé que c'était un bruit de la rue, et je me suis laissé lourdement tomber sur le canapé, morose.
Il était trop tôt pour espérer un mail de Draco, trop tard pour aller faire des courses. J'allais allumer la télé quand j'ai perçu un autre bruit, comme un gloussement, qui m'a fait dresser les cheveux sur la tête. Il y avait bien quelqu'un dans l'appartement, sans doute dans la chambre.
Quand je suis entré, le spectacle était si stupéfiant que je suis resté quelques secondes muet, tétanisé. Draco et Diego étaient à moitié nus au milieu de la pièce, en train de rire, et il y avait des dizaines de vêtements par terre et sur le lit, en vrac. Un instant j'ai pensé avoir surpris une scène intime et j'allais repartir quand la voix claire de mon amour s'est élevée :
- Il fait un temps de chien dans cette ville, on ne sait pas comment s'habiller !
- Oui, c'est pour ça qu'on a à moitié vidé nos valises, a rigolé Diego.
- Mais je crois qu'on va repartir sur Mykonos, hein Diego ?
- Et si on allait plutôt directement à Barcelone ?
- Pourquoi pas ? T'en fais une tête, Harry. Je voulais te faire la surprise, mais tu es rentré avant qu'on soit prêts. Bonjour, au fait… Je suis heureux de te revoir, tu sais, a dit Draco avec un sourire tendre.
- Moi aussi, ai-je menti en regardant la peau brune de Diego et ses muscles avantageux. Vous vous êtes bien amusés ?
Un éclat de rire a servi de réponse et j'ai dû faire une drôle de tête car Draco a fait un signe à Diego et a repris, plus sérieusement :
- On a un peu abusé du champagne dans l'avion, et on a un peu perturbé le vol…
- Pfff ! Quelle bande de coincés. A Mykonos on faisait ça tout le temps et ça gênait personne, a repris Diego en ramassant ses fringues par terre d'un air las.
Je n'ai pas demandé de quoi il s'agissait, pour ne pas me prendre une autre claque au moral.
Ils étaient tous les deux bronzés et en pleine forme, même Draco avait un teint hâlé et reposé, je me suis soudainement senti très fatigué.
- Vous faites un saut à Paris avant de repartir à Barcelone, c'est ça ?
- Ouaip ! a lancé Diego en faisant un petit clin d'œil à Draco, qui commençait lui aussi à ramasser ses affaires. Ca te dérange pas qu'on passe la nuit ici ?
- On est chez Draco, pas chez moi, ai-je répondu en haussant les épaules, faussement indifférent.
- C'est juste pour une nuit, et il y a le canapé-lit, a-t-il répondu d'un ton léger.
Les battements sourds dans ma poitrine étaient un peu douloureux alors je suis retourné au salon, mortifié. Draco était chez lui, Diego était son ami, il avait tout à fait le droit de l'inviter à passer la nuit, mais la moindre des choses aurait été de me prévenir. Un instant j'ai pensé à partir dormir chez Louis ou même à rentrer en Alsace, mais je travaillais tôt le lendemain.
Je m'en voulais de me sentir trahi, Draco ne m'avait jamais rien promis mais j'avais imaginé que nous passerions un week-end seuls tous les deux, pas en compagnie de son amant. Pendant une horrible minute je me suis demandé s'ils n'allaient pas me proposer de me joindre à eux, mais j'ai secoué la tête négativement.
Non, il n'oserait pas.
Ils sont revenus dans la pièce principale en gloussant, Diego a dit :
- Alors, à quelle heure il arrive ?
- Qui ?
- Ben, le petit chinois ! J'ai faim, moi !
- On a commandé du japonais, a précisé Draco en m'envoyant un sourire contrit.
- Ah ! D'accord.
Diego s'est approché de la fenêtre et s'est extasié devant la vue, bientôt rejoint par son ami qui s'est fait fort de lui commenter les monuments et rues environnants.
Leur complicité me faisait mal alors j'ai détourné la tête, larmes aux yeux, en m'interrogeant sur ce que j'allais manger, moi. Draco m'avait à peine regardé, visiblement l'été avait été long, et ses mails purement amicaux. J'ai lavé rapidement mon bol qui traînait dans l'évier, me demandant comment je trouverais la force de supporter cela.
Alors que l'Espagnol répondait à un appel sur son portable, Draco s'est glissé derrière moi, a passé sa main autour de ma taille et a soufflé :
- Qu'est-ce qui se passe ? Tu n'as pas l'air heureux ?
- Si, si, bien sûr. Je suis juste un peu… surpris.
- On aurait dû te prévenir, hein ? Tu m'en veux ?
- T'es chez toi, ai-je répondu en haussant les épaules, fataliste. C'est déjà sympa de m'avoir prêté ton appartement.
- Je t'en prie… Tu sais, je suis très content d'être rentré, m'a-t-il murmuré à l'oreille en m'embrassant dans le cou.
Je crois que je me suis raidi, à la pensée de Diego qui était à quelques pas. Je n'avais pas envie de jouer à ce jeu-là, l'infidélité me débectait, même si elle n'avait pas d'importance pour Draco. Je n'étais pas assez intelligent ou cynique pour ça, je le voulais pour moi seul, ou pas du tout.
La sonnette a retenti, Draco est allé ouvrir, Diego a raccroché et m'a fait un clin d'œil, que je n'ai pas compris. La situation me paraissait grotesque, j'ai décidé de sortir quand le livreur a posé les petites boîtes sur la table.
- Tu vas où, Harry ?
- Faire un tour…
- Et tes plats ?
- Mes plats ? T'as commandé pour moi ?
- Ben oui ! Tu crois que j'ai oublié tes goûts ? Allez, fais pas cette tête, mange avec nous !
- Mais tu savais pas à quelle heure j'allais rentrer…
- Boh, de toute façon tu aurais bien fini par rentrer, pas vrai ? Pourquoi se casser la tête ? Allez, on va ouvrir une bonne bouteille. Qui choisit ? Harry ?
- J'y connais rien.
- Diego ?
- Bon, je choisis d'après l'étiquette la plus colorée.
- Ça promet !
Ils ont éclaté de rire et nous avons commencé à piocher dans les boites, un peu au hasard.
Finalement j'avais faim et je devais bien reconnaître que Diego était drôle et sympathique, sans doute plus que moi. Avec sa peau bronzée et son corps musclé il était sûrement plus beau que moi aussi, je me faisais l'effet du vilain petit canard, même pas futé.
Draco me souriait et me regardait souvent, en me racontant leurs souvenirs de vacances en Grèce. Je ne savais pas si c'était une torture de sa part ou un geste amical, mais je n'arrivais pas à déceler de l'ironie dans ses paroles.
Je redoutais la fin de la soirée, quand ils iraient dormir ensemble dans la chambre, et même le vin ne me rendait pas joyeux. J'ai répondu rapidement à leurs questions sur mon job, mal à l'aise.
Je n'avais qu'une envie : que ce cirque finisse.
Qu'ils repartent.
La soirée s'étirait paresseusement, le vin avait accru ma fatigue, j'avais besoin de dormir. Je ne participais plus à la conversation depuis quelques temps déjà, somnolant les yeux ouverts, quand Draco a dit :
- Harry est crevé. Je crois que c'est l'heure de dormir.
- Quoi, déjà ? a dit Diego en regardant sa montre. Mais c'est à peine l'heure où on commençait à s'amuser, sur les îles.
- Mais on est à Paris, ici, et Harry est fatigué. Tu peux continuer à coucher dans la chambre, Harry, si tu veux. Les draps sont propres dans le canapé, tout est prêt.
- D'accord… ai-je murmuré sans insister.
Après ma douche je suis retourné dans la chambre, qui avait été rangée entre-temps, et je me suis écroulé dans le lit, la tête lourde.
Ils discutaient à voix basse à côté, je n'ai même pas cherché à comprendre. J'espérais juste dormir avant qu'ils ne commencent à faire l'amour, fataliste.
J'avais sombré depuis quelques instants quand j'ai senti un corps contre moi et une main sur mon épaule :
- Tu m'as manqué, Harry. Tu as ressorti ma photo de sous le lit ?
- Et Diego ? ai-je marmonné dans un demi-sommeil, l'esprit confus.
- Il est sorti en boîte, rejoindre des amis.
- Alors faut qu'on tire un coup en vitesse, c'est ça ?
- …non, a-t-il répondu froidement.
- Ah ? Il va nous rejoindre ?
- Très drôle. Le cynisme ne te va pas, Harry. Il repart demain à Barcelone, seul. Et moi je reste avec toi, si tu veux bien de moi.
Ces mots ont mis un temps infini à atteindre mon cerveau, j'ai froncé les sourcils :
- Je ne suis pas sûr d'avoir compris. Tu vas rester seul avec moi ?
- Ben… oui.
- Mais pourquoi ?
- Pourquoi ? Parce que j'en ai envie… Et toi aussi, du moins c'est ce que j'avais cru comprendre. On en avait parlé à Londres avant les vacances, tu te souviens ?
- Oui, mais… Je ne pensais pas te voir revenir avec lui.
- Ah, c'est ça qui te gêne ? Mais tu savais qu'il était avec moi, non ? Ça aurait changé quoi si j'étais revenu seul ? Ça aurait été plus convenable, c'est ça ? a-t-il ajouté d'une voix un peu cassée.
- Je… oui, je crois. Je ne sais pas. Je suis trop fatigué, je crois…
- OK, je te laisse dormir, Harry. Si je ne t'ai rien dit tout de suite c'était pour te faire la surprise, mais ce n'était sans doute pas une bonne idée. Tu me diras demain matin si tu veux que je reste ou que je parte avec lui à Barcelone.
J'avais l'impression de rêver, un sentiment d'irréalité totale, accru par le mal de tête. Draco me proposait-il vraiment de passer quelques semaines avec moi, avant de repartir à Londres, avec Diego ? N'étais-je donc qu'un amour à temps partiel, un passe-temps à durée déterminée ?
Son corps était chaud et doux contre moi, sa peau sentait le sable alors je me suis laissé aller à soupirer de bien-être, avant de m'endormir.
oOo oOo oOo
Le lendemain le réveil m'a tiré de mon sommeil alors que je dormais encore profondément, Draco s'est juste retourné en soupirant et je me suis levé, de mauvais poil. Même sa peau nue me laissait indifférent, j'avais mal au crâne.
Notre discussion de la veille ne me paraissait plus très claire, je n'avais pas trop compris ses intentions, et, si je les avais comprises, je ne savais pas trop comment y répondre. Accepter sa présence ponctuelle c'était accepter d'avance son départ et sa liaison avec Diego, sans avoir rien à dire. Et c'était dur à encaisser.
En marchant le long du trottoir encore humide je me suis demandé si c'était moi ou lui qui n'était pas normal, s'il valait mieux passer un peu de temps auprès de lui qu'une vie seul.
Charmante perspective.
En croisant un couple bobo j'ai repensé aux préceptes des hippies, qui soutenaient que la jalousie était de l'égoïsme et qu'on devait laisser l'autre libre, si on l'aimait vraiment. En traversant le boulevard Saint Germain je me suis dit que ces principes étaient trop éloignés de moi, trop difficiles à suivre.
Je me suis demandé comment Draco réagirait dans la situation inverse, si c'était moi qui avais un autre amant ? Après avoir retourné l'idée dans tous les sens j'en ai conclu qu'il s'y ferait, ou du moins ne montrerait rien. Etais-je le produit de mon éducation ou la fidélité avait elle une vraie valeur, je l'ignorais. En bon juriste je savais que le mariage était une création économique avant tout, servant à transmettre un patrimoine, mais l'amour ?
Je suis entré dans le fast-food et j'ai enfilé ma tenue, me disant que 3 heures devant le grill ou la friteuse me videraient la tête, et ce fut le cas. Le rythme était si soutenu et la chaleur si infernale qu'il était impossible de rêver, même pendant la courte pause.
Je suis rentré vers son appartement l'esprit encore confus, entre espoir et scepticisme, je le connaissais bien maintenant, il y avait peu de chance qu'il change de point de vue. Le soleil était déjà haut dans le ciel, je devais reprendre mon job trois heures plus tard pour deux heures seulement, un planning illogique qui me bouffait ma journée alors que je n'étais qu'à mi-temps. Heureusement le fast-food était proche de chez lui, et ça me permettait une petite sieste parfois, devant la télé.
Quand je suis entré Draco téléphonait avec volubilité, parlant si vite que je ne comprenais aucune phrase anglaise. En me voyant il m'a fait un sourire et un petit geste de la main, puis a froncé le nez et j'ai compris que je puais la frite, comme d'habitude.
J'ai été prendre une douche et changer de vêtements, et j'ai constaté que la photo géante avait disparu mais que Draco avait re-rangé tous ses habits dans l'armoire. Étrangement ça ne m'a pas fait plaisir, alors que c'était exactement ce que je souhaitais deux jours plus tôt. Il y avait un paquet sur le lit, sans doute un cadeau, sans doute pour moi, mais je n'ai pas eu envie de l'ouvrir et je suis retourné à la salle à manger.
Draco bavardait toujours, devant la fenêtre, fixant le paysage extérieur. J'ai tenté de ne pas écouter mais j'ai eu la sensation qu'il proposait à quelqu'un de le rejoindre à Paris, et ma déception s'est accrue. Deviendrais-je gérant d'un hôtel, à terme ? Je me demandais s'il parlait à Diego ou à sa mère, ou à je ne sais quel nouvel ami rencontré en Grèce, que je détestais d'avance.
De mauvaise humeur je me suis étendu sur le canapé en cuir, comme je le faisais tous les après-midis, pour roupiller devant la télé. Il a froncé les sourcils et j'ai baissé le son machinalement. Je regrettais presque sa présence, sa bonne humeur, sa joie affichée d'être à Paris alors que moi je m'épuisais à bosser.
- Dis donc, tu t'es levé tôt ce matin ! s'est-il exclamé après avoir raccroché.
- Ben oui, je bosse moi.
- Et tu commences si tôt tous les jours ?
- Ça ouvre à 11 heures, je dois y être pour 10 heures en général. Désolé de t'avoir réveillé…
- Oh ! Tu ne m'as pas réveillé. Justement, ça m'a surpris. En général tu me réveilles, dans ces cas-là.
J'ai feint d'ignorer le sens de ses paroles, et je n'ai pas quitté l'écran des yeux. Il a continué à bavarder tout en rangeant des épices ramenées de son voyage dans le placard de la cuisine, toujours guilleret. Au bout d'un moment il s'est approché de moi et s'est assis à côté de moi, puis a soufflé :
- Qu'est-ce qui se passe, Harry ?
- Rien.
- Ben voyons… Prends-moi pour un imbécile. Je sais bien que je suis blond mais je te connais assez pour deviner quand tu fais la tête, et là c'est le cas.
- Pas du tout ! ai-je répondu en haussant les épaules, indifférent.
- Harry, regarde-moi, s'il te plait.
Avec un soupir las j'ai détourné mes yeux de l'écran multicolore pour les poser sur Draco, beau et bronzé, chic avec sa chemise moire et son jean noir de marque. Je l'avais rarement vu si beau et en forme, et je lui en voulais pour ça, bêtement.
- Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu n'es pas heureux de me voir ?
- Si, bien sûr. Je suis juste un peu fatigué, ça passera.
- Non, il y a autre chose, je le vois bien. C'est quoi le problème ? a-t-il demandé avec une douceur et une gentillesse un peu douloureuses.
« Le problème c'est que tu me prends et tu me quittes, je suis devenu un kleenex pour toi », ai-je pensé avec amertume, sans oser le dire. J'ai haussé les épaules, il m'a regardé avec attention :
- C'est bien toi qui m'as demandé si je viendrais cet été, non ? Ou alors tu as changé d'avis ? Tu as rencontré quelqu'un d'autre ?
« Si seulement », me suis-je dit in petto, l'estomac noué.
- Harry, je ne comprends pas…
- Tu crois ?
- Si. Je comprends. Tu es jaloux, a-t-il répondu en se relevant. Mais je t'avais expliqué, non ?
- Oui… tu m'avais expliqué, ai-je repris d'une petite voix minable, et je me suis trouvé débile de réagir comme ça.
- Je ne veux plus d'une liaison exclusive, j'ai trop souffert. Je veux bien passer du temps avec toi, mais on ne reprendra pas la vie commune comme l'an dernier. Ca, pas question.
J'ai acquiescé misérablement, il a continué :
- C'est pourtant simple. On ne se promet rien, on passe du bon temps ensemble, et c'est tout. Pourquoi se torturer ?
J'ai failli demander : « C'est ton psy qui t'a conseillé ça ? » mais je me suis tu, me demandant depuis quand il était rationnel et logique, et moi bêtement sentimental. Les rôles avaient changé, je n'avais pas lu le nouveau story-board.
Devant mon mutisme il a demandé, d'une voix apparemment froide :
- Tu préfères que je reparte ?
Son ton était si détaché que mon cœur s'est serré et j'ai secoué la tête comme un enfant, dépassé par les émotions. Il devait y avoir des mots, des principes pour m'expliquer, je ne les retrouvais pas. Je savais juste que je l'aimais encore à en crever et que le partager était au-dessus de mes forces, mais c'était sans doute petit bourgeois.
J'ai reniflé en retenant mes larmes d'amertume, je me trouvais ridicule. Il me fixait de ses grands yeux gris, je me sentais malheureux et abandonné. Les larmes ont commencé à couler sans que je m'en aperçoive, contre mon gré. En voyant mon visage se décomposer il s'est approché et m'a soufflé doucement :
- Ne pleure pas, Harry, je t'en prie. Non, s'il te plait, ne pleure pas…
- Je… je ne peux pas… Je n'y arriverai pas…
- Mon amour, ne pleure pas, a-t-il répété avec émotion, les yeux brillants.
L'émotion nous a bientôt submergés, malgré nous, et nous nous sommes retrouvés à pleurer comme des enfants dans les bras l'un de l'autre, sans plus nous retenir. Tout l'amour perdu, nos promesses bafouées et la déception nous ont pris à la gorge, ressortant en sanglots amers, impudiques. Tout ce qu'on avait loupé, nos illusions et nos moments de bonheur revenaient nous hanter, en rancœurs tenaces. Nous nous étions tant et si mal aimés que c'était une douleur vive, comme une coupure profonde.
- Ne me quitte pas, Draco, je t'en supplie, ne me quitte pas, ai-je répété en essuyant mon nez et mes yeux de mon coude, alors qu'il pleurait à chaudes larmes dans mon cou.
- Please… stop. Please… don't… murmurait-il en cachant son visage dans mon tee-shirt et en s'accrochant à moi, comme un enfant s'agrippe à sa mère.
En un bref instant je me suis demandé quelle scène nous rejouions l'un et l'autre, quel traumatisme du passé ressortait nous prendre à la gorge pour nous accabler. Mais si je me calmais il semblait ne pas pouvoir reprendre ses esprits, comme si mes larmes avaient déclenché un torrent intarissable.
J'ai caressé ses cheveux doucement pour qu'il se calme, un peu épouvanté par son désespoir, dépassé par son désarroi.
- Je suis là. Je resterai là, avec toi, Draco. Toujours.
- Tu promets, hein ? Tu ne partiras pas, hein ?
- Non.
- Tu ne me quitteras plus, hein ?
J'ai soupiré et passé mes mains sur son visage pour essuyer ses larmes, en murmurant :
- Non. Je te jure qu'on restera toujours ensemble. Toujours.
- Promis ?
- Promis, oui. Mais c'est toi qui es parti, Draco, rappelle-toi.
A ces mots il m'a jeté un regard épouvanté, puis a murmuré :
- Tu me protégeras, hein ?
- Oui, bien sûr… Mais de quoi ? Tu parles de qui ?
- Hein ? a-t-il répondu d'un air surpris, comme s'il se réveillait.
- Qui te fait du mal, Draco ? De qui dois-je te protéger ?
Son regard paraissait presque vide, il ne semblait pas bien me reconnaître. Je me suis demandé où il était parti, ou resté.
Enfin il a agité la tête et a cherché un mouchoir, reprenant ses esprits :
- Rien. Personne… C'est pas grave…
Il a fait mine de se lever mais je l'ai retenu contre moi, cherchant ses lèvres au goût encore un peu salé. Puis il a murmuré en me fixant de son regard devenu plus clair :
- Alors… Tu veux bien que je reste, Harry ?
- Bien sûr. J'étais jaloux, c'est idiot. Excuse-moi.
- …
- Je tiens tant à toi, tu sais. Tu es toute ma vie, Draco…
- Non, ne dis pas ça, s'il te plait. Ne dis pas ça…
Nous étions à nouveau l'un contre l'autre, enlacés, il avait laissé sa tête contre ma poitrine, je respirais ses cheveux avec bonheur, alors j'ai murmuré :
- Pourquoi tu veux que je te mente ?
- Que tu me mentes ?
- Pourquoi je ne peux pas te dire la vérité, c'est-à-dire que je t'aime et que tu es tout pour moi ?
Une voiture a klaxonné dans la rue, je crois qu'il a fermé brièvement les yeux puis a murmuré :
- Parce que c'est trop. Trop pour moi. Je ne le mérite pas.
- Arrête de dire ça. Pourquoi tu te rabaisses à nouveau ? Je croyais que ça allait mieux ?
- Oui, ça va mieux, mais parfois… l'absolu me fait peur. J'ai peur de ne pas être à la hauteur de ce que tu attends de moi.
Le silence s'est installé autour de nous, prenant ses aises.
Il était sur le point de me dire quelque chose d'important mais se retenait, j'ai préféré ne pas insister. J'ai repensé à sa phrase favorite : « Pourquoi poser des questions dont on ne veut pas connaître la réponse ? » et je l'ai serré un peu plus fort contre moi.
Je l'aimais comme il était, avec ses faiblesses, ses blessures. J'étais sûr qu'un jour il me dirait tout, comme moi je lui avouerais tout, et que ce jour-là tous les nuages s'enfuiraient. Mais le temps n'était pas encore venu, il se protégeait encore et j'aimais bien cette pudeur chez lui, qui faisait partie de son mystère. Il était revenu de Grèce pour revivre avec moi, je ne devais pas trop exiger, sous peine de le voir repartir avec Diego ou un autre, moins exclusifs que moi.
Passer quelques jours, quelques semaines avec lui était déjà un beau cadeau, il fallait que je m'en contente, ou il regretterait sa venue. Ma jalousie avait déjà fait des dégâts, je devais me tenir sur mes gardes, prendre sur moi, l'accepter tel qu'il était. Ne pas recommencer les mêmes erreurs. J'ai soupiré longuement, respirant l'odeur de sa peau, ses cheveux, qui m'enivraient comme avant, et cette douceur infinie qui me troublait plus que tout. Il me paraissait soudain fragile dans mes bras alors j'ai resserré un peu mon étreinte, et il a souri.
- Je veux bien que tu restes, Draco. J'ai envie que tu restes. J'ai envie de te voir tous les matins, tous les soirs, et ça durera le temps que ça durera. Je te prends comme tu es, sans rien exiger. Tu es libre, tu restes libre. Promis, ai-je martelé, certain d'être sincère.
- Merci… a-t-il susurré en m'embrassant tendrement, et une chaleur a réchauffé l'éclat gris de son regard.
Nous sommes lovés l'un contre l'autre, nous caressant avec douceur puis fièvre et bientôt nous avons retrouvé les gestes que nous aimions, le contact de nos peaux nues, le rythme de nos hanches et le plaisir incandescent.
- Je t'aime, Draco.
- Aime-moi encore… Encore et encore, a-t-il glissé dans mon oreille en se frottant à nouveau à moi, alors que je me reposais sur son corps alangui.
Nous avons échangé un sourire, un vrai sourire plein de promesses et de tendresse, et je me suis dit que la vie était merveilleuse, et que le fast-food se passerait de moi, cet après midi-là. Nous étions entrés de plain pied dans une nouvelle romance, et j'étais certain que ça se passerait bien, cette fois-ci.
A suivre…
Merci de suivre toujours cette fic, merci de me dire ce que vous en pensez. Et merci à vous qui m'avez envoyé des messages pour me dire pour me dire que « Harry Potter and the cursed child » vous avait fait penser à « Nos vies alibis », c'est un beau clin d'œil du destin…
