Chapitre 40

The story of the impossible

Un chapitre décisif, bonne lecture !

« The story of the impossible » est une chanson de Peter Von Poehl

Quelques semaines plus tard j'étais devant l'hôtel du Cap, cet hôtel dans lequel j'avais travaillé pendant deux étés, les deux étés qui ont changé ma vie. Depuis je me suis souvent demandé ce que je serais devenu si je ne l'avais pas rencontré, lui. Draco.

Je serais sans doute resté un tranquille étudiant de Master, sans rien de particulier. Pas de ciel mais pas d'enfer. De bons résultats, de bons copains. Un bon fils. Oui, j'aurais été un bon fils, pas un motif de soucis et de honte. « Je ne t'ai pourtant pas élevé comme ça » disait ma mère très régulièrement, pour essayer de se dédouaner, relâcher la pression sur elle-même.

C'était clair, tout était de ma faute. C'était moi qui avais perdu les pédales un soir d'été, au bas des rochers, moi qui avais séduit et baisé un jeune homme blond, un peu paumé. Moi qui lui avais demandé de me suivre, lui avais promis de le protéger toujours et l'avais menacé, frappé, presque violé. Presque étranglé.

Moi, un bon fils, un mec sans histoires. C'est l'eau qui dort qui noie, paraît-il. Je dormais profondément, avant.

Ce matin-là je ne savais même pas si je regrettais, ou si ça valait le coup. Ou les coups. Tous les coups reçus, tous les coups donnés, sans même savoir pourquoi. Je ne savais toujours pas qui j'étais vraiment, un amoureux fou ou un aliéné. Je savais juste que j'étais là, devant la grille de l'hôtel, pour le retrouver.

Le chemin avait été long pour arriver jusque-là, jusqu'à cet hôtel. Un éternel recommencement sans doute, le début et la fin de toute chose. Le serpent qui se mord la queue, celui qui allait m'étouffer.

Je m'accrochais à la grille dorée, un peu hésitant. Le vent soufflait fort, il chassait les nuages du ciel azur, ce bleu incroyablement pur, preuve d'un été précoce. C'était une douceur inhabituelle pour moi, ce soleil d'avril et ce vent tiède, comme un baume sur une blessure. Le matin encore j'étais à Paris sous la grisaille et le froid, et là soudain j'étais sur la Côte, comme un début de vacances, même si a priori je ne devais rester qu'une nuit, faute d'argent. Je n'avais pas les moyens de me payer une semaine ou même deux nuits dans cet établissement, je n'appartenais pas à ce milieu-là, je savais que je n'y appartiendrais jamais.

J'avais payé cher pour le savoir, trop cher. J'aimais à penser que j'étais trop pur pour ça, trop honnête. Ou alors que je valais mieux que ça, mieux que ces milliardaires aigris.

Je m'avançais lentement dans l'allée qui menait au hall, ornée de tulipes et de fleurs multicolores, la même qu'en été mais la pelouse était d'un vert plus tendre, plus frais. Un beau début de printemps. Les reflets du soleil sur la mer au loin m'obligeaient à plisser les yeux, je n'avais plus l'habitude de tant de lumière, après le long hiver. Après tant de nuages et de nuits.

L'hôtel paraissait désert, nous étions hors saison et la piscine était fermée. Bien sûr il y avait une piscine intérieure et un spa, mais ça faisait bizarre de la voir recouverte d'une bâche, ma piscine.

Je ne me dirigeais pas vers l'accueil le cœur léger, c'était incroyablement difficile pour moi de revenir là, sur les lieux de mon « crime », même si ce n'était pas moi qui l'avais commis, deux ans plus tôt. L'agression d'un autre qui m'avait obsédé pendant de longs mois, que j'avais endossée comme la mienne, alors que j'étais victime moi aussi. Une agression qui m'avait peut-être rendu fou, ou alors je l'étais depuis longtemps. Tout ce que je savais, c'est que ma mère ne m'avait pas élevé comme ça. Belle consolation, non ?

Tout ce que je savais c'est que Draco était là, quelque part dans ce bâtiment, avec un autre.

oOo oOo oOo

A mon arrivée au comptoir en marbre Matt m'a dévisagé, puis a froncé les sourcils. Comme je m'y attendais, je n'avais pas laissé de souvenirs impérissables dans cet établissement, ou pas les bons. Il a jeté un coup d'œil à droite à gauche en vitesse et s'est penché par-dessus le grand comptoir, pour parler à voix basse :

- Putain Harry, mais qu'est-ce que tu fous là ?

- C'est comme ça que tu accueilles les clients ? Franchement, ça, je sais le faire aussi…

- Ecoute, je rigole pas, si le Directeur te voit sur la caméra de sécurité tu vas passer un sale quart d'heure. Allez, fous le camp.

- Non. Pourquoi je partirais ? J'ai pas fait tout ce chemin pour rien. Je viens de Paris, là. Je suis un client comme un autre.

- Comme un autre ? Tu plaisantes ?

L'attitude déplaisante de Matt m'a conforté dans ma conviction, j'ai senti la révolte gronder dans mon ventre, voilà le moteur qui me manquait. La colère. Cette bonne vieille colère, qui allait me faire avancer et rebooster ma volonté fléchissante.

« Oui, vas-y, Matt, méprise-moi, tu me donneras la force de me battre » ai-je pensé en serrant les poings, en sentant le sang affluer dans mes membres.

- Mais… tu veux quoi ? Pourquoi t'es venu ?

- Voir Draco Malfoy. Je sais qu'il est ici.

- Oh bordel, ça recommence ? Mais qu'est-ce que tu lui veux encore ?

- Je veux le voir, c'est tout. Annonce-moi.

Matt m'a fixé avec effroi, comme si j'étais une bombe potentielle, alors que j'étais seul avec mon vieux sac, bien habillé, bien coiffé. Rien d'un terroriste.

- Ah non, tu vas pas refoutre la merde, Harry. Pas cette fois.

- Foutre la merde ?

- La dernière fois j'ai cru que KK allait devenir fou, si tu avais vu sa colère, c'était tout bonnement terrifiant ! Il racontait que vous lui aviez volé des bijoux, des montres, des vêtements. Il a ameuté la police, c'était l'horreur. Un scandale abominable.

- La police ? T'es sûr ? Pourtant la police n'est pas venue nous interroger, à Paris.

- Disons que… suite à un coup de fil du Directeur la famille du jeune homme est intervenue et a largement dédommagé le couturier, si tu vois ce que je veux dire, a-t-il ajouté avec une grimace.

- Vraiment ? Dédommagé ? Il a pris le fric et ça lui a suffi ? Alors c'était ça son amour pour Draco ? Une simple affaire d'argent ? Ça me dégoûte.

- « Amour » ? Mais tu crois quoi, Harry ? Qu'un homme de cet âge va accepter qu'on lui vole son joujou comme ça ? Les joujoux ça se paie, comme le reste.

- J'arrive pas à le croire. Ses parents ont payé pour qu'il le laisse tranquille ?

- Oui. C'est pas n'importe qui, Draco Malfoy, même s'il se conduit n'importe comment. Sa famille le protège quand il fait des conneries. Harry, je t'en supplie, je ne veux pas de scandale.

Je suis resté un moment hébété, devant ce comptoir. Penser que ses parents avaient racheté sa liberté me laissait perplexe, une fois de plus j'ai réalisé que nous ne vivions pas dans le même monde et que celui-ci était pourri. Pourri jusqu'à l'os. Un instant mes certitudes ont vacillé, avais-je une chance, même infime ? Un flux tiède dans mon bas-ventre me disait que oui, que l'amour existait aussi, qu'il pouvait lutter contre l'argent, même ici, dans ce temple vénal.

- Je m'en fiche. Je veux le voir. Lui parler cinq minutes, c'est tout.

- Ecoute, dans dix minutes c'est ma pause. Il faut qu'on parle, d'accord ?

- Parler de quoi ?

- Si je te laisse entrer je perds mon boulot, alors il faut qu'on parle, d'accord ? a-t-il repris avec une lueur de panique dans les yeux.

J'ai haussé les épaules. Après tout je l'aimais bien, et puis comme ça j'en saurais plus sur Draco, avant de le revoir.

J'ai acquiescé et marmonné : « Je t'attends sur le banc, là-bas. Tu vas pas appeler la police ? »

- Harry, j'évite la police autant que je peux. C'est le genre de publicité que cet hôtel ne peut pas se permettre.

Son air paniqué m'a prouvé sa bonne foi, et je me suis éloigné lentement vers les jardins impeccables.

Il faisait bon sur ce banc, au soleil, un calme étrange m'a envahi, comme si c'était la fin de ma longue route. La fin de la course absurde qui me menait à ma perte, cette course commencée ici même, il y a deux ans, par une étreinte démente. Confusément je sentais que je n'irais pas plus loin, sous peine de commencer à tourner en rond. Non, cette fois c'était la fin. La fin des mensonges, des non-dits, et si ça ne devait pas marcher, si ça ne suffisait pas, je me suis dit que je rentrerais chez moi et que je l'oublierais. Oui, je l'oublierais, parce qu'il n'y aurait pas d'alternative. Une vieille chanson m'est revenue en tête : « J'irai jusqu'au bout du chemin et quand ce sera la nuit noire, je serai bien ». La fin, enfin, quelle qu'elle soit. Un soulagement.

Matt est sorti de l'hôtel en jetant des coups d'œil anxieux à droite et à gauche, comme s'il rejoignait un repris de justice. En un instant j'ai réalisé que j'avais failli en être un, et j'ai frissonné.

Matt s'est assis à côté de moi et a soufflé :

- Putain mais qu'est-ce qui t'a pris ? T'es devenu fou ou quoi ?

- Oui, ça doit être ça, ai-je répondu en souriant faiblement.

- Mais pourquoi tu t'es tiré avec lui ? Pourquoi tu lui cours encore après ? Je comprends pas, là.

- Moi non plus, tu sais, je comprends pas. C'est comme ça. Un truc qu'on appelle l'amour, qui n'a rien à voir avec l'argent. Tu comprends ça au moins ?

Matt a grimacé amèrement :

- Ah ça ! Quand on a dit « amour » on a tout dit, sauf que ça ne résout rien. Mais je t'avais prévenu, quand même, rappelle-toi. Je t'avais dit de te méfier, que vous n'étiez pas du même monde, et que ça ne pouvait que foirer. Je t'avais pas prévenu ?

- Si. Ma mère aussi. Mais j'ai passé l'âge d'écouter ma mère et de croire que chacun doit rester bien à sa place dans sa caste, comme les Intouchables en Asie. Moi j'y ai cru, enfin j'y crois, à l'amour, tu vois ?

- Mais tu es un rêveur, Harry. Déjà à mon avis tu confonds l'amour et la baise, et là c'est sûr que ton joli minet il en connait un rayon, dans ce domaine. Il t'a ensorcelé, hein ?

- Quoi ?

- Tu sais j'en vois beaucoup ici, des mignons qui envoûtent les nigauds avec leur beauté et leur cul. Il a un lourd passé dans ce domaine, Draco Malfoy. A 17 ans il accompagnait déjà un monsieur très distingué aux mœurs très particulières, pour des week-ends très particuliers. Alors quand je le voyais revenir l'été sagement avec papa maman ça me faisait bien marrer, d'autant que son père le connaissait très bien, ce lord-là. Ils s'échangeaient souvent leurs joujoux, si tu vois ce que je veux dire.

Je voyais très bien, mais j'étais écœuré, même si tout cela était prévisible, logique.

Il a repris, avant que j'aie eu le temps de répondre :

- Alors tu vois ton Draco je le connais très bien, et je comprends qu'il t'ait plu, il est très beau, mais beau comme une fleur empoisonnée, tu comprends ? Il s'est amusé un temps avec toi mais maintenant il en a marre alors il est retourné avec KK, qui doit davantage lui donner ce qu'il attend.

- Draco n'est pas vénal, il n'est pas intéressé par l'argent, d'ailleurs il en a déjà, par ses parents.

Je crois que je n'oublierai jamais le petit sourire amer et la voix métallique de Matt, à ce moment-là :

- Je ne parle pas d'argent, Harry. Je parle de… sensations fortes, tu comprends ? C'est ce qu'il recherche, ce joli minet. Si tu savais les accessoires qu'il…

- Non ! Stop ! Je ne veux pas savoir, ne me dis pas !

- Mais c'est ça la vérité, il n'y en a pas d'autre. Aucune autre. Je ne sais pas ce qui lui a plu en toi, je préfère ne pas savoir, mais c'est sûr que ça ne lui a peut-être plus suffi, au bout d'un moment.

Sa voix a disparu dans le brouhaha de la tondeuse sur la pelouse à côté de moi, les pensées tournaient dans ma tête à toute allure, jetant un jour nouveau sur le passé. Si ce que Matt disait était vrai je comprenais mieux que Draco soit resté avec moi malgré ma violence, ou à cause de ma violence. C'était horrible, le contraire de ce que je voulais, le contraire de l'amour.

J'ai secoué la tête :

- Non, c'est faux. Draco n'est pas un pervers, à la base. Il s'est laissé entraîner mais ce n'est pas ce qu'il est, vraiment.

Matt n'a pas répondu tout de suite.

J'ai vu ses doigts déjà jaunis aller tirer une cigarette du paquet, dans un geste machinal :

- Ecoute-moi. Je connais ce genre de comportement chez ce genre de garçon désabusé. Ce qu'il cherche c'est se foutre en l'air, à la fin. C'est une forme de désespoir, et il t'entraînera dans sa chute avec lui, si tu le suis. Je l'ai vu se détruire peu à peu, année après année, depuis son enfance. Il y a eu une rupture quand il avait 16 ans, après il n'a plus jamais été le même.

- Je sais. Je sais ce qui s'est passé, à ce moment-là. Mais ce n'est pas de sa faute. Pas de sa faute.

- Mais c'est pas une question de faute ou de coupable, Harry. Le résultat est là : il est cassé à l'intérieur, complètement pourri malgré son joli corps. Ne le laisse pas t'entraîner dans sa chute, ou t'es foutu toi aussi.

En fermant les yeux j'ai revu mes doigts sur le cou blond, ma rage insensée, et ses yeux qui tournaient. Le sexe violent entre nous, la drogue et le cuir.

Foutu, je l'étais déjà.

Il m'avait déjà entraîné loin, trop loin, bien malgré moi. Si ça n'excusait rien ça pourrait en partie expliquer mon comportement, ma folie passagère. Devant un bon tribunal.

Bien sûr Matt avait raison mais je me suis dis que c'était injuste, incroyablement injuste et qu'il y avait une solution. Un moyen de casser l'engrenage, de mettre fin au cercle vicieux, et que ce moyen était l'amour. L'amour seul, même misérable, même impossible.

J'ai compris que Matt voulait me sauver et que je n'arriverais pas à le convaincre, alors j'ai murmuré :

- Tu as raison. C'est de la folie. Je crois que je ne me rendais pas bien compte.

- A la bonne heure !

- Je vais rentrer chez moi demain, j'ai déjà mon billet. Tu pourrais juste m'héberger pour la nuit ? Il y a toujours un lit inoccupé dans ta chambre ?

- Comment ? Oui, il y a un lit, mais je n'ai pas le droit de… Harry, regarde-moi dans les yeux, et jure moi que ce n'est pas un piège, que tu ne vas pas me jouer un tour de cochon cette nuit. Jure-le-moi.

- Je te le jure, Matt, ai-je dit en le regardant droit dans les yeux.

Après tout dans un monde pourri il fallait se montrer plus pervers que le système, je n'avais pas vraiment le choix.

oOo oOo oOo

J'étais dans ce lit grinçant, à essayer de dormir en regardant les lueurs au plafond. En vain. Trop de stress. Les draps me paraissaient rêches, plus rêches qu'avant, et Matt ronflait, comme avant. Ca me faisait bizarre d'être à nouveau là, et de penser que Draco dormait quelques étages plus haut. Ca me rappelait un passé pas si lointain, mais il avait toujours été quelques étages plus haut que moi, d'une certaine manière.

Le chemin avait été long pour le retrouver, et pour en revenir là, à cet hôtel. Quatre mois. Après ma rencontre avec Lucius Malfoy j'avais un peu traîné entre les différentes résidences de la famille Malfoy, en vain. Le black-out était total, aucune information d'aucune sorte et j'avais mes partiels à passer, quand même.

J'étais revenu en France dégoûté, avec l'impression d'avoir été largement manipulé et de n'être rien ni personne, au final. Je m'étais fait jeter de chaque maison bien poliment, pas même un frémissement chez les différents domestiques, une omerta parfaite. Et pourtant je n'oubliais pas.

Le manque de Draco était là chaque jour, dans mes mains, dans mon cœur, dans mon ventre. J'appelais parfois Diego, il me racontait qu'il n'avait pas de nouvelles, je le croyais, avais-je le choix ?

Après mes partiels j'étais retourné plusieurs jours à Londres, pour surveiller la sortie de la St Martin's School, la maison de Notting Hill, son appartement de Chelsea, en vain. Il s'était littéralement volatilisé et j'avais même pris peur en voyant deux gorilles qui me fixaient d'un œil noir, sans doute des sbires de son père. Draco Malfoy n'était pas n'importe qui, je l'apprenais à mes dépens, moi qui étais n'importe qui. Pourtant je n'oubliais pas, la brutalité et l'injustice de la situation me rendaient malade –si je ne l'étais pas déjà depuis longtemps.

Une fois de plus c'est un magazine qui m'a mis sur sa trace, le hasard a souvent été mon partenaire, heureux ou non, dans cette histoire. Un magazine people posé sur la commode de la salle à manger de ma grand-mère, à Pâques, que j'ai feuilleté négligemment, par ennui.

Dans les pages évènementielles mon regard a été attiré par une silhouette que je connaissais bien – KK - accompagnée par une autre que je connaissais encore mieux : Draco. On ne voyait qu'une ombre et une mèche blonde, mais je savais que c'était lui. Il était retourné chez son mentor, celui-là même qui ne lui adressait soi-disant plus la parole. Amusant. Le monde est petit, surtout celui des nantis. Je crois que je n'ai pas pu retenir une moue dégoûtée à l'idée de ce qu'ils faisaient à nouveau ensemble –des photos et des jeux pervers, à n'en pas douter.

Finalement tout cela n'avait servi à rien, Draco avait replongé dans ses vieux démons, sex, drugs et rock'n'roll. Tout son laïus sur sa volonté de s'en sortir, la mode, c'était du pipeau. Dans une bouffée de paranoïa je me suis dit qu'il n'avait jamais rien arrêté, qu'il m'avait toujours menti, depuis le début. Que je n'avais jamais rien représenté, pour lui.

Rien ni personne.

Tout en sachant que c'était une connerie j'ai cherché la trace du couturier sur le net pour en arriver là, à cet hôtel, à nouveau. Le couturier devait faire le lendemain une présentation de mode privée dans l'hôtel –un show case- j'ai supposé que son toutou préféré l'accompagnerait, et vu la réaction de Matt, j'avais raison. Bingo. Plus que quelques heures et j'arriverais bien à le croiser dans la soirée, même privée.

En me retournant dans ce lit j'essayais de chasser les images trop précises de Draco nu sur les draps, et d'une mallette d'accessoires obscènes. Ca faisait trop mal d'imaginer son corps parfait torturé, même si au fond ça ne voulait rien dire, pour lui. Un jeu comme un autre, une manière de se foutre en l'air, sans sentiments.

oOo

Dès les premières lueurs j'ai sauté du lit pour me réfugier dans ma cachette préférée, sur les rochers, à l'abri des caméras de surveillance. Un des avantages de bien connaître la place c'était de situer l'emplacement des caméras. Les cambrioleurs qui connaissent les lieux de leurs méfaits sont toujours favorisés, moi je ne voulais rien voler, juste récupérer ce qui m'appartenait déjà.

Je grelottais au petit matin, mais j'avais une vue partielle sur les jardins et la façade de l'hôtel. J'avais emporté un des costumes de Matt, j'espérais qu'il ne m'en voudrait pas trop. Si je ne me trompais pas, il n'oserait pas me dénoncer avant la soirée. Je lui avais laissé un mot bref promettant de le lui rendre dans la nuit, et de ne pas faire de scandale. Un bien gros risque pour un résultat incertain, j'avais l'impression de jouer à la roulette russe. Si les flics m'attrapaient l'histoire de ma tentative de meurtre pourrait bien resurgir, mais tant pis.

Le lever de soleil sur la mer était miraculeux, me procurant un sentiment d'apaisement trompeur. Je grignotais un paquet de biscuits piqué dans la chambre de Matt, mais je mourais de soif. En haut les milliardaires boiraient bientôt du champagne, moi je me dessécherais sous un rocher.

Il n'est jamais bon de mélanger les classes, les pauvres en deviennent fous, je le savais depuis longtemps.

En fin de matinée je me suis rapproché des salons de gala, les préparatifs commençaient, bientôt je pourrais me mêler à la foule des techniciens et autres assistants qui préparaient le défilé, je passerais inaperçu. Matt devait me chercher mais en même temps il était sûrement coincé à l'accueil, une chance pour moi. Avec beaucoup de précautions je me suis enfermé dans les toilettes du sous-sol pour me rafraîchir et me reposer. J'ai fixé le miroir avec une certaine nostalgie, c'est là que j'avais baisé Draco, un soir de fête. Il y avait longtemps, longtemps avant l'amour et la trahison.

J'ai fini par somnoler dans les chiottes, mal installé contre le marbre glacé. Du marbre dans les toilettes du personnel. Ridicule.

Un claquement brusque m'a fait sursauter, c'était bientôt l'heure du rush. L'heure où les coiffeurs s'arrachent les cheveux, où les techniciens se font engueuler, où les mannequins courent comme des folles à la recherche du bon accessoire, de la bonne paire de chaussures, l'heure où le stress est intense et permet de passer inaperçu, tant qu'on a soi-même l'air affolé.

C'est le cœur battant que j'ai rejoint le showroom dans lequel était installé un podium entouré de tissu mordoré, au milieu de rangées de chaises. La musique explosait dans les hauts parleurs, comme je m'y attendais les assistantes épuisées trébuchaient sur leurs talons aiguilles, tout le monde courait et trépignait. Protégé par mon déguisement de rat d'hôtel je suis entré sans difficultés dans les coulisses, un bric-à-brac de porte-manteaux et loges de fortune, sous l'œil impavide des gars de la sécurité.

Il y avait bien une vingtaine de personnes qui s'agitaient en coulisses quand j'ai aperçu au bout de la pièce KK tel qu'en lui-même, sec et mécontent, aboyant des ordres en allemand à une styliste éperdue, accompagné de Draco, mince et tendu, se rongeant les ongles à ses côtés. Le choc m'a coupé le souffle, pourtant je savais qu'il était là, mais le revoir soudain après l'avoir cherché si longtemps était une émotion presque trop forte pour moi.

Je suis resté tétanisé quelques secondes, spectateur fasciné. A ma surprise Draco intervenait aussi, il semblait donner des consignes aux stylistes et mannequins, et souvent KK discutait à voix basse avec lui, avec respect.

Un technicien portant un morceau de décor m'a bousculé, j'ai manqué m'étaler, je me suis demandé s'il n'était pas trop tard, si Draco n'était pas déjà trop loin, trop heureux dans ce monde-là. J'errais et tournais plus ou moins en rond, incapable de trouver la force d'aller le voir, d'autant plus que KK risquait de me reconnaître et de me flanquer à la porte sans autre forme de procès.

Un flux de spectateurs a commencé à entrer dans la salle encore en cours d'aménagement, le défilé allait débuter incessamment, ce serait peut-être le bon moment pour approcher Draco. Le défilé me rappelait un peu celui auquel j'avais assisté, quelques mois plus tôt, même si ici tout était beaucoup plus chic, plus snob. J'ai cru reconnaître quelques actrices et chanteuses au premier rang, mais en fait je n'avais d'yeux que pour Draco, qui ne défilerait pas, et qui ne m'avait pas remarqué. Je devinai qu'il avait concouru à la création de l'un ou l'autre modèle, qu'il n'était plus un brave toutou mais un jeune créateur de mode sans doute prometteur. J'ai réalisé que c'était bien pour sa future carrière qu'il ait pu rejoindre son mentor, et que je n'avais rien à lui offrir, moi. Il était si élégant dans son costume noir KK que j'ai senti mes yeux me piquer et l'espoir m'abandonner, en lambeaux douloureux.

Après un instant de silence au milieu du brouhaha des conversations la musique du « Lacrimosa » de Mozart a enflé dans les hauts parleurs et j'ai senti les frissons m'envahir. Bien caché derrière une colonne en stuc je l'observais, je le regardais vivre, sourire, parler, froncer les sourcils – sans moi. Il vivait sans moi, et bien. Ma raison me disait que si je l'aimais je devais le laisser poursuivre sa voie vers le succès, mais mon cœur ne pouvait se résoudre à le quitter des yeux, à partir. Partir pour où ? Quelle vie ? Quel désert ?

Le « Lacrimosa » en boucle ne m'avait jamais autant touché, moi qui avais toujours détesté les églises et les cours de musique, Mozart et les enterrements. Les mannequins avançaient en silence sur le tapis noir, presque recueillies, Draco qui suivait le défilé depuis les coulisses le vivait sous mes yeux, se mordant les lèvres à chaque départ hésitant, souriant quand le public applaudissait, rougissant légèrement au succès de l'un ou l'autre modèle.

Quand KK est enfin monté enfin sur le podium rejoindre la jeune actrice qui portait la robe de mariée je me suis précipité sur Draco, la tête vide, emplie de cette seule pensée un peu naïve : si c'était la musique du deuil de notre amour, je voulais lui parler, une dernière fois.

J'ai posé ma main sur son bras, il s'est détourné, agacé, puis m'a fixé avec effroi :

- Qu'est-ce que tu fais là ? Qu'est-ce que tu me veux ?

- Je voulais te parler, t'expliquer.

- M'expliquer quoi ? C'est fini, Harry, tu comprends ? Fini. Va-t'en, a-t-il dit en retirant son bras comme si j'étais un insecte.

- Non, non c'est pas possible. Ecoute-moi juste deux minutes, ai-je supplié en cherchant une lueur de douceur dans ses yeux à l'éclat métallique sous les spots.

- Non, je ne veux rien écouter. C'est trop tard pour s'excuser, a-t-il martelé froidement sans émotion particulière. Trop tard.

Il cherchait à repérer au loin un mec de la sécurité qui allait lui venir en aide, je me suis accroché désespérément à son bras :

- C'était un piège, Draco. Ton père m'a tendu un piège, pour se venger de Ryan.

- Qui t'a parlé de Ryan ? a-t-il rétorqué brusquement, les pupilles agrandies sous la surprise.

- C'est lui, ton père. Il m'a piégé parce que tu avais gâché son amour pour lui, alors il a voulu te faire payer comme ça, tu comprends ? Mais il m'a drogué comme Powell t'avait drogué, je n'ai pas pu fuir.

- Gâché son amour pour Ryan ? Mais c'est lui qui…

Il s'est interrompu, abasourdi, et un voile de tristesse a terni le fer de son regard, d'un coup. Ça m'a fait mal de penser qu'il souffrait à cause d'un autre, qu'il avait aimé avant moi. Mieux que moi. Ça accroissait la douleur qui me déchirait le cœur, organe inutile et entêté. Sa tête fléchissait doucement, je me sentais minable.

Le tonnerre d'applaudissements et la musique se sont arrêtés, je m'en suis un peu voulu de lui avoir gâché ça aussi.

Dans un instant le couturier allait revenir avec sa clique, je perdrais Draco à jamais.

- J'étais drogué, tu comprends ? Je n'ai rien pu faire pour l'empêcher… rien.

- Mais qu'est-ce que tu foutais avec mon père ? a-t-il lâché avec dégoût.

- Je voulais te retrouver, à tout prix. Je t'ai cherché partout. Ta sœur m'avait mis à la porte, ton père m'a ramassé dans la rue, en face de chez vous. Je ne me suis pas méfié. Comment j'aurais pu ?

Son visage était si froid et fermé que j'ai commencé à trembler. Je ne reconnaissais pas ce pli amer sur sa bouche, ce regard soupçonneux. Toute sa douceur avait disparu, cette douceur que j'aimais tant. Il m'a dévisagé avec méfiance, puis a lâché :

- Et t'as aimé ça ?

- Quoi ?

- T'as aimé ce qui s'est passé avec mon père, t'as pris ton pied ?

- Mais… pourquoi tu me demandes ça ?

- Je dois savoir. Réponds. Réponds !

Draco me fixait sans aménité, presque méchamment.

Ça aurait été facile de mentir, de nier. Ça aurait été replonger dans mes fuites, caresser à nouveau le cercle vicieux. Jouer au bon garçon, innocent.

- Oui, j'ai répondu simplement, en baissant les yeux. Mais c'était l'effet de la drogue.

Il a fermé les siens brièvement, ses yeux d'acier, avec une drôle d'expression sur le visage, comme un sourire amer.

Une jeune femme trop maquillée s'est adressée à lui, m'ignorant délibérément :

- M. Kristian vous attend au salon « Empire » pour répondre à la presse, Draco.

- J'arrive, a-t-il dit en se dégageant et en avançant d'un pas.

- Attends Draco, tu peux pas partir comme ça… J'ai aimé ça parce que j'étais intoxiqué, je ne sais pas quelle saloperie il m'a fait boire, mais ça n'avait rien à voir avec toi et moi. C'était infiniment plus fort et profond, toi et moi. Je l'ai fait pour avoir ton adresse, c'est tout. Je l'ai fait par amour, j'ai murmuré misérablement, comme une héroïne de roman à l'eau de rose qui chercherait à retenir son prince.

- Mais tu te rends compte que c'était mon père ? Mon propre père !

- Mais j'ai pas fait exprès… Pardonne-moi, pardonne-moi, je t'en supplie.

Je savais que j'étais ridicule, prêt à chialer, Draco commençait à jeter des coups d'œil autour de lui, mal à l'aise :

- Harry, arrête, tout le monde nous regarde, c'est gênant, a-t-il soufflé, visiblement embarrassé et pressé de se débarrasser de moi.

J'ai relevé la tête, les mannequins qui se rhabillaient nous fixaient dans les miroirs avec un petit sourire, clairement nous étions le sujet de conversation de l'after. Le prince et le valet.

- T'as honte de moi ? ai-je demandé, dans un dernier sursaut de révolte. T'as honte de t'afficher avec un domestique ?

Nos regards se sont affrontés un instant, j'avais peur de deviner ce que je lisais dans sa mâchoire crispée, ses lèvres boudeuses :

- Oui, a-t-il répondu froidement en se dégageant, pour s'éloigner vers la sortie.

- Quoi ? Mais… mais tu m'as jamais méprisé, avant ! Jamais. Pour qui tu te prends, d'un coup ? Qu'est-ce qui t'arrive ?

- On n'est pas du même monde, tu comprends ? m'a-t-il asséné sèchement. Je ne vaux peut-être pas plus que toi, mais on n'est pas du même monde, et on ne le sera jamais. Ça n'aurait jamais pu marcher, entre nous.

- Mais…

- On n'a rien à faire ensemble, Harry. C'est fini.

Il s'est éloigné à grands pas, les épaules raides, je ne parvenais pas à digérer cet ultime affront, debout près du grand rideau qui cachait la scène. Je crois que ça s'était passé trop vite, que je n'avais pas tout compris, que j'avais dû sauter une étape.

Pourquoi notre différence sociale avait-t-elle soudain de l'importance pour lui, qui s'en était toujours moqué ? A quoi on jouait, là ?

Les filles continuaient à papoter et me regarder avec un petit sourire moqueur, je me suis senti rougir alors je me suis précipité vers la sortie, les oreilles en feu. Le dindon de la farce.

Je suis sorti par les grandes baies vitrées entrouvertes, sur la terrasse. Le jour commençait à tomber, il était tard. Une délicate odeur d'agrume parvenait jusqu'à moi, une odeur de printemps sur la Côte d'Azur, qui me rappelait mon enfance, quand je venais pour les vacances de Pâques chez ma tante. Un vieux souvenir. Quand tout était encore possible, quand j'étais encore quelqu'un. Pas encore un domestique qu'on congédie d'un geste de la main.

Mais il était plus tard que je ne le pensais.

Trop tard, en fait.

J'ai fait quelques pas dans la fraîcheur humide et salée du soir, l'esprit embrouillé. Je n'avais plus de cœur, de ventre, d'espoir, je n'avais plus rien.

Et pourtant le soir était si beau, les lueurs rouges embrasaient le ciel, un magnifique coucher de soleil comme je n'en verrais jamais à Paris. Parce qu'il allait falloir rentrer à Paris. J'ai secoué la tête et je me suis laissé choir au pied des marches de la terrasse. Rentrer à Paris n'avait pas de sens, pas plus que de passer mes examens, continuer à vivre, à faire semblant.

Vivre pour quoi, pour qui ?

Toute ma vie était là, entre la terrasse et la mer, la piscine où je l'avais observé pendant des heures, la plage où nous nous étions aimés, parce que oui, nous nous étions aimés, le temps d'un été.

J'entendais des bruits de conversation et des verres qui s'entrechoquaient, dans mon dos, j'imaginais Draco buvant posément, j'imaginais les petites bulles qui explosaient sur sa langue, elles effaçaient les souvenirs, ma voix, mon visage, mes caresses, mon amour. Elles rendaient la soirée magique, inoubliable, la soirée de sa libération. La nuit de sa liberté.

Je me suis senti tellement lourd que j'ai eu l'impression que je ne pourrais plus jamais me lever, marcher, aller à la gare et reprendre ma vie. J'aurais aimé être un coquillage et plonger au fond de la mer, saut final, dernière étape d'une histoire malencontreuse.

Il faisait tout à fait nuit quand je suis parvenu à me relever et retourner à ma cachette, dans les rochers. Sans raison. Juste pour attendre que le temps passe et que je puisse à nouveau respirer sans entendre un bruit d'étoffe déchirée, dans ma poitrine. Ou alors m'endormir et tomber tout en bas, comme un caillou. Exploser sur les rochers en petites bulles qui effaceraient enfin sa voix, son visage, son amour. Sa douceur.

Parce que toute ma vie était là, sur cette plage où nous nous étions aimés, une nuit.

Un léger bruit a attiré mon attention, j'ai levé la tête presque malgré moi, vers le sommet de la falaise. Il y avait une silhouette, au bord. Je n'avais pas besoin de la reconnaître, je savais qui c'était. Je me suis relevé avec un sourire, soulagé. Lui aussi se prenait pour un coquillage, il voulait sans doute retourner à la mer, retrouver l'empreinte notre première étreinte, le sel de notre amour.

J'ai murmuré : « Viens jusqu'à moi, mon amour, et nous tomberons ensemble, nous volerons pendant quelques secondes orgasmiques, bien plus loin et plus vite qu'avec les drogues… Oui, nous volerons ensemble, et rien ne nous séparera plus jamais, tout en bas, sur la plage. »

Alors je me suis approché lentement de lui dans l'obscurité, le vent s'était levé, je voyais son corps vaciller un peu, ou alors c'était l'appel des sirènes, déjà.

J'ai glissé ma main dans la sienne, déjà froide, il a à peine frémi en me reconnaissant.

Nous avons regardé vers le sol, la plage, tout en bas. Le vent soufflait fort, sur la falaise, nous déstabilisant un peu, balayant le passé, l'avenir.

- C'est beau, hein ? ai-je dit en fixant la mer noire qui léchait les rochers visqueux.

Il a acquiescé sans répondre, je n'avais plus peur. J'étais bien avec lui, main dans la main, comme un écolier sage attendant un signal imminent. S'il faisait un pas c'en serait fini de lui, de moi, de nous. Et ce serait bien, parce que la vie n'était rien, sans lui.

Puisque je n'étais plus rien, sans lui.

Je l'ai fixé dans l'obscurité, sentant ses doigts fins trembler légèrement dans les miens :

- Vas-y mon amour, saute. Ça fait longtemps que tu rêves d'en finir, hein ? Mais emmène-moi avec toi, cette fois, ai-je murmuré à mi-voix en fermant les yeux. Emmène-moi avec toi, je suis prêt.

Voilà, je pense que ce serait une excellente fin, mais je crains que vous ne soyez pas de cet avis… Je vous donne donc RDV la semaine prochaine, avec mes excuses pour le « cliffhanger » infernal. Oui, je suis un monstre, je sais ;)

Bon ouik !