Chapitre 35

You found me

Harry dans l'ère du soupçon, réalité ou paranoïa ? Merci de suivre toujours ma fic, au fur et à mesure des semaines et des rebondissements. Good days, bad days, c'est la vie…

« You found me » est une chanson de The Fray

Quand Draco s'est levé, en début d'après-midi, il avait le nez et les yeux un peu rouges, et l'air épuisé. Il s'était rhabillé alors je n'ai pas pu aborder le sujet de la marque, je me suis dit qu'il valait mieux que j'attende le soir, pour simuler la découverte inopinée. Je crois qu'il n'aurait pas apprécié que je l'aie observé pendant son sommeil, cette fois.

J'ai respiré un grand coup et je lui ai souri :

- Ben dis donc, ça n'a pas l'air d'aller mieux. Tu veux aller chez le médecin ?

- Pour un rhume ? Tu plaisantes. Non, je vais reprendre de l'aspirine, ça va passer.

- Tu as pris froid ?

- Sans doute, oui. J'étais déjà pas bien à Londres, et il y avait plein de courants d'air dans le train. Quelle merde…

Un instant j'ai culpabilisé de lui avoir imposé ça et je me suis levé pour déposer un baiser sur son front, mais il s'est détourné et j'ai eu l'impression que ce n'était pas seulement à cause des microbes.

Devant son air abattu, j'ai eu envie de lui dire : « Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi ça recommence ?» mais il s'est assis en soupirant sur le canapé, le visage fermé, et il a allumé une cigarette.

- Depuis quand tu fumes ?

- Oh, pas longtemps…

- Et ça vient d'où ?

- Pardon ?

- La cigarette… C'est venu comment ?

- J'en sais rien, moi. Comme ça… Tout le monde fume, autour de moi, là où je bosse. Alors je fais comme eux, c'est tout, a-t-il répondu en haussant les épaules, sans me regarder.

- C'est malin, de fumer quand on est enrhumé. Tu sais que tu te bousilles la santé ?

Il m'a lancé un regard acéré, presque méprisant, à travers ses volutes de fumée :

- Arrête avec tes questions, et t'es pas ma mère, Harry, je te rappelle. Je suis venu pour toi, pour te voir, pas pour entendre ce genre de conneries.

J'ai fermé les yeux douloureusement, quelques instants, et je me suis demandé comment on en était arrivé là, à l'incompréhension, en si peu de temps. Il y avait l'option « engueulade », tentante, et il y avait l'option « réconciliation », plus tendre, alors je l'ai fixé attentivement, un peu replié sur lui-même, pâle, et j'ai eu pitié, je crois.

En acquiesçant j'ai fermé mon ordi, je me suis installé à côté de lui, sur le canapé, j'ai pris une cigarette du paquet, que j'ai allumée sous son regard surpris.

- J'ai peur de devenir un vieux con, tu sais, ai-je murmuré en posant ma tête sur son épaule maigre, et il a souri.

C'était bon d'être contre lui, malgré la fumée âcre qui masquait un peu l'odeur de sa peau, bon d'être deux amants malgré tout le reste, le monde, la morale et les jaloux. Nous sommes restés longtemps immobiles, l'un contre l'autre, à profiter de la présence de l'autre, à profiter de l'existence de ce « nous », absolue le week-end.

Ça aurait peut-être été le bon moment pour l'interroger, mais les nuages seraient revenus, et j'avais déjà froid. Je me demandais à quoi il pensait, j'espérais que c'était à moi.

Au bout d'un long moment j'ai murmuré :

- Tu n'as pas faim ?

- Non, pas vraiment.

- T'es maigre, tu sais. De plus en plus, il me semble.

- Peut-être, oui. Mais tu sais, dans le milieu où je suis c'est très classe d'être maigre. Tu connais l'adage, « never too thin, never too rich ». Les filles s'affament pour ressembler aux mannequins, qui elles, cherchent à ressembler à de jeunes garçons. Pas de seins, pas de fesses, de vrais portemanteaux. Je suis pile poil dans la tendance, a-t-il conclu avec philosophie.

- Mais tu manges quand même, quand tu es à Londres ?

- Bien sûr ! Je mange ce que j'aime, quand j'en ai envie.

La pluie a commencé à tomber bruyamment, à l'extérieur, mon cœur s'est serré à ces mots.

J'avais envie de le protéger, il aurait détesté cela. J'ai eu l'impression que s'il avait vécu avec moi, à Paris, je l'aurais mieux nourri, mieux soigné, mais je n'étais pas sa mère.

Je n'étais pas sa mère. Le mieux aurait été de passer à autre chose, parler de la pluie ou du beau temps, ou de la mode.

Mais je ne voulais pas lâcher le morceau, tout en sachant que c'était une connerie :

- Diego ne te prépare pas à manger ?

Il m'a regardé avec un air indéfinissable :

- Diego n'est ni ma mère ni ma femme, il ne me prépare pas à manger. Parfois il cuisine, mais il adore la viande, et moi je n'aime que le sucré.

- Mais c'est pas nourrissant, le sucré.

- Harry, t'es gentil, mais… tu me fatigues, là. Tu t'en rends compte ?

- Mais je m'inquiète pour toi.

- Écoute, je suis fatigué et enrhumé, c'est tout. C'est tout. Arrête de t'inquiéter pour moi, je supporte pas ça.

- Pourquoi ? Ça prouve que je t'aime, enfin, que je tiens à toi. J'aime pas te voir comme ça, tu sais, ai-je soufflé en essayant de réprimer la tristesse qui me prenait à la gorge.

Draco a opiné doucement, l'air rêveur :

- Excuse-moi de ne pas correspondre à ce que tu attends de moi, Harry. Tu vois, quand tu me dis des trucs comme ça, je me sens nul, pas à la hauteur. Comme avant.

- Mais c'est pas ce que je veux ! Je veux juste que tu te sentes mieux, que tu te portes mieux. Je veux t'aider.

Il m'a à nouveau regardé avec un petit sourire, un peu triste, et a repris :

- Alors aime-moi comme je suis. Accepte-moi comme je suis. C'est ça l'amour, Harry.

J'ai compris que c'était une vieille discussion entre nous, un vieux sujet de discorde, que nous n'avions pas changé, finalement. A tort ou à raison.

Mais nous n'étions que samedi après midi, le week-end commençait, je voulais le sauver, absolument.

- Et si on faisait des crêpes ?

- Des crêpes ?

- Ben oui, avec plein de confiture et de chocolat, ça te dirait pas ?

- Ben…si. Oui, ça me dit. T'as de la farine ?

- Oui, on en a. Allez, viens, on va préparer la pâte, il faut la laisser reposer une heure.

Nous nous sommes levés, j'ai mis la radio à fond, et bientôt on mélangeait allégrement le lait et la farine, la farine voletait partout sur la table, par terre, on s'amusait comme des gamins. Pendant que la pâte reposait on est sortis pour s'acheter encore plus de confiture, de Nutella, de chantilly, et du cidre, du doux.

Ca m'a rappelé nos premières courses chez moi, en Alsace, quand on avait raflé plein de sucreries et qu'on s'était saoulés au cidre et au miel, qu'il mangeait du bout de ses longs doigts. Nous avons échangé un regard heureux à la caisse, le passé et l'insouciance revenaient, c'était bien.

De retour chez nous on a fait chauffer la poêle et sauter les crêpes, qu'on a mangées debout, l'une après l'autre, les doigts collants et la bouche poisseuse. Après le rire et le cidre nous nous sommes embrassés, sans plus penser aux microbes, ses joues étaient rouges et son regard luisait, nous nous aimions, le reste n'avait pas d'importance.

- Et si on allait au cinéma ? m'a-t-il dit alors que je commençais à passer mes mains sous sa chemise.

- Au cinéma ? Si tu veux. Tu veux voir quoi ?

- Je sais pas. Un vieux film français, à la cinémathèque. Pourquoi pas Truffaut ?

- Tu connais Truffaut ?

- Hum… je ne sais pas comment je dois prendre ça, Harry. Tu me prends pour un inculte, hein ?

- Non, pas du tout, mais il est français, alors…

- Ma nourrice aussi était française, et elle avait plein de cassettes de lui.

- T'avais le droit de les regarder ?

- Non. Je me relevais, la nuit, et je les regardais en douce, sur un vieux poste dans le petit salon.

Le petit salon. J'ai repensé au Manoir dans lequel j'avais tout juste mis un pied, et j'ai imaginé Draco petit, ses pieds nus sur le carrelage, son pyjama blanc à raies bleues bien repassé, et j'ai souri.

- Va pour Truffaut. Quel film ?

- N'importe lequel, je les connais tous. On verra sur place.

On s'est débarbouillés et on a enfilé nos manteaux, j'ai essayé d'oublier qu'il ne m'avait pas laissé le déshabiller. Quand il m'a embrassé fougueusement dans l'ascenseur je me suis dit que j'avais rêvé, qu'il n'avait pas de marque, ou alors que c'était un accident. J'ai remis mes interrogations à plus tard, je voulais être heureux, encore.

On a couru sous la pluie jusqu'au métro, la neige avait disparu déjà, j'ai regardé ses mèches dégouliner sur ses joues, je l'ai trouvé beau.

On a vu « la Sirène du Mississipi », main dans la main dans la salle obscure. Certaines scènes m'ont marqué, comme si elles m'évoquaient quelque chose, comme si elles avaient un lien avec nous, sans que je sache lequel. Catherine Deneuve était si belle et leur amour si fragile que j'en suis sorti le cœur serré, me jurant de protéger Draco, même s'il ne le voulait pas.

La pluie avait cessé, nous sommes entrés dans un petit restaurant à quelques rues de là, pour grignoter un morceau, et parler du film. Une fois de plus il m'a surpris par son sens de l'analyse, je me suis dit que je ne le connaissais pas, toujours pas. C'était un soir tendre, amoureux, comme je les aimais. Un soir de connivence, d'émotion, et il m'a raconté sa semaine à Londres, enfin.

A la fin de son récit je lui ai demandé, en le fixant intensément :

- Et c'est tout ?

- Ben oui, c'est tout. Tu veux que je te raconte quoi ? Il ne s'est rien passé d'extraordinaire, tu sais. J'ai une vie d'étudiant, comme toi, et c'est tout.

Ses yeux étaient si purs que j'aurais pu le croire, si ses mains n'avaient pas commencé à trembler. Il a attrapé une cigarette juste avant qu'on sorte, en me murmurant :

- On y va ? Je suis crevé, là.

J'ai jeté un coup d'œil à l'extérieur, la neige avait recommencé à tomber, on approchait de Noël.

- Oui, on va y aller. Au fait, tu fais quoi, pour Noël ?

- Je pense aller à Barcelone, avec Diego. Et toi ?

- Oh, chez mes parents, je pense. Tu ne passes pas Noël avec les tiens ? ai-je interrogé le plus banalement possible.

- Non, pas question que je passe Noël avec mon père. Hors de question.

- Et… ta mère ? Ça ne lui fait pas trop de peine ?

Il a haussé les épaules en sortant sa carte Gold pour payer :

- Ma mère comprend, tu sais. Je la vois assez souvent, à Londres, on passe des soirées ensemble, en semaine.

- Ah bon ? Tu ne me l'avais pas dit.

- Non, je ne te dis pas tout, Harry, désolé, a-t-il répondu légèrement agacé. On y va ? Je meurs d'envie d'une cigarette, là.

- La cigarette, tu vas en mourir tout court, si tu continues, ai-je grommelé en me levant.

- Sans blague ? Je croyais que c'était du SIDA ? a-t-il ricané et je me suis demandé quand l'amertume était revenue, entre nous.

Dès que nous avons mis le pied dehors il a allumé nerveusement sa clope, j'ai remonté mon col, il faisait froid. Nous avons marché sous la neige, les flocons étaient doux sur nos joues, nos lèvres, il a glissé son bras sous le mien, pour ne pas glisser. Il était tard, je n'ai même pas eu honte de me promener avec lui bras dessus bras dessous, je m'en foutais je crois.

Je me demandais quand et pourquoi il avait changé, pourquoi il n'allait plus aussi bien, ce que je pouvais faire pour lui. Je me demandais comment aborder le sujet de la marque sur sa peau, quel mensonge il inventerait. Nous sommes rentrés un peu transis, il a filé à la salle de bain, sans dire un mot, je me suis assis sur le canapé, j'ai entendu le bruit de l'eau, le claquement de la porte de l'armoire à pharmacie.

Quand il est ressorti il a murmuré :

- J'en peux plus, je vais me coucher. Ça ne te fait rien ?

- Non, non. Moi aussi je suis naze, je te rejoins tout de suite, ai-je déclamé sur le ton le plus naturel possible en me dirigeant vers la salle de bain.

Je savais que Draco aimait que nous soyons propres pour faire l'amour, qu'il prenait toujours une douche avant et après, même si là j'estimais mes chances de le toucher à peu près à zéro, vue sa mine. Le doute m'a taraudé à nouveau, pourquoi s'esquivait-il, voulait-il me cacher la fameuse marque ?

Après une douche rapide je me suis couché à mon tour, et j'ai remarqué qu'il portait un pyjama, fait rarissime pour lui qui adorait dormir nu. Bien sûr il dormait déjà à poings fermés, ou alors simulait très bien, ce qui revenait au même.

J'ai soupiré amèrement, j'avais envie de lui, comme chaque soir, comme toujours, encore plus ce soir je crois. J'avais besoin d'être rassuré, aimé, besoin de prendre toute la place, dans ce lit, dans sa vie, dans son cœur. Il n'y avait que nos instants de passion qui me calmaient, un peu. J'ai fixé longtemps la lueur des phares, au plafond, avant de trouver le sommeil.

oOo oOo oOo

Le lendemain matin j'étais réveillé bien avant lui, comme toujours, et je me suis redressé sur un coude pour le regarder dormir, le cœur un peu battant. J'étais déçu de ne pas le voir nu, de ne pas pouvoir détailler à nouveau cette chair nacrée, mais je me consolais en me disant qu'il ne m'échapperait pas, cette fois. Je me sentais un peu nul de mon attitude de prédateur mais je l'aimais trop pour ne pas vouloir savoir, même si la vérité devait me tuer.

Un léger mouvement de ses jambes contre les miennes m'a indiqué qu'il se réveillait, j'ai vu ses paupières battre dans le jour naissant, alors je me suis penché pour déposer un baiser sur ses lèvres, façon prince charmant. Un petit sourire a étiré les fameuses lèvres, alors je me suis serré un peu plus contre lui, jusqu'à enfouir mon nez dans son cou.

Comme il ne réagissait pas, mes mains se sont aventurées un peu plus loin sous le fin tissu, mais il a poussé un petit grognement pas vraiment encourageant.

- Tu n'as pas envie ? ai-je murmuré en glissant ma langue dans son oreille.

- J'ai mal à la tête, je ne me sens pas très bien.

- Je comprends. Viens contre moi, je vais te faire un câlin, et c'est tout.

Son sourire tendre m'a presque fait mal au cœur, je n'imaginais pas de passer un week-end avec lui sans faire l'amour, mais c'était peut-être moi qui avais un problème. Je me suis blotti davantage contre lui, m'emplissant de son odeur, le cœur lourd. Il était là, si proche et si lointain à la fois. J'entendais les battements sourds contre ma poitrine et il me semblait que je percevais toutes ses craintes aussi, la peur d'être découvert, la peur de perdre mon estime, ou mon amour.

Il a fini par se lever pour prendre une douche, j'ai crispé mes doigts sur la couverture, il fallait que je sache. Absolument.

Alors contre toutes nos règles implicites j'ai bondi sur mes pieds et je suis rentré sans frapper dans la salle de bain, alors qu'il était nu sous la douche. Il m'a lancé un regard réprobateur, j'ai marmonné une excuse, les yeux fixés sur l'objet du délit : une marque rouge de plusieurs centimètres sur sa hanche, comme une abrasion. Il s'est vite retourné et j'ai farfouillé dans l'armoire à pharmacie, faisant semblant de chercher un médicament.

- Tu aurais pu frapper avant d'entrer.

- Désolé, je croyais que tu étais dans la cuisine, à faire un thé.

Nous nous sommes affrontés du regard quelques secondes, puis j'ai détourné la tête alors qu'il s'enveloppait dans son immense serviette :

- Tiens, c'est quoi cette marque sur ta hanche ? ai-je dit négligemment, loin d'être sûr d'être bon comédien.

- Laquelle ?

- Celle-là, là, ai-je désigné en entrouvrant la serviette autour de ses hanches.

- Oh ça… Je me suis cogné chez moi, à un meuble bas, a-t-il répondu tout aussi négligemment, en se frottant vigoureusement.

- Pourtant ça ne ressemble pas à un bleu.

- Pourtant je te dis la vérité, Harry. Tu ne me crois pas ? a-t-il ajouté en posant ses mains sur ses hanches, dans une attitude de défi.

J'avais le choix. Oui, en cet instant-là, j'avais le choix.

Gober son mensonge ou demander des explications, avec le risque de ne jamais le revoir, parce qu'il ne supporterait pas cette attitude. Il a commencé à se brosser les dents, en me fixant dans le miroir, j'ai avalé une aspirine avec un verre d'eau en grimaçant un sourire :

- Si, si, bien sûr. Fais attention. N'abîme pas ta jolie peau…

Je ne voulais pas le perdre. Je n'étais pas prêt pour ça.

Il s'est habillé sans un mot, j'ai pris ma douche moi aussi, nous avons pris notre petit déjeuner tranquillement, sans ré aborder le sujet. L'après midi nous avons un peu travaillé chacun de notre côté puis nous avons regardé un vieux film de science fiction, en DVD. Il s'est blotti contre moi, j'ai passé un bras protecteur autour de ses épaules.

Je ne voulais pas le perdre. Je n'étais pas prêt pour ça.

Nous avons bien joué la comédie du gentil couple, jusqu'à son départ. J'avais juste un peu mal au cœur, en l'embrassant sur le palier.

oOo oOo oOo

La vie a repris, comme avant, Draco était sombre et fatigué mais je n'avais pas décelé d'autre marque sur sa peau, alors j'en avais conclu que c'était juste mon imagination. Ma paranoïa habituelle.

Je suis rentré chez moi pour Noël, un Noël alsacien typique, des bouffes à rallonge chez les parents, grands-parents, oncles, un marathon digestif pénible. J'ai passé le temps les yeux fixés sur mon portable, à attendre ses coups de fil. Il était en Espagne, faisait la fête avec Diego, je faisais semblant d'être ravi pour lui alors que mon imagination me jouait des tours, inlassablement. Draco et Diego en boîte, dansant comme des fous, Draco et un inconnu ou deux en backrooms, Draco pleurant de plaisir sous la douche ou dans un lit, pures tortures d'une précision cruelle. Je ne l'appelais jamais le matin, je savais qu'il dormait alors que j'allais chercher le pain à la boulangerie d'à côté. Je l'imaginais se réveiller alors que je faisais de longues parties de Monopoly avec mes cousins l'après-midi. Il me rappelait parfois le soir, avant d'aller dîner alors que je m'apprêtais à me coucher.

Je détestais l'Alsace, je détestais ma vie peinarde, j'exécrais sa vie de jet setter, les paillettes et la fête. Nos conversations étaient toujours apparemment enjouées, je prenais sur moi de ne pas lui montrer ma jalousie, il prenait sur lui de faire semblant d'y croire.

A Nouvel An je l'ai appelé à minuit, caché dans les chiottes chez moi. J'entendais les feux d'artifice dans sa boîte espagnole, j'en ai profité pour lui murmurer que je l'aimais, sachant qu'il ne m'entendrait pas. Avant de raccrocher il m'a parlé d'un retard, je n'ai pas très bien compris, ma mère tambourinait à la porte, inquiète, et la musique jouait à fond, de son côté.

Je suis rentré deux jours plus tard, soulagé, c'était un mercredi.

Plus que deux jours avant de retrouver mon amour et reprendre les cours, la vie était belle.

C'est le lendemain qu'il m'a annoncé par téléphone qu'il ne pourrait pas venir, qu'il était invité à l'anniversaire de sa cousine, à Londres.

- Ta cousine ? Celle qui est jet set ?

- Quoi ? Ca veut dire quoi ? Tu connais ma cousine ?

- Celle grâce à laquelle tu as rencontré KK, à l'époque ?

Après quelques secondes de secondes, il a répondu :

- Eh bien t'as de la mémoire, toi. Oui, c'est elle, et alors ?

- Et alors il sera là, hein ?

- Quoi ? Qui ? a-t-il demandé d'une voix irritée, alors que mes jointures blanchissaient sur le portable.

J'ai respiré un grand coup, et j'ai répondu de la voix la plus maîtrisée possible :

- Kristian. Il sera là ?

- Je vois que tu ne connais pas bien ce milieu, Harry. Ca m'étonnerait qu'un couturier comme Kristian se montre à la fête d'anniversaire de ma cousine, même si elle lui offre beaucoup d'argent.

- De l'argent ?

- Ben, oui. Pourquoi tu crois que les célébrités participent aux fêtes, toi ?

J'ai failli répondre : « Par amitié », mais je serais passé pour un idiot, comme d'habitude.

- Il y aura qui, alors ?

- A peu près 100 personnes, tu veux la liste ? Harry, ça ne rime à rien, tes questions, tu comprends ? T'es jaloux ? Tu veux venir ? Comme ça tu verras que je ne couche pas à droite et à gauche –même si je serais en droit de le faire, rappelle-toi qu'on ne s'est rien promis, a-t-il ajouté d'une voix métallique.

- Non, non. C'est bon. Pas la peine de répéter toujours la même chose. Je suis déçu de ne pas te voir, c'est tout.

Au bout de quelques secondes, il a repris, plus doucement :

- Moi aussi, j'aurais aimé te voir. En plus j'ai une surprise pour toi…

- Pour Noël ?

- Non, pour Pâques. Bien sûr que c'est pour Noël, mais il va falloir que tu attendes une semaine.

- Une semaine ? Pfou, c'est long… Tu me manques déjà. J'ai pensé à toi tout le temps, tu sais, ai-je murmuré sur un ton enfantin, pour l'amadouer.

- Oui, c'est long je sais. Moi aussi je pense à toi.

- Mais… tu ne pourrais pas venir le dimanche, qu'on se voie un peu ?

- Juste le dimanche ? Ouh là, non, je vais être crevé car je risque de me coucher très tard, la veille. Ou tôt le matin, si tu vois ce que je veux dire. En plus c'est bien car je pourrai rencontrer plein de monde, c'est une occasion en or pour me faire de futurs clients. Je me réjouis.

- Des clients ? Des clients pour quoi ? ai-je lâché étourdiment.

- Des clients pour faire la pute, bien sûr. T'es qu'un crétin, Harry. Salut, a-t-il répliqué sèchement avant de raccrocher.

Je me suis traité d'imbécile mais c'était trop tard déjà, la connerie était dite, il était vexé. J'ai essayé de le rappeler plusieurs fois, mais il avait éteint son portable. J'ai jeté le mien avec force sur mon lit, fou de rage. Il avait raison, j'étais un crétin, un connard de première. Comment j'avais pu dire une débilité pareille, au moment où nous vivions heureux, où il avait repris confiance en lui ?

Je me suis demandé si je disais ce genre de trucs pour me punir ou le punir, pour tout faire capoter, ou repousser plus loin les limites de la connerie, vaste programme.

Je me suis laissé tomber par terre, au pied de mon lit, me traitant de tous les noms. J'aurais volontiers sauté par la fenêtre, si je n'avais pas été au premier étage. C'était jeudi matin, le temps me paraissait horriblement long jusqu'au samedi suivant, un désert aride à traverser à pied, sans une goutte d'eau.

Je me suis relevé et j'ai commencé à tourner en rond dans ma pièce comme un lion en cage, excédé. Pas moyen de le rappeler, pas moyen de m'excuser, c'était à devenir fou.

Peu à peu une idée a germé dans mon cerveau, une idée idiote mais ô combien tentante : prendre l'Eurostar et le rejoindre à Londres, pour m'excuser. Je n'avais pas beaucoup d'argent et j'aurais mieux fait de réviser, mais je voulais le voir.

Je devais le voir.

Il le fallait, absolument, c'était une idée fixe, une obsession digne de mes pires moments d'addiction, sur le net, quand je me shootais à ses photos, quand je pensais à lui jour et nuit, quand le besoin supplantait tout le reste.

Quand je pensais à lui jour et nuit.

Je me suis regardé dans le miroir de ma minuscule pièce d'eau, j'avais les yeux exorbités, l'air d'un fou. J'ai attrapé ma petite boîte de calmants, j'en ai pris un avec un grand verre d'eau, et je me suis forcé à me coucher sur mon lit, pour attendre que ça passe.

Petit à petit l'excitation est retombée mais l'idée était toujours là, incontournable, impossible à chasser : je devais le voir, juste un jour ou deux, le serrer dans mes bras puis repartir tranquillement. Une petite visite amicale somme toute.

Ne m'avait-il proposé lui-même de venir à l'anniversaire de sa cousine ? Après tout, ce serait une surprise, un geste d'amitié, et puis je lui avais ramené du kougelhof et ça ne se conservait pas si longtemps que ça.

Parfaitement calme et décidé j'ai réservé un billet sur le Net, que j'ai payé plein pot, et j'ai rangé soigneusement mes habits dans ma petite valise, le sourire aux lèvres. Dans le train j'ai calmement révisé mes cours, apaisé par l'idée que nous allions nous retrouver, que tout allait s'arranger. Je connaissais le chemin pour aller chez Diego, j'arriverais en début de soirée, tout se passerait bien.

J'ai été émerveillé en arrivant par les décorations de Noël qui subsistaient encore dans les rues de Londres, j'ai compris pourquoi beaucoup de Français traversaient la Manche à cette période.

Arrivé devant la maison j'ai levé les yeux pour voir si la lumière était allumée, mais les volets étaient clos, rien ne filtrait. Tout était si calme que j'ai eu peur qu'il ne soit pas là, alors j'ai sonné d'un doigt un peu tremblant.

Au bout d'un temps qui m'a paru infini Diego m'a ouvert la porte, l'air ennuyé :

- Tu veux quoi, Harry ?

- Voir Draco. Je vous dérange ?

Il a regardé ma valise avec un air embêté, puis a demandé :

- Draco sait que tu devais venir ?

- Non. Je voulais lui faire une surprise, ai-je répondu, mal à l'aise.

- Ecoute… C'est pas le bon moment, là. Tu peux repasser plus tard ?

- C'est une blague ? Tu veux que j'aille où ? Que je retourne à Paris à cette heure-ci ?

- Ben…

- Pourquoi ? Vous faites quoi ? Tu peux me le dire, je sais que vous couchez ensemble, je ne veux pas vous gêner, ai-je lancé en relevant le menton, sûr de mon bon droit. Je peux même attendre que vous ayez fini, si ça vous arrange…

Diego a secoué la tête, désolé :

- Non, c'est pas ça. Il… euh… travaille. Vaut mieux que tu repasses plus tard, je te jure.

Soudain j'ai eu l'impression que toutes mes craintes s'avéraient, que le pire était arrivé, comme je l'avais soupçonné. Sans réfléchir j'ai bousculé Diego et j'ai grimpé les escaliers quatre à quatre jusqu'à la chambre de Draco, fermée à clé.

Je n'entendais rien à l'intérieur, j'ai commencé à tambouriner à la porte comme un fou, alors que Diego me suppliait de me calmer, de repartir. J'étais bien décidé à ne pas bouger de là, à attendre le temps qu'il faudrait.

Je me suis tourné vers le jeune Espagnol :

- Il n'est pas seul, hein ?

- …

- Il fait quoi là-dedans, bon sang ?

- Harry, ça sert à rien de s'énerver.

- Il est avec qui, merde ?

- Un ami… Mais il faut les laisser, Harry. Viens, redescends avec moi, a-t-il demandé en me tirant par le bras. Viens, on va boire un pot. J'ai de la bonne tequila, et du citron vert. Viens…

- Et les laisser seuls, là-dedans ? Pas question !

J'imaginais le pire, Draco dans les pires positions, comme sur les photos du magazine porno, attaché par un malade, ou en compagnie de plusieurs hommes. Tout était possible, j'en devenais fou. J'ai dégagé mon bras avec fureur, l'esprit empli des images horribles que j'aurais préféré n'avoir jamais vues, jamais même imaginées.

Finalement la porte s'est entrouverte, je me suis trouvé face à face avec l'homme du train dans l'embrasure, le premier amant de Draco, qui me dévisageait avec mépris tout en reboutonnant sa chemise :

- C'est vous qui faites tout ce bruit ? m'a-t-il demandé en mauvais français, un pli amer sur les lèvres. Vous vous croyez où ?

- Qu'est-ce que vous faites là-dedans ? Où est Draco ?

- Tss, tss… Il faut vous calmer mon cher, tout cela ne regarde que mon ami et moi. Rentrez chez vous, vous n'êtes pas le bienvenu ici.

- C'est faux, c'est pas votre ami, et vous n'êtes qu'une crapule, un monstre.

- Tout de suite les grands mots… Interrogez votre ami, il vous dira que je suis son ami, a-t-il murmuré avec une voix caressante, qui m'a dégoûté.

Diego me retenait toujours par le bras, je ne voyais pas la chambre plongée dans l'obscurité derrière l'homme, ni Draco. J'avais envie de casser la figure à cet olibrius, pour lui montrer de quel bois je me chauffais, de venger Draco qu'il avait fait souffrir, et qu'il torturait encore, sans doute.

L'homme m'a détaillé en souriant de bas en haut, puis s'est penché à nouveau sur moi pour me murmurer :

- A votre place, je me calmerais et je prendrais tout cela un ton en dessous. Dans votre intérêt bien sûr.

- Mon intérêt ? Ça veut dire quoi ?

- Je ne pense pas que notre ami commun aimerait apprendre par quel biais vous avez eu l'adresse de chez lui, a-t-il soufflé à mon oreille avec un sourire mauvais. C'est un sujet un peu sensible, chez lui…

- Quoi ? Comment ? ai-je dit, abasourdi.

- Son père est un très bon ami à moi, vous savez, a-t-il ajouté à voix basse avec un petit clin d'œil, en ajustant sa cravate, avant de me refermer la porte au nez.

Je suis resté quelques secondes immobile, tétanisé sur le pas de la porte, alors que Diego redescendait les escaliers, les épaules basses.

Comment ce monstre avait-il pu savoir ? Je l'ai revu en pensée dans la boîte, lors du défilé, puis dans le train, me fixant avec insistance. Ainsi donc il parlait bien de moi avec le père de Draco, à l'époque.

La porte s'est rouverte brusquement et l'homme est sorti, passant devant moi sans un regard. J'ai regardé la chambre plongée dans la pénombre et j'ai hésité à entrer.

A suivre…

Hum… je coupe au pire moment, je sais. C'est pour être sûre que vous reviendrez, et pour laisser libre cours à votre imagination aussi…^^ Merci de votre patience et RDV la semaine prochaine avec des réponses aux questions, cette fois ;)

BISOUS A TOUS !