Chapitre 37
Heathens
Comme nos héros sont en très mauvaise posture, je vous livre déjà la suite de cette fic, pour ne pas que vous me traitiez de sadique, une fois de plus ^^
"Heathens" est une chanson de 21 pilots.
Après le départ de ses parents Draco est resté sans voix quelques instants, à regarder la neige qui tombait à gros flocons au dehors. Diego et moi étions encore sous le choc de l'affrontement verbal entre les deux hommes, à nous demander comment tant de haine étaient possibles entre un père et son fils, gênés d'en avoir été les témoins voyeurs.
Mais il y avait plus que ça, bien plus que ça.
J'ai commencé à reculer vers la porte, malade à l'idée qu'il avait deviné que j'avais doublement été son agresseur, même si je n'en avais toujours aucun souvenir, et révolté par les menaces de son père à mon égard. S'il racontait tout à Draco –ce qu'il ne manquerait pas de faire, puisqu'il nous détestait tous les deux- je le perdrais à nouveau, cette fois définitivement, même s'il était susceptible de me pardonner pour le reste. J'étais pris dans les sables mouvants de la culpabilité jusqu'au cou, sans avoir jamais rien voulu intentionnellement. Par quel coup du destin m'étais je trouvé embringué dans une histoire pareille, moi qui avais toujours eu une vie banale, avant ?
En fixant un bouquet de roses blanches sur sa table de nuit je me suis dit que le mieux était de partir, disparaître à jamais, pour mon bien et le sien, surtout. Que pouvais-je lui apporter à part de la souffrance ? Rien.
Pourtant je l'aimais, à en crever.
J'étais arrivé à la porte à reculons, sans un bruit, quand sa voix douce s'est élevée :
- Tu t'en vas Harry ?
- Je… je crois que ça vaut mieux, tu sais. Je m'en veux tellement… Je suis désolé, vraiment désolé…
Mon attitude me paraissait nulle mais tout cela était au-delà de mes forces, j'étais déjà vidé. Tout mon courage et ma raison m'avaient abandonné, j'aurais voulu m'étendre par terre et dormir, oublier tout cela.
- Tu es tout pâle, Harry, ça ne va pas ? a interrogé Diego.
- Non, pas trop, excusez-moi.
- Alors assieds-toi sur cette chaise, là, a-t-il gentiment ajouté en me prenant par le bras.
Je me suis laissé guider jusque sur la chaise, à côté du lit, plus mort que vif. Heureusement le bouquet de roses blanches me cachait son visage, son visage parfait, et aussi la marque mauve sur son cou. Un mélange de sentiments violents et contradictoires tournait dans mon cerveau ravagé, j'avais autant envie de le serrer dans mes bras que de fuir. J'espérais que Diego prenne en charge la conversation, me laisse un moment pour respirer, ce qu'il a fait.
Avec une joie surréaliste il a commencé à papoter avec Draco comme si celui-ci venait de subir une opération banale, comme si je n'avais pas tenté de l'assassiner quelques heures plus tôt, comme si son père n'était pas venu jeter un voile noir au-dessus de nos têtes.
Moi j'étais muet, la tête emplie de doutes et de peurs, les mains glacées. Draco ne me regardait pas, ne s'adressait pas à moi, pourtant je savais qu'il pensait à moi. Je devinais les doutes et les peurs dans son esprit, à moins qu'il n'ait déjà dépassé ce stade, ce qui n'était pas impossible, vu la tranquillité de sa voix et le calme de ses mains sur le drap blanc.
Je ne les quittais pas des yeux, ces mains blanches et fines, elles me rappelaient tellement de souvenirs, de moments d'amour, ces tourterelles fragiles, que leur passivité me serrait la gorge. J'ai lutté pour ne pas me demander pourquoi elles n'avaient pas cherché à se défendre, pourquoi elles avaient accepté la violence des miennes sans réagir, après tous ces gestes amoureux, ces caresses données et rendues, ces promesses de bonheur.
Une infirmière est entrée en coup de vent et lui a indiqué d'une phrase lapidaire qu'il pourrait rentrer chez lui après le passage de l'interne, qui l'a suivie de peu. Ce dernier nous a demandé de sortir, ce que nous avons fait, et nous nous sommes retrouvés dans le couloir qui sentait un mélange de chou et de désinfectant.
- Ça ne va pas ? a redemandé Diego en se penchant vers moi.
- Non, pas trop. Je… je ne sais pas trop, ça fait beaucoup d'émotions pour moi. Et puis je m'en veux tellement, tu comprends ?
- Oui.
- C'est à cause de moi qu'il est là, j'en suis malade de honte. Je me demande si je ne devrais pas partir, le laisser rentrer tranquillement avec toi et retourner en France…
Diego a acquiescé pensivement, un brancard poussé par deux infirmiers est passé à toute allure devant nous, puis il a répondu doucement :
- Je ne pense pas, non. Si tu partais ce serait comme si tu essayais de le tuer une seconde fois, comme un abandon terrible. Je te l'ai dit, il tient énormément à toi et il ne faut pas oublier que le monstre c'est l'autre, le vieux pervers. Si tu pars tu le laisses à sa merci, d'une certaine manière.
- Tu crois ?
- Oui, j'en suis sûr. Draco est fragile tu sais, et moi je ne suis pas assez proche pour le réconforter.
- Mais… j'ai peur de lui faire du mal, j'ai peur qu'il m'en veuille terriblement. Ce serait normal.
- Il t'aime, tu sais, c'est sans doute pour ça qu'il ne s'est pas débattu, hier. Il ne s'est pas débattu, n'est-ce pas ?
- Non, ai-je répondu en baissant la tête, honteux.
Diego s'est tu quelques instants puis a soupiré :
- Ce sera un bon point pour plaider le jeu sexuel, dans ce cas. Je veux dire s'il y a une enquête.
- Oh merde, c'est vrai… Mais comment j'ai pu faire ça, Diego ? Comment j'ai pu faire ça ? ai-je demandé en regardant mes mains, comme si c'était des armes potentielles.
- C'était pas lui qui te l'avait demandé, hein ? a-t-il interrogé à voix basse, sans me regarder.
- Non.
- Tu sais, ça ne me regarde pas, mais si tu as déjà eu ce genre de …pulsions, tu devrais peut être consulter, non ?
Avant que je ne réponde, l'interne est ressorti, nous a regardés avec une pointe de pitié et de mépris, et nous a dit :
- Ne recommencez jamais ce petit jeu-là, les mecs, si vous ne voulez pas vous retrouver en taule.
J'ai baissé les yeux comme un gamin pris en faute, Diego n'a pas réagi et est entré à nouveau dans la chambre, où Draco se rhabillait tranquillement.
C'était clair pour moi que je ne n'avais plus trop le choix, même si je m'étais longtemps menti à moi-même. Je n'étais pas si clean que ça, les pulsions étaient bel et bien là, enfouies mais présentes. J'étais comme une grenade dégoupillée. C'était dur à reconnaître et accepter, la maladie mentale c'était pour les autres, forcément, pas pour moi.
Pour me rassurer un peu je me suis dit que c'était une maladie, une simple maladie, pas un vice. Il y avait peut être un truc dans mes gènes, mon cerveau ou mon enfance qui expliqueraient cela. Un dérèglement hormonal ou un manque d'acides aminés, un truc chimique.
Mais en revanche je serais responsable de ne pas me soigner et prendre le risque de recommencer, alors j'ai décidé d'en parler à un médecin dès mon retour en France. Comme ça j'aurais peut-être une chance encore de vivre avec Draco et d'être heureux. Si son père ne flanquait pas tout en l'air avant.
Il n'y avait plus qu'une solution là aussi : tout avouer avant que ça me pète à la gueule, et prier pour qu'il me pardonne. Après tout ce pervers m'avait drogué comme son ami avait drogué Draco, il pourrait peut-être me comprendre. Il suffisait juste que j'oublie le plaisir inouï que j'y avais pris, et que je n'avouerais jamais, mais ce serait un moindre mal.
J'étais près de la porte, mal à l'aise, Draco et Diego ramassaient ses affaires sur la petite table de nuit, bavardant à voix basse. Je me sentais illégitime dans cette chambre, illégitime à les accompagner chez eux, un assassin en liberté. Draco l'a vu et m'a lancé un pauvre sourire, alors j'ai balbutié, écarlate :
- Je suis désolé. Je sais que tu ne me pardonneras jamais, mais…
- Chuuutttt… Tais–toi. On en parlera chez nous, si tu veux.
- Mais tu es sûr que tu veux que je revienne ?
Le pauvre sourire s'est allongé, il a répondu « oui » d'une voix plus forte et Diego a détourné les yeux, un peu gêné. Nous sommes sortis sous les flocons épais, un taxi nous attendait pour nous ramener chez eux.
En arrivant j'ai constaté que tout était propre, rangé alors que le matin même c'était un vrai capharnaüm.
- J'ai demandé à la femme de ménage de passer, m'a dit Diego avec un petit clin d'œil, et j'ai compris qu'il avait fait ça pour effacer d'éventuelles preuves, même si les seuls objets délictueux étaient mes mains, en fait.
Quand Draco a enlevé son manteau et son écharpe j'ai aperçu la trace mauve et j'ai détourné les yeux, honteux.
- Bon, on va se faire livrer un menu japonais, qu'est-ce que vous en pensez, messieurs ? a repris Diego gaiement, sans vraiment attendre de réponse.
Pendant qu'il téléphonait nous nous sommes assis sur le canapé, Draco a pris ma main dans la sienne et je me suis mis à pleurer à chaudes larmes, comme un imbécile. Moi qui ne pleurais jamais je n'arrivais plus à me contrôler. C'était comme si on a avait ouvert les vannes toutes grandes, comme si j'étais redevenu petit garçon. Je crois que c'étaient sa douceur et sa gentillesse qui me faisaient mal au cœur, par rapport à ma violence, ma folie.
- Pleure, Harry, pleure… Laisse-toi aller, tu verras ça fait du bien d'exprimer ses sentiments, a-t-il chuchoté dans mon oreille en me caressant les cheveux.
- Je … je suis désolé, je suis ridicule. Pardon.
- Mais non, tu n'es pas ridicule. Tu es comme une cocotte minute au bord de l'explosion, il faut bien que ça sorte, tout ce qui bouillonne là-dedans, a-t-il ajouté en posant sa main frêle sur ma poitrine.
J'ai eu l'impression de sentir les coups sourds sous sa main, j'ai eu l'impression qu'il me comprenait, qu'il savait tout, comme une mère devine son enfant. Je me suis mouché bruyamment :
- C'est idiot. Ce serait plutôt à toi de pleurer, après ce que je t'ai fait. Pourtant je t'aime, je t'aime, tu sais.
- Je sais. Si tu ne m'aimais pas tu n'aurais pas fait ce que tu as fait, ça t'aurait été égal que je couche avec un autre.
- C'est pas une raison… Pas une raison. C'est horrible ce que j'ai voulu faire, atroce. J'avais promis de te protéger, et je ne l'ai pas fait. Je suis un salaud, je comprendrais que tu portes plainte.
- Pour qu'on t'envoie en prison ? Non, je ne veux pas ça. Tu ne mérites pas ça. Tu ne pouvais pas savoir, pas tout réparer, tu sais, a-t-il dit un peu tristement.
- C'est pas une raison, ai-je répété comme un idiot, en me serrant contre lui.
On avait tant de choses à se dire, à s'avouer, et je n'arrivais plus à parler, pris dans mes sanglots. J'aurais tout donné pour tout effacer et recommencer, depuis le début. Depuis la première nuit sur la plage… Une succession d'erreurs et de malentendus qui avaient failli lui coûter la vie. J'avais eu tout faux, depuis le début.
Diego s'était éclipsé dans la chambre, nous laissant seul, et je me suis redit que c'était quelqu'un de bien. De bien mieux que moi.
La sonnette a retenti et le serveur nous a livré un copieux repas, que nous avons picoré du bout des lèvres, presque sans un mot. Draco semblait avoir du mal à déglutir, même s'il n'en disait rien, et il était si pâle qu'il paraissait plus blanc que les assiettes en porcelaine. Diego avait mis un vieux CD de Sade dont les accents caressants nous enveloppaient, rendant l'ambiance un peu jazzy. De toute façon l'ensemble semblait surréaliste, vu les circonstances. En buvant un verre de champagne –le breuvage préféré de Draco, qui lui redonnait des couleurs- je cherchais en vain quel jour on était, ayant perdu tout repère temporel. Les cours allaient reprendre – même s'ils appartenaient à une autre vie- il fallait que je rentre en France. Sauf que j'ignorais si je pourrais quitter le territoire, deux jours plus tard.
Avec une voix la plus naturelle possible, j'ai couiné :
- Finalement, tu vas porter plainte ?
- Pourquoi ? a-t-il rétorqué, sourcils froncés.
- Parce que… euh… si je suis suspect, je ne pourrai sans doute pas retourner en France. Il faut que je prévienne ma famille. Et pour mes cours, ça risque d'être difficile.
- Ne t'inquiète pas. Je ne porterai pas plainte, ça ferait trop plaisir à mon père. Tu pourras repartir sans souci, Harry, a-t-il répondu posément.
- Merci…
Je me suis trouvé nul de le remercier comme s'il venait de me rendre service, c'était pathétique. Une vague de soulagement s'est répandue en moi, a priori il n'y aurait pas de poursuites sans plainte préalable de Draco, donc je ne paierais pas trop cher ce moment de folie passagère. J'étais surtout soulagé vis-à-vis de ma famille et mes amis, je ne me voyais pas supporter la honte d'un procès, moi qui avais si souvent joué au fils modèle. Toute cette partie de ma vie que j'avais enfouie, que j'espérais cacher se serait retrouvée sur la place publique, summum de l'horreur.
En picorant des grains de riz dans mon bol je me suis dit qu'il fallait que j'arrête de me cacher, que c'était un des paramètres qui avaient failli me rendre fou. Il fallait que je libère mon âme de cette sensation de faire quelque chose de mal quand je faisais l'amour avec Draco, parce que c'était un poison subtil qui avait rongé ma conscience, et mon intelligence. Après tout, quelle honte y avait-il à aimer un garçon, pourquoi les gestes seraient-ils pires, et surtout pourquoi l'opinion des autres était-elle si importante pour moi ? Je n'avais pas la réponse, mais la certitude que ça devait changer.
Draco s'est levé sitôt le repas de midi terminé et nous a dit :
- Je me sens très fatigué, je vais m'allonger dans ma chambre. Harry, tu seras encore là tout à l'heure, tu ne partiras pas comme ça, hein ?
- Non, pourquoi ?
- Il faut qu'on parle, mais là je suis trop crevé. Tu viens t'allonger avec moi ?
- Tu… tu crois ?
- Mais oui… Tu as peur de toi-même, on dirait.
- Ben… je me demande si…
- Écoute, fais comme tu veux, mais j'aimerais bien que tu viennes, c'est tout…
La douceur de sa voix était telle que je me suis levé sans réfléchir, pour le rejoindre.
oOo oOo oOo
L'un de nous tremblait de peur dans le lit, et ce n'était pas Draco. Je savais déjà qu'il ne se débattrait pas quoiqu'il se passe, qu'il m'aimait trop pour cela, ou alors sa vie n'avait plus assez de valeur à ses yeux, et moi j'avais peur de moi même. Je me répétais que j'avais promis de le protéger, que j'avais échoué. C'était ça qui me faisait le plus mal, cet échec-là.
Il s'est endormi tranquillement dans mes bras, rassuré, j'anticipais déjà la future discussion. Tant de vérités à s'avouer, et si peu de courage. Mes mains et mon cœur étaient glacés, sous la couette chaude. Nous ne nous étions pas déshabillés, je me sentais bizarre tout habillé à côté de lui, à regarder le plafond.
J'aurais voulu fermer les yeux et dormir, moi aussi. Oublier.
Tant d'hivers et tant d'étés depuis le premier été, depuis notre premier baiser sur la plage, quand je ne savais pas encore que je l'aimais. J'ai regardé pour la millième fois son visage blême, du haut front au menton pointu, et je me suis demandé pour la millième fois ce qui me plaisait en lui, ce qui me rendait fou. En fermant les yeux je sentais son odeur, cette odeur de chair tiède que j'adorais, mêlée à celle de ses cheveux blonds, et une vague de chaleur familière montait en moi. Amour ou désir, je ne faisais toujours pas la différence.
Oui, tant d'étés et tant d'hivers qu'il faudrait remonter pour trouver l'origine du mal, enfouie quelque part avec l'origine de notre amour, ou peut-être l'origine du monde. Tant de grains de sable pour construire une digue, un mur infranchissable, qu'il faudrait abattre. Sans savoir ce qui se cachait derrière, mer calme ou océan déchaîné, illusions perdues ou fautes impardonnables.
Premier été sur la Côte d'Azur, palace au bord de l'eau, sur la falaise. Je me suis revu l'épiant le soir, caché dans les rochers, fasciné par sa beauté et son mystère. En fermant les yeux je me trouvais à nouveau au bord du précipice, avec la folle envie de sauter. Sauter dans l'eau noire pour quelques secondes de vol absolu, m'éclater les chairs sur les rochers, pour voir ce que ça fait, d'être un oiseau. Si c'est plus ou moins fort que d'agresser celui qu'on aime, jouir de sa souffrance ou ressentir un plaisir interdit, avec un homme interdit.
Oui, c'est de là qu'il faudrait repartir, pour remonter le temps, les mensonges, les erreurs. Parler de notre passé commun, à moitié enfoui dans nos mémoires. Peut-être qu'en mettant les pièces bout à bout on reconstituerait le puzzle, on en comprendrait le sens. Peut-être que l'image serait magnifique, pure, à la fin, comme l'eau transparente des criques cachées. Je voulais y croire de toutes mes forces, comme je croyais en lui, qui croyait en moi.
Ou alors peut-être qu'on ne faisait que se rattacher fermement l'un à l'autre, croyant arrêter la chute qui nous attendait tous les deux, au bas de la falaise, à laquelle on n'échapperait pas.
En percevant un soupir pendant son sommeil je me suis demandé de quoi il rêvait, son corps était si lourd contre le mien, si calme que ce devait être un beau rêve, comme une belle rencontre. Une rencontre au clair de lune peut-être.
Un bruissement dans l'air m'a réveillé, je m'étais assoupi sans m'en rendre compte. Il faisait déjà nuit en ce soir de janvier, Draco s'était retourné dans mes bras. Je ne voyais que de vagues reflets dans ses cheveux, j'avais froid. J'ai remonté la couverture sur nous, en rêvant de me rendormir. Avec un coup de rein il s'est retourné à nouveau, me faisant face, les grands yeux ouverts, que je devinais dans l'obscurité.
- Tu as bien dormi ? ai-je soufflé en replaçant une petite mèche sur son front.
- Si tu savais les rêves que je fais…
- Alors raconte-moi. Dis-moi tes rêves, Draco.
Son sourire dans le noir n'était qu'une ombre sur une fossette, une esquisse.
- Il y en a tant, tu sais. Souvent je rêve que je suis sur un cheval, que je suis poursuivi. Le cheval galope mais je n'avance pas, on me poursuit toujours, c'est affreux. Alors je me réveille, je suis en sueur, mon cœur bat à toute allure, je suis recroquevillé dans mon lit.
- Et tu soupires, et tu t'accroches à moi. Oui, je le connais bien ce rêve. Tu le fais souvent. C'est qui ?
- Qui quoi ?
- Qui te poursuit, dans ton rêve ?
Ses épaules se sont levées, j'ai senti le geste plus que je ne l'ai vu.
- C'est moi ? Je te poursuis dans tes rêves ? Je te veux du mal ? ai-je repris.
- Pourquoi tu me demandes ça, Harry ? Pourquoi tu crois que c'est toi ? a-t-il répondu si doucement que j'ai eu peur.
- Parce que… parce que ça pourrait être moi. Parce que j'ai voulu te tuer, pas plus tard qu'hier. C'est moi, dans ton rêve ?
Une voiture a klaxonné dans la rue, les lampadaires se sont allumés, comme à un signal invisible. Comme si tout avait un sens, soudain.
- Je ne sais pas. Franchement, je ne sais pas. Et puis, pourquoi poser des questions dont on craint la réponse ? a-t-il murmuré en se lovant un peu plus près de moi, mélangeant ses jambes aux miennes.
Encore cette fichue phrase. Je crois que j'ai murmuré dans l'obscurité :
- Parce que parfois, il vaut mieux connaître la vérité, même si elle est douloureuse. Je crois que… que c'est le bon moment pour tout se dire, se raconter le passé qu'on n'a jamais osé évoquer, avant. Tu ne penses pas ?
Pendant un instant infini je n'ai eu d'autre réponse que le léger tremblement de sa jambe, entre les miennes. J'essayais de voir son expression dans le noir à peine zébré de l'éclat des lampadaires, au plafond.
- Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas, Harry.
La vérité était si proche maintenant qu'elle nous faisait peur, parce ses rayons atomiques risquaient de tout pulvériser, toutes les apparences, nous y compris. Je n'étais plus sûr d'oser commencer, j'aurais voulu qu'il prenne l'initiative, lui. Qu'il m'interroge.
- Tu crois qu'elle commence où, la vérité ? a-t-il demandé d'une toute petite voix.
- Au début, forcément. Quand on s'est rencontrés. A l'hôtel…
- L'été dernier ?
C'était le moment. Le moment ou jamais d'avouer l'inacceptable, l'indicible. J'ai posé un baiser léger sur ses lèvres, pour me donner du courage.
- Non, pas l'été dernier. Mais avant de tout te raconter je veux que tu saches que je t'aime, que je t'ai toujours aimé, que je ne t'ai jamais fait de mal intentionnellement. Jure-moi que tu me crois.
- Je te le jure, a-t-il dégluti difficilement.
- Putain, je ne sais même pas par où commencer… Aide-moi, Draco.
Sa voix douce s'est élevée, une douceur cruelle :
- C'était toi, hein ? Sur la plage, quand j'ai été agressé ?
- …
Comment répondre à cette question ? Les apparences étaient contre moi, pourtant comment avouer un crime dont on ne se rappelle même pas ?
- C'est toi qui m'as agressé, hein ? a-t-il repris plus doucement.
- Tu… tu t'en souviens ? ai-je balbutié, bouleversé.
- Je crois, oui. Je crois que je m'en suis souvenu quand tu… tu m'as étranglé, hier. D'un coup ça m'est revenu, avant de m'évanouir. J'ai eu une impression de déjà vu, d'avoir déjà vécu ça. Et tu étais là, dans mon souvenir.
- Tu …tu es sûr que c'était moi ?
- Pourquoi tu me demandes ça ? Tu ne le sais pas ?
J'ai pris une grande inspiration, sachant que chaque mot serait crucial, vital.
- Ca va te paraître bizarre, mais non. Je suis comme toi, il me manque des souvenirs. Je sais que je t'ai rejoint sur la plage, cette nuit-là, tu étais étendu sur la plage, immobile, les yeux clos. Tu dormais peut-être, ou tu étais tétanisé. On ne se connaissait pas, mais je t'épiais tous les soirs, depuis les rochers. Tu rejoignais un homme, presque tous les soirs, d'ailleurs une nuit vous vous étiez battus, ou vous aviez fait l'amour, je n'ai jamais su. Tu passais la journée à l'attendre, je crois. Tu me fascinais, je ne sais même pas pourquoi. Peut-être parce que tu avais l'air si triste, désabusé. Ou alors je m'ennuyais, c'est tout.
Je me suis interrompu, cherchant les mots, cherchant la suite. Le maillon manquant.
Draco ne bougeait pas, ne tremblait même plus, suspendu à mes lèvres. Attendant avec angoisse la suite de notre histoire, ce conte de fées glauque.
- Enfin bref ce soir-là j'ai été en boîte, j'ai bu ou fumé, je ne sais plus et soudain j'ai eu la sensation que tu m'attendais, sur la plage. C'est con, hein ? Je n'avais même jamais été attiré par un garçon, avant toi. Alors je suis rentré comme un fou et je t'ai rejoint, en bas de la falaise. Je sais que je t'ai embrassé, je t'ai caressé, je me souviens d'une impression de douceur infinie, incroyable, et puis…
- Et puis ?
- Et puis nous avons fait l'amour, je t'ai fait l'amour, pour la première fois. C'était la première fois avec un homme, pour moi, je ne pensais même pas connaître les gestes. Peut-être que je ne les connaissais pas. Peut-être que je les inventés…
Sa main s'est crispée sur mon bras et ça a interrompu mon récit et mon espèce de rêverie.
- Mais… est-ce que … ? a-t-il commencé d'une voix faible.
- Oui, tu étais consentant, tu aimais ça. Nous avons joui ensemble, dans mon souvenir. Je ne t'ai pas forcé, je te jure. Je te le jure, ai-je répété avec plus de force, en resserrant mes jambes autour des siennes, soudain confiant.
Oui, je l'avais aimé, je ne l'avais pas frappé, j'en étais persuadé maintenant. Tout cela était un quiproquo, une horrible méprise. Une mise en scène.
- Mais qu'est-ce que je faisais par terre, seul sur le sable ? J'étais habillé ?
- Oui, tu étais habillé. Tu venais tous les soirs à cet endroit, tu sais. Tu ne t'en rappelles pas ?
- Non. Pas du tout. Après mon agression, j'avais presque tout oublié de ce séjour là. J'arrive pas à croire que c'était toi, Harry. Que tu m'as agressé…
- Non, attends, c'est pas sûr. C'est pas forcément moi. Il y avait cet homme aussi, qui débarquait parfois par la mer. C'était qui ?
- Je ne sais plus…
- Allons, fais un effort, tu devais sûrement le connaître. Tu vivais avec qui, à l'époque ? Avec Kristian ?
- Non, pas à ce moment-là. C'était avant les photos, avant que je m'installe à Paris. J'étais avec…
- Qui ?
- James, l'ami de mon père, avec qui tu m'as trouvé hier. Nous ne vivions pas ensemble mais on se voyait souvent. Enfin, ça allait très mal entre nous, à ce moment-là.
Un petit frisson d'anticipation est monté le long de mon échine. Enfin, nous allions savoir la vérité, recoller les morceaux. Tuer les fantômes.
- Vas-y, continue. Raconte-moi.
- C'est… difficile, tu sais. Je te l'ai déjà dit, d'ailleurs. Ce salaud me faisait chanter avec ses photos, j'étais très mal, je prenais plein de trucs pour l'oublier.
- Mais pourquoi il te faisait chanter ?
- Parce que j'en avais assez, et il ne voulait pas me laisser tranquille. J'en pouvais plus, de lui et de ses fantaisies.
- Fantaisies ?
- Oui, les mises en scènes, les menottes, les parties à plusieurs, tout ça. Ca me dégoûtait. J'avais décidé de tout arrêter, de le quitter.
- Et… ?
Son soupir douloureux m'a fait mal au cœur, mais il fallait vider l'abcès, entièrement, pour que ça guérisse.
- J'ai voulu le quitter au début de l'été, mais il me poursuivait tout le temps, il me menaçait de donner les photos à mes parents, si j'arrêtais de le voir.
- Et vous vous êtes vus quand même ?
- Hélas oui. Je crois que je l'attendais sur la plage en bas. A chaque fois il promettait de me rendre les photos... et à chaque fois il trouvait un autre prétexte pour ne pas me les donner. Un de mes derniers souvenirs c'est qu'il me laissait des messages sur mon portable tout le temps, pour me donner des RDV.
Le portable. Celui que j'avais foutu à la flotte.
- Je ne me souviens pas trop du reste, j'étais trop stone. J'étais désespéré tu sais. Il me menaçait tout le temps, je ne savais plus comment m'en sortir.
- Et après ?
- Après, j'ai été agressé, mon père a refusé de porter plainte et je suis rentré chez moi, l'esprit vide. Ensuite les photos ont été mises en ligne et sont arrivées chez moi sur un beau papier glacé, à l'adresse de mes parents. Mon père m'a foutu dehors, après j'ai pété les plombs. Définitivement.
Ses tremblements ont empli le silence, l'entrechoquement de ses dents, je le sentais tellement mal que j'ai planté mes ongles dans mon propre bras, pour ne pas lui faire de mal.
- Oh mon amour, c'est horrible. Je ne savais pas. Enfin, je ne pensais pas…
- J'étais plus rien, tu comprends ? Plus rien qu'une pute, un corps bon à baiser, à frapper. Personne pour m'aimer ou me défendre, alors j'ai erré, rencontré des types, participé à des orgies, sniffé n'importe quoi, avec l'espoir d'en crever, pour faire la nique à mon père. Lui foutre la honte. C'est là que j'ai posé pour des photos pornos. Et puis j'ai rencontré Kristian… il m'a sauvé la vie, d'une certaine manière. Comme toi…
- Ne dis pas ça. S'il te plait ne dis pas ça.
- J'ai quand même failli m'en sortir, hein ? J'ai failli devenir quelqu'un de bien, pas vrai ? a-t-il demandé d'un ton plein d'espoir, qui m'a crevé le cœur.
J'ai senti le goût salé de mes larmes avant même de réaliser que je pleurais, sur lui, sur moi, sur notre amour bafoué, alors je l'ai serré fort contre moi :
- Non, tu n'as pas failli, tu seras quelqu'un, je te le jure ! Tu es quelqu'un déjà, quelqu'un de merveilleux, et je t'aime. Je t'aime, je t'aime, je t'aime…
Je me savais pathétique, à réconforter un homme que j'avais essayé de tuer la veille, mais tout était si compliqué, dans cette histoire. Si confus… Nous avions été les jouets du destin et de la perversion, mais la partie n'était pas terminée.
- Nous serons heureux, Draco, je te jure. Toujours. Je tuerai celui que t'a fait du mal, ce salaud, je le tuerai de mes mains. Et nous serons ensemble, toujours et à jamais. Je t'aime, je t'aime tellement, mon amour…
- Mais comment le trouver ? Comment savoir qui c'est ?
- Je suis sûr que c'est lui, ce salaud qui t'a trahi, surtout s'il a mis les photos en ligne, par la suite.
- Mais pourquoi il m'aurait agressé ?
- Parce que tu lui as dit non. Tu n'en as jamais reparlé avec lui ?
- De l'agression ? Non. Je ne pensais pas que ça pouvait être lui, ça n'était pas son genre, la violence. Il préférait le chantage. D'ailleurs il me semble qu'il était souffrant, à cette époque. Il n'était plus sur la Côte à ce moment-là, il me semble. Je crois qu'il était rentré à Londres parce qu'il était malade. Mais je ne suis plus sûr...
Les pensées tournaient à toute allure, dans ma tête, et ce qui se profilait me terrifiait. Comment était-ce possible ? Quel était le lien ? Et surtout quel était le lien entre le passé et le présent ?
Le silence s'est installé quelques instants, puis j'ai demandé :
- Pourquoi tu le revois, après ce qu'il t'a fait ?
- C'est… c'est difficile à expliquer, Harry.
- Tu ne me fais pas confiance ?
- Si, bien sûr. Mais j'avais trop honte pour t'en parler, tu comprends ?
- Pas trop, non, ai-je répondu, légèrement froissé et un peu dubitatif.
- Je sais que je n'aurais pas du te mentir, te cacher qu'il me harcelait à nouveau. Je comprends ta jalousie, Harry. Je comprends que tu sois devenu fou.
- Et il te harcelait avec quoi, cette fois ?
- Toujours la même chose… les fameuses photos. Il en avait gardé sous le coude, des vraiment horribles. Et il menaçait de les diffuser quand je ferais ma première présentation.
- Mais ça t'aurait fait de la pub !
- Une pub horrible. Tu imagines ? Comment être crédible comme créateur ? Je ne veux plus qu'on parle de moi pour ça, je veux être respecté, tu comprends ? a-t-il ajouté avec force.
- Oui, je comprends. Je comprends, ai-je menti. Pourtant des photos pornos sont déjà parues, alors pourquoi s'en inquiéter ?
- Parce qu'il y a une différence entre des photos de soi adulte et des photos où on est très jeune et en très mauvaise posture. Je n'aurais pas supporté que ça paraisse, je ne m'en serais jamais remis. Elles sont… vraiment dégradantes. J'étais prêt à tout pour qu'elles ne paraissent pas. Je sais que ça peut te paraître débile, mais…
Je l'ai serré un peu plus fort contre moi, pour que son tremblement s'arrête. Quelque chose clochait dans cette histoire, je ne savais pas quoi.
Soudain une évidence m'a frappé, et c'est là que l'idée a germé dans mon esprit malade.
A suivre…
Oui, je sais, encore un suspense horrible, vous me détestez mais je vous jure que ça passe vite, une semaine... peut-être que ce sera moins, si je peux. Et je vous remercie encore d'aimer mon histoire si bizarre et mes persos fêlés...
En attendant, vous pourrez découvrir les nouvelles illustrations (beaucoup plus agréables) de "Mon ciel dans ton enfer" sur le site FB des éditions YBY ou sur mon site FB "Nathalie Bleger"
Je vous embrasse ^^
