Chapitre 39

The sweetest taboo

Déjà la suite, je sais que vous êtes sur des charbons ardents…

"The sweetest taboo" est une chanson de Sade

Bonne lecture !

Le ciel m'est tombé sur la tête juste au moment où les nuages s'éloignaient, au moment où je nous croyais sauvés. Je me suis écroulé par terre, bouleversé, j'ai serré le téléphone entre mes mains jusqu'à essayer de l'écraser, de le détruire. Je me souviens qu'il pleuvait, je me souviens que mes amis s'apostrophaient joyeusement dans le couloir, et moi j'étais mort, foutu, détruit, là, sur la moquette sale. Un trou béant se creusait dans ma poitrine tandis que je répétais « Non, non, c'est pas possible, non, oh non, pourquoi ? Mais pourquoi ? », incrédule.

Son salaud de père avait tout fichu en l'air, et je n'arrivais même pas à comprendre pourquoi. Pourquoi cette haine, contre lui, contre moi ? En quoi notre amour le dérangeait-il ? Je n'arrivais pas à croire que c'était simplement la différence de milieu, non, le mal était beaucoup plus profond, entre eux, et je me suis redit le fameux « Pourquoi poser une question dont on craint la réponse » ? Foutue question.

Je retenais les sanglots à m'en étouffer, j'avais déjà vécu ça, perdu puis reconquis Draco, et je n'avais pas envie de laisser tomber, pas après ce qu'on avait vécu, pas après avoir vaincu Powell. C'était la même race d'ordure, de pervers doucereux, ils ne pouvaient pas gagner à la fin, c'était juste pas possible. Pas juste.

J'ai balancé mon portable sur mon lit, il a rebondi mollement sur le matelas puis sur mes cours de droit du travail, et la rage est revenue. Celle qui m'avait incité parfois à forcer Draco, la même haine, cette brûlure dans mon cœur et mon ventre, ce besoin d'agir.

Je me suis relevé d'un bond, les poings fermés, prêt à tout. Il fallait que je retrouve Draco, que je lui explique, que je lui raconte comment j'avais été séduit et drogué par son père comme lui l'avait été par Powell, qu'il fallait qu'on soit forts ensemble pour résister à la complicité de ces crapules. Je n'avais que cet espoir, qu'il comprenne. Et s'il ne comprenait pas, tout serait terminé, balayé, liquidé et je tuerais son père, après tout quitte à vivre sans Draco autant vivre en prison, autant payer pour mes fautes mais je l'étranglerais, ce salopard, je le ferais passer de vie à trépas en me réjouissant de sa souffrance, après tout ce serait peut-être son plus bel orgasme, à lui aussi.

Je tremblais de rage en attrapant à nouveau mon sac de voyage et en repartant pour la gare, prendre le dernier train pour Londres. Une sorte de joie mauvaise me faisait espérer, celle qu'on appelle la vengeance, le contraire de la justice. Mais la justice et le droit étaient faits pour les gens normaux, pas pour les pervers de cette espèce, et là j'avais perdu l'esprit devant tant d'ignominie, de saloperie.

En croisant mon reflet dans un miroir du métro j'ai détourné la tête, c'était quoi cette bouche tordue, ces yeux exorbités, cette gueule de fou ? Je me suis retrouvé dans le train bien plus tôt que prévu, mû par une rage qui me faisait avancer sans me fatiguer, gonflé à bloc. Je prendrais un taxi en arrivant pour aller plus vite à leur appartement, je supplierais Draco de m'écouter, je lui raconterais tout et nous pleurerions ensemble, parce que je l'aimais et qu'il m'aimait, et qu'on ne pouvait rien contre ça. Rien.

J'ai préparé mes explications dans ma tête tout au long du chemin, vivant et revivant la scène mille fois, totalement absorbé par ma confession et ses réactions possibles. Un jeune homme blond et frêle est passé dans le couloir, au milieu des sièges de l'Eurostar, et mon cœur a bondi. Mais ce n'était pas lui, il n'avait qu'une vague ressemblance, pas sa beauté ni sa finesse, mais j'ai senti mon cœur brûler d'amour pour Draco, j'avais envie de crier, d'hurler combien je l'aimais, combien il était ma vie même, ma seule raison de respirer. A l'idée de le perdre une souffrance absurde m'a empli le ventre et la poitrine, comme si on m'arrachait les organes, à vif. Je l'aimais, plus que tout et que moi-même, et un instant j'ai envisagé mourir avec lui, s'il ne me pardonnait pas.

En un bref éclair de lucidité j'ai pris peur, j'avais déjà pété les plombs, je redevenais un danger public, un malade mental. J'ai fouillé dans ma trousse de toilette pour trouver mon médicament et j'ai pris une barrette blanche, pour me calmer. J'ai tenté de respirer calmement et me répéter que j'en avais vu d'autres, et des pires.

Après tout je n'avais couché avec son père que pour le retrouver, n'était-ce pas plutôt une preuve d'amour ultime ?

« Je suis pathétique » me suis-je dit à cette pensée, même si j'étais plus une victime qu'autre chose, en l'espèce. Puis je me suis reconcentré sur une stratégie, un plan. Mes pensées volaient à la vitesse du train, sans peine, tout était clair, limpide. Mon amour serait plus fort que tout, le passé, la trahison, la vengeance. En cet instant j'étais persuadé que personne n'avait jamais aimé aussi fort que moi, et j'ai compris les crimes passionnels. Cette absolue nécessité de garder l'autre, ce besoin douloureux et inconditionnel d'être avec lui, tout le temps, partout, toujours. Je me suis redit que je n'aurais jamais dû partir, le laisser aller seul à l'hôpital.

Heureusement les pilules ont commencé à faire leur effet et je me suis calmé peu à peu, sous le tunnel. Je devais garder la tête froide pour ne pas perdre les pédales et m'expliquer posément, sans heurts.

Le taxi m'a ramené rapidement à la petite maison de Notting Hill, j'ai payé sans me soucier du pourboire royal que je laissais et j'ai commencé à sonner comme un fou tout en frappant à la porte. Le visage inquiet de Diego est apparu dans l'entrebâillement :

- Tu es malade ? Pourquoi tu frappes comme ça ?

- Parce que je dois le voir, je dois lui expliquer, ai-je marmonné en le poussant sur le côté sans ménagement.

Immédiatement je me suis mis à courir dans les escaliers, alors qu'il criait :

- Il n'est plus ici, Harry ! Reviens !

Incrédule j'ai ouvert la porte de sa chambre à la volée, cette chambre où nous avions fait l'amour si souvent, cette chambre où quelque heures plus tôt nous nous réjouissions de la fin du cauchemar, elle était vide.

- Merde.

- Je te l'avais dit, Harry, a repris Diego dans mon dos d'un ton désolé. Il est parti…

- Quand ? Où ça ?

- Tout de suite après ton coup de fil. Il a fait une valise et il a appelé un taxi.

- Pour où ?

- Je ne sais pas. Je te jure, il ne me l'a pas dit, a-t-il rajouté devant mon air menaçant.

- Mais qu'est-ce qui s'est passé à l'hôpital?

- Aucune idée. Quand il est rentré il était tout pâle, il avait l'air bouleversé. Il s'est enfermé dans sa chambre sans un mot, j'ai pas trop osé l'interroger. Et puis tu as appelé, il avait l'air en colère et il m'a dit qu'il partait. Voilà, c'est tout ce que je sais.

- Mais pour où, bon sang ? Pour où ? ai-je martelé en tournant en rond dans sa chambre, à la recherche d'un indice. Il a appelé quelqu'un ?

- Non, personne.

- Il a un appartement ici, à Londres, non ?

- Oui.

- Tu connais l'adresse ?

- Euh… oui. Il y vivait quand on s'est rencontrés, avant de vivre chez moi. Je sais où c'est mais je me rappelle plus le nom de la rue. On y va ensemble, si tu veux.

- Tu ferais ça pour moi ?

- Écoute, vous me faites pitié tous les deux. Je ne sais pas ce qui s'est passé ni pourquoi il t'en veut, mais je te fais confiance. C'est con, mais j'aimerais bien que ça marche entre vous.

- C'est vraiment sympa de ta part, tu sais.

- Mouais… Trop bon, trop con. Il va m'en vouloir à mort, mais allons-y. Tu me jures que c'est pas une connerie ?

- Je te jure que c'est important, que c'est une méprise. Je l'aime à en crever, tu sais.

Il m'a fixé avec un mélange de méfiance et de pitié :

- C'est bien ça le problème.

- S'il te plait…

- OK. On y va. Je connais le chemin en métro, mais il est super tard. J'espère qu'on va pas trop attendre les rames.

- On reviendra en taxi, promis.

Nous sommes repartis en métro dans le froid glacial de ce début janvier, j'ai eu l'impression d'avoir passé les derniers jours dans les transports à tourner en rond inlassablement. Une fatigue intense s'est abattue sur moi alors que je luttais pour ne pas m'endormir, avec la quasi-certitude de faire le trajet pour rien. Un simple pressentiment une fois de plus, mais je commençais à bien connaître Draco et ses fuites, et j'étais à peu près sûr qu'il ne serait pas là.

Quand nous sommes arrivés au pied de son immeuble j'ai sonné désespérément, aucune réponse et tous les volets étaient clos à son étage. Mon découragement s'est accru, avec l'impression que je ne le reverrais jamais, que sa vie était un labyrinthe opaque qui resterait un mystère, quoi que je fasse. En m'entendant soupirer Diego a posé sa main sur mon épaule :

- Viens, Harry. On va rentrer chez moi, on va dormir et demain on y verra plus clair.

J'ai acquiescé sans un mot, littéralement vidé. Il a insisté pour payer le taxi de retour, j'avais de plus en plus la tête qui tournait, à revivre les mêmes moments. Je me suis couché dans le lit comme un zombie et j'ai plongé dans un sommeil sans rêves.

oOo oOo oOo

A mon réveil la sensation d'urgence était à nouveau là, avec la nécessité de prioriser. Il pouvait être partout et nulle part, sans doute dans une des résidences de sa famille. J'en connaissais déjà une, dans laquelle j'avais été accueilli comme un chien dans un jeu de quilles, et j'avais moyennement envie de retenter l'expérience. Etre reçu comme un valet ne me tentait pas et j'étais persuadé que sa mère et sa sœur ne m'aideraient pas, quoi que je dise. Je m'imaginais déjà devant la grande grille verrouillée, et j'étais déjà fatigué.

Non, étrangement il y avait une autre option qui me tentait beaucoup plus : aller dans la garçonnière de son père, parce que confusément je sentais que lui seul aurait le cran de m'aider, par pur jeu. Ou par méchanceté, ou par sadisme. Au choix.

Lui seul oserait ne pas protéger son fils contre le mécréant que j'étais devenu, peut-être simplement parce qu'il subodorerait que je pourrais lui faire beaucoup de mal, encore plus que lui. Après tout j'avais déjà tenté de l'étrangler, j'étais donc devenu un monstre très acceptable, digne d'entrer dans la confrérie des pervers.

Avec un frisson d'anticipation j'ai visualisé la rue, dont le nom m'avait frappé « Mercy street ». J'ai cherché mon chemin grâce à l'ordi de Diego, qui nous préparait un café dont il avait le secret, costaud à réveiller un mort. Nous étions dimanche matin, je me doutais que sieur Malfoy père ne réintégrerait sa tanière que le soir, j'avais donc tout mon temps.

Comme mon plan me paraissait bouclé je me suis autorisé une plage « révisions » -les partiels de janvier approchaient- et j'ai même réussi à me concentrer et étudier sérieusement, ce qui m'a surpris. Ou alors étais-je tellement fou que j'avais sombré dans la schizophrénie, étudiant modèle le jour et meurtrier le soir ?

Les heures ont défilé rapidement et à 18h j'étais en embuscade dans le fastfood non loin de chez lui, à grignoter des frites et boire du coca, presque calme, comme un chasseur patient. Je surveillais le passage des limousines, plutôt nombreuses dans ce quartier, avec la conviction de reconnaître la sienne, qui m'avait marqué. J'avais aussi amené quelques cours, comme si j'allais retourner à la fac le lendemain, alors que je ne savais même pas si un mandat d'arrêt avait finalement été lancé contre moi. Malfoy et Powell avaient peut-être été assez retors pour convaincre Draco de changer encore une fois sa version, même si sa crédibilité de victime risquait d'être sérieusement écornée. Je n'avais plus aucune garantie de rien, aucune certitude sauf une : j'aimais Draco comme lui m'aimait, nous allions vaincre nos ennemis, quels qu'ils soient.

Vers 21 heures l'odeur de frites m'indisposait franchement quand enfin la limousine est entrée dans le garage du luxueux immeuble, souplement. J'ai bondi sur mes pieds pour me diriger vers le hall et le grand panneau des sonnettes. A l'étage correspondant à l'appartement se trouvait une sonnette avec les deux initiales du nom de son père, sur laquelle j'ai appuyée trois fois, au hasard. Un grésillement m'a répondu et la porte s'est ouverte, à ma grande surprise. C'était presque trop facile, mais je savais que les apparences étaient trompeuses.

Je me suis retrouvé sur le palier face à son chauffeur, toujours impavide. Avant même d'avoir ouvert la bouche j'ai entendu une voix narquoise émanant du couloir derrière lui :

- Tiens donc, quelle surprise… Mais entrez donc, mon jeune ami.

Le velours de la voix a provoqué un frisson en moi et j'ai fait un pas en arrière, par réflexe.

Il est apparu sur le seuil, élégamment vêtu, l'œil pétillant et le sourire gourmand, après avoir congédié son chauffeur d'un geste de la main :

- Entrez, voyons. Ce n'est pas comme si nous ne nous connaissions pas intimement, a-t-il ajouté en insistant sur le dernier mot. Je ne pensais pas vous revoir aussi rapidement, mais je vous trouve plutôt courageux.

- Où est Draco ?

- Toujours la même question… Vous ne nous renouvelez donc jamais ? a-t-il lâché ironiquement en me faisant signe de le suivre.

La pièce n'avait pas changé, toujours ce luxe ostentatoire, le décor cosy du séducteur patenté, avec tout ce que ça comportait de tape à l'œil. La ville de Londres illuminée constituait toujours un décor magnifique au travers des baies vitrées, presque magique, mais je me tenais sur mes gardes, échaudé par ma mauvaise expérience précédente. Je rongeais aussi mon frein face à sa trahison, à laquelle je ne comptais pas faire référence immédiatement, pour garder mes chances de lui extorquer le renseignement dont j'avais besoin.

- Je ne sais pas ce que vous fabriquez, jeune homme, mais je trouve que vous vous mettez souvent en situation fâcheuse. C'est ennuyeux, pour un futur avocat.

- Très drôle. Je ne suis pas ici pour écouter vos fadaises, je veux juste que vous me disiez où est votre fils.

Il s'est assis posément dans son confortable fauteuil et a allumé un cigare avec un petit sourire :

- Comme ça, de but en blanc ? Pourquoi je ferais ça ? D'autant plus que vous avez tenté de l'assassiner il y a peu. Aucun père sensé ne donnerait l'adresse de son enfant à un tortionnaire.

- Pourquoi ? Vous voulez le torturer vous-même ?

- Je vous trouve bien insolent mon cher, mais je vous l'avoue : ça ne me déplait pas. J'aime l'impudence de la jeunesse.

- Je me fiche de ce qui vous plait ou pas. Donnez-moi son adresse ou…

- Ou ?

- Je pourrais tout casser ici, voire même vous frapper, ou vous assassiner. Ce ne serait pas étonnant, n'est-ce pas, de la part d'un presque meurtrier comme moi. Après le fils, je pourrais m'en prendre au père, dans le même accès de folie. Qu'en pensez-vous ?

- Quoi ?

- Oui, puisque vous étiez tous les deux mes amants, et que j'aime les jeux sexuels dangereux. Ça pourrait être une partie de jambes en l'air qui aura mal tourné, entre nous. Un accident fâcheux, dans la frénésie sexuelle. Ça arrive tous les jours, vous savez. Surtout dans votre genre de milieu, ai-je débité d'un calme, alors que mon cœur battait à toute allure.

Je n'étais pas un pro du bluff mais il fallait que je le déstabilise un peu, pour mieux le manipuler. Soudain son visage est passé au cramoisi et il a soufflé violemment la fumée de son cigare :

- Vous êtes complètement fou ! Vous osez me menacer ?

- Mais oui, je suis fou, vous le savez bien. C'est bien vous qui vouliez me faire emprisonner parce que j'ai sauvagement agressé votre fils, non ?

- Vous n'êtes plus drôle, là.

- C'est d'autant plus étonnant qu'à l'époque, quand votre fils chéri avait été agressé par votre « ami » Powell, vous n'aviez justement pas voulu porter plainte. Bizarre, non ? ai-je ajouté sur un ton faussement amusé, en le regardant droit dans les yeux.

Je pense que j'ai dû toucher juste car il a pâli d'un coup, sans doute surpris que je sache la vérité.

- Vous mentez, a-t-il rétorqué un peu tard. Vous dites n'importe quoi !

- C'est Powell lui-même qui me l'a dit, je tiens donc ça de source sûre. Ne me faites pas croire que vous ne le saviez pas, vous êtes si proches, votre ami et vous. Je sais même que vous commentez ensemble vos bonnes fortunes et les prouesses de vos jeunes amants, moi y compris. Ne me dites pas qu'il avait omis de vous parler de ça ?

- Je ne vous crois pas !

Un instant j'ai douté, il avait l'air sérieusement désarçonné, voire révolté. Se pouvait-il qu'il n'en sache rien ? J'ai tenté à nouveau le bluff :

- Si, vous le savez, bien sûr que si ! Vous ne vous cachez rien l'un à l'autre, puisqu'il était au courant pour vous et moi.

- Ca n'a rien à voir, a-t-il répondu sèchement. Je ne peux pas croire que James ait fait ça, il n'aurait jamais fait de mal à Draco, du moins pas physiquement.

- Pas physiquement ? Vous l'avez laissé abuser de lui quand il était adolescent et maintenant vous jouez les Père-la-Vertu ? Je vous trouve un peu gonflé !

- Je… je ne savais pas, à l'époque. Je ne m'en doutais pas. Je l'ai su plus tard, mais trop tard. C'était un vieil ami, je lui faisais confiance.

- C'est plus de la confiance, c'est de l'aveuglement.

- Je ne vous permets pas de me juger ! a-t-il rétorqué sèchement. Qui êtes-vous pour me juger ? Qu'est-ce que vous savez de ma vie, de la vie de Draco ?

Sous le coup j'ai reculé d'un pas, un peu effrayé par son ton, mais j'ai répliqué, bien décidé à ne pas me laisser effrayer par une telle ordure :

- J'en sais ce que m'a dit votre fils. Il m'a tout raconté.

- Et il vous a dit que j'étais au courant, à ce moment-là ? Que j'ai volontairement couvert ce qui s'est passé avec Powell quand il avait 16 ans? a-t-il interrogé doucement en se rapprochant dangereusement de moi. Je ne vous crois pas.

- Je… je ne sais plus. Non, pas directement je crois, ai-je soufflé, embrouillé. Mais c'est ce que j'en ai déduit.

Il s'est rassis un peu lourdement, et a tiré pensivement sur son cigare :

- Ah, vous en avez déduit… C'est toujours facile de déduire la vie des autres. Je n'ai pas de comptes à vous rendre, mais je vais vous dire la vérité, parce que je ne suis pas le vicieux que vous supposez, et que j'ai un reste d'honneur à défendre. James était un ami de la famille, peut-être mon meilleur ami, et nous aimions faire du cheval ensemble, tous les trois. Camélia a toujours eu peur des chevaux, mais Draco était un excellent cavalier. Un des seuls domaines où il excellait vraiment, je crois. A cette époque-là, j'avais une… liaison. J'étais très amoureux, pour la première fois depuis très longtemps. Tenez, prenez un siège, ne restez pas debout, a-t-il rajouté d'un ton las en me désignant un fauteuil.

Je me suis assis sagement, curieux de savoir ce qu'il allait me raconter, comment il allait travestir l'affaire à son avantage.

- Je ne pouvais voir cette… personne que pendant les longues promenades dominicales que nous faisions régulièrement, alors pour un peu plus d'intimité j'ai laissé Draco en compagnie de James, de longues heures. Ils s'entendaient si bien, et depuis si longtemps… Je ne pouvais pas deviner. Enfin, si, peut-être. Il faut croire que je suis comme tous ces parents qui laissent les amis de la famille pervertir leurs enfants, sans rien voir. Peut-être que je ne voulais rien voir. Ou peut-être que j'avais moi-même donné un exemple effroyable. A l'époque je sortais avec quelqu'un de très jeune aussi, de l'âge de mon fils. Et je l'ai raconté à James…

Un frisson m'a traversé, car je pressentais ce qu'il allait me raconter. Je me suis renfoncé dans mon siège, comme pour amortir un futur choc.

- Il ne m'a rien dit concernant Draco, mais je pense que ça a dû le convaincre qu'il pouvait en faire autant. Vous voyez, je n'ai pas vraiment d'excuse en fait, malgré ce que je dis. J'étais tellement obnubilé par Ryan…

- Ryan ?

- Un ami de mon fils. Ils se voyaient souvent, nous faisions des balades à cheval tous les quatre, et… j'ai craqué. Je sais, j'étais marié, j'avais le double de son âge, je n'ai pas d'excuse. Aucune. Un coup de folie, arrivé à la quarantaine. Vous comprenez ça ?

Je pense que mon air fermé a dû le dissuader de continuer, car il a repris :

- Non, vous ne comprenez pas, visiblement. C'est normal, vous me voyez comme un vieux libidineux. On accepte déjà difficilement ça d'un quadragénaire qui tombe amoureux d'une jeune fille, alors de l'ami de mon fils…

J'ai froncé les sourcils à ces mots, ce qui l'a fait réagir :

- Oui, vous avez bien compris, hélas. C'était l'ami de mon fils, un ami très… proche, et je ne le savais pas. J'ignorais qu'ils étaient passés de l'amitié à autre chose, ils étaient si jeunes…

Il s'est interrompu quelques instants, rêveur. Sa voix était si douce que je me suis demandé s'il ne l'avait pas vraiment aimé, ce garçon. Ou alors il était très bon comédien, ce qui était fort possible également.

- Quand je l'ai… séduit, il n'a pas osé me le dire, je pense. Ou alors c'est moi qui n'ai rien voulu voir. Je ne prétends pas que je me suis toujours très bien conduit envers lui, j'ai sans doute profité de sa jeunesse et sa naïveté. Vous savez, la première fois que je l'ai déshabillé, il n'avait encore jamais…

- Epargnez-moi les détails, s'il vous plait, ai-je rétorqué sèchement. Je ne m'intéresse pas à votre privée, je ne suis ni votre juge ni votre confesseur. Débrouillez-vous avec vos remords et vos souvenirs. Parlez-moi de Draco.

Il a fermé les yeux brièvement, puis a soupiré :

- D'accord. Vous voulez boire un verre ?

- Non. Vous m'avez déjà eu une fois comme ça, je ne retomberai pas dans un piège aussi grossier. Venez-en au fait, s'il vous plait. Que s'est-il passé entre Draco et Powell ?

Même si je devais en crever de jalousie je voulais savoir, absolument. Lucius m'a observé attentivement en se servant un verre de whisky, puis a soufflé :

- Vous l'aimez vraiment, hein ?

- Pourquoi vous me demandez ça ?

- Je ne sais pas. C'est… surprenant de voir tout ce que vous êtes prêt à faire pour lui, après tout ce qui s'est passé. Vous savez, je ne crois pas qu'il en ferait autant pour vous.

- Vous trouvez ça surprenant ? Vu la manière dont vous l'avez élevé et traité, c'est normal qu'il ne s'attache à personne. Il se protège, c'est tout.

C'est avec un regard un brin admiratif qu'il a répondu :

- Vous êtes futé, vous. Vous m'étonnez, j'avoue que je vous avais sans doute sous-estimé. Mais j'ai bien peur que vous perdiez votre temps, jeune homme.

- Là aussi, j'en suis seul juge. Mais continuez votre histoire, M. Malfoy. Racontez-moi l'idylle de Draco et votre ami. Je suis toute ouïe….

L'esquisse d'un sourire est apparue sur ses lèvres fines, je crois que nous nous sommes jaugés et presque admirés mutuellement. Sa séduction était forte, et pas seulement liée à son physique avantageux. Son charme tenait aussi à sa manière de s'exprimer, de regarder, de sourire, un certain placement des gestes, une voix envoûtante.

- Je ne connais que la version de James, vous savez, il est possible que je ne sache pas tout.

- Eh bien c'est parfait puisque moi je connais la version de Draco. Je pourrai donc comparer, ai-je rétorqué du ton le plus froid possible.

- Un dimanche j'ai demandé à Ryan de m'accompagner en promenade, seul, et Draco est resté avec James. Draco a eu l'air étonné mais n'a rien dit, et tout aurait pu bien se passer s'il n'avait pas surpris Ryan sortant de ma chambre en fin d'après-midi, débraillé. En fait nous avions été pris par le temps, d'habitude Draco rentrait plus tard de promenade. Le soir au dîner il n'a pas fait d'allusion directe mais ses yeux étaient de vrais fusils, je crois qu'il m'aurait frappé s'il n'y avait pas eu sa mère.

- Le pauvre…

- A partir de là il n'a jamais réinvité Ryan chez nous, mais moi je continuais à le rejoindre en douce les dimanches quand Draco galopait avec James. Je suppose que c'est à cette période là qu'ils se sont… rapprochés, mais moi je ne me suis rendu compte de rien.

- J'ai du mal à vous croire.

- Je vous assure que j'étais aveuglé, ou alors je ne voulais rien voir. J'étais heureux de mon côté, ça me suffisait, il faut croire…

- Et … ?

En soufflant une bouffée de son cigare il a haussé les épaules, perplexe :

- Tout s'est enchaîné. Le père du garçon m'a menacé de me dénoncer à la police, j'étais désespéré et j'ai fouillé chez Draco, dans ses affaires, son portable, pour savoir si c'était lui qui avait tout dit. Et là j'ai découvert qu'il couchait avec mon meilleur ami, James ! Vous imaginez le choc.

- Oui… je crois. Et vous n'avez rien fait ?

- Si, bien sûr. J'ai demandé des explications à James qui m'a avoué qu'il était fou de lui, totalement amoureux. Vous imaginez ma surprise…

- Et ?

- Et comme j'avais vécu la même chose, je me suis un peu… identifié. J'ai compris, et pardonné. Je sais, c'est moche. Mais comment pouvais-je lui jeter la pierre ?

- Et vous avez laissé ce salopard abuser de votre fils ?

Il a détourné les yeux puis a murmuré :

- Il m'a juré que c'était Draco qui s'était jeté à sa tête, et qu'il ne lui avait jamais fait de mal. Qu'il était très tendre et délicat avec lui, qu'ils étaient heureux ensemble.

Une vague nausée s'est emparée de moi, comme un dégoût subit :

- Et… vous utilisiez les mêmes produits ?

- Pardon ?

- Pour les faire… planer. Pour qu'ils soient consentants, comme moi, bien sages ? Vous vous rappelez ?

- Je vous jure qu'on n'a jamais fait de mal à personne. Au contraire, le plaisir était d'autant plus fort, pas vrai ? a-t-il interrogé avec l'espoir évident que j'acquiescerais.

- Le plaisir, non, mais le dégoût, si. C'est du viol, M. Malfoy. Ni plus, ni moins.

- Quoi ? Mais non ! Il n'y a pas eu violence, jamais.

Je crois que je l'ai fixé avec pitié, il était tellement lamentable, avec ses certitudes :

- Un rapport sexuel non pleinement consenti est un viol, M. Malfoy, même si le sang ne coule pas. Vous êtes une belle ordure, et votre ami Powell aussi. Vous mériteriez la prison, si la société était mieux faite.

Son regard s'est durci et il s'est redressé pour écraser son cigare avec brusquerie :

- Qui êtes-vous pour me juger ?

- Un étudiant en droit. Mais rassurez-vous, vous ne craignez rien, la société est mal faite, et vous êtes du bon côté de la barrière, ai-je ajouté plus doucement.

- Je vous trouve bien impudent, jeune homme, a-t-il sifflé en se levant. Je ne vois pas pourquoi je continuerais cet entretien avec vous.

- Parce que vous aimez l'insolence, bien sûr. Et puis je pourrais être très très gentil avec vous, si vous aviez un renseignement intéressant pour moi… sans même avoir à me droguer, ai-je repris à voix basse, avec un sourire ambigu.

Son œil s'est allumé et je n'ai ressenti que du mépris pour lui.

- Vous me surprenez, décidément. Je croyais que vous me considériez comme un pervers.

- Qui vous dit que je n'aime pas les pervers ? Surtout quand ils ont votre expérience… Non, la vérité c'est que je veux savoir ce qui est arrivé à votre fils, et surtout je veux le retrouver. Si c'est nécessaire je suis prêt à faire un nouveau sacrifice.

Il m'a dévisagé avec méfiance, s'est rassis puis a demandé :

- Vous voulez savoir quoi, exactement ?

- Pourquoi êtes-vous resté ami avec James quand il a balancé les photos immondes de votre fils sur le net ?

- Quoi ? Mais James n'a jamais fait ça, c'est faux ! Il adorait Draco, il n'aurait pas fait une chose pareille.

- Si, il l'a fait. Draco voulait le quitter, alors il s'est vengé. Et c'est lui qui l'a agressé sur la plage, cet été là.

- Comment ? Non, non, je ne vous crois pas.

- C'est marrant comme vous croyez toujours votre ami au détriment de votre fils ! Pourquoi ?

Il s'est levé lentement et s'est dirigé vers la fenêtre, me tournant le dos :

- James est mon ami depuis toujours. Pourquoi me mentirait-il ?

- Par dépit amoureux… ou pour cacher ses turpitudes, ai-je répondu doucement. Pourquoi détestez-vous autant Draco, M. Malfoy ? Pourquoi ?

Il n'a pas répondu, même pas frémi. Je ne voyais pas son visage mais je le sentais énervé, ou ému.

Au loin la ville de Londres brillait de mille feux, spectacle étonnant. Je devinais que je n'avais jamais été aussi proche de la vérité, que l'instant était crucial, je me sentais bizarre, comme en apesanteur.

Finalement ses épaules se sont relâchées :

- Il nous a séparés. C'est bien lui qui avait fait en sorte que les parents de Ryan apprennent la vérité. Il a tout gâché… tout gâché, a-t-il répété à mi-voix en secouant la tête avec impuissance. Il a gâché ma vie.

Soudain j'ai eu la chair de poule de la tête aux pieds, en comprenant les implications de ce qu'il venait de dire :

- Alors vous avez laissé votre meilleur ami faire joujou avec votre fils pour vous venger ?

- Non, non… je ne savais pas. James n'a pas fait ça, je suis sûr que c'est faux. Draco ment, comme toujours.

- Comme toujours ?

- Vous ne le connaissez pas vraiment, vous savez. Il n'est pas l'ange qu'il paraît être.

- Mais vous vous rendez compte du mal que vous lui avez fait ?

Je le fixais, interloqué, mais lui ne me regardait plus, il suivait sa propre pensée, ses souvenirs amers :

- Et lui, il se rend compte du mal qu'il m'a fait ? Il a foutu en l'air ma seule histoire d'amour, par sa jalousie idiote…

Sa voix s'est achevée dans un murmure que je n'ai pas compris, mais j'ai serré les mâchoires pour me taire et mes poings pour canaliser ma colère :

- C'est pour ça que vous m'avez baisé, alors. Pour vous venger de votre fils, n'est-ce pas ? C'est vraiment immonde. Et vous avez tout fait pour qu'il le sache, après, hein ?

- Vous n'êtes pas fait pour lui, et il devait savoir la vérité. Savoir qui vous êtes vraiment, un jeune inconscient prêt à tout, menteur et arriviste. Ca n'aurait jamais pu marcher, entre vous, vos milieux sont trop différents. Partez, vous ne pouvez pas comprendre, de toute façon.

- Non, vous avez raison, je ne comprends pas, et c'est tant mieux, parce que vous êtes un vrai salaud. Et sachez aussi que ce genre de chose ne se fait pas dans mon milieu, et j'en suis fier. Vous êtes pourri jusqu'à la moelle.

- Taisez-vous ! Pour qui vous prenez-vous ? Qu'est-ce que vous croyez pouvoir faire contre nous ? Oui, j'ai tout dit à mon fils et il a retiré sa plainte contre James, votre petit plan a foireux a échoué, et vous avez de la chance qu'on ne porte pas plainte contre vous, pour tentative de meurtre ! Mais comme Draco veut oublier cette histoire sordide, vous n'avez plus qu'à disparaître et l'oublier. Vous pouvez même vous estimer heureux !

- Quoi ? Vous êtes vraiment une ordure, vous savez ? ai-je dit en me dirigeant sur lui, poings fermés.

- SORTEZ !

Alors que son garde du corps arrivait à la rescousse, j'ai bondi hors de la pièce puis hors de l'appartement comme si j'avais le diable aux trousses. Inutile d'espérer encore qu'il me dise où était son fils, j'avais réduit mes chances à zéro.

De retour sur le trottoir, à bout de souffle, je suis resté quelques minutes abasourdi, assommé par toutes ces révélations, surtout la dernière. Draco avait retiré sa plainte contre Powell, il ne voulait plus me voir, c'était comme si le ciel me tombait sur la tête. J'ai donné un grand coup de pied dans un réverbère, geste inutile et douloureux, mais j'ai senti renaître ces sentiments bien connus : la haine et le besoin de revanche. Non, les salauds ne pouvaient pas s'en tirer comme ça, c'était juste pas possible. A hurler. Même si je devais parcourir la moitié de la terre et abattre des murs, je rétablirais la vérité auprès de Draco, je lui expliquerais et il comprendrait. C'était crucial, vital, sinon ma vie n'aurait jamais plus de sens.

En me retournant pour voir la fenêtre éclairée de l'immeuble, je me suis dit que je ne savais toujours pas où était Draco – peut-être son père lui non plus - mais je connaissais enfin le fin mot de cette histoire, je savais ce qui s'était réellement passé, et pourquoi.

Et étrangement je me sentais plus fort que jamais, enfin pur.

A suivre… Merci pour votre lecture et vos reviews ^^

Réponse à Ethan : Eh oui, Harry devient de plus ne plus fou, sauf qu'il n'a quand même pas agressé Draco sur la plage, ouf… Rassure-toi, on en saura plus sur ses pulsions dans la suite de l'histoire, promis. Merci pour ta review !

Pour répondre à vos autres questions sur la sortie de « Mon ciel dans ton enfer » en version collector illustrée, sachez que c'est la dernière semaine pour commander les packs sur YBY !

BISOUS A TOUS ^^