AVANT TA PEAU
Chapitre 32
Are you with me
Encore un petit rayon de soleil en cette rentrée, c'est pas du luxe ^^
"Are you with me" est une chanson de Lost Frequencies
Le lendemain matin je me suis réveillé à ses côtés, confiant. Pour la première fois depuis longtemps je me sentais reposé, l'esprit clair. C'était presque étrange de le voir dormir paisiblement, nu contre moi, comme avant. La clarté du soleil caressait à nouveau sa chair pâle, la faisant luire doucement, et la pureté de son visage était telle que j'aurais aimé la photographier pour l'inscrire à jamais dans ma mémoire.
Je n'avais pas envie de bouger pour partir travailler, il me manquait déjà, bizarrement. Je me suis accordé un quart d'heure de répit, juste à le regarder. Une douceur incroyable m'envahissait, le bonheur de sa présence et de la confiance retrouvée, et je me suis dit que j'avais une chance incroyable. Une nouvelle chance. A ne surtout pas gâcher.
Il a ouvert les yeux et m'a souri :
- Tu ne travailles pas ce matin ?
- Hum… ne me tente pas, Draco, ai-je répondu en me penchant pour l'embrasser. Tu as bien dormi ?
- Oui, très bien. Ça m'a fait bizarre de me réveiller ici, et que tu me regardes, comme avant. Comme un saut dans le temps.
- J'aime toujours autant te voir dormir, tu es si calme, on dirait un enfant. Ça m'apaise.
Nous nous sommes à nouveau embrassés et je suis resté quelques instants contre lui, à profiter de sa chaleur, du velours de sa peau et du sentiment de bien-être que je ressentais. Je n'avais pas envie de quitter ses bras, de partir travailler.
- Tu vas te rendormir ?
- Non, je vais me lever, j'ai prévu de passer voir un ami qui travaille dans une boutique, et dans plusieurs magasins pour découvrir les dernières tendances. En fait j'aimerais bien me trouver un job dans une boutique quelques heures par jour, pour voir comment ça se passe.
- Tu veux vendre des habits ?
- Transitoirement, oui, pour mieux connaître les clients. Ça peut m'aider pour mes futures créations, tu comprends ?
- Oui, je comprends. C'est bien, c'est une bonne idée. Mais ça va être du boulot, non ? T'as pas peur que ce soit crevant ?
- Tu me prends encore pour une larve, hein ? Pour un paresseux ?
- Euh…
- Je te comprends, rassure-toi, j'étais pas comme ça avant. Mais grâce à toi j'ai découvert les bienfaits du travail ! a-t-il gloussé en se mettant debout d'un bond.
- T'as de la chance. Moi j'y vais plutôt à reculons.
- C'est parce que ton job n'est pas aussi intéressant que le mien, et puis je n'ai pas vraiment besoin de travailler, je fais juste ça pour le fun, alors c'est différent…
- Tu connais pas ton bonheur, Draco.
- Si, je le connais, et je veux le préserver, justement. Allez, debout, y a des jeunes gens qui ont faim et qui attendent leur hamburgers !
- A 10 heures du matin ?
Il a gloussé et s'est précipité vers la salle de bain, d'un geste gracieux. J'ai gémi :
- Draco, je suis à la bourre. Je peux pas y aller avant ?
- Pff ! Si t'avais pas perdu tout ce temps à reluquer mes fesses… Bon, allez viens, on va la prendre ensemble, je vais te savonner.
- Euh… Je ne suis pas sûr que ce soit une très bonne idée, ai-je murmuré en regardant son corps délié sous le flot de la douche.
Bien sûr je n'ai pas résisté longtemps et quelques minutes plus tard je n'étais toujours pas habillé, à l'heure de ma prise de service.
Après un baiser rapide sur le pas de la porte j'ai couru jusqu'au fast-food, où j'ai prétexté une panne de réveil. Du coup je suis resté au-delà de l'heure prévue et à mon retour Draco n'était plus là, l'appartement était désert mais bien rangé, ce qui était plutôt nouveau. En croquant dans une pomme j'ai composé son numéro de portable, presque inquiet.
- Allo ? Harry ?
- Oui. Je suis rentré, là. Et toi, t'es où ?
- Aux Galeries Lafayette. Tu veux me rejoindre ?
- Quoi ? Pour voir des fringues ? Euh… non merci, sans façon. Tu reviens quand ?
- Ouh là ! Aucune idée. Pourquoi ? Je te manque déjà ?
- Bien sûr. Énormément. Ça fait au moins quatre heures que je ne t'ai pas vu, je suis en manque grave, là.
- Pauvre chéri ! Va falloir t'acheter des patchs, alors, parce que je ne compte pas passer tout l'été enfermé dans notre appart, surtout si tu bosses. Pour l'instant je repère mais après je vais aller proposer mes services dans certaines boutiques dont je connais les gérants.
- Tu connais des gérants de boutique ?
- Certains, oui. Comme je suis plutôt un très très bon client, je finis par les connaître. Ca pose un problème ? Je te sens mal à l'aise, là.
- Oh non, non. Pas du tout. J'espérais juste te trouver à la maison « comme une geisha », ai-je pensé sans le dire.
- On se voit ce soir, OK ? Je vais rapporter à manger, promis.
J'ai retenu une grimace involontaire, « rapporter à manger » signifiait souvent des sushis ou autres mets exotiques, que j'appréciais peu.
- OK ! Sois sage.
- Mais oui…
- Je t'aime.
- Bisous, a-t-il murmuré en raccrochant, et je me suis demandé s'il était seul, en réattaquant ma pomme.
Comme je ne le reverrais pas tout de suite je n'ai pas pris de douche ni changé de vêtements, je me suis allongé paresseusement sur le canapé qui était inondé de soleil, pour me reposer. Je me suis dit que la situation avait évolué et que c'était bien, qu'il valait mieux qu'il ne passe plus ses journées à traîner chez nous, comme avant. Mais le savoir dehors, avec d'autres, me faisait un peu peur, malgré moi.
En recrachant le trognon de la pomme je me suis morigéné : il ne fallait pas que je retombe dans mes vieux démons, la jalousie et la paranoïa. La vie m'avait offert une seconde chance, je devais en profiter et ne pas tout gâcher, à nouveau.
Objectivement je me disais que c'était merveilleux qu'il soit si dynamique et battant à présent, mais la maison vide me désespérait un peu. Il avait évolué, j'allais devoir le faire, aussi, et vite.
Comme souvent quand je m'allongeais j'ai fini par m'endormir, et c'est un bruit de clés dans la serrure qui m'a réveillé brusquement. J'ai regardé autour de moi, désorienté, avant de voir ma montre –j'étais sur le point d'être en retard, encore.
Draco se tenait sur le pas de la porte, avec d'immenses sacs et paquets, et je n'ai pu m'empêcher de m'exclamer :
- Mais tu y as été pour voir ou pour tout dévaliser ?
- Oh, j'ai trouvé quelques trucs sympas, alors je les ai pris. Il y en a un ou deux pour toi, d'ailleurs, a-t-il ajouté d'un ton léger en entrant.
- Pour moi ?
« Oh là là » ai-je pensé en frémissant mais j'ai déposé un baiser léger sur ses lèvres avant de filer vers les escaliers :
- Je suis à la bourre. A ce soir !
J'étais dans la rue quand je me suis rendu compte que nous n'avions fait que nous croiser pendant cette journée, mais heureusement il y avait la perspective de la soirée, et elle devait être parfaite, alors je devais oublier mes récriminations et angoisses, pour une fois.
oOo oOo oOo
Le soir il avait préparé une belle table avec des bougies, c'était si mignon et cliché que j'ai souri en la voyant, moi qui rentrais épuisé et puant de mon job. En fait j'étais encore un peu abruti par les bruits et les odeurs, le nez saturé, mais ça me faisait du bien d'être accueilli de la sorte, même si Draco était –encore- au téléphone quand je suis arrivé.
Je me suis précipité sous la douche avant qu'il ne fronce le nez, pour me débarrasser des scories de mon boulot. Quand je suis ressorti un assortiment de mezze était déposé sur la table, et il ouvrait une bouteille de vin. Il faisait encore grand jour et chaud, mais j'avais hâte que la nuit tombe pour voir les reflets de la bougie illuminer sa peau et ses cheveux, et deviner les contours de son corps.
Nous nous sommes embrassés tendrement, en souriant, conscient de ce moment de grâce entre nous, de ce recommencement inattendu. J'ai encore dû lutter contre moi-même, mon envie de lui pour ne pas l'amener dans la chambre sans attendre, mais ça aurait été faire peu de cas de ses efforts, et puis l'attendre était déjà un peu l'aimer.
Au prix d'un effort intense j'ai réussi à dénouer mes bras de son corps fin, retirer ma bouche affamée de ses lèvres tièdes et cesser de respirer l'odeur troublante de sa peau, véritable drogue. Avec une légère inquiétude je me suis dit que j'étais toujours aussi amoureux, fou de lui, et que je ne me remettrais pas d'un second échec.
En m'asseyant à table je me suis demandé comment faire pour l'aimer moins, pour rester raisonnable, mais devant son visage attendri et ses gestes délicats pour me servir j'ai compris que j'étais foutu, de toute façon.
- Tu as passé une bonne journée ? m'a-t-il interrogé en me regardant avec intérêt.
- A part le moment sous la douche avec toi ce matin, non.
- D'accord… C'est si terrible que ça, ce job ?
- Pire, je te jure. Et avec ces horaires à la con…
- Je comprends. Mais tu pourrais quand même essayer d'y trouver un aspect positif, non ? Si tu ne veux pas avoir l'impression de perdre ta journée…
Je l'ai fixé pour voir s'il était moqueur, mais il semblait tout à fait sérieux. J'ai repris :
- C'est marrant, l'an dernier nous avions eu le même type de conversation, mais c'était moi qui jouais les donneurs de leçon. Tu te rappelles ?
Une ombre est passée dans son regard, furtivement, puis il a bu une gorgée de vin, pensif.
Avant qu'il ne réponde, j'ai lancé :
- Et toi, ta journée ?
- Eh bien je dois avouer qu'elle était crevante mais agréable, ça faisait longtemps que je n'avais pas fait les boutiques à Paris, c'était un vrai bonheur.
J'ai bu à mon tour une longue gorgée pour ne pas lui faire remarquer que nous n'avions pas les mêmes sources de bonheur, mais je ne voulais pas paraître pathétique, ni aux abois.
- Et tu as trouvé un job ?
- Non, pas encore, j'ai deux adresses en vue, d'ailleurs je viens d'appeler le gérant d'une des boutiques, il m'a dit de passer demain, je suis tout excité.
- A ce point-là ? ai-je répondu en fronçant les sourcils
- Oui, c'est une boutique sublime avenue Montaigne, fréquentée par toute la jet-set, ça va être très très intéressant de bosser là. Je me réjouis, j'espère que ça va marcher.
- Pourquoi ça ne marcherait pas ?
- Parce qu'il a déjà tous les employés qu'il lui faut, il va falloir que je lui apporte quelque chose de plus. Ou de différent.
Le vin rouge a coulé dans ma gorge doucement, j'essayais de ne pas montrer mon inquiétude, mais j'ai quand même lâché, du ton le plus anodin possible :
- Et… c'est quoi, ton plus ? Ta spécificité ?
Sa main qui allait amener une bouchée d'houmous à sa bouche est restée suspendue en l'air, et il m'a jeté un regard suspicieux :
- Tu parles professionnellement ou sexuellement ?
- Quoi ?
- Je ne sais pas, Harry, tu fais une drôle de tête alors je me demande ce que tu imagines…
- Comment ? Mais pas du tout, je te jure ! Je te fais parfaitement confiance, je t'assure !
- Ce n'est pas une question de fidélité car nous ne nous sommes rien promis - rappelle-toi - mais je me demande si tu ne penses pas que je vais avoir ce job avec mon cul, comme avant…
- Quoi ? Mais non, pas du tout ! Là, c'est toi qui me fais un procès d'intention, Draco. J'ai rien dit du tout !
Il m'a fixé avec une petite moue et j'ai pris un air innocent en levant les mains, comme pour prouver ma bonne foi. Bien sûr il avait raison, j'avais peur que le gérant ne profite de ses charmes, je n'arrivais pas trop à me raisonner.
- Hum… admettons. Hé bien j'essaierai de faire valoir qu'en tant que créateur j'ai un œil « particulier », et puis j'ai longtemps travaillé pour KK, c'est une expérience qui compte.
Comme un idiot je me suis étranglé et il a nouveau froncé les sourcils :
- Je ne parle pas des photos artistiques ou du shibari, je parle des photos de mode. T'es pénible, tu sais ?
- Quoi ? Je …
- Allez, sois sincère, pour une fois !
- Je…
J'ai fixé son visage fermé, sa bouche amère et j'ai murmuré, en baissant les yeux :
- J'ai peur de te perdre, je crois.
- Harry ! a-t-il soufflé d'un ton excédé, en posant sa serviette sur la table, comme s'il allait se lever.
- Oui, je sais, on ne s'est rien promis, tu es libre et je n'ai pas le droit d'être jaloux, mais…
Avec en grand soupir j'ai terminé piteusement :
- J'y arrive pas.
Finalement il a souri et s'est levé pour me rejoindre, sans un mot. Il a posé son front contre le mien, avec douceur, et a soufflé :
- T'es incroyable, toi, tu sais ? Franchement, je ne comprends pas.
- Tu ne comprends pas quoi ?
- Pourquoi tu tiens toujours tellement à moi, après tout ce qui s'est passé. Et avec tout ce que je te dis sur ma volonté de ne pas m'engager. Pourquoi tu supportes ça ?
- Parce que… ai-je balbutié en m'accrochant à son cou, cœur battant. Parce que je t'aime… et je ne peux pas lutter contre ça. C'est plus fort que moi.
Sa bouche a rejoint la mienne et je me suis souvenu qu'il avait prononcé à peu près les mêmes paroles, peu de temps avant, même si je ne me souvenais plus très bien à quel sujet. Les photos ?
- On va peut être finir de dîner, non ? a-t-il chuchoté en retirant ses lèvres et j'ai acquiescé, la mort dans l'âme.
Le dîner libanais était délicieux mais j'avais envie d'être contre lui, tout contre lui dans le grand lit, de me perdre encore une fois dans ses bras, tout oublier. Le soir tombait enfin, promesse d'intimité, je sentais des papillons dans mon ventre, Draco épluchait délicatement des fruits exotiques de ses longs doigts, troublants.
Je me suis efforcé de fixer les lueurs vacillantes d'une bougie pour me calmer, mais en pensée je le déshabillais déjà, ma langue léchait sa peau sucrée, mes doigts le caressaient déjà avec impudeur, j'avais chaud, terriblement chaud.
- Ça va Harry ? Tu es tout rouge. Tu veux qu'on ouvre les fenêtres ?
- Oui, j'ai un peu chaud.
- Je vois ça. Je pense qu'une bonne douche froide te ferait du bien, m'a-t-il dit avec un petit clin d'œil.
- Ah ? Tu crois ?
- Oui, je crois. Et je crois que je vais t'accompagner, si tu le permets.
- Oh…
Il a essuyé ses doigts sur la serviette en riant, et j'ai cru que j'allais mourir de contentement, dans l'instant. Nous avons laissé le flot tiède glisser sur nos peaux nues, avant de redécouvrir le plaisir de se fondre l'un dans l'autre, sans plus réfléchir.
Quand il s'est endormi contre mon épaule, bien plus tard, j'ai lutté contre le sommeil pour profiter de ce moment miraculeux, et de l'odeur chaude de son corps.
oOo oOo oOo
Trois jours plus tard j'étais en train de sommeiller sur le canapé, entre deux vacations quand mon portable a vibré, me réveillant au milieu de mon demi-sommeil réparateur. Les journées étaient longues et fatigantes, et les soirées bien occupées, même si nous nous couchions tôt.
J'ai ouvert un œil et fouillé dans ma poche, l'esprit embrumé :
- Allo ?
- Harry ? Je te réveille ? a lancé la voix moqueuse de mon amour.
- Pas du tout. Qu'est ce qui te fait croire ça ?
- Ta voix. Tu dormais, avoue !
- Un peu, oui, je somnolais. J'ai un boulot crevant, moi, tu sais.
- Et tu crois que c'est pas crevant de courir les boutiques ?
- Arrête, je vais pleurer, ai-je renchéri en me rappelant de son teint frais et enjoué le matin.
Il était toujours le premier debout, guilleret et primesautier, quand je m'extirpais difficilement du lit, quelques minutes avant ma prise de service.
« C'est parce que c'est moi qui fais tout dans ce couple » avais-je grommelé la veille au soir en me laissant retomber lourdement sur lui après un rapport particulièrement réussi.
« OK. Désormais c'est moi qui prends les rênes » avait-il chuchoté en commençant son exploration de mes zones érogènes, et, à ma grande surprise, il avait réussi à réveiller des sens largement émoussés.
En fait je préférais nettement faire chauffer des frites que de faire les boutiques avec lui, mais j'aurais préféré mourir que de l'avouer.
- Tu sais quoi ? J'ai trouvé un job !
- Génial. La boutique que tu voulais ?
- Oui, formidable, non ?
- Bien sûr. Tu commences quand ?
- Demain matin, le temps de faire le contrat.
- Super ! Et… c'est jusqu'à quand ?
- Début septembre. Tu sais qu'en septembre je commence mes cours à la St Martin's School, à Londres, a-t-il répondu avec un ton légèrement réprobateur.
Bien sûr je le savais, même si j'évitais d'y penser. Nous étions tellement bien que j'aurais voulu que cette parenthèse estivale ne s'arrête jamais, et qu'il reste à Paris avec moi. J'évitais soigneusement ce sujet douloureux, pour ne pas me plaindre, mais l'idée de me retrouver seul dans ma petite chambre en septembre me déprimait gravement. Même la perspective des cours ne me remontait pas le moral. En fait j'aurais voulu revivre avec lui, comme avant.
- Oui, bien sûr, je le sais bien, ai-je répondu mécaniquement. Et bien c'est parfait ! Un bon salaire ?
- Non. Un petit pourcentage sur les ventes, mais je n'y vais pas pour ça, j'y vais surtout pour connaître le marché, et pourquoi pas me faire connaître. Ça peut toujours servir, pas vrai ?
- Oui, bien sûr…
- Ce sont peut-être de futurs clients à moi.
- Hum… Et il le sait, ton ami qui te prend en stage ?
- Hé hé ! Non, je ne crois pas. Bon, je te laisse. A ce soir !
J'ai raccroché en me disant que nous ne vivions vraiment pas dans le même monde, travailler pour une autre raison qu'un salaire me paraissait idyllique, ou farfelu.
En me grattant les cheveux j'ai essayé de faire taire la petite voix qui se demandait si c'était une si bonne idée de vouloir se faire connaître, et par qui. J'imaginais trop bien des hommes riches et élégants discutant avec Draco, et plus si affinités… D'autant plus qu'il faisait déjà partie de ce monde-là, lui, ce monde où on porte un SMIC à chaque pied, et où on ne sent jamais la frite.
Mes angoisses revenaient dans mes moments de fatigue, de maux de tête, ou quand il rentrait en retard, ce qui était assez rare. Nous échangions un regard sur le pas de la porte, moi debout près de la fenêtre à guetter, lui ironique, ses paquets à la main :
- Je t'ai acheté un truc, aujourd'hui.
- Encore ? Mais tu m'en as déjà acheté toute la semaine, je ne sais plus où les mettre, moi.
- Si tu les portais par exemple ?
- Euh… oui. Mais faut pas te sentir obligé, tu sais.
- Eh bien comme ça tu sais d'où je viens, au moins. Et ça chasse ce vilain pli sur ton front, là.
- Un pli sur mon front ? répliquais-je en haussant les épaules.
- Oui, oui. Un pli sur ton front, là, disait-il en déposant un baiser léger sous mes cheveux en bataille. Tu ne me fais toujours pas confiance, hein ?
- Mais si, je t'assure.
Il s'installait alors sur le canapé, un verre d'eau gazeuse à la main :
- C'est plus fort que toi, hein ?
Je haussais à nouveau les épaules et je m'installais tout contre lui, m'emplissant de son odeur délicieuse, et toute la fatigue de la semaine s'envolait.
oOo oOo oOo
Dès le lendemain nous sommes entrés dans une nouvelle routine, un nouveau tourbillon plutôt puisqu'il partait tôt le matin et rentrait tard le soir, toujours très affairé mais plein d'énergie. Il n'était pas rare qu'il consulte encore des magazines, des sites de mode ou appelle des clients ou des fournisseurs le soir, alors je me retrouvais un peu démuni dans mon coin, à préparer des salades exotiques ou à bouquiner sur la terrasse, dans le soleil déclinant.
Difficile de reconnaître le garçon languissant de l'été dernier dans cette séduisante tornade, le contraste était saisissant. Souvent Diego l'appelait le soir, ils discutaient longuement en anglais, toujours de mode. Au début ces conversations m'avaient inquiété mais Draco en ressortait toujours calme et serein, alors je m'y étais habitué. Nous n'avions pas reparlé de promesses ou quoi que ce soit, mais je pressentais qu'il m'était fidèle, sans doute parce qu'il était trop occupé pour envisager une liaison. Ou alors parce qu'il était pleinement satisfait de nos moments intimes, comme moi je l'étais.
Les seuls instants difficiles étaient les sollicitations continuelles de ses « connaissances » pour aller en boîte, plusieurs soirs par semaine. Il se faisait un devoir d'y aller -« ce sont des relations publiques » disait-il en riant- moi je supportais difficilement ces soirées interminables dans des endroits à la mode où je m'ennuyais ferme, et où je me sentais banal. Draco me présentait toujours comme un ami, mais je sentais les regards méprisants sur moi, même avec des vêtements choisis par lui.
Un soir nous avions croisé sa sœur accompagnée d'amies, elle m'avait tendu une main glaciale sans me regarder et je m'étais senti humilié, une fois de plus. Le souvenir de cette journée chez eux – et la funeste soirée chez leur père - m'était revenu d'un coup, comme une gifle. Elle n'était sans doute pas au courant des évènements mais me traitait comme ce que je n'avais jamais cessé d'être pour elle : un esclave affranchi, un profiteur quoi. Elle était trop polie pour le dire clairement mais tout dans son attitude me faisait sentir qu'elle et ses amies valaient mieux que moi, largement. Une sourde anxiété me creusait l'estomac alors que je sirotais mon cocktail, mal à l'aise.
Je redoutais également que Draco me demande un jour à nouveau comment j'avais retrouvé sa trace, à ce moment-là. Heureusement, tout comme moi, il n'aimait pas parler du passé et ne m'avait jamais plus interrogé à ce sujet, je m'estimais tiré d'affaire.
Parfois il accueillait des amis chez nous, le soir, et nous commandions des plats asiatiques mais je n'étais jamais vraiment à l'aise, toujours décalé. Les conversations sur la mode – en anglais - me faisaient bailler, le droit les laissait de marbre, et j'étais toujours fatigué, contrairement à lui.
Nos meilleures soirées – pour moi - étaient celles où nous nous promenions le long des quais, la nuit, quand l'obscurité abolissait les classes sociales et que nous n'étions que deux amoureux parmi d'autres. Nous aimions boire un verre en terrasse, au milieu des touristes et des promeneurs, et il me racontait sa journée, de sa voix douce. J'étais étonné parfois par ses remarques très fines d'un point de vue sociologique sur les réflexes d'achat. Son esprit d'analyse était très développé, bien qu'intuitif, je le découvrais sous un angle nouveau.
Un soir où nous étions attablés sur une petite terrasse non loin des quais, il m'a demandé, en me fixant intensément dans la pénombre :
- Tu pourrais avoir quelques jours de congés ?
- Tu plaisantes ? Je remplace les gens en congés, ce n'est pas pour partir à mon tour.
- Quoi ? Pas un seul jour, en deux mois ?
- Ben, non, en général je me les fais payer. Pourquoi ?
- Je me disais que… j'aimerais qu'on parte un peu, tous les deux.
- Partir ? Où ça ?
Je devais ouvrir des yeux ronds comme des soucoupes car il a ri et a fini son verre, l'air malicieux :
- Dans un endroit sympa, pour le 15 août. Ca te dirait pas ?
- Je sais pas. C'est où, un endroit sympa ?
- Oh… en Écosse, à Balmoral.
- Le château de la Reine ?
- Mais non, Harry, je te fais marcher. C'est une surprise, na.
- Ah oui ? Mais… tu es sûr que tu veux partir avec moi ? ai-je demandé piteusement, en pensant à ses connaissances jet-set.
Son œil pétillait quand il a répondu :
- Non, en fait je voulais partir avec Robert Pattinson, mais il est pris à cette période.
- Quoi ? Mais… tu te moques de moi, Draco !
- Oui, un peu. Tu sais que tu es délicieusement naïf ?
- Pff… c'est malin, va. Écoute, ça me dirait, mais je vois pas trop comment faire.
- Et si tu échangeais tes heures avec un autre pour avoir deux ou trois jours de suite ? Ou alors dis que ta sœur se marie, ou je ne sais trop quoi…
- Quelle imagination ! Oui, je peux peut-être essayer d'échanger, je crois que ça se fait parfois, ai-je répondu d'un air dubitatif.
Un bateau mouche est passé sur la Seine, point lumineux devant nous, le spectacle était kitsch mais un peu magique. Les émotions se mélangeaient en moi, la joie et une peur diffuse, inexplicable.
J'ai fait glisser mon doigt sur mon verre glacé :
- On ne retournera pas au Grand Hôtel, hein ?
- Pourquoi ? Tu as peur ?
- Je suis parti un peu comme un voleur, tu te rappelles ?
- Eh bien, raison de plus pour y retourner, pour les faire chier. Ils baveraient de jalousie, tes anciens collègues, pas vrai ?
- Je…euh… Oui, sans doute mais… ce serait trop gênant pour moi, je crois.
- De quoi tu aurais honte ? D'être vu avec moi, à la réputation scandaleuse, ou d'être devenu pédé ?
- Draco, c'est pas drôle.
Ses yeux m'ont dévisagé avec intensité puis il a soufflé :
- T'as raison, c'est pas drôle. Non, on ne retournera pas là bas, promis. On ira ailleurs, dans un coin que j'ai très envie de redécouvrir… avec toi, a-t-il ajouté en baissant les yeux, et mon cœur a battu plus vite.
A suivre…et à bientôt pour le voyage à la destination encore inconnue... Une idée ou un souvenir, pour ceux qui ont déjà lu l'histoire ?
Pour ceux qui ont pré-commandé la version collector illustrée de « Mon ciel dans ton enfer » (éditions YBY), sachez que le projet avance bien, les illustrations sont superbes, je me réjouis de vous faire découvrir ça !
