Chapitre 34

Le dernier rendez-vous

Je suis heureuse que vous ayez apprécié ce petit week-end florentin, ça m'a fait du bien aussi d'y retourner, même virtuellement. Certains d'entre vous redoutent le calme avant la tempête, mais si on ne profite pas des petits moments de bonheur, on est heureux quand ? Bon, j'arrête de radoter, OK…

« Le dernier rendez-vous » est une chanson de Pascal Obispo, à la mélodie hypnotique.

Les semaines suivantes ont passé rapidement, la rentrée était déjà là, pour lui et pour moi, dans deux capitales différentes. La veille de son départ pour Londres j'ai essayé de cacher mon désespoir de le voir partir, en me posant l'horrible question : où étaient passés tous ces jours ensemble ? Pourquoi n'en avions-nous pas profité plus ?

Je me souviens que j'étais accroché à son corps, ce matin-là au lit, le matin de son départ, mes jambes autour des siennes, ma tête contre son cœur, à écouter les battements lents, à me demander comment arrêter cette fichue pendule, comment grappiller un jour ou deux, encore. Nous venions de passer plusieurs semaines fantastiques – à part mon foutu job - je n'arrivais à envisager de retourner dans ma Cité U, seul.

Je l'avais vu changer peu à peu, acquérir de l'assurance, multiplier les contacts et les sorties avec ses relations de travail, s'épanouir. Moi je restais accroché à son corps comme une huître à son rocher, avec en plus l'obligation de le cacher, car il ne supportait pas les manifestations de possessivité.

Déjà quand il rentrait tard, affairé, il me lançait un regard d'avertissement avant que je pose mes questions, toutes mes satanées questions, cette jalousie qui me bouffait comme un cancer, malgré moi. J'étais heureux de sa réussite – toute relative encore car rien n'était encore joué, il ne faisait que multiplier les contacts- mais je supportais difficilement le temps passé avec d'autres, volé à mes bras.

C'était un non-dit entre nous, un nuage gris persistant, que je n'arrivais pas à chasser complètement, même dans les moments les plus doux, les plus tendres, les plus absolus.

Alors ce matin-là était pure torture, une déchirure atroce, de mon cœur à mon ventre. Il respirait doucement, nu contre moi, passant lentement la main de mes cheveux, comme on apaise un enfant, ou un chien. Moi je regardais son corps fin, ses hanches saillantes, la peau fine de son ventre, l'ombre de la chair perdue dans les poils blonds, les longues jambes. Une beauté presque cruelle, qui m'échappait trop tôt.

En fait c'était l'impression que j'avais, d'être un chien abandonné, la chanson de Brel tournait en boucle dans ma tête : « Laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre, l'ombre de ta main, l'ombre de ton chien », et le pire c'était qu'il ne me quittait même pas, il retournait juste chez lui, en Angleterre. Pas de quoi en faire un drame.

- Harry, il va falloir me lâcher, maintenant, que j'aie le temps de prendre une douche.

- Juste deux minutes encore…

- Tu sais que tous les Eurostar sont pleins, si je rate le mien je suis coincé ici, a-t-il grincé.

J'ai juste levé les yeux vers lui, cherchant une trace de tristesse sur son visage parfait, que je n'ai pas vue :

- Faut vraiment que tu repartes aujourd'hui ?

- Harry, tu ne veux pas que je rate ma rentrée, quand même ? Le premier jour, c'est super important, tu le sais bien. Je ne te comprends pas, tu m'as tellement répété que c'était important d'étudier, tu n'as pas l'air content pour moi.

- Si, je suis content pour toi, très content. C'est juste dur de te voir partir.

- Je sais. Mais on se revoit à la fin de la semaine, en principe, non ? Dès que j'aurai mon emploi du temps je te dirai quand je viendrai, et ça passe vite une semaine, tu verras.

- Dommage que mes cours ne commencent que la semaine prochaine. J'aimerais autant reprendre en même temps que toi, le temps passerait plus vite.

- Eh bien, viens à Londres avec moi, tu te promèneras dans la ville pendant que je serai en cours, a-t-il proposé d'un ton léger.

L'idée m'a tenté, mais j'avais d'autres obligations.

- J'ai promis à mes parents de rentrer quelques jours, avant les cours. C'est ce que je fais chaque année. Sinon ma mère va débarquer et ça va être encore plus pénible. Mais je serai de retour pour le week-end, de toute façon.

Un instant nous avons revécu en pensée la dernière semaine d'août de l'année précédente, que nous avions passée en Alsace, chez moi. Une innocence et un bonheur perdus à jamais, illusoire…

- Tu vois, comme ça tu n'auras pas le temps de t'ennuyer, a-t-il lâché d'un ton faussement joyeux.

- Tu parles ! Belle perspective… Les sermons de ma mère, ça va être gai.

Il a grimacé et a demandé :

- Elle est au courant, pour nous ? Qu'on est à nouveau ensemble ?

J'ai failli sourire et interroger : « Ah bon ? On est à nouveau ensemble, c'est officiel ?» mais ça ne l'aurait pas fait rire, alors j'ai répondu sobrement :

- Non. Je lui ai juste dit que je bossais tout l'été à Paris, c'est tout.

- Toujours courageux, hein ?

- Tout le monde n'a pas la chance d'avoir des parents comme les tiens, Draco.

- Tu parles d'une chance… Bon, enlève ta tête, lâche-moi, je te jure que si je rate ce train je ne reviendrai pas, a-t-il repris d'une voix métallique, sèche.

Le sujet de ses parents était un sujet que je n'abordais plus, depuis l'« incident » avec son père, alors j'ai relevé ma tête et relâché ma prise sur son corps, avec regret. Il a bondi gracieusement sous la douche, j'étais seul au milieu du lit, transi malgré la douceur du matin. Pas même envie de déjeuner, de faire le café, aller acheter des croissants. Juste profiter des dernières minutes de sa présence, écouter couler l'eau sur son corps, souhaiter être une goutte qui dévale sur sa chair pâle, attendre sa sortie pour sentir son parfum, le respirer une dernière fois.

Sur une impulsion j'ai retiré son tee-shirt sale de la veille du sac de linge sale glissé au fond de sa valise et je l'ai fourré sous mon oreiller, j'en aurais besoin plus tard. Je savais que ma peine était idiote, disproportionnée, je n'arrivais pas à la juguler.

Il est sorti de la douche les cheveux humides, une serviette autour de la taille, je l'ai regardé s'habiller, en silence.

- Pourquoi tu me regardes comme ça ? a-t-il demandé en se rhabillant.

- Ca te gêne qu'on te regarde, maintenant ?

- Quand on me mate sans payer, oui. Allez, fais pas cette tête-là, on va se revoir. Ca m'énerve ces yeux de chien battu, je te jure. Tu sais que je ne supporte pas le chantage affectif. S'il te plaît, c'est déjà difficile comme ça.

Je me suis mordu la lèvre pour ne pas répondre que c'était plutôt son truc avant, le chantage affectif, mais je ne voulais pas qu'on se quitte sur une engueulade, et puis il avait raison, fondamentalement.

- Désolé. Diego sera là, à ton arrivée ?

- Oui.

- D'accord.

Le voir boucler sa valise me faisait mal au cœur, je m'efforçais de regarder ailleurs, par la fenêtre, vers le soleil levant.

- Et c'est pas la peine de me demander si je vais coucher avec lui, d'accord ?

- D'accord, ai-je répondu précipitamment, en fixant désespérément le mur de la maison d'en face, en pierre de taille, comme si je voulais en apprendre tous les détails, pour la redessiner de tête, plus tard.

Nous savions tous les deux que le sujet était dangereux, il a enfilé ses Converse et s'est dirigé vers la porte, le visage fermé.

- Tu ne déjeunes pas ? Je vais te faire un thé, si tu veux, ai-je dit précipitamment, en me levant à mon tour.

Je venais de réaliser que le temps avait filé, que l'heure était arrivée, celle-là même que je redoutais tant. Celle qui m'arracherait mon amour et l'enverrait vers l'ouest, vers d'autres amants peut-être.

- C'est trop tard, Harry, j'ai plus le temps. Il fallait s'y prendre avant. Bon, je t'appelle dans la semaine, ok ?

- Pas avant ? Que je sache si tu es bien arrivé ?

- Mon Dieu, mais qu'est-ce que tu veux qu'il m'arrive ?

- Je… je ne sais pas. Une panne, un problème. Tu pars, là ? Mais ton train n'est que dans une heure !

- Oui, mais on est loin de la gare du Nord, ici, a-t-il répondu, la main sur la porte.

- Mais j'aurais voulu t'accompagner…

- Mais t'es même pas habillé ! Et puis si c'est pour pleurer sur le quai, c'est pas la peine. Écoute, on se revoit dans quelques jours, je comprends pas ton attitude.

- Je sais, excuse-moi, ai-je articulé avec un sourire contraint en le rejoignant devant l'ascenseur. C'était tellement bien, de vivre avec toi…

- Oui, c'était bien. Mais c'est pas fini. Je reviendrai, promis, a-t-il soufflé en effleurant mes lèvres, doucement.

Un claquement de porte d'ascenseur et il était parti. Je suis resté quelques instants immobile, avec l'impression débile que c'était la fin, que je l'avais à nouveau perdu.

oOo oOo oOo

La semaine chez mes parents s'est heureusement déroulée rapidement et sans heurt notable, ma mère et moi ayant décidé d'éviter les sujets qui fâchent, d'un commun accord tacite. J'ai supposé qu'elle pensait que j'avais repris ma petite vie d'étudiant, je ne l'ai pas détrompée.

Dès le samedi matin Draco était de retour, à mon grand soulagement. Je savais que petit à petit j'allais prendre le rythme, il me fallait juste un peu de temps pour m'habituer.

Je m'étais levé tôt, le cœur battant, malgré mon retour tardif de la veille. J'ai filé sous la douche et foncé dans le métro pour rejoindre la gare du Nord, je ne pouvais plus attendre, même si c'était un peu idiot. La foule était plutôt nombreuse sur le quai en ce matin de septembre, et je lui avais caché ma présence pour lui faire la surprise, alors j'angoissais en me disant qu'il risquait de me passer à côté sans me voir.

Les premiers voyageurs sont descendus, pressés, et bientôt j'ai été entouré de couples et de familles s'embrassant avec chaleur, perdu au milieu des têtes. J'avais beau me dresser sur la pointe des pieds, je ne le voyais pas, nulle part, et je me suis dit qu'il avait raté son train. J'ai jeté un coup d'œil sur mon portable, rien, pas de message.

Une sourde angoisse commençait à monter et les quais à s'éclaircir quand enfin je l'ai vu descendre d'une voiture de première classe, l'air sombre, son portable collé à l'oreille. Il était élégant comme toujours, avec sa beauté nonchalante, mais son air préoccupé m'a inquiété, et la conversation était animée, très animée. Il fronçait les sourcils en regardant le sol et m'a frôlé sans me voir, il parlait vite et à voix basse en anglais. En désespoir de cause j'ai agité mon bras sous son nez et il a levé les yeux, surpris. La stupéfaction lui a fait lâcher son portable qui est tombé avec un bruit métallique par terre, et s'est brisé en deux sur la pierre du quai.

- Fuck…

- Je suis désolé, Draco, je ne voulais pas te faire peur.

- C'est rien, a-t-il lâché en ramassant les débris d'un air blasé. J'en prendrai un autre, il y a un nouveau modèle qui vient de sortir. Je savais pas que tu devais venir me chercher…

- En fait je voulais te faire la surprise. J'espérais qu'elle serait bonne…

Il a souri malicieusement :

- Mais elle est bonne, j'avais juste un appel un peu chiant, c'est tout, et puis je ne m'attendais pas à te voir, alors quand tu as agité ton bras j'ai eu peur.

- Oui, c'est vrai que tu fixais le sol avec attention, dis donc. Tu ne lèves jamais le nez ?

- Quand je ne connais personne, non. Les Français ont la désagréable habitude de dévisager les gens, j'ai horreur de ça.

- Je comprends. Désolé pour ton portable. On va boire un café ? J'ai pas eu le temps de déjeuner ce matin.

- Oui, si tu veux, a-t-il répondu, un peu surpris. Les pains au chocolat me manquent, à Londres.

Nous nous sommes installés dans un café à l'intérieur de la gare, je l'ai regardé dépiauter son pain au chocolat du bout de ses longs doigts fins, avec gourmandise. J'ai glissé :

- Et moi, je t'ai manqué ?

- Pas du tout. Pas un instant, a-t-il répondu du tac au tac, en léchant ses doigts subrepticement. Sauf quand j'avais froid, la nuit.

- Humphh… T'as qu'à pas dormir à poil.

- Oui, mais si je dors habillé, qui me regardera dormir, le matin ?

Nous avons échangé un coup d'œil complice, et j'ai repris :

- C'était qui, au téléphone ? Tu avais l'air très embêté.

- Oh, personne. Une histoire d'inscription mal faite, de la paperasserie. J'ai horreur de ça.

- Ah ça, c'est sûr, c'est chiant. Et les cours se passent bien ?

- C'est que le début, mais ça s'annonce très bien, oui. J'ai énormément de chance d'avoir été pris, je suis super heureux.

- Eh bien c'est parfait…

- Et toi, tes parents ?

- Oh, rien à signaler. On a évité tous les sujets qui fâchent, alors ça ne s'est pas trop mal passé.

- Eh bien tu vois, tu commences à faire comme moi, avec ta famille. A éviter les sujets scabreux. C'est plus simple, pas vrai ?

- Oui, c'est vrai, ai-je reconnu en buvant mon café noir, un peu perplexe.

J'avais été étonné l'année précédente par l'absence de profondeur des conversations de Draco avec sa mère, mais j'avais fini par faire pareil, finalement.

Un méchant courant d'air me soufflait dans le cou, et les odeurs étaient un peu lourdes, alors je lui ai dit :

- On va peut-être rentrer, non ?

- Oui, je veux bien, mon fiancé m'attend à la maison, j'ai hâte d'être en tête à tête avec lui, m'a-t-il murmuré avec un petit clin d'œil, et nous avons éclaté de rire.

Dès notre arrivée chez lui nous avons filé dans la chambre, et nos vêtements ont bien vite volé à travers la pièce, sous nos mains impatientes. En goûtant à sa bouche j'ai oublié Diego et ma jalousie, Draco était à nouveau là, bien à moi, bouleversant.

Le voir vibrer à nouveau au contact de ma peau m'a rassuré, il ne m'avait pas oublié, il n'était pas rassasié après cette semaine londonienne, il me désirait comme je le désirais, avec ferveur. Le flux chaud du désir passait entre nos chairs, nous faisant rougir, échauffant nos épidermes comme autant de braises incandescentes, brûlantes. Le goût de sa chair tiède m'emplissait la bouche, j'aimais déguster chaque parcelle, observer chaque frisson, redessiner les monts impudiques du bout de ma langue, le faire gémir de désir et le voir se cambrer, impatient.

La perfection de ses formes quand il était dans cette position scandaleuse était telle qu'elle me coupait le souffle et me donnait l'envie irrésistible de posséder ces fesses rondes, à la douceur infernale, de m'y perdre totalement pour en recueillir toute la moiteur, l'étroitesse divine. Mon sexe tendu à l'extrême devenait torture, arme de guerre et de plaisir, Draco savait se refuser pour mieux le titiller de sa langue rose et coquine, pour en recueillir la première saveur. Même si la vue et la sensation de sa bouche sur moi était pur délice je luttais pour ne pas m'abandonner ainsi, trop rapidement. Quand à mon tour j'honorais ses muqueuses de mes soins nous étions déjà proches du paradis, tremblant de désir, et ce matin là ne fit pas exception à la règle.

En un soupir nos corps ont retrouvé les gestes et rythmes qui nous envoyaient au paradis et bientôt nous n'avons plus fait qu'un, étroitement imbriqués dans la danse de la passion charnelle, enfiévrés par un besoin archaïque, voire bestial, appelé amour. J'aimais le voir jouir comme il aimait me fixer, de son air provocant et pur à la fois, qui n'appartenait qu'à lui.

Nous nous sommes aimés sans presque nous quitter du regard, comme pour vérifier que c'était bien réel, et sincère. Le premier plaisir a été violent, intense, un jaillissement vital irrépressible, puis nous nous sommes à nouveau caressés, stimulés pour qu'il me prenne à son tour, m'apportant un plaisir profond, indicible.

Ce n'est que bien plus tard que nos corps enfin apaisés se sont abandonnés sur les draps froissés, dans l'éclat d'un rayon de soleil.

- Hum, je crois que je devrais partir plus souvent, a-t-il murmuré en se lovant contre moi, couvert de sueur.

- Je crois surtout que tu devrais revenir plus souvent.

- Coquin, va…

- Moi ? Pas du tout, c'est toi qui m'as sauté dessus, rappelle-toi.

- Me rappelle de rien du tout… On prend une douche ?

- Attends, je veux profiter encore un peu de nos fiançailles…

- Nos fiançailles ?

- C'est pas ce que tu as dit à la gare ?

Il s'est tu quelques instants, puis a souri :

- Si, je l'ai dit, c'est vrai. Et tu crois que je parlais de toi ?

- Oui, je crois. On se marie quand ?

- Oh mon dieu Harry, pas de ça par pitié. Ne me dis pas que tu crois à toutes ces fariboles !

- Le mariage, une faribole ?

- Pense à tes parents. T'as vraiment envie qu'on vive ça ?

- Hum… laisse-moi réfléchir, ai-je susurré en léchant la pointe délicate de son sein plat, pour la faire dresser. Non, je crois que je me contenterai d'éternelles fiançailles, finalement. Et toi ?

- Hein ? a-t-il gémi alors que ma langue s'immisçait dans son nombril, réveillant sa virilité endormie. Tu sais que tu vas me tuer, à ce rythme-là ?

- Oh, tu exagères. Je ne fais que te lécher, regarde…

- Oui, mais à force de me lécher je vais fondre, et il ne restera plus rien de moi, sous ta langue…

- Hum, on va voir. J'en veux encore, encore, encore, ai-je murmuré en déposant des baisers sur son aine, avant de descendre vers sa chair frémissante.

oOo oOo oOo

Très vite nous avons trouvé un modus vivendi acceptable, ensemble le week-end, séparés la semaine. Draco avait déclaré ne pas vouloir venir tous les week-ends mais en automne nous les avions tous passés ensemble, à Paris.

- Tu ne sais pas quelles magnifiques occasions de sorties je rate pour toi, gémissait-il parfois en arrivant le samedi matin, l'œil cerné. Pourquoi tu ne viens pas, toi ?

- J'aime pas la pluie, pas le thé, pas le chocolat menthe… « et pas Diego » pensais-je en moi-même. Et puis la capitale de la mode c'est Paris, non ?

- Moui… je suis crevé. En plus j'ai des TD à finir, j'ai un boulot de dingue.

- Viens, on se repose un peu et puis on bosse, côte à côte, ok ? Moi aussi j'ai du boulot tu sais.

Il finissait toujours par sourire et se lover dans mes bras, nous étions heureux de nous retrouver et dans ces moments-là je me disais que Londres et Diego ne faisaient pas le poids, à côté de ça. Après avoir travaillé studieusement nous nous offrions souvent une petite escapade dans les boutiques – bouquins pour moi, fringues pour lui - et nous finissions dans l'un ou l'autre petit restaurant du marais, ou une boîte de jazz. La matinée de dimanche était souvent paresseuse avant un brunch copieux, et quand on n'avait pas trop de boulot on se payait une toile ou on faisait une balade dans un des parcs des environs, s'il ne faisait pas trop froid.

Souvent on se disait en riant qu'il nous manquait un chien à promener, ou un bébé, et j'enviais les jeunes couples « normaux » de faire des projets d'avenir, ce qu'on s'interdisait.

En novembre j'ai trouvé Draco fatigué, encore plus pâle que d'habitude, et étrangement mutique. Lui qui adorait me raconter ses cours et ses créations n'en parlait presque plus, et rêvait beaucoup. Il haussait les épaules quand je l'interrogeais, prétendant que j'étais trop curieux, ce qui n'était pas faux.

« Si tu as des problèmes, tu peux m'en parler, tu sais » lui disais-je souvent, quand sa tête reposait sur mon épaule, devant la télé.

« Merci, tu es gentil… mais ça va », répondait-il distraitement en mâchouillant des bonbons ou du chocolat.

Un dimanche après-midi de décembre, au moment de préparer son sac, il m'a dit :

- Je ne suis pas sûr de pouvoir venir la semaine prochaine, on prépare un spectacle pour Noël. On a des répétitions le samedi après-midi et le soir.

- Oh… dommage.

- Si tu veux tu peux venir mais on ne se verra presque pas quand même, en tout cas le samedi. C'est comme tu veux.

L'idée de me retrouver face à Diego ne m'emballait pas, alors j'ai répondu :

- Je vais plutôt retourner chez moi, ça fait longtemps que ma mère me tanne…

- Tiens, c'est vrai au fait, elle n'insiste plus pour que tu rentres ?

- Plus trop, non. Elle a compris que j'étais à nouveau avec quelqu'un je crois. Et puis elle se rend compte que je n'ai plus trop besoin d'elle, alors elle a relâché l'élastique…

- Tu ne joues plus au bon fils, alors ?

- Jouer ? ai-je répondu en fronçant les sourcils, en me demandant s'il se moquait de moi.

- Oui, tu sais, le fils parfait, celui qui a de bons résultats, qui est bien propre sur lui et qui ne déçoit pas papa et maman.

Je l'ai regardé quelques instants, avant de répondre :

- Non, je ne joue plus à ça. Merci de ton indulgence à mon égard, Draco.

Il a détourné les yeux sans répondre et j'ai vu un pli amer sur sa bouche, qui ne lui ressemblait pas. Je me suis levé pour aller boire un coca, l'esprit un peu chagrin. Il aurait été facile de lui renvoyer à la face les photos et tout le reste, mais je n'ai pas voulu le faire, pour ne pas envenimer la situation.

Il est parti à 17h comme chaque dimanche, j'ai repris mes révisions.

oOo oOo oOo

Un week-end plus tard il est revenu par le train habituel, bien emmitouflé dans sa parka beige, car il faisait froid et il neigeait abondamment. J'ai essuyé quelques flocons sur son nez rougi, attendri, il m'a souri doucement. Après lui avoir retiré sa parka je me suis glissé dans ses bras :

- Tu m'as manqué, tu sais.

- Allons donc. Je suis sûr que les petites étudiantes en droit n'ont pas arrêté de défiler ici, pendant mon absence.

- Oui, mais aucune n'avait d'aussi jolies fesses que toi.

- Obsédé !

- Oui, c'est vrai, ai-je murmuré en glissant mes mains sous ses vêtements.

- Je suis enrhumé, il vaut mieux qu'on ne s'embrasse pas, tu sais. Je meurs de soif. Je peux me faire un thé ? a-t-il lancé en se dégageant doucement.

- Bien sûr, tu es chez toi, ai-je rétorqué en haussant les épaules. Ca s'est bien passé ta répétition ?

- Oui, oui, très bien.

- Tu es prêt ?

- Prêt à quoi ?

- Ben… je ne sais pas, moi. Prêt pour cette fête de fin d'année. C'est quand, d'ailleurs ?

- Ah oh… Juste avant les vacances, vers le 20 décembre je crois.

- Je pourrai venir ?

- Tu veux y participer, t'es sûr ? Je ne pense pas que le style de mes congénères te plaise, mais tu es le bienvenu, y a pas de souci, a-t-il conclu en versant son thé brûlant dans une tasse, et en s'asseyant dans un fauteuil, en face de moi.

J'ai continué à discuter tout en triant les vêtements sales pour faire une lessive, il m'écoutait d'une oreille distraite, sans répondre.

- Allo la lune ! Tu m'écoutes ? ai-je fini par lancer devant son mutisme.

- Hein ? Pardon ? Oui, oui, je t'écoute…

- Menteur ! Ca ne va pas, tu es tout pâle ?

- Comment ? Si, si, c'est mon rhume, j'ai un atroce mal de tête.

- Prends quelque chose, va voir dans l'armoire à pharmacie.

- J'ai déjà pris un truc, ce matin. Je crois que je vais aller m'étendre un peu, ça passera je pense.

- Tu t'es couché tard, hier soir ?

- Oui, maman, a-t-il répondu d'un air faussement contrit, en se levant pour aller dans la chambre.

Je l'ai regardé s'éloigner et je n'ai pas pu m'empêcher de demander :

- Et tu sors souvent le soir ?

- Harry, tu me fatigues, je te jure. Tu changeras pas, hein ?

- C'est juste une question, c'est tout.

- Ben voyons. Tu crois que je ne te connais pas ? Oui, je sors le soir, c'est vrai. Dans le milieu de la mode, ça se fait beaucoup, on est des oiseaux de nuit.

- Et tu n'as jamais recroisé KK ?

- Si, parfois.

- Et alors ? ai-je interrogé, inquiet.

- Et alors quoi ? Tu me saoules, avec tes questions. Et alors il m'ignore, il fait comme s'il ne me connaissait pas. Je ne suis qu'un étudiant lambda pour lui, désormais. Et il ne me prendra sûrement pas en stage, rassure-toi, a-t-il ajouté d'un air excédé.

Je n'ai pas répondu « Tant mieux », j'ai pris un air dégagé pour remarquer :

- C'est dommage, hein ? C'est à cause de moi, non ? Je suis désolé, sans moi tu aurais eu un super stage…

- Non, tu n'es pas désolé, Harry, tu mens mal. Et puis si tu n'avais pas été là, je ne me serais jamais lancé là-dedans, j'en serais encore aux photos, alors tu vois, c'est un mal pour un bien. Et tu le sais très bien.

Un sourire complice a brièvement illuminé son visage, puis il m'a dit :

- Bon, je ferme la porte, pour avoir un peu d'obscurité. A tout à l'heure.

- Oui, à tout à l'heure, ai-je répondu avec une légère hésitation.

Je suis resté immobile devant la porte, taraudé par l'envie de le voir et de le soigner, mais visiblement il souhaitait être seul alors j'ai allumé mon ordi pour réviser mes cours, en soupirant.

Au bout d'un long moment j'ai eu faim et je suis allé entrouvrir la porte, mais il dormait comme un bienheureux, nu sous la couverture. Comme une de ses jambes dépassait et qu'on était en plein hiver j'ai soulevé le drap pour le recouvrir entièrement, qu'il n'ait pas froid. Mais dans la semi-obscurité j'ai aperçu une trace rouge sur sa hanche, et mon cœur a raté un battement. La marque ressemblait énormément à celle qu'il avait eue plusieurs mois plus tôt, quand il faisait ses abominables photos. Il a soupiré dans son sommeil et j'ai rabattu le drap sur lui, bouleversé.

Avait-il repris ses séances à Londres, sans m'en parler ?

Un instant j'ai revu en pensée les clichés de Draco attaché, ces satanés clichés qui m'avaient cramé les neurones, à une époque, et j'ai murmuré : « Non, non, non, c'est pas possible, c'est pas vrai… » tout en le regardant dormir, comme s'il allait m'apporter la réponse. Mais il avait un air si angélique, un visage si pur que je n'ai pas pu croire qu'il avait replongé sciemment dans ces horreurs. C'était sans doute un hasard, un accident.

Pourtant le doute était là, dans mon esprit, et je sentais une main glacée m'enserrer le cœur.

« Draco, mon amour, qu'est-ce qui s'est passé ? » ai-je chuchoté en remontant le drap un peu plus haut sur sa peau pâle, sans qu'il ne frémisse. Je me suis promis de tirer cette affaire au clair dès le soir même, en l'interrogeant le plus subtilement possible, puis je me suis levé et j'ai refermé la porte derrière moi, le cœur un peu lourd.

A suivre…

Merci de suivre mon histoire ! Pour ceux qui ont hâte de connaître la fin, je rappelle que cette histoire a été éditée en livre en version originale (pas HPDM), que vous trouverez en ligne sur « the book edition », sous mon nom d'auteur, Nathalie Bleger.

A bientôt ?

Bisous