Chapitre 38

The boxer

Nous revoilà pour la suite des aventures de nos héros, nous sommes un peu au cœur du cyclone, là, j'espère que vous n'aurez pas trop le tournis ^^

« The boxer » est une chanson de Simon et Garfunkel, pour ceux qui comprendront le lien…

Bonne lecture !

J'étais dans un café minable en face de chez Draco, après lui avoir fait des adieux émouvants et des promesses sentimentales sur le pas de sa porte, quelques minutes plus tôt. Mais je n'avais pas pris le métro, pas même acheté mon billet de train. J'attendais là, dans ce café.

Je l'attendais, lui.

Ce connard.

Pas de raison de lui pardonner, ni de jeter l'éponge. J'étais résolu, bien que bouffé par la peur, résolu à lui damner le pion, même si ça devait faire des dégâts. Je sentais des fourmillements me parcourir les terminaisons nerveuses, me chatouiller le bout des doigts, avec l'envie de lui péter la gueule, sa belle gueule distinguée.

Prendre ma revanche, enfin.

Quitte à tuer, à détruire, cette fois je savais pourquoi, et c'était comme une armure qui me blindait le cœur et l'esprit. Sweet revenge, disent les Anglais. Oui, une putain de revanche, s'il tombait dans mon piège. Mais j'étais confiant, un vrai chasseur à l'affût. Il tomberait dedans, il n'était pas assez intelligent pour se méfier, trop sûr de lui. Et puis il me prenait pour un idiot, ce qui est toujours un avantage, pour un braconnier.

Au bout de deux cafés j'étais à bout, frémissant, aux abois, prêt pour la bataille. Impatient. La jeune serveuse qui ne me quittait pas du regard devait me prendre pour un fou, à fixer la porte d'en face avec une telle intensité. Je l'imaginais témoigner de ma nervosité à mon procès, je m'en foutais.

C'était le moment ou jamais.

Celui de ma revanche.

Comme je m'y attendais j'ai vu l'homme approcher de la porte de mon amant, il avait belle allure dans son manteau de cachemire. Une belle prestance, une belle coupe de cheveux, un air suffisant, un bel homme. Un bon amant sans doute.

J'ai serré mon poing autour de ma petite cuillère, au point d'avoir sa marque imprimée dans ma paume. L'homme a sonné, Diego lui a ouvert sans difficultés, j'ai souri. Bien sûr il l'a laissé entré, puisque c'est Draco qui lui avait demandé de venir. Trop prévisible.

J'ai desserré la mâchoire pour avaler le reste de mon breuvage trop sucré, et j'ai compté jusqu'à 200 dans ma tête. Une bonne marge. Assez pour qu'il se déshabille, pas assez pour qu'il le pénètre, d'après mes calculs. A moins qu'il ne soit un fervent amateur des préliminaires, ce qui ne m'aurait pas étonné, connaissant un peu ses goûts.

J'ai chassé l'image trop précise du corps nu de Draco effleuré par sa main ou un objet quelconque, pour ne pas me déconcentrer.

Le plaisir viendrait après, de l'humiliation.

A 150 je tremblais de rage, à 180 je me suis mis debout, prêt à bondir. Après avoir déposé un billet sur le comptoir j'ai traversé la rue comme dans un rêve, obnubilé par mon plan. Rien n'aurait pu m'en faire dévier, ni raison ni menaces.

Quand j'ai frappé doucement à la porte les coups sourds de ma poitrine résonnaient dans mes oreilles, malgré le brouhaha des voitures derrière moi.

Diego a ouvert et m'a dévisagé avec stupéfaction. Je lui ai lancé un sourire rassurant, très bien imité, et j'ai mimé le mot « surprise » en posant un doigt sur sa bouche. Il m'a souri en retour, plus par réflexe qu'autre chose, mais bien vite a secoué la tête :

- Non…Vaut mieux pas que tu entres. Je suis désolé…

- J'ai juste oublié un truc dans la salle de bain. Je ne dérangerai pas Draco, promis. J'en ai pour une minute et je repars, ai-je dit en entrant d'un pas décidé, sans lui laisser le choix de me stopper.

Après avoir gravi les marches 4 à 4, je me suis à nouveau trouvé devant la porte de Draco, avec son amant infernal à l'intérieur, et une envie de meurtre, à nouveau.

Avec une grande inspiration je suis entré sans frapper, d'un pas sûr. Je savais exactement ce que je cherchais, exactement à quoi m'attendre. Pourtant voir Draco nu, sa chair pâle luisant doucement dans la semi obscurité des rideaux tirés m'a fait mal, horriblement mal. L'homme était assis sur le bord du lit, penché vers le corps offert, une paire de menottes à la main, la langue encore tendue vers son sexe gonflé, vision encore plus douloureuse.

Je sentais le goût de sa verge sur ma langue, je connaissais si bien chacun de ses parfums que je les percevais dans ma bouche à leur simple évocation, mais ce n'était pas moi qui en profitais, en cet instant.

L'homme s'est redressé d'un coup, en colère, et Draco a fermé les yeux, mortifié. La rage aurait fait trembler mon bras, si j'avais eu une arme, et j'ai remercié Dieu de me laisser prendre ma vengeance autrement, sans effusion de sang.

- J'en étais sûr ! ai-je tonné, en les regardant tour à tour. J'en étais absolument certain. T'es qu'une sale pute, hein ? T'as pas pu attendre que je sois rentré en France ? Tu me dégoûtes !

- Modérez vos élans, jeune homme, et sortez d'ici. Je ne comprends même pas que vous ne soyez pas sous les verrous, a répliqué l'homme, méprisant.

- Tiens donc ? Vous êtes déjà au courant ? Qui vous l'a dit ?

- Vous savez que M. Malfoy est un très bon ami à moi, et il m'a parlé de l'infortune de son fils. Pauvre garçon… Quel dommage, a-t-il ajouté dans un soupir quand Draco a remonté brusquement le drap sur lui.

- Et bien sûr vous en profitez, hein ? Vous me dégoûtez, vous savez. Et toi tu n'es qu'un imbécile, Draco. Tu n'es même pas capable de voir qui te veut du bien, ou du mal…

Draco s'est levé, livide, et a enfilé ses habits à la va-vite, sans un mot. L'homme a ri :

- C'est évident pourtant. Qui sait lui donner du plaisir sans violence, et qui a essayé de le tuer ? C'est vite vu, jeune homme. Draco, pourquoi tu te rhabilles ? C'est à lui de partir, ce sale morveux…

- Draco, sors d'ici, ai-je ordonné en le fusillant du regard. Je dois parler à ton ami.

- Vous exagérez, jeune homme. Vous avez déjà eu de la chance qu'il ne porte pas plainte, ne poussez pas le bouchon trop loin.

- Je voudrais juste vous parler un peu, en privé, si vous le permettez. Je voudrais juste comprendre quelque chose et après je partirai, ai-je menti en suivant du regard Draco en train de sortir de la pièce en tremblant.

Draco me faisait pitié, mais l'heure n'était pas à la pitié, elle était à la vengeance. L'air suffisant de l'homme devant moi ravivait ma haine, mais je devais garder les idées claires, ne pas commettre d'erreur.

- Eh bien, de quoi voulez-vous parler, jeune assassin ? a-t-il demandé en sortant un cigare de sa poche et en l'allumant posément, toujours assis sur le bord du lit.

Je me suis dirigé vers la fenêtre, j'ai rouvert les rideaux et entrouvert la fenêtre, incommodé par l'odeur nauséabonde. Il a cillé et a toussé, ébloui par le jour entrant dans la pièce. De près il avait des rides au coin des yeux et de la bouche, accentuées par le pli amer des lèvres. J'ai demandé :

- Pourquoi vous poursuivez Draco ?

- Je ne le poursuis pas. Nous passons de bons moments ensemble, c'est tout. Désolé de vous décevoir mon cher, mais je pense que je pourrais vous en apprendre sur ce domaine.

- C'est faux ! Vous le faites chanter, avec des photos. C'est l'horreur, pour lui.

- C'est ce qu'il vous a dit ?

- Oui.

- Ne le croyez pas. Je n'ai pas besoin de ça pour qu'il soit à moi, a-t-il poursuivi avec un petit sourire rêveur. Parce qu'il est à moi, et depuis très longtemps. Je sais exactement ce qu'il aime, comment il l'aime, parce que c'est moi qui lui ai tout appris. Tous les jeux, toutes les positions, tous les plaisirs. Vous avez vu son érection tout à l'heure ? Je sais lui donner du plaisir comme personne. Il est à moi.

- Je ne vous crois pas !

- Demandez-lui. Il s'est un peu amusé avec vous, la jeunesse aime la jeunesse, mais vous n'avez pas su le faire jouir comme il fallait, ni le retenir. J'en suis désolé pour vous.

- Espèce de brute, ai-je crié, en faisant un pas vers lui, à bout de nerfs.

C'était beaucoup plus difficile que ce que je croyais, il ne réagissait pas comme je m'y attendais. Pas du tout. Et si je m'étais trompé ?

- Brute, moi ? Qui a essayé de l'étrangler ? Vous ou moi ? Moi je n'ai jamais été aussi loin que vous, aussi violent. Je ne l'ai jamais envoyé à l'hôpital. C'est vous la brute, mon cher.

- C'était un accident, ai-je glissé, mal à l'aise.

- Un accident ! Vous savez bien que c'est faux. Vous étiez fou de jalousie, n'est-ce-pas, parce que vous avez enfin compris qu'il ne voulait pas rester avec vous. Qu'il vous mentait. Qu'il ne vous aimait pas, a-t-il ajouté avec un sourire mauvais.

- C'est faux. Draco m'aime !

- Que vous croyez. Vous n'êtes rien, pour lui. Rien. Je parie qu'il ne vous a même jamais dit qu'il vous aimait, pas vrai ?

Cette affirmation m'a fait vaciller, je l'avoue. Il avait raison, même si je n'avais jamais voulu me l'avouer. J'ai avalé ma salive avec difficulté, essayant de me reconcentrer, de me souvenir de tous les moments de tendresse merveilleux, avec Draco. Ils avaient bien eu un sens, à un moment, non ?

- Je suis désolé de cette déception, jeune homme, je vois que vous y avez cru, vraiment. Il ne faut jamais tomber amoureux d'une putain, c'est le premier commandement, vous savez. On s'attire des ennuis à n'en plus finir…

- C'est pas vrai. Je ne vous crois pas. Pas Draco.

- Mon pauvre, si vous saviez… si vous saviez combien j'en ai vu passer, des comme vous, depuis qu'il a 16 ans.

- Quoi ?

- Il était déjà beau, à 16 ans, Dieu m'en est témoin. Beau à damner un saint… ou un ami de la famille. Et il adorait les photos, vous savez. C'est lui qui m'a demandé de le photographier, il sortait de l'enfance. Si j'avais pu deviner ce qui allait se passer, j'aurais refusé, vous pensez bien. Un garçon que j'avais connu petit ! Mais il aimait tellement être regardé, touché, séduit. C'est lui qui était demandeur, tout s'est toujours passé dans la douceur.

Une sourde nausée s'est emparée de moi, je ne pouvais pas croire ce qu'il racontait, pas après ce que j'avais vécu avec le père Malfoy. Là aussi ça s'était apparemment passé dans la douceur, sauf que j'avais été drogué. Et j'étais certain que c'était le même cas de figure.

J'ai décidé de changer de stratégie, subtilement :

- Mais pourquoi a-t-il voulu vous quitter, alors ?

- Qui vous a dit ça ?

- Draco. Il a rompu avec vous, il y a deux ans, non ?

- Oh ça ! C'était juste une… péripétie. Un malentendu, rien d'important, a-t-il répondu en soufflant fortement la fumée de son cigare.

- Un malentendu ? Vous vous êtes battus sur la plage, pourtant !

- Qui vous a raconté cela ? Quelle plage ?

- La plage de l'hôtel du Cap, rappelez-vous.

- Mensonges. Je n'étais pas à cet hôtel à cette période, vous pouvez vérifier, a-t-il ajouté avec un peu moins d'assurance.

- Non, vous étiez sur un yacht, au large, et vous rejoigniez Draco chaque soir, sur la plage. Et ça ne se passait pas bien, rappelez-vous.

- C'est faux ! Qui vous a dit cela ? a-t-il rétorqué en tirant nerveusement sur son cigare.

- Personne. Je vous ai vus. Je travaillais dans cet hôtel, et je vous observais, le soir.

- C'est impossible. Vous vous trompez, vous confondez. De toute façon cet entretien ne mène à rien. Je vais vous laisser, a-t-il ajouté en se levant brusquement, en transpiration.

- Non, je me trompe pas. Au fait, vous n'avez pas gardé de séquelles ? ai-je interrogé plus aimablement.

- Des séquelles de quoi ? Vous disjonctez, jeune homme !

- De votre mononucléose.

- Comment savez-vous que … ? a-t-il repris en fronçant les sourcils, la main sur la poignée de la porte.

- Parce que vous me l'avez refilée, ce soir-là, vous savez. Quand j'étais avec Draco sur la plage, et que vous vous êtes mêlé à nos ébats…

La stupéfaction s'est inscrite sur son visage, soudain écarlate :

- Quoi ? C'était vous ?

- Eh oui… La nuit tous les serveurs sont gris, sans doute.

- Non, c'est impossible. Mais… vous avez des souvenirs ? a-t-il demandé, surpris.

- Oui, ai-je menti avec assurance. Le dosage ne devait pas être très bon, cette fois-là. Trop léger, sans doute. Draco ne se souvient de rien, mais moi, si. C'est bête, hein ?

- Je … je ne vois même pas pourquoi j'en discute avec vous. De toute façon, vous racontez n'importe quoi et les preuves ont disparu depuis longtemps. Laissez-moi sortir !

Mais je le tenais par la manche, m'accrochant fermement :

- Pourquoi vous l'avez agressé, ce soir-là, sur la plage, puisque vous aimez tant la douceur ?

- Vous dites n'importe quoi ! Lâchez-moi.

- Allez, répondez-moi. Je ne porterai pas plainte, vous avez raison, c'est trop tard et on n'a plus de preuves, depuis longtemps. Mais je voudrais juste savoir… Vous avez fait ça par plaisir, par jeu ?

Ses épaules se sont affaissées, il a paru plus vieux et m'a regardé avec une espèce de mélancolie :

- Non. Il voulait me quitter… et je l'ai trouvé sur la plage, un soir, avec vous. Alors j'ai eu cette idée. J'aurais dû le tuer, mais je l'aimais trop je crois. Je me suis dit que ça lui servirait de leçon, de coucher avec n'importe qui. Parce que j'espérais que la police croirait que c'était vous, puisque vous aviez baisé ensemble, sur la plage. On aurait dû trouver votre sperme partout en lui. Mais cet idiot avait disparu, je me demande comment il a fait pour quitter la plage, dans l'état où il était. Je me suis vraiment trompé dans les dosages, ce soir là…

Sous le choc de cet aveu, je me suis forcé à respirer calmement pour poser la question qui me tarabustait depuis la veille :

- Vous m'avez baisé, moi aussi ?

- Disons que j'ai un peu profité de votre corps, mais en prenant bien soin de ne pas laisser de traces, puisque vous n'étiez censés être que deux.

- Charmant. Et… quel effet ça vous a fait, d'agresser Draco ?

- C'était… horrible et merveilleux à la fois, a-t-il soufflé rêveusement. Il était si doux, si beau… si démuni. Mais vous savez, je préfère la douceur, et les jeunes garçons consentants… vous me comprenez, n'est-ce-pas ?

J'ai brièvement fermé les yeux, terrifié à l'idée qu'il allait évoquer ma rencontre avec son « ami » M. Malfoy, puis j'ai regardé ma montre, le temps passait horriblement lentement. Il fallait que je le retienne quelques minutes encore, pari presque impossible. Mon plan me paraissait soudain trop ambitieux, ou irréalisable, je commençais à transpirer à grosses gouttes.

Je cherchais vainement un plan B quand des bruits de pas et de voix dans l'escalier m'ont redonné l'espoir, alors j'ai brusquement relâché ma prise sur son bras pour le laisser quitter la pièce :

- Vous me dégoûtez, vous et tous ceux de votre sorte.

- Vous n'êtes qu'un jeune imbécile, a-t-il murmuré en ouvrant grand la porte, avant de reculer.

Un policier en tenue d'une trentaine d'années se tenait en face de lui, l'empêchant de sortir :

- M. Powell, j'ai quelques questions à vous poser, si vous permettez.

- Pourquoi ? A quel sujet ?

- Une plainte vient d'être déposée contre vous pour agression et chantage.

- Comment, qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie ? Vous n'avez aucune preuve et je veux voir mon avocat, a-t-il répondu en reculant d'un autre pas, blême.

- Venez avec moi, nous allons l'appeler. Ne dites rien pour l'instant, a répondu le policier fort civilement, alors que Draco se tenait derrière la porte, livide lui aussi.

- Vous ne savez pas à qui vous avez affaire, jeune homme, je vous jure que vous allez avoir de mes nouvelles ! Je nie toute participation à cette agression sur la Côte française, je n'y ai même pas mis les pieds !

Le policier a froncé les sourcils et l'a dévisagé avec attention :

- Mais de quoi parlez-vous, M. Powell ? Il s'agit de la plainte que M. Draco Malfoy a déposée il y a quelques instants, contre vous, concernant une agression commise il y a 48 heures, et un chantage en cours.

- Co… ? Comment ? Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire ? a rugi Powell en fixant Draco qui regardait résolument le plancher. Ce n'est pas moi qui ai essayé de l'étrangler, c'est lui !

Son doigt accusateur était fixé sur moi mais je soutenais son regard, bien décidé à ne rien lâcher d'un pouce.

- Ce n'est pas ce que déclare le plaignant. Vous êtes sûr que vous ne voulez pas attendre votre avocat ?

- Mais je ne comprends rien à cette accusation ! Je suis innocent, c'est lui le coupable, a-t-il répété avec véhémence.

- D'accord, dans ce cas je vous informe que tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous. Reconnaissez-vous vous être trouvé ici même aux environs de vingt heures il y a deux jours ?

- Quoi ? Oui, j'étais bien ici, mais… je n'ai agressé personne. J'étais avec mon… ami ici présent, quand cet individu est entré comme un fou et m'a menacé, fou de jalousie. Comme je suis un gentleman, je les ai laissés seuls et c'est là que ce tordu a agressé Draco. Dis-leur, Draco !

Ce dernier a détourné les yeux, gêné, se contentant de secouer la tête négativement.

- N'essayez pas d'influencer la victime, M. Powell. Vous n'avez pas à vous adresser à lui.

- Quoi ? Mais enfin Draco, dis-lui. Dis-lui qui t'a étranglé.

- M. Powell ! a repris le policier d'un ton d'avertissement.

- Mais je ne comprends pas. Diego, dites-lui ce qui s'est passé ! a-t-il demandé plein d'espoir au jeune Espagnol qui se tenait un peu plus loin, mal à l'aise.

- J'ai entendu des bruits étranges quand M. Powell et Draco étaient ensemble, et j'ai prévenu Harry qui venait d'arriver. Quand Harry est entré dans la pièce il a vu M. Powell en train d'étrangler Draco, alors il est intervenu, et M. Powell est parti rapidement, a débité Diego à toute allure, écarlate.

- Mais c'est faux ! Et c'est complètement idiot ! Pourquoi Draco n'aurait-il pas porté plainte tout de suite, alors ? Qu'est-ce que c'est que cette mascarade ?

La question a plané au-dessus de nos têtes comme une menace, alors que l'homme nous fixait tous avec un mélange de hargne et d'effarement. Visiblement il ne s'était pas attendu à ça, il ne comprenait plus rien. Sa rage le faisait trembler, je sentais qu'il m'aurait volontiers frappé s'il l'avait pu.

Au bout d'une longue minute la voix tremblante de Draco s'est élevée, à peine un souffle :

- Parce que je n'ai pas osé, mais cette fois c'était la fois de trop. Aujourd'hui j'ai appelé la police. Je ne supporte plus ce que vous me faites subir.

- Quoi ? Sale petite pute, tu vas voir, a éructé Powell, fou de rage, avant d'être menotté et emmené par le policier. Tu ne t'en sortiras pas comme ça !

- Nous allons réentendre les témoins et procéder à des analyses, et nous verrons ce que ça donnera. Suivez-moi, M. Powell. Quant à vous, M. Malfoy, le laboratoire d'analyses vous appellera pour procéder à un examen tout à l'heure, ne bougez pas.

Leurs pas ont résonné lourdement dans l'escalier, alors que Draco se précipitait vers moi pour sangloter dans mes bras. Je dois avouer que je n'en menais pas large non plus, mais mon plan avait fonctionné, et les analyses révèleraient la trace de son sperme, pas du mien. En plus nous lui avions donné la possibilité de remettre des empreintes fraiches sur les menottes, fait sans doute aggravant.

- Calme-toi, mon amour. Ca a marché, tu as vu ? Il est tombé dans notre piège ! Il est fait comme un rat, puisque nous allons tous les trois témoigner contre lui.

- Mais tu avais avoué il y a deux jours, non ? Tu es sûr que ça ne va pas se retourner contre toi ?

- Tu sais ce qu'on a dit ? Que c'est toi qui nous avais demandé de mentir, parce que tu avais honte, tu te souviens ? De toute façon mes aveux n'ont pas été très clairs, j'étais complètement sous le choc, je n'ai fait que balbutier ce jour-là. Mais maintenant il ne faut plus qu'on bouge de cette version là, sinon on est foutu. Tu comprends ?

- Oui, mais j'ai eu si peur… si peur pour toi. Si la police se rend compte qu'on a menti, tu es fichu, Harry.

- Chuuut. Il n'y a aucune raison que ça se passe comme ça, puisqu'on va tous les trois raconter la même chose. N'est-ce pas Diego ?

- Si ! a affirmé celui-ci avec force, faisant sourire Draco à travers ses larmes. C'est bien fait pour lui, ce salopard. Pas vrai ?

Draco reniflait et s'accrochait à moi, encore sous le choc :

- Mais c'est un mensonge, quand même…

- C'est tout à ton honneur d'avoir des scrupules mais si on a menti là c'est parce qu'il a été impuni il y a deux ans, ce salopard. J'étais sûr qu'il finirait par se vanter de nous avoir baisés. J'en étais absolument sûr ! Et tu vois, il l'a fait… Il a avoué. Tu as entendu ?

Il a simplement acquiescé, submergé par l'émotion. Une émotion qui montait en moi également, sous le coup du soulagement brutal.

- Je suis innocent, tu vois. C'est pas moi qui t'ai agressé, mon amour. Oh, je suis si heureux, si soulagé… si heureux… et je t'aime, je t'aime…

Je crois que je riais à travers mes larmes, j'étais tellement content d'être innocent, lavé de tout soupçon, enfin rassuré. Nous nous sommes enlacés sans retenue, fou de joie et amoureux, et Diego a disparu sur la pointe des pieds, nous laissant seuls.

- J'ai eu tellement peur, Harry, quand tu es entré. Tu avais l'air si fâché, m'a-t-il soufflé dans l'oreille.

- Il fallait bien que ce soit crédible, non ? Et Diego a été parfait aussi. Heureusement qu'il a pris fait et cause pour nous, c'est un témoin super important. En tout cas tu as été très courageux.

- Je ne sais pas comment j'ai trouvé la force de le laisser me toucher, d'être excité.

- Comme quoi tu es un très bon acteur, tu vois.

Je l'ai embrassé à nouveau, le serrant un peu plus fort :

- C'était horrible de te voir nu comme ça, et lui avec les menottes. Brrr… affreux, ai-je ajouté avec un frisson.

- J'espère que… que tu n'as pas cru tout ce qu'il racontait au début, toutes ces horreurs.

- Non, rassure-toi.

- Je n'ai jamais vraiment aimé ça, toutes ces choses qu'il me faisait. Il me droguait, c'est pour ça que j'étais consentant, que je ne réagissais pas. Tu comprends ?

- Oui, je comprends. Je comprends tout à fait, crois-moi, ai-je répondu la mort dans l'âme.

J'étais malheureusement bien placé pour savoir comment ça s'était passé, l'engrenage infernal, et pendant quelques instants j'ai hésité à lui avouer la vérité sur son père et moi. Mais il semblait si heureux, dans mes bras, si soulagé, que je n'ai pas eu le cœur de parler, à ce moment-là.

- C'était quoi cette histoire de mononucléose, Harry ? Tu ne m'en avais pas parlé, hier.

- En fait c'était la preuve que j'attendais, celle qui prouvait que c'était bien lui, cette nuit-là. Quand tu m'as parlé d'une maladie, ça a fait « tilt » dans ma tête. Parce que j'ai attrapé cette saloperie juste après nos ébats sur la plage, et je croyais que c'était toi qui me l'avait refilée.

- Non, je ne l'ai pas eue, moi, enfin je ne crois pas.

- En tout cas ça l'a bien surpris, hein ? Il a tout avoué.

- Oui, je ne pensais pas qu'il te dirait tout aussi facilement. Dommage que la police n'ait pas tout entendu !

- Mais c'est pas grave, on a réussi à le coincer pour autre chose, c'est l'essentiel.

- Oui, c'est vrai. Même si on a menti.

Je l'ai regardé en souriant, attendri :

- Ça t'ennuie tant que ça d'avoir menti ? Après tout ce qu'il t'a fait ? En plus tu n'as pas menti pour le chantage, ce sera une preuve de plus contre lui.

- T'as raison. Je ne savais vraiment pas comment m'en sortir, de ce fichu chantage. Sans toi je n'aurais pas osé le dénoncer à la police, je crois. C'est idiot, hein ? Quand je pense qu'il m'avait juré qu'il ne me ferait jamais de mal.

Le souvenir de mes mains autour de sa gorge m'est tombé dessus comme un poids, d'un coup. Oui, moi aussi j'avais fait n'importe quoi, par jalousie.

J'ai posé mes mains sur son visage fin, puis je l'ai regardé intensément :

- Tu sais, je vais me faire soigner. Je vais aller voir un psy, pour ma violence. J'espère que ça se soigne. Je ne veux pas te perdre.

- Mais tu n'as pas peur des conséquences ? Et s'il racontait tout à la police ?

- Un psy français qui irait voir la police britannique ? Non, je ne crois pas, non. Et puis tu n'es pas mort, je ne suis pas un assassin. Et ce n'est même pas moi qui t'ai agressé, sur la plage. Ca me soulage, tu sais.

Draco m'a fixé avec curiosité :

- Pendant tout ce temps tu as cru que c'était toi ?

- Je… je n'étais pas sûr. Je n'avais que des bribes de souvenirs. Je n'osais pas t'en parler car je ne voulais pas que tu aies peur de moi.

- Peur de toi ? Oui, j'aurais dû, sans doute. Tu as quand même essayé de m'assassiner.

- Excuse-moi, j'avais perdu la raison. Je suis désolé, vraiment.

- Et tu as réussi à me cacher ça pendant tout ce temps…

- Oui, ai-je murmuré, mal à l'aise.

Une de fois de plus je me suis dit que c'était le bon moment de lui parler de ma rencontre absurde avec son père, une fois de plus je n'ai pas trouvé les mots.

Quelques minutes plus tard le laboratoire a appelé pour demander à Draco de se présenter pour un examen médical complet et des analyses, et ce dernier m'a lancé un regard si désespéré que je lui ai demandé :

- Je t'accompagne ?

- Hum… je crois qu'il ne vaut mieux pas, on ne sait jamais. J'ai peur pour toi, en fait. Tu devrais peut-être rentrer en France.

- Mais… pourquoi ?

- Je ne sais pas. Je me méfie de James, il est très intelligent tu sais, et il a beaucoup d'appuis haut placés. Je crains le pire, je ne sais pas, une intuition.

J'ai secoué la tête comme un enfant borné :

- Mais j'ai pas envie de te laisser seul ici, après ce qui s'est passé.

- T'es gentil, mais j'ai des craintes pour toi, vraiment. Et puis il y a Diego, je ne suis pas seul.

En voyant l'ombre dans mes yeux, il a rajouté en souriant :

- Il ne se passera rien entre nous. Ça fait longtemps qu'on ne couche plus ensemble, tu sais.

- Oui, je sais, mais…

- Comment tu le sais ?

- Il me l'a dit, ai-je répondu, un peu honteux. C'est lui qui me l'a dit spontanément, à la clinique. Je te jure.

- Moui, admettons. Je te l'avais dit, que ta jalousie te rendrait fou.

- Oui, tu l'avais dit, c'est vrai. C'est parce que tu es beaucoup plus intelligent que moi, Draco.

- Tu te moques de moi.

- Non, je te jure que non. Je le pense, vraiment.

- OK. Bon, je crois que c'est l'heure d'y aller. Je t'appelle ce soir, d'accord ?

- Tu es sûr ? J'ai vraiment pas envie de partir.

- Je sais. Mais c'est préférable, tu sais.

La mort dans l'âme je me suis levé et j'ai commencé à préparer mes affaires. Je n'étais resté que deux jours mais j'avais l'impression qu'une vie entière s'était déroulée en un clin d'œil. Je n'étais plus le même, et lui non plus. J'avais surtout la sensation que je n'allais jamais le revoir, un pressentiment diffus.

Quand nous nous sommes séparés à l'entrée du métro je l'ai pris dans mes bras, malgré la foule, les regards curieux :

- J'espère que tout va bien se passer, Draco.

- Oui, moi aussi, a-t-il dit en tremblant légèrement.

- Je t'aime, ai-je murmuré, le cœur serré. Ne l'oublie jamais.

- Moi aussi je t'aime, a-t-il balbutié les larmes aux yeux, pour la première fois.

Enfin. Il l'avait dit, j'étais heureux, rassuré.

- On se revoit ce week-end, et tu m'appelles ce soir, pour me raconter les examens médicaux ?

- Oui, d'accord.

Nous nous sommes éloignés avec un petit geste de la main, un geste anodin. Dans le métro j'ai serré mon sac contre moi comme un doudou, la poitrine inexplicablement serrée par l'angoisse. Je me suis dit : « Si j'arrive à compter jusqu'à dix avant la sortie du tunnel, tout se passera bien ». A huit le métro était déjà à l'extérieur, mais j'ai décidé que ça n'avait pas d'importance, que je m'étais trompé.

Le voyage de retour m'a paru infini, il m'était impossible de penser à autre chose qu'à ce qui venait de se passer, impossible de me concentrer sur mes cours. Tant d'évènements en si peu de temps, je me suis dit que j'en aurais pour des semaines à m'en remettre, même si tout finissait bien.

J'ai traîné mon sac jusqu'à ma piaule minable, c'était déjà le soir, il faisait nuit noire. Les couloirs de la Cité U étaient animés, tout le monde rentrait de vacances, comme moi. Mes copains m'ont demandé comment elles s'étaient déroulées, ces vacances, j'ai bredouillé un vague « Très bien, très bien » et je me suis enfermé dans ma chambre, pour être tranquille.

J'ai essayé de l'appeler sur son portable, il était éteint. J'ai laissé un message, deux messages, dix messages, sans succès. Je tournais en rond dans ma chambre, de plus en plus angoissé, rongé par un désespoir sourd. Quelque chose avait foiré, forcément, mais quoi ?

Je me souvenu que j'avais le numéro de Diego, alors je l'ai appelé, en désespoir de cause :

- Diego ? Je n'arrive pas à joindre Draco. Qu'est-ce qui se passe ? Il est là ?

- Euh… non. Il… il vient de partir.

- Non, tu mens. Je suis sûr qu'il est là, mais qu'il ne veut pas me parler. Passe-le-moi, je t'en prie !

- Tu a raison, il ne veut pas prendre le téléphone. Je ne sais pas ce qui se passe, Harry.

- Passe-le-moi, je t'en supplie !

- OK, OK, réglez vos histoires entre vous, a-t-il répondu sèchement, et je n'ai plus rien entendu au bout de la ligne.

- Allo ? Allo ? Draco ? Tu es là ? Réponds-moi, bordel . Ca va ?

- Ca va, a-t-il lâché avec réticence.

- Tu as fait l'examen médical ? C'était pas trop douloureux ?

- Oh si, c'était douloureux, très douloureux, Harry. Très profond et très douloureux.

- Pourquoi ? ai-je demandé d'une voix blanche.

- Harry, comment avais-tu eu mon adresse à Londres? a-t-il demandé d'une voix blanche, qui m'a hérissé le poil. Comment tu as pu me faire ça ?

- Je… Oh merde, non ! Draco, Draco, laisse-moi t'expliquer, ai-je gémi au téléphone, mais il avait raccroché, déjà, et j'ai su que mon pressentiment était bon.

A suivre…

Voilà, vous le saviez, nous le savions, les mensonges finissent toujours par vous péter à la gueule, quoi qu'on fasse. Mais ce n'est pas encore la fin, rassurez-vous ! RDV samedi pour la suite ?

Pour les fans, je vous rappelle que les coffrets illustrés « Mon ciel dans ton enfer » sont en prévente sur le site YBY jusqu'au 15 octobre, alors si vous voulez une version dédicacée, n'hésitez pas !

A samedi, bisous à tous.