AVANT TA PEAU

Chapitre 33

My silver lining

En route pour un petit week-end romantique au soleil, ne venez plus me dire qu'on pleure à tous les chapitres, dans mes fics ! Bonne lecture !

« My silver lining » est une chanson de First Aid Kit.

L'avion descendait sur l'aéroport Galileo Galilei, je n'arrivais pas à croire que nous allions passer trois jours à Florence, en Italie. Draco avait gardé le secret jusqu'au bout, laissant traîner des horaires d'avion pour la Corse et les Canaries, vraisemblablement pour m'induire en erreur.

Il m'avait juste dit le matin même : « On va dans un endroit chaud, n'emmène pas de pull », donc j'avais rayé Balmoral de la liste des destinations possibles. Quand il a rajouté « Prends tes maillots de bain » j'ai cherché dans ma tête une station balnéaire, et j'ai eu peur qu'on retourne quand même sur la Côte, au Grand Hôtel. J'ai essayé de me rassurer en me disant qu'il ne me ferait pas ça, mais je lui connaissais un goût certain pour la provocation, que je ne partageais pas.

L'organisation de mon emploi du temps n'avait pas été facile mais j'avais finalement réussi à libérer trois jours pleins, pour notre escapade. La veille au soir il me fixait avec ses yeux brillants, je m'attendais à tout – y compris une mauvaise surprise genre le Grand hôtel ou son manoir familial.

Le trajet en taxi le vendredi soir m'a paru interminable et quand nous nous sommes arrêtés devant l'immense écran des destinations je les ai toutes passées en revue, anxieux. Stockholm, Londres, Milan ou Marrakech ?

Il a montré une ligne du doigt – Florence - et m'a demandé avec un clin d'œil :

- Tu connais Florence ?

- Pas personnellement, non.

- Trop drôle, Harry ! Eh bien c'est là qu'on va…

- Mais c'est pas au bord de la mer !

Il m'a dévisagé comme si j'étais devenu fou :

- J'ai jamais dit qu'on irait au bord de la mer !

- Ben… pourquoi les maillots de bain, alors ?

- Pour l'hôtel ! Il y a une très belle piscine intérieure et un spa. Tu te rappelles de Londres ? C'était sympa, non ?

- Oui, très. Mais pourquoi Florence dans ce cas ?

- Pour les arts, mon cher. La renaissance !

J'ai encore roulé des yeux, passant une fois de plus pour un indécrottable provincial et il m'a attrapé par la main pour m'emmener au comptoir d'enregistrement, où nous avons pratiquement été les derniers à enregistrer.

Depuis le hublot de l'avion on voyait les lumières briller sur l'aéroport, le spectacle était assez impressionnant pour moi qui avais très peu voyagé. Draco était parfaitement à l'aise, je lui enviais cette nonchalance naturelle mais il était sûrement un habitué de ce genre de week-end, même si ça m'agaçait qu'il les ait vécus sans moi.

- C'est beau, hein ? lui ai-je dit en me penchant vers le hublot.

- Oui, la nuit c'est toujours magnifique.

- Tu connais Florence ? ai-je demandé avec une petite hésitation, craignant qu'il m'apprenne qu'il y avait ses habitudes avec l'un ou l'autre amant.

- Oui, un peu.

- Et… tu es venu avec qui ?

- A Florence ? Avec mes parents. Pourquoi tu me demandes ça ?

- Oh, comme ça…

Son nez s'est retroussé et il m'a glissé avec un petit sourire :

- T'avais peur que je sois venu avec KK, hein ? Avoue.

- Ben… oui, enfin, non…

- Menteur !

- …

- Non, rassure-toi, il ne m'a pas trimballé dans ses bagages dans l'hôtel où j'ai réservé. Ou alors je ne m'en souviens pas.

J'ai acquiescé, un peu soulagé, et quelques minutes plus tard nous attendions nos valises dans l'aérogare.

L'arrivée à l'hôtel a été un peu difficile, bêtement je me sentais intimidé par le luxe ostentatoire des lieux, j'avais l'impression d'être un passager clandestin, pas à ma place. Des œuvres d'art modernes ornaient les murs et le hall, on se serait cru dans un musée. Pour un peu j'aurais porté moi-même les bagages jusqu'à la chambre, gêné devant un « collègue ».

- Détends-toi, Harry, personne ne sait que tu as été groom, ici.

- J'ai jamais été groom ! me suis-je révolté en traversant l'immense hall, tête baissée.

- Mais je sais bien, je plaisante ! Et puis lève la tête, on dirait que tu as honte.

- J'aime pas ce genre d'endroit, ai-je grommelé alors qu'on arrivait dans l'ascenseur.

Nous sommes arrivés dans la grande chambre claire et Draco a fermé la porte à clé derrière nous, puis s'est approché de moi :

- Tu veux qu'on aille ailleurs ? Qu'on trouve un autre hôtel ?

- Pourquoi ? ai-je répondu, légèrement sur la défensive.

- Parce que tu n'as pas l'air bien. Je ne pensais pas que ça te ferait cet effet-là. On peut sans doute trouver autre chose qui te conviendra mieux. Tu sais, le but n'est pas de te rappeler un passé pas très agréable, pas du tout.

- Je… euh. Non, je pense que je vais m'habituer, c'est rien. C'est con, hein ? Je me sens comme un voleur, comme si je n'étais pas à ma place ici.

- Oui, c'est un peu con, mais je comprends. T'arrives pas à te sortir de la lutte des classes, je crois. Mais regarde cette chambre, ce grand lit, et l'église Santa Croce là-bas. Ça ne te plait pas ?

J'ai regardé autour de moi, la chambre était belle et grande, et les lumières à l'extérieur rendaient l'ambiance un peu féérique. J'ai pris Draco dans mes bras, je lui ai soufflé :

- Tant que je suis avec toi, je suis bien.

- Bien sûr, et il n'y a que ça qui compte. Regarde il n'y a personne ici, que toi et moi. Et il est tard…

Nos regards se sont croisés dans la pénombre, et nos sourires se sont rejoints sur nos lèvres, dans un soupir. Le lit était grand et moelleux, nous nous y sommes étendus avec bonheur, et j'ai oublié toutes mes réserves.

oOo oOo oOo

Après le petit déjeuner continental nous avons commencé à parcourir la ville ensoleillée, remplie de touristes et je dois bien reconnaître que j'ai vite été ébloui par l'architecture ancienne et la beauté des monuments, même si je n'y connaissais strictement rien en art.

Il flottait une douceur particulière dans l'air, une sérénité apaisante qui m'a calmé. Et puis Draco était avec moi, un guide à la main, me faisant découvrir la vieille cité, et j'étais sidéré par ses connaissances en art et architecture, que je ne soupçonnais même pas.

- Comment tu sais tout ça ? lui ai-je demandé alors qu'il me commentait les nefs et bas reliefs de la cathédrale Santa Maria del Fiore.

- C'est écrit dans mon guide, Harry.

- Non, tu en sais plus que ce qu'il y a d'écrit, je le vois bien.

- Les restes d'une bonne éducation, faut croire. J'ai beaucoup voyagé et visité avec mes parents, j'ai pas tout oublié. Même si à l'époque ça m'énervait sérieusement.

- Tu es souvent venu ici avec tes parents ?

- Oui, ma mère adore l'époque Renaissance, j'ai parcouru la ville et les musées dans tous les sens.

- Tu devais être mignon quand tu étais petit, ai-je murmuré alors qu'il allumait un cierge près de l'autel.

Une ombre fugitive est passée, son visage s'est rembruni et j'ai ajouté :

- C'est idiot ce que je dis, excuse-moi. Mais si tu connais si bien que ça Florence, pourquoi y revenir ?

- Je te l'ai dit : pour la redécouvrir avec toi, par tes yeux. Pour frimer un peu aussi, sans doute, a-t-il ajouté avec une petite grimace.

Je me suis difficilement retenu de poser un baiser sur ses lèvres mais nous étions dans une Cathédrale, un endroit où notre amour n'avait pas droit de citer.

Puis nous nous sommes dirigés vers la place de la Seigneurie, pour visiter le palais Vecchio avant de rentrer dans le musée des Offices, au milieu de la foule.

- Finalement, je ne pas sûr que ce soit une si bonne idée, il y a trop de monde. Il vaut mieux venir hors saison, a-t-il grommelé en faisant la queue à l'entrée, comme un touriste lambda.

- Alors on reviendra hors saison, hein ?

Il a souri et l'endroit s'est illuminé, mais je crois que c'était juste une illusion. Les regards sur lui ne m'énervaient plus trop, sa beauté ne déparait pas les lieux, et j'ai fini par me dire que sa beauté était pur produit de la Renaissance, elle aussi. Comme d'habitude il ne prêtait pas attention aux sourires et clins d'œil, uniquement préoccupé par les tableaux. J'avais peu fréquenté ce genre d'endroit, j'ai été surpris par la taille des tableaux, que j'imaginais plus petits, dans les pages de mes livres de cours. J'ai appris avec indifférence que c'était le plus vieux musée au monde, je n'y connaissais rien.

Au bout de deux heures nous étions épuisés et moi affamé, alors nous nous sommes installés sur la terrasse ombragée d'un restaurant, au bout d'une enfilade incroyable de petites rues.

- Comment tu savais qu'il y avait ce restau là ?

- Oh, on venait souvent avec mes parents, ils font les meilleurs spaghettis à la sauce pesto, même si ce n'est pas une spécialité Toscane. Alors, ça t'a plu ?

- Oui, beaucoup, mais je suis crevé.

- Oui, les musées sont très fatigants pour les yeux car on est très près des tableaux, le cerveau est très sollicité et il n'y a pas de perspective pour reposer le regard.

- Si tu le dis, ai-je marmonné en attaquant avec bonheur mon plat de pâtes alors qu'il dégustait ses antipasti.

Malgré l'ombre des arbres la chaleur était intense, et je me suis soudain senti très fatigué à l'idée de poursuivre la visite de la ville.

- Prêt à continuer ou on fait une petite sieste d'abord ? m'a-t-il demandé en touillant son ristretto.

- Je ne suis pas contre une petite sieste, j'avoue que je suis plus crevé que si j'avais fait des frites toute la matinée.

Son rire clair est parti dans les airs, faisant se retourner les couples de touristes aux autres tables, et j'ai rougi.

- Tu sais, il faut faire comme les autochtones, pourquoi se presser ? Je ne veux pas t'épuiser, a-t-il murmuré avec un air mutin, et je me suis répété que je l'aimais, tout bas.

Le retour à l'hôtel a été rapide et nous nous sommes vite déshabillés et endormis sous le ronron de la climatisation. Le réveil fut plus coquin et ce n'est qu'en fin d'après-midi que nous avons repris notre visite, pour la visite de l'église San Lorenzo. J'ai redécouvert – découvert ? – les œuvres de Michel Ange et plus d'une fois les statues m'ont irrésistiblement fait penser au corps de Draco, mélange de finesse et de sensualité. Sa voix douce me berçait et me troublait, je ne saisissais pas tous les mots, je laissais ses intonations me caresser subtilement, alangui par la chaleur.

- Tu me suis, Harry ?

- Bien sûr ! Où veux-tu que j'aille ?

- J'ai l'impression que tu ne m'écoutes que d'une oreille. Bon, ce soir, interrogation écrite !

- Hum… je suis meilleur à l'oral, ai-je murmuré en reluquant les fesses d'albâtre d'une statue, juste sous mon nez.

- Tu sais que tu es incorrigible ?

- Alors je compte sur toi pour me corriger. J'adore les fessées.

- Oh…

La légère rougeur de ses joues l'a rendu encore plus touchant et je me suis demandé comment l'embrasser dans une église, car je mourrais d'envie de le toucher, le tenir contre moi.

Quand nous sommes sortis le jour commençait à tomber dans des dégradés de rose, c'était si sublime que des larmes me sont montées aux yeux, bêtement. Le coucher de soleil sur le fleuve était beau comme une carte postale, presque irréel. Nous sommes restés longtemps immobiles l'un à côté de l'autre à profiter de la magie de l'instant, cette grâce délicate. J'ai compris ce que disaient toutes les chansons qui célébraient cette ville, et la beauté des œuvres d'art.

Draco m'a amené dans un autre restaurant, plus chic cette fois, illuminé lui aussi de couleurs pâles comme le coucher de soleil extérieur, au décor de jardin, une fontaine au milieu de la pièce. Il y avait peu de tables, l'ambiance était raffinée et calme, je me suis assis avec un soupir de contentement en face de Draco, toujours à l'aise, et j'ai dit :

- Tu entends le glouglou de la fontaine ? C'est sympa, hein ?

- Oui, c'est pour les vieux couples, Harry.

- ?

- Oui, quand ils ne savent plus quoi se dire ils écoutent la fontaine, elle leur raconte des histoires…

J'ai souri et attrapé le menu traduit en français, affamé.

- Tu me conseilles quoi ?

- Le « bifteck à la fiorentine », ou les spécialités d'artichauts.

- Euh… bof. OK pour le steak à la florentine. Je meurs de faim, pas toi ?

- Si.

C'était si rare que ça m'a fait plaisir, bêtement, et j'ai plongé mes lèvres dans le chianti, qui était excellent. Les lumières des bougies mettaient en valeur ses cheveux blonds, tous les serveurs le dévisageaient, mais j'ai pensé qu'il ne regardait que moi, et ça m'a rendu heureux.

Le lendemain matin nous nous sommes levés tard et après un copieux petit déjeuner nous avons emprunté le fameux Ponte Vecchio pour rejoindre le palais Pitti, admirer les œuvres de Botticelli, Raphaël, Véronèse et Le Titien. Autant la veille j'étais ignare en la matière autant soudain ces œuvres me parlaient, me séduisaient et c'est avec plaisir que j'ai écouté les explications de Draco sur leur composition, leur intérêt artistique.

La promenade d'une salle à l'autre était agréable dans la relative fraîcheur du matin, malgré les touristes. Son œil de futur couturier et sa culture lui permettaient de « voir » les œuvres, les couleurs et les corps sous un jour particulier, très pointu, qui m'étonnait souvent.

Puis nous sommes sortis nous promener dans le jardin de Boboli, près du palais Pitti, redécouvrant le soleil et la chaleur. Après avoir dépassé la fontaine de Neptune nous avons gravi une colline pour admirer le paysage de pins et cyprès, et les oliviers à perte de vue. La vue était superbe, il flottait une atmosphère de tranquillité telle que j'aurais voulu ne jamais repartir, venir chaque jour admirer le panorama et goûter à la quiétude des lieux.

Nous ne parlions plus, sans doute émus par l'ambiance, ou alors en connexion muette, liés par l'empreinte du moment. Au bout d'un instant de pure grâce, il s'est penché vers moi et m'a demandé :

- Tu veux que l'on retourne à la fontaine aux fourchettes et qu'on rentre déjeuner ?

- La fontaine aux fourchettes ?

- C'est la fontaine de Neptune. Tu n'as pas faim ?

- Non, ça va. On est tellement bien ici.

- Tu veux qu'on continue à se promener ?

- Oui, je veux bien. Je me sens vraiment bien dans ce jardin, j'ai pas vraiment envie de repartir.

- Alors viens avec moi, on va se perdre dans les petites allées. Tu veux aller voir les grottes ?

- Non, je préfère aller dans des endroits moins fréquentés, si tu vois ce que je veux dire…

- Hum, je crois que je vois. Tu me suis, Petit Poucet ?

J'ai acquiescé en souriant, me souvenant de notre ballade dans les Vosges, quelques mois plus tôt, et je l'ai suivi dans les allées bordées de statues, jusqu'à des parcelles désertes.

Nous nous sommes assis sur un banc de pierre, à l'ombre, et j'ai posé ma tête contre son épaule, doucement. Immédiatement l'odeur de sa peau m'a troublé, et j'ai murmuré :

- Je ne voudrais jamais repartir, tu sais. C'est si beau et calme, ici.

- Oui, je sais. C'est ça que je voulais vivre avec toi, tu sais. C'est pour ça que j'ai pensé à Florence.

- Hum… Serais-tu romantique ?

- Non, je ne crois pas. Je suis le mec qui tire des coups dans les chiottes, tu sais ? a-t-il répondu doucement, presque tristement.

Je me suis tu quelques instants, perplexe. C'était vrai, et j'en avais bien profité, à l'époque. Mais le résumer à ça aurait été une erreur, je le savais. Draco avait de multiples facettes, je n'étais pas sûr de les connaître toutes.

J'ai goûté à la douceur de l'instant encore un peu, puis j'ai demandé :

- On se reverra, après l'été ?

- Oui, pourquoi pas ?

- Je ne sais pas. Moi je serai à Paris, toi à Londres. Comment on fera ?

- Harry, pourquoi il faut toujours que tu gâches tout ? a-t-il soupiré.

- Je ne gâche pas tout. Je m'interroge, c'est tout. Je n'arrive pas à vivre uniquement dans l'instant, comme toi. Moi j'anticipe, j'ai besoin de savoir où je vais, c'est comme ça. Désolé, ai-je rétorqué, un peu froissé.

- Savoir où tu vas ? Tu vas vers la mort, comme tout le monde. Le reste n'est que péripéties, crois-moi.

- Hum…

Sa philosophie de la vie me désarçonnait, moi qui étais pragmatique et terre à terre. Certes au regard de l'univers nous n'étions pas grand-chose, mais il fallait bien vivre, jour après jour, et s'organiser.

Il m'a regardé avec une lueur floue dans les yeux, et a murmuré :

- Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Tu vis à Paris, moi à Londres, on se verra le week-end, si tu veux. C'est pas si loin, en train. Non ?

- Si, c'est vrai. Mais quand ? C'est toi qui viendras ou moi ? On logera où ?

- Toutes ces questions, tout le temps…

- J'ai besoin de savoir où je vais, sinon ça me panique. Tu continueras à habiter chez Diego ? ai-je soufflé, révélant la vraie source de mes inquiétudes.

- Ah, c'est ça qui te gêne, hein ? Tu es toujours aussi possessif ?

J'ai fermé les yeux, et j'ai eu envie de répondre : « On passe un week-end de rêve et tu ne comprends pas que je sois possessif ? Tu crois que je suis indifférent ?».

La nature bruissait autour de nous, et la chaleur commençait à être intense, même à l'ombre. Je m'en voulais de gâcher ce moment parfait, mais j'avais besoin d'assurances, comme un gamin qui ne veut pas lâcher la main de sa mère. J'ai respiré un grand coup pour refouler mon amertume, et j'ai répondu :

- Tu avais raison, on ne change pas vraiment. J'ai du mal à accepter l'idée de te partager, même si je dis le contraire.

- Ne me mets pas au pied du mur, s'il te plait.

- Non, je ne le fais pas, je ne le ferai pas. Tu peux vivre comme tu veux, je l'accepte.

Son regard métallique m'a fouillé, comme s'il cherchait la vérité :

- Tu sais, il n'y a rien d'important entre lui et moi. On vit ensemble parce que c'est pratique et qu'il me rassure, mais ce n'est pas du tout la même chose qu'avec toi.

- D'accord…

C'était un bel aveu et je l'ai accepté comme tel, en silence. Il a repris :

- Ceci dit je comprends que ce soit dur pour toi, je sais que tu es exclusif et fidèle, je sais combien tu tiens à moi. Mais…

- Mais…

- J'ai trop souffert la dernière fois, quand tu m'as reproché les photos, quand tu avais l'air de douter de ma fidélité. Ton amour est une cage, tu comprends ? Et moi je ne supporte pas d'être enfermé. Il faut me prendre comme je suis, imparfait, et ne pas trop attendre de moi. Parce que tu seras déçu, forcément, et je ne veux pas te décevoir.

Il a gratté la terre du bout de son pied, pensif :

- Je préfère ne rien te promettre maintenant pour que tu ne me reproches rien plus tard, même si c'est un peu cruel, je sais. Mais je ne suis pas à la hauteur de tes espérances, je ne le serai jamais.

- Pourquoi tu dis ça ?

- Parce que j'ai toujours déçu tout le monde, alors je veux essayer de vivre pour moi, de ne pas m'accrocher à quelqu'un comme une huître à son rocher. Essayons de vivre cette relation pour le meilleur seulement, c'est-à-dire les moments qu'on passe ensemble, comme maintenant, sans rien se promettre. S'il te plait…

J'ai compris son désarroi, et j'ai su qu'il comprenait le mien, alors j'ai serré sa main dans la mienne et je lui ai soufflé :

- Oui, tu as raison. Profitons de ces quelques jours, et il faut que j'arrête de me torturer. Je vais essayer de vivre au jour le jour, comme toi.

Nous nous sommes tus quelques instants, les yeux dans le vague, avant qu'il ne reprenne :

- J'ai faim ! Pas toi ?

- Ben… pour une fois, non.

- Comme quoi il y a des choses qui changent, quand même. Viens, on va redescendre sur la ville, pour déjeuner.

Nous sommes repartis tranquillement vers la cité toscane, à la recherche d'un restaurant.

Le reste du séjour est passé rapidement, entre une ballade d'une journée dans les environs le lendemain et les services très agréables de l'hôtel, piscine et spa, et trop vite nous nous sommes retrouvés dans l'avion du retour, fatigués mais ravis.

- Quand je pense que je dois retourner bosser demain, ai-je gémi au décollage en sentant mes viscères se serrer sous la pression.

- Ah oui, c'est le problème de Florence, ça. Il faut en repartir un jour. Tu regrettes d'être venu ?

- Ah non, vraiment pas, c'était merveilleux.

- Finalement on s'habitue au luxe, hein ? m'a-t-il lancé avec un petit clin d'œil.

- Finalement, oui, c'est vrai, ai-je soupiré en repensant au spa et aux commodités de la chambre.

- C'est marrant, avec ton côté « lutte des classes », je ne comprends pas que tu te sois intéressé à moi. J'ai toujours vécu dans le luxe, avec des domestiques, bref tout ce que tu détestes.

J'ai regardé par le hublot, pensif :

- Oui, c'est vrai. C'est bizarre. En fait je pense que c'est une espèce d'attraction répulsion, ou un truc comme ça. Je t'envie et ça m'énerve, sans doute. Même si mes idéaux sont très loin du luxe.

- Tu penses que tu ne changeras pas d'idée ?

- Pourquoi je changerais ?

- Eh bien, je ne sais pas, si un groupe t'offre un poste de juriste bien payé, tu n'abandonneras pas tes idéaux ?

- Pour être franc, je ne sais pas. J'espère pas. Mais en fait je n'en sais rien. C'est vrai qu'il faudrait que je me méfie, que j'arrête de fréquenter des fils de bonne famille, comme toi, qui vont me pervertir. Ou alors je vais devenir un suppôt du capital…brr ! Ça me fait peur, ce que tu me dis là. Et toi, qu'est-ce qui t'attirait dans l'affreux gauchiste que j'étais ? Que je suis, pardon.

- Oh, pour moi, tu étais juste un passe-temps, tu sais. Un gentil employé soumis, a-t-il répondu en se mordillant la lèvre.

- Quoi ?

- Mais non, je plaisante, bien sûr ! D'ailleurs quand je t'ai proposé de l'argent, au début, tu n'as pas voulu. Non, ce que je trouvais fascinant c'était ta volonté de t'en sortir, cette espèce de force, voire de hargne. Alors que pour moi rien n'avait d'importance. Mais c'est loin tout ça, hein ?

- Oui, c'est vrai.

L'hôtesse est passée pour nous servir des boissons et j'ai commencé à penser à la fin du mois et à mon retour en cité U, perspective décourageante. Draco consultait ses messages sur son portable de luxe en souriant, je lui enviais son calme :

- Et toi, ça ne t'ennuie pas de travailler demain ?

- Écoute, non. J'adore ce job, même s'il n'est que temporaire et presque pas rémunéré, parce qu'il m'intéresse. Et parce que je n'ai pas de pression, non plus, évidemment. Si je devais travailler dans un fast-food, ce serait différent.

J'ai soupiré en pensant que le monde était injuste, ce dont je me doutais déjà. Le vol de nuit se déroulait tranquillement quand je l'ai vu froncer des sourcils, en écoutant ses messages.

- Une mauvaise nouvelle ?

- Non, non…

- Tu es sûr ?

- C'est rien, juste un importun. Rien de grave. Tu veux reprendre un verre ?

- Non, merci.

Il a fermé son portable d'un claquement sec, l'air préoccupé. Je n'aimais pas le pli que je voyais sur son front, ni sa jambe qui tressautait :

- Tu ne veux pas me dire ?

- Oh, ce n'est rien, je t'assure. Je suis un peu fatigué, c'est tout.

- C'est vrai que le week-end a été fatiguant, pourtant c'est pas faute d'avoir fait des siestes.

- Hum… le fait de s'allonger avec toi ne constitue pas une sieste, Harry, pas à proprement parler.

- Pourtant tu ne te plaignais pas.

- Mais je ne me plains pas, bien au contraire ! Tu sais, si tu veux tu peux rester chez moi, à Paris. Tu n'es pas obligé de retourner dans ta Cité U.

- C'est sympa, mais… ça fait un peu loin, pour aller à la fac. Et puis habiter seul, bof. Tu viendrais le week-end ?

Il a hésité trois secondes puis a répondu d'une voix basse et chaude :

- Oui, je viendrai le week-end pour partager encore quelques siestes coquines, si tu ne dois pas trop réviser.

- Je promets de ne pas en abuser, ai-je murmuré en posant ma main sur son genou.

- Alors ou pourrait se retrouver dans mon appart à Paris le vendredi soir ou le samedi matin, sauf si tu préfères venir à Londres.

- Chez Diego ? Euh… non, je ne préfère pas, merci, ai-je répondu avec une grimace.

Cette fois il a souri franchement, en me regardant faussement étonné :

- Comment ? Il ne te plait pas, Diego ? Il est super sympa, pourtant, et il cuisine pas mal du tout.

- Sans blague ?

- Oui, et on pourrait se faire des plans à trois très cools, il adore ça.

- Quoi ?

- Mais non, je plaisante. Je n'aimerais pas te partager dans un lit, Harry. Et si tu as des aventures je préfère ne pas le savoir.

- Mais je n'en ai pas !

- Chuuuut, a-t-il dit en posant son doigt sur mes lèvres. Pas de promesses, rappelle-toi.

J'ai détourné les yeux vers le ciel noir, agacé de ce rappel constant.

- Et je ne suis pas sûr qu'on pourra se voir tous les week-ends, je ne veux pas que ça devienne une contrainte, pour toi ou moi. OK ?

- OK, ai-je acquiescé, un peu déçu.

Nous avons amorcé notre descente sur l'aéroport et j'ai tenté de me rasséréner en me disant qu'on se verrait toutes les fins de semaine, ou presque, ce qui était déjà une belle promesse en soi. Il ne fallait pas en vouloir trop, au risque de tout perdre. Le retour chez nous en taxi a été rapide, nous avons furtivement profité de la beauté de Paris la nuit, en été.

A suivre…

J'espère que vous aurez apprécié cette petite parenthèse dans une ville que j'adore, que je vous conseille de découvrir, à l'occasion.