Chapitre 42
Hands are shaking
Bienvenue dans cette troisième partie de la fic, qui entame une nouvelle époque pour nos héros. Merci à ceux et celles qui sont toujours là d'accepter de leur laisser encore du temps… le temps agit sur les amours comme le vent sur le feu : il éteint les petits et alimente les grands.
« Hands are shaking » est une chanson de Brice Conrad et Louisa Rose
Six ans plus tard
Je suis arrivé essoufflé devant le bel immeuble en pierre de taille, une sueur fine dégoulinait le long de mon dos, je devais être écarlate, peu présentable. Si je ne m'étais pas entêté à venir en métro et à pied j'aurais été nickel, mais je détestais débarquer en taxi chez les clients, un vieux reste d'écolo en moi, sans doute. Mes amis prétendaient que je n'assumais pas ma condition d'avocat, je leur rappelais que j'étais un simple collaborateur dans ce cabinet, après un premier poste dans une ONG. Surtout des missions en Afrique et en Amérique Centrale, à tenter en vain de lutter contre des dictateurs. Rien de bien glorieux. Dans mes rêves, je la voyais plus grande, ma vie. Plus passionnante.
A ma montre il me restait cinq minutes, c'était plus qu'il n'en fallait pour gravir les deux étages de la résidence du 7ème arrondissement où m'attendait mon client. Une histoire de bail commercial, tout ce que je détestais, surtout dans ce quartier. Tout ce que j'avais toujours voulu fuir, mais on était en plein mois d'août, les deux spécialistes du domaine étaient en congés et je n'avais pas les moyens de refuser un client, surtout un client qui paie.
J'ai farfouillé nerveusement dans ma mallette, à la recherche du nom du client, passant en revue les dossiers d'une main moite. Non, ça c'était l'affaire de harcèlement moral, ça c'était une affaire de licenciement abusif, et là des arriérés d'heures supplémentaires dues.
« Bon sang, je ne l'ai quand même pas oublié au bureau ce matin, c'est pas possible ! » j'ai murmuré alors qu'une vieille dame très digne sortait de l'immeuble avec son chien, me décochant un regard réprobateur. Si elle m'avait vu i mois avec ma barbe et mon jean crade elle aurait appelé la police, à n'en pas douter.
Enfin j'ai mis la main sur une fine sous chemise jaune contenant quelques papiers et un plan, du boulot de notaire pour moi. Mes parents prétendaient que j'avais gâché ma jeunesse et ma carrière à l'étranger à défendre des va-nu-pieds, je leur répondais que chaque vie sauvée justifiait la mienne, même si au bout du compte je n'avais pas sauvé grand monde.
Je ne l'avais même pas sauvé, lui…
J'ai cligné rapidement des yeux pour chasser sa silhouette, ce n'était ni l'heure ni le moment.
J'ai appuyé bravement sur la sonnette dorée aux initiales dorées de N.B., souhaitant être déjà ressorti. Je me connaissais, quand une affaire ne m'intéressait pas je n'étais pas mauvais, j'étais très mauvais. Il flottait une odeur d'encaustique dans l'entrée en pierre ornée de plantes grasses et bien sûr il y avait un épais tapis rouge sur les marches, qui menait aux étages supérieurs.
Un instant j'ai regretté la Bolivie, ses bestioles et le soleil de plomb, finalement je m'y sentais plus chez moi qu'ici. J'ai tenté de dompter mon épi dans le miroir de l'entrée, mais je ressemblais à tout sauf à un avocat sérieux, surtout dégoulinant de transpiration.
Au bout des marches se tenait une immense porte ouvragée, symbole de luxe, et j'ai parié qu'une soubrette allait m'ouvrir, peut-être même avec un tablier blanc. Raté, c'est une espèce de malabar bronzé qui m'a fait entrer après avoir vérifié mon identité, décidément tout foutait le camp. Je me croyais dans un vieux film des années 50 mais on avait changé d'époque, entre-temps, sans que je m'en sois aperçu. Je suis entré dans un grand bureau style… empire ? Je n'y connaissais rien mais les meubles étaient d'époque, avec quelques dorures pour faire bonne mesure.
Je me suis assis en face du grand bureau presque vide et j'ai revérifié le nom du client –Black- avec agacement. Il ne pouvait pas se déplacer, non ? Je savais que je pouvais lui facturer mon déplacement au prix fort, mais la perte de temps m'était insupportable. S'il était en retard ou bavard j'étais bon pour travailler ce week-end, une fois de plus. Bon, c'était pas comme si j'avais eu une vie, c'est sûr, mais quand même. C'était surtout le mépris implicite que sous-entendait son retard qui m'énervait, je n'avais jamais supporté d'être traité comme un larbin. Je n'avais même pas envie de sortir mon ordi portable pour prendre des notes, pas envie de tout ce cinéma.
Mon téléphone a vibré dans ma poche, je l'ai sorti discrètement pour vérifier. C'était le cabinet, encore une « urgence » à tous les coups. Enfin, ce qu'ils appelaient une urgence, qui en était rarement une, quand on avait vécu ce que j'avais vécu. J'ai décidé que j'étais déjà en rendez-vous et je l'ai éteint en regardant disparaître la photo de Mike de l'écran. Une sourde nostalgie s'est emparée de moi, avec les images du passé qui ressurgissaient. Notre rencontre à Budapest, le Mali puis la Bolivie… tous ces souvenirs qui rendaient le présent fade, idiot.
Mais l'aventure sans Mike n'était pas l'aventure, les pays étaient mornes et la violence insupportable.
J'ai jeté un coup d'œil à ma montre, mon client avait déjà 10 minutes de retard. Et dire que j'avais couru pour attraper le métro… J'avais envie de tout plaquer, repartir vers de vraies urgences, pas des toquades de riche.
Le palmier au coin de la pièce me rappelait un autre palmier, un autre soleil, un hôpital. Un petit garçon sans bras sur le lit d'à côté, et le visage douloureux de Mike, que les médicaments locaux n'apaisaient pas. Les risques du métier, me disait-il souvent. Poursuivre les bourreaux revient souvent à en devenir la victime, et Mike n'y avait pas échappé, ce jour-là.
Une balle perdue, a prétendu la police. Je voyais encore son corps s'affaisser lourdement après la déflagration, et ma surprise. Il est mort au bout d'une agonie atroce en me disant qu'il n'y avait rien à regretter, mais je le regrettais toujours, lui.
Comment continuer quand on doute ? Alors un jour on revient et on rentre dans le rang, juste au prix de notre jeunesse et nos illusions.
Un homme âgé très élégant est entré enfin dans la pièce en claudiquant, il a marmonné quelques excuses et m'a demandé si le contrat de vente était prêt.
- Pardon ? Non, ce n'est pas prêt, il me manque encore pas mal d'informations. Vous êtes pressé ?
- Moi, non, mais l'acheteur, oui. Vous savez comment est la jeunesse…
- Oui, j'imagine, mais ce type de transaction ne s'improvise pas, vous savez. Est-ce que vous avez les documents sur le local ?
- Oui, tout est là, a-t-il dit en poussant un lourd dossier devant moi. Vous pensez qu'on peut signer un compromis de vente aujourd'hui ?
- Aujourd'hui ? Ça m'étonnerait. Est-ce que vous êtes déjà d'accord sur tout ? ai-je demandé, étonné.
- On est d'accord sur le prix, et la paperasserie ne m'intéresse pas. A mon âge, le temps est le bien le plus précieux…
J'ai hoché la tête en feuilletant le dossier aux feuilles jaunies, me demandant comment me sortir de ce pétrin administratif. L'adresse était prestigieuse et le montant de la transaction presque indécent, j'ai difficilement caché ma stupéfaction.
Un coup de sonnette m'a fait sursauter, l'homme a murmuré :
- Voilà mon acheteur… Vous permettez qu'il se joigne à nous ?
- Je… euh… je pense qu'il serait préférable que j'étudie le dossier avant et que je prépare les documents, non ?
- Ne vous inquiétez pas, vous aurez tout le temps de tout préparer, il souhaitait juste formaliser quelques éléments avec vous, avant de passer devant le notaire, a-t-il dit en se levant péniblement puis en sortant.
Je me suis trouvé à nouveau seul, perplexe, m'efforçant de me concentrer sur les éléments indispensables à la vente. J'entendais des bruits de voix au loin, et bizarrement je me sentais fait comme un rat, coincé dans ce rendez-vous improbable avec ce vieil homme que je devais protéger dans cette vente, même si j'imaginais qu'il n'était pas réellement dans le besoin. Je ne pouvais m'empêcher de trouver étonnant qu'il fasse appel à moi alors qu'il avait sans doute d'autres avocats plus aguerris, à moins qu'en ce mois d'août ils ne soient tous sur la Côte.
Au bout de quelques minutes il est revenu et m'a demandé aimablement :
- Et si nous prenions le thé dans le jardin ? Nous serons plus agréablement installés…
« Pardon ? Mais je… enfin je ne suis pas censé rester si longtemps chez vous, j'ai d'autres rendez-vous cet après-midi » ai-je bafouillé, à nouveau en sueur. « J'espère que vous m'excuserez… »
- Rassurez-vous, tout est arrangé avec votre cabinet, d'ailleurs ils ont dû vous joindre à ce propos, non ?
- Comment ? Non, je n'ai pas… ai-je dit avant de me rappeler que je n'avais pas pris l'appel sur mon portable. Ah oui, sans doute, oui…
- Si vous voulez bien me suivre…
- Je… euh… oui.
Je me suis levé en maugréant, nous étions partis pour un thé et des petits fours, tout ce que je détestais. Nous avons descendu une volée de marches derrière la maison pour rejoindre un petit jardin soigneusement caché à l'arrière, où gazouillaient des oiseaux. C'était tellement étonnant de découvrir un jardin dans Paris que je suis resté coi, abasourdi. Le bruit des voitures ne nous parvenait qu'assourdi, j'avais l'impression de changer de lieu, et d'époque.
Le lieu était si vert que je distinguais à peine les chaises en fer forgé. Les senteurs de fleurs m'assaillaient et me faisaient tourner la tête, je m'attendais presque à voir arriver une jeune fille en crinoline près de la petite fontaine en pierre.
A la place j'ai aperçu une silhouette assise sous un saule, une silhouette qui m'a serré le cœur, et soudain je n'ai plus senti mes jambes, mon corps, ma mallette. J'ai flotté, non, j'ai volé littéralement jusqu'à la table, ne quittant pas l'homme des yeux.
Je me suis dis que ce n'était pas possible, ce n'était pas lui, cette allure, cette blondeur, ce port de tête… J'avais envie d'y croire et j'avais peur d'y croire, peur d'être déçu. J'ai trébuché dans l'allée et il a tourné la tête vers moi, enfin. C'était lui. Draco.
Mon cœur s'est emballé, je ne savais plus où j'étais, pourquoi j'étais là, où était passé tout le temps qui nous avait séparés. Je me détestais d'être aussi ému, aussi troublé, j'aurais dû faire demi-tour ou mieux, lui rire au nez. Quand on a vécu ce que j'avais vécu, une amourette n'a pas d'importance.
- Vous vous connaissez je crois ? a murmuré l'homme âgé et j'ai réalisé que tout cela était un piège.
- Oui, a répondu Draco en se levant et en me tendant la main. Merci, grand-père. Tu peux nous laisser quelques minutes, s'il te plait ?
- Bien sûr, a repris l'homme âgé, nous reparlerons des papiers plus tard.
J'étais si surpris que je ne trouvais rien à dire, et puis je ne voulais pas être désagréable face au vieux monsieur, un reste de bonne éducation sans doute.
Un dernier sursaut de fierté m'est pourtant revenu avant qu'il ne s'éloigne :
- Je suis surpris, Monsieur. Pourquoi avoir participé à cette machination ?
- Je comprends votre surprise, mais tout cela n'est pas qu'une machination. Je veux en effet vendre mon bien à mon petit-fils, pour sa boutique. Mais c'est lui qui a tenu à ce que ce soit vous qui vous en occupiez, alors je vous laisse régler vos affaires entre vous, nous reparlons de la vente plus tard. Jenny va vous apporter le thé.
- Harry préfèrera un café, je crois, a précisé Draco en souriant à son grand père qui s'éloignait en hochant la tête.
- Je… je n'arrive pas à y croire, ai-je dit en le dévisageant attentivement, malgré moi. Depuis quand tu as un grand père Français ?
- Depuis toujours, c'est le père de ma mère, il a longtemps vécu à Londres avant de choisir de revenir dans son pays de naissance, même si ses parents étaient britanniques. C'est aussi grâce à lui que je parle bien français, on passait souvent nos vacances dans sa propriété, dans le Sud Ouest. Tu ne veux pas t'asseoir ? Je peux tout t'expliquer, a-t-il ajouté rapidement devant mon air fermé.
Je me suis laissé tomber sur la chaise en fer forgé plus que je ne me suis assis, l'esprit confus.
Je n'arrivais pas à le quitter des yeux, à ne pas le trouver beau. Comme avant, et ça m'énervait. Ou alors c'était juste parce qu'il était élégant, raffiné, blond.
Ou c'était juste cette saloperie de nostalgie…
- Ca ne me fait pas beaucoup rire, ta petite mise en scène, Draco.
- Je sais, mais… je ne trouvais pas d'autre moyen de t'approcher.
- Ben voyons. T'aurais pu essayer le téléphone, voire le mail. Pourquoi t'as fait ça ?
- Je craignais que tu m'envoies balader, ou que tu ne répondes pas, après tout ce temps.
J'ai haussé les sourcils en essayant de détourner mes yeux de son costume noir parfaitement coupé et de sa chemise blanche impeccable. Et encore, c'était pour ne pas m'attarder sur son visage, son cou. Pour ne pas chercher cette petite veine qui battait là, il y a longtemps. Trop longtemps.
- Six ans de réflexion, c'est un peu long, non ?
- Ca aurait pu être sept, tu vois à quoi tu as échappé, a-t-il lancé en souriant et en penchant la tête, ce fameux geste enfantin qui m'avait toujours fait craquer.
- Arrête ton cinéma, Marilyn, j'ai pas envie de rire, ai-je dit froidement, sans me laisser attendrir.
- Je… je suis désolé.
Une charmante jeune fille nous a rejoints et a déposé deux théières, sa blondeur m'a fait tiquer.
- Harry, je te présente ma cousine Jenny.
- Bonjour. Décidément, c'est une affaire de famille. Ils vont tous défiler ?
- Non, non… Je ne pensais pas que tu le prendrais si mal, je suis désolé, a-t-il répété en se mordillant la lèvre, alors que la jeune fille disparaissait après m'avoir brièvement salué.
Il s'est penché pour me verser un café, sa main tremblait légèrement, j'ai détourné les yeux précipitamment. Je ne voulais pas me laisser émouvoir, j'avais changé de vie, c'était trop tard. Je n'étais plus le même après avoir mourir Mike, après avoir vécu l'horreur. La vie luxueuse et superficielle de Draco était un joli leurre, une illusion évanouie à laquelle je ne goûterais plus.
Une glycine tombait le long du mur, m'évoquant une vieille chanson qui parlait de fierté et de revanche sur la vie. Et d'un amour impossible, je crois. Je l'ai regardé tremper ses lèvres avec élégance dans sa tasse, il n'avait pas changé. Non, c'est moi qui étais différent, et c'était très bien ainsi.
- Comment tu m'as retrouvé ?
- Grâce à internet, et quand j'ai vu que tu travaillais dans ce cabinet d'avocats, j'ai eu envie de te revoir, voilà, c'est tout.
- C'est tout ? Tu débarques six ans après et tu dis « c'est tout ? »
J'ai secoué la tête, exaspéré de n'être pas pris au sérieux, révolté par son attitude désinvolte. Il s'est redressé dans son siège, a trempé à nouveau ses lèvres délicatement dans la tasse en porcelaine, j'ai constaté une fois de plus l'abîme entre nous.
Sa voix me parvenait pourtant, douce mais obstinée :
- J'avais juste envie de te revoir. On s'est quittés un peu brusquement, mais je ne t'ai pas oublié. Je voulais te parler, mais pas au téléphone ou dans un café…
- C'est clair qu'ici c'est plus chic, ai-je dit en regardant le décor. Mais toi tu es riche, tu es du bon côté de la barrière, comme toujours. Moi je ne suis qu'un petit avocat, j'ai même eu du mal à compter les zéros de la transaction.
- Mais non, je…
Je l'ai coupé brutalement avant qu'il ne m'explique que le temps n'avait rien changé entre nous, ou une connerie de ce genre :
- Tu sais, j'y ai beaucoup repensé, il y a six ans, à ce que nous avons vécu, et un des trucs les plus vrais que tu m'aies dit c'est « on n'appartient pas au même monde ». T'avais raison.
- Je ne le pensais pas, quand je l'ai dit. Et tu le sais très bien… a-t-il murmuré en me lançant un regard clair, trop clair.
- Peut-être, mais c'était vrai. J'ai refait ma vie tu sais, j'ai travaillé à l'étranger pour aider les opprimés et les prisonniers politiques, alors le luxe me dégoûte, maintenant. Quand on voit sur quoi il se construit, c'est à pleurer.
- Oh ! C'est pour ça que tu n'étais plus sur Paris, alors ? Je t'ai cherché avant, mais sans te trouver. Alors tu as accompli ton rêve hein ? a-t-il rajouté, plein d'espoir.
J'ai hoché la tête sans répondre, fixant l'eau cristalline de la fontaine. Nous étions à l'ombre de ce jardin, la température était douce, bien éloignée des bidonvilles mais je me sentais mal à l'aise, déplacé, comme un imposteur.
Accomplir mon rêve. Comment lui dire que j'avais échoué, que mon rêve s'était brisé dans un hôpital pouilleux par le constat de mon impuissance à combattre l'injustice?
- Si on veut, oui… d'une certaine manière. Et toi ?
- Oh, moi aussi, j'ai accompli mon rêve, enfin je suis sur le point de le réaliser. Je quitte la maison de haute couture de Kristian pour créer ma propre griffe, et j'ouvre une boutique à Paris avec Diego. On crée notre marque ici… Enfin, c'est le local pour lequel on t'a sollicité.
- D'accord… Alors c'est bien. Je suis content pour toi…
Ma voix était morne et sonnait faux à mes propres oreilles, pourtant je ne mentais pas. J'étais heureux qu'il soit heureux, après toutes ces années. Le jeune homme hésitant avait laissé place à un bel homme, sûr de lui, je regrettais presque de ne pas réussir à partager sa joie.
- Je ne comprends toujours pas pourquoi tu m'as choisi moi, Draco, pour cette transaction. T'espérais quoi, après toutes ces années ?
Il s'est tortillé un peu sur son siège, cherchant l'inspiration dans les feuillages au-dessus de ma tête.
- Pas grand-chose en fait, juste te revoir, discuter. Te demander pardon si je t'ai fait souffrir…
- « Si tu m'as fait souffrir » ? Combien de fois tu m'as quitté, au juste ? Tu sais ce que j'ai traversé pour toi, par ta faute ? Tu as pratiquement démoli ma vie, alors ne crois pas qu'un vague pardon va me suffire.
Draco a hoché la tête, faisant tinter sa cuillère contre sa tasse, apparemment calme. Mais son pied sursautait malgré lui, preuve de sa nervosité. Visiblement il cherchait un angle pour calmer mon agressivité, mais je ne voulais pas entrer dans son jeu.
Sans que je sache pourquoi la colère se réveillait en moi, après toutes ces années. Peut-être parce que j'avais l'impression d'être manipulé, une fois de plus, convié comme un vague domestique à assister au goûter du Roi, tout juste admis à partager ce moment d'exception, avant d'être sommé d'oublier le passé. Ou peut-être parce que…
- Tu n'es pas si heureux que ça, hein ? Ton rêve ne s'est pas réalisé comme tu t'y attendais ? a-t-il soufflé doucement dans ma direction.
- Ouais. Ca doit être ça, j'ai répondu, morose.
- C'était plus difficile que ce que tu croyais ?
J'ai levé les yeux sur lui, cherchant mes mots, mais quels mots trouver pour décrire l'enfer ?
Ma colère était disproportionnée, presque pathétique dans ce lieu enchanteur, pourtant je ne voulais pas qu'il subsiste la moindre ambiguïté :
- Oui, beaucoup plus difficile. Parce que vivre dans des hôtels pourris au cœur de régions misérables est difficile, combattre des tyrans et leur armée avec la convention de Genève est difficile, défendre les prisonniers politiques dans un Etat de non droit est difficile, et voir mourir celui qu'on aime d'une balle dite perdue est atrocement difficile, tu peux comprendre ça, toi, au milieu de ton paradis ?
« Je… je suis désolé » a-t-il dit précipitamment en baissant la tête et pendant de longues minutes on n'a plus entendu que le gazouillis des oiseaux, dans ce jardin.
Je suis resté immobile, mâchoires crispées, regard au ras du sol, tentant de calmer cette rage venue de je ne sais où, de mes illusions enfuies, ou de notre amour bafoué. Je n'étais cependant pas assez inconscient pour ne pas me rendre compte qu'il n'était coupable de rien, en tout cas pas de ça, et que ma réaction étai injuste. Profondément injuste, comme si mon échec était le sien, comme si je n'étais parti défendre des causes perdues que pour l'oublier.
J'ai secoué la tête pour chasser cette pensée parasite, mon engagement était plus fort et logique que ça, forcément.
Une vague nausée, ou peut-être une culpabilité malvenue s'est emparée de moi, j'ai reposé ma tasse de café presque intacte :
- J'ai du boulot, je vais y aller. Je vais préparer la transaction, et je vous la ferai parvenir. Vous n'aurez qu'à signer, ton grand père et toi.
- D'accord, a-t-il répondu froidement. Je ne te raccompagne pas.
Ce changement de ton m'a étonné et j'ai levé les yeux vers lui, surpris. La raideur de sa nuque et ce pli amer sur sa bouche prouvait que je l'avais froissé. Je ne reconnaissais plus le Draco tendre du passé, je me retrouvais face à un quasi inconnu, un homme d'affaires.
- Je suis désolé de t'avoir vexé, mais je n'ai pas le cœur à jouer le jeu, aujourd'hui, ai-je dit plus doucement.
Il a levé la tête vers moi, l'éclat métallique de son œil m'a transpercé alors qu'il articulait sèchement :
- Aujourd'hui ? Mais tu ne l'as jamais joué, le jeu, Harry, depuis que je te connais. Tu as toujours divisé le monde en deux catégories : les riches, qui sont des salauds, et les opprimés, que tu t'es mis dans l'idée de défendre, en attendant je ne sais quoi en retour, que tu n'as pas eu. Alors c'est de la faute des salauds si tu n'es pas heureux, donc la mienne. Ton monde est curieusement binaire, Harry, et un peu caricatural, excuse-moi.
- Qu... quoi ?
- Et je ne te parle pas du fait que tu ne t'intéresses pas le moins du monde à moi, que tu ne t'y es jamais intéressé d'ailleurs, même par le passé. Mon travail, mes centres d'intérêts, tu les as toujours méprisés parce que c'était le monde de la mode et que c'était forcément futile. Tu m'as toujours pris pour un gosse de riche un peu gâté, inculte et superficiel. D'ailleurs je me demande si tu as jamais aimé autre chose que mon cul, si tu t'es jamais demandé qui j'étais vraiment, si tu m'as jamais considéré comme ton égal. Ta lutte des classes est un prétexte pour cacher ton égoïsme, je dirais même ton égocentrisme, et même l'échec ne te fait pas réfléchir, visiblement. Alors va-t-en, nous n'avons en effet rien à faire ensemble, puisque je ne suis pas digne de toi.
- Je ne comprends pas…
- Je sais. Pour comprendre, il faut sortir de son système de pensée, de ses références, s'ouvrir à l'autre et tu en es incapable, a-t-il dit en se levant. Je compte sur toi cependant pour t'occuper sérieusement de cette vente, mon grand-père ne mérite pas ton mépris juste parce qu'il est riche. Ciao !
Il s'est détourné d'un geste un peu saccadé et est rentré dans la maison par une porte du rez-de-chaussée dans la maison, me laissant seul et perplexe au milieu du jardin désert. Ses mots résonnaient à mes oreilles, j'essayais de les comprendre, d'en analyser le sens pour mieux me prouver qu'il avait tort, et que j'avais raison. Forcément.
J'ai desserré la cravate autour de mon cou, à nouveau en sueur. Fichu mois d'août.
Un reste de paludisme, si ça se trouve. Il fallait que je récupère mon ordi et que je rentre au cabinet, j'avais du travail.
En reprenant l'escalier d'un pas hésitant je me suis convaincu qu'il ne s'était rien passé, rien qu'une péripétie sans importance.
oOo oOo oOo
Bien sûr dès mon retour au cabinet j'ai refilé le dossier à un collègue, prétextant le conflit d'intérêt puisque je connaissais un des contractants, ce qui était la vérité. J'ai refusé de m'interroger sur ce que m'avait dit ce sale gosse de riche, qui avait toujours cru que le monde était à ses pieds. Après tout ce que j'avais fait pour lui… Après tout ce que j'avais toujours fait pour tout le monde je me retrouvais traité d'égoïste par un homme qui était la quintessence du narcissisme, plongé dans son univers de luxe et de paillettes. En plus il avait essayé de me manipuler, ce crétin, sous un prétexte fallacieux. Croyait-il que j'étais un innocent jeune homme, prêt à se courber devant l'argent ? Je ne l'avais jamais été, je l'étais moins que jamais.
Je me souviens que je me suis assis lourdement sur ma chaise, face à mon bureau, et que je me suis senti submergé par la pile de dossiers qui s'amoncelait sur la droite, comme un pilier menaçant de m'engloutir. Alors je me suis retourné vers la fenêtre, derrière moi, et j'ai fixé les branches des arbres qui s'agitaient doucement, l'esprit vide. Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça, immobile les yeux dans le vague, comme déconnecté. Je me sentais étranger à moi-même, indifférent à tout, vidé. Plus rien n'avait de sens ni d'importance, je ne savais même plus ce que je faisais là, quel rôle j'étais censé jouer.
Alors que le soir tombait je me suis replongé dans mes dossiers de droit du travail, à lutter contre les puissants et les donneurs de leçons, et je m'y suis senti à l'aise. Quand j'ai relevé la tête il était tard, tout le monde était parti sans me saluer, c'était le début du week-end. Un autre week-end vide. Télé et ordi, peut-être un ciné si j'avais la force de sortir.
Je suis rentré chez moi en m'interdisant de repenser à Draco, tout cela était une comédie et je n'avais plus la force de jouer. Évidement mon refus l'avait déçu, mais c'était bien fait pour lui. Une bonne vodka m'aiderait à dormir, comme souvent, et le lundi je l'aurais complètement oublié.
J'ai repris ma petite vie sans m'interroger, comme un automate, à faire un métier qui ne m'enthousiasmait pas plus que ça, mais qui me faisait vivre.
OoOoO
C'est après avoir fait pleurer les deux collaboratrices du cabinet –des gourdes qui ne comprenaient rien à rien- que j'ai été convoqué par Eric, l'associé principal du cabinet, qui m'a fait asseoir avec un sourire gêné :
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Rien. Enfin, tout va bien, pourquoi ?
- Nadine et Martine se sont plaintes que tu leur parlais comme à des chiens.
- N'importe quoi ! Il faut qu'elles arrêtent de faire les chochottes, celles-là. Elles rechignent à faire ce que je leur demande, alors je suis un peu directif, c'est tout. C'est clair qu'elles préfèrent le travail déjà fait au travail à faire.
- Hum… je ne suis pas tout à fait d'accord. Elles ne comptent pas leurs heures mais en retour elles attendent un peu de respect et de reconnaissance, et c'est normal.
- De la reconnaissance ! Non mais et puis quoi encore ? Du thé et des petits gâteaux ? On n'est pas là pour se faire aimer, en tout cas moi je ne rentre pas là-dedans. Je fais plus d'heures que tout le monde ici, j'aimerais bien qu'on en tienne compte et qu'on ne m'emmerde pas avec du politiquement correct !
Eric a soupiré et m'a répondu très doucement :
- Oui, tu travailles beaucoup, trop peut-être mais on vit en société, Harry, et on ne peut pas traiter les gens comme ça. Je suis désolé de te le dire, tu es très compétent mais trop agressif. Il va falloir que tu mettes de l'eau dans ton vin, ou tu vas faire le vide autour de toi…
- Je… non, je ne crois pas.
Puis je me suis tu, incapable d'argumenter. C'était clair, la colère était là, tout le temps, remplissant ma vie et me la pourrissant aussi, d'une certaine manière. Elle me permettait travailler des heures sur des cas révoltants mais me bouffait de l'intérieur, rendant tout hideux ou stérile.
- Je sais que tu as un passé difficile, que tu as dû vivre des choses très dures dans les ONG, mais il faudrait que tu te calmes, je crois. Je me demande si…
- Non.
- Quoi non ?
- Ne me conseille pas d'aller voir un psy, je vais BIEN ! ai-je crié en me levant d'un bond et en sortant en claquant la porte.
Je n'en avais rien à faire, de ce cabinet pourri, de ce job débile, j'avais vécu des situations autrement plus graves, plus dramatiques, je n'avais plus envie de faire des courbettes aux clients, aux secrétaires, aux juges. Je n'avais plus envie de rien.
oOo oOo oOo
Et puis un matin je n'ai pas réussi me lever ni à sortir de chez moi, aucune motivation d'aucune sorte, plus aucun intérêt pour rien, je me suis juste dit que j'avais touché le fond mais que c'était normal, vu la vie de merde qu'on menait tous. Autant rester au lit, et voilà.
Eric m'a envoyé un médecin qui m'a prescrit des pilules que je n'ai pas voulu prendre, puisque j'allais bien. Ce n'était pas moi qui avais un problème mais la vie qui était idiote, absurde. Pourquoi continuer la mascarade ?
Le médecin s'est assis à côté de moi sur le lit et m'a tenu un long discours sur la vie, ma santé, qui a glissé sur moi comme l'eau sur les plumes d'un canard mais au bout du compte, pour qu'il parte, j'ai accepté le traitement et l'idée d'un rendez-vous avec un confrère à lui, dont j'ai compris plus tard qu'il était psy.
Je garde un souvenir étrange de cette période où plus rien n'avait d'importance, où je traversais la vie tel un zombie résigné, me lavant et me nourrissant occasionnellement. Je passais parfois des moments au cimetière du Père Lachaise près de chez moi, en particulier sur la tombe de Jim Morrison, qui me rappelait combien la vie pouvait être courte et vaniteuse. « We are all dust in the wind » disait la seule chanson que je me passais en boucle, et j'espérais la fin, le repos. J'aurais pu intégrer une maison de santé mais j'ai repoussé fermement cette option, terrifié de me retrouver avec des fous, en faisant la promesse à mon médecin de rencontrer régulièrement le docteur L.
De toute façon ça ne me pesait pas, je savais que je n'étais pas fou et je ne croyais pas à la psychiatrie, alors ça ne me dérangeait pas d'aller le voir pour discuter, ça n'avait juste pas d'importance.
C'était un petit homme entre deux âges un peu dégarni, à la main froide et au regard perçant, peu bavard. Il y avait un canapé dans son cabinet mais je me suis toujours assis sur la chaise en face de lui, pas question d'entrer dans ce folklore. Il y avait des peintures bizarres aux murs, abstraites et colorées, dans lesquelles je me perdais parfois, comme au milieu d'un grand champ. Il y avait aussi un tapis un peu effrangé, aux couleurs passées, qui avait dû en entendre des vertes et des pas mûres. J'évitais toujours de croiser ses autres patients, ils me faisaient peur, ou alors j'avais peur qu'ils me croient fou, moi qui étais juste un peu mélancolique. J'appréciais sa froideur et son manque apparent de compassion, l'absence d'affectivité me reposait et me confortait dans l'idée que tout cela n'avait pas d'importance.
Je n'ai plus de souvenirs précis de mes premières séances, je n'arrivais pas trop à répondre à ses questions sur ma vie, tout était flou. Puis peu à peu je me suis rendu compte que je n'avais justement aucun souvenir de ma petite enfance, jusqu'à 8 ans. Un grand trou noir, dont je n'avais jamais pris conscience avant. J'avais toujours vécu dans le présent ou le futur, le passé ne me manquait pas.
C'est sur l'insistance du psy que j'ai fini par interroger mes parents, un week-end de Pâques. Je ne leur avais pas dit que je ne travaillais plus –la notion d'arrêt maladie étant taboue chez moi- ils m'avaient juste trouvé un peu amaigri et fatigué.
- Pourquoi on n'a pas de photos de moi quand j'étais petit ? ai-je demandé après l'ingestion du lapin pascal, un étouffe chrétien sucré.
- Mais si, on en a, mais elles ne sont pas rangées, a rétorqué ma mère d'un ton agacé.
- Ah bon ? Ca ne te ressemble pas…
Elle a haussé les épaules et s'est levée pour chercher le café d'un pas raide.
- Pourtant on faisait des photos à Noël, non ? Elles sont où ?
- Avec les autres, probablement. Ou alors tu as joué avec quand tu étais petit et tu les as gribouillées, a lâché ma mère d'un ton définitif.
- Tu m'as laissé les gribouiller ? Eh bien ça a dû chauffer.
- Regarde sur la commode, il y a plein de photos de toi, bébé.
- Oui, bébé. Mais quand j'avais 4-5 ans, on habitait ici ?
- Bien sûr ! Où veux-tu qu'on soit allés ? s'est-elle exclamée d'un ton excédé, qui m'a mis la puce à l'oreille.
- Ah… d'accord. Et j'allais à l'école au village ?
- Ben oui ! Mais pourquoi tu poses toutes ces questions ? a-t-elle fini par demander, soupçonneuse.
- Parce que je ne m'en souviens pas. Ni des autres élèves, ni de l'école. Bizarre, non ?
Mon père n'a pas bronché, comme d'habitude, mais le bref coup d'œil qu'ils ont échangé m'a convaincu qu'il s'était passé un évènement quelconque à cette période, qu'on me cachait quelque chose. J'ai observé longuement mon père, retranché derrière son journal, et il a fini par se lever et quitter la pièce.
oOo oOo oOo
Un jour le docteur L. m'a proposé d'essayer l'hypnose pour accéder à mes souvenirs, j'ai refusé précipitamment, me levant d'un bond.
- Vous craignez quoi ? m'a-t-il demandé avec un petit sourire.
- Je n'y crois pas, c'est tout, c'est de la charlatanerie.
- Alors autant essayer, il ne se passera rien.
- Non, non, on ne sait jamais. J'ai horreur de perdre le contrôle de moi, ai-je continué sans me laisser démonter.
- C'est sans doute pour ça que vous refoulez vos souvenirs. N'ayez pas peur, je ne vous extorquerai pas votre numéro de carte bleue.
- De toute façon j'ai toujours méprisé l'argent, ai-je martelé avec une certitude qui a éveillé sa curiosité. Je refuse.
- D'accord… Nous avons le temps, a-t-il conclu en se réinstallant confortablement dans son fauteuil.
Ce soir-là j'ai fait des recherches sur internet concernant l'hypnose, et les témoignages ont éveillé ma curiosité, malgré tout. Je sentais bien que je tournais en rond, me retrouvant sans cesse devant le grand trou noir de mon enfance, et j'ai compris que je n'avancerais pas si ce mystère n'était pas levé. Je savais aussi que je n'avais aucune aide à attendre de mes parents, que la solution était sans doute en moi, dans ma tête.
J'ai annoncé à la séance suivante que j'acceptais, mais que je restais sceptique quant à la méthode. Il n'a fait aucun commentaire et m'a calmement expliqué ce qui allait se passer, sans plus me donner le temps de réfléchir. Je me suis –enfin- allongé sur le canapé, un peu anxieux mais persuadé que ça ne marcherait pas. Le plus compliqué a été de me détendre en suivant les indications du thérapeute, c'était tellement contraire à moi que je ne pouvais lâcher prise. Après deux essais infructueux je me suis enfin laissé aller et je me suis senti agréablement engourdi, relaxé.
Les souvenirs ne sont pas réapparus d'un coup, comme un flashback soudain mais par bribes, une salle de classe ici, une rue là. J'ai revu mon institutrice avec surprise, je n'avais gardé aucune trace de cette époque et pourtant son visage m'est apparu avec netteté, ainsi que mon voisin de classe, prénommé Kevin. Des découpages en travaux manuels, un goûter de galette des rois, un genou écorché dans la cour de récré et un ballon en pleine tête. Les premiers souvenirs qui sont revenus étaient banals, classiques pour un petit garçon, sauf sur un point : je ne reconnaissais ni l'école maternelle de mon village ni ma chambre.
Bizarrement j'étais ailleurs, dans une autre maison, une autre ville, avec d'autres adultes. Un homme grand et mince, au visage en lame de couteau et une femme petite et blonde, à la voix fluette, à la place de mes parents. Plusieurs fois le médecin m'a posé des questions pour découvrir leur identité, je les appelais « Sophie et Thierry », sans lien familial apparent avec moi. Parfois j'entrevoyais aussi, d'une manière floue, un jeune garçon, appelé David, sans doute leur fils, ou un voisin. A ma connaissance je n'avais aucun cousin de ce nom-là, c'était sans doute un couple qui me gardait après l'école.
Les séances me paraissaient brèves – alors qu'elles duraient 45mns – et je commençais à désespérer quand un flash d'une violence inattendue m'est revenu : le jeune garçon me frappait la tête avec une voiture de pompier en métal, un jouet plutôt dangereux, sans que personne n'intervienne. Je ne peux pas dire que j'ai revécu la scène et la souffrance avec précision mais j'en suis ressorti bouleversé, plus par la méchanceté du geste que la douleur. Et surtout par le fait ma mère n'avait pas été là pour me consoler, après. Et ça c'était vraiment étrange.
Après cette séance-là j'ai fait des rêves bizarres dont je me suis réveillé tremblant, apeuré. Peu à peu d'autres bribes me sont revenues, souvent des coups et des moqueries de la part du garçon, que je ne voyais jamais clairement, sans que je sache si c'était la réalité ou non.
En rentrant chez moi un soir, sur une inspiration brusque, j'ai appelé mon père pour en avoir le cœur net, arrêter les cauchemars. C'était une heure où je savais qu'il serait seul à la maison, tandis que ma mère ferait des courses comme chaque vendredi soir, et que c'était ma seule chance d'avoir accès à la vérité.
J'ai décidé de ne pas tourner autour du pot, je n'en avais ni le temps ni l'envie :
- Papa, qui sont Sophie et Thierry ?
- Pourquoi tu me demandes ça ?
Bonne question. Je ne me voyais pas lui dire : « parce que sinon je vais devenir fou », j'ai juste dit une bribe de vérité :
- Je me suis souvenu d'eux, hier.
- Ah… c'est si important que ça ? a demandé mon père sur un ton las, et j'ai compris qu'il n'avait qu'une envie : retourner à son fauteuil et son journal, laisser ma mère gérer ça.
- Oui, c'est important. Réponds-moi. Pourquoi j'ai vécu chez eux ?
Un petit bruit mou m'a indiqué qu'il venait de s'asseoir, et il a soupiré :
- Je ne pensais pas que tu t'en rappelais…
- Si. Alors ? ai-je insisté, de plus en plus angoissé.
Sa réticence m'effrayait, comme un secret honteux qui allait m'être dévoilé.
- Tu as passé quelques mois chez eux, presque deux ans, et ce sont mon frère et sa femme.
- Ton frère ? Mais on ne les voit jamais !
- Non, ils ont déménagé loin d'ici, on n'a pas gardé de contacts, a-t-il marmonné.
Je me suis rappelé qu'en effet une fois ou deux ma mère les avait évoqués mais avec un mépris tel qu'on en avait pas reparlé, comme un sujet indigne. Et puis je m'intéressais fort peu à la famille, alors ça ne m'avait pas surpris.
Je me suis assis à mon tour, le bras crispé sur le téléphone :
- Pourquoi j'étais chez eux ? ai-je croassé d'une drôle de voix.
- Je ne suis pas sûr que ta mère serait contente que je t'en parle.
- Ne mêle pas maman à cette histoire. Raconte-moi, toi, ce qui s'est passé. J'ai le droit de savoir, ai-je ajouté avec un drôle de pressentiment.
- C'est sûr, mais ça la concerne beaucoup, et ça me gêne d'en parler à sa place.
- Papa ! Le passé est le passé, mais les secrets de famille peuvent faire beaucoup de mal, tu sais, ai-je dit en me surprenant moi-même, car je ne croyais pas à ce genre de choses.
Du moins je ne pensais pas y croire, avant ce jour-là. Devant le silence de mon père, j'ai décidé de sortir la grosse artillerie :
- Tu sais que j'ai eu des problèmes psychologiques, et plusieurs fois ?
- Comment ? Oui, mais c'était pas grave…
- Pas grave ? J'ai fait deux dépressions et une tentative de meurtre, et tu trouves que c'est pas grave ?
- Co… comment ? Mais non, je… je ne savais pas. Un meurtre ? a lâché mon père dans un couinement, et j'ai presque eu pitié de lui.
- Oui, un meurtre. Enfin une tentative. Mais c'est sûr que quand on reste caché derrière son journal, on ne voit pas ce genre de choses.
Après un silence perplexe, il a demandé :
- Ta mère le sait ?
- Non, elle ne le sait pas, parce qu'elle aurait minimisé, elle aussi. Ou nié. Elle part du principe que son garçon est un bon garçon, point final. Tout le reste, elle le cache. Elle l'ignore. C'est pratique, tiens.
Je sentais la rage monter à nouveau et je me suis mis à trembler, accroché bêtement à mon téléphone.
- Papa, raconte-moi toute l'histoire, s'il te plaît. J'aimerais que toi, tu me le dises… J'ai peur, tu sais.
- Je… oh mon dieu, j'avais dit à ta mère que nous aurions du tout te dire depuis longtemps, mais tu la connais, elle est tellement têtue.
- Je ne suis pas votre fils, c'est ça ?
- Qu'est-ce que tu vas imaginer ! Si, bien sûr que tu es notre fils. Mais quand tu as eu 4 ans, ta mère s'est trouvée enceinte, et tu as eu une petite sœur. Elle dormait dans ta chambre, et un jour, elle… elle ne s'est pas réveillée. « Mort subite du nourrisson » ont dit les médecins.
- Ah bon ? Je ne me rappelle de rien.
- C'est normal, tu étais si petit. Ta mère ne l'a pas supporté, et a fait une grave dépression. Alors on t'a envoyé chez mon frère, le temps qu'elle se remette…
- Mais pourquoi ?
- Parce qu'elle n'était vraiment pas bien, elle ne pouvait pas s'occuper de toi. Et moi je travaillais.
Son ton gêné me dérangeait, parce que c'était une histoire banale, qu'on n'aurait pas dû cacher.
- Et c'est quoi, ce que tu ne me dis pas ?
- Comment ? Rien…
- Si, si, je suis sûr. Je te connais, tu me caches un truc. Le décès du bébé, c'était de ma faute ? ai-je demandé, plus mort que vif.
- Quoi ? Mais non, bien sûr que non.
Le ton lénifiant de mon père ne me convainquait pas, je me doutais qu'il ne me disait pas tout. En même temps c'était la plus longue discussion que nous ayons eue et j'étais heureux de parler avec lui, enfin. Je me sentais étrangement proche de lui, j'avais besoin de sa présence, de sa protection.
- Comment elle s'appelait ?
- Ta sœur ? Justine, a-t-il répondu d'une voix brisée.
Un bref souvenir – ou une illusion - m'a traversé l'esprit, et j'ai dit :
- Maman a dit que c'était de ma faute, hein ?
- Quoi ? Mais non, Harry, bien sûr que non.
- Dis-moi la vérité, papa.
- Elle, euh… elle était folle de chagrin et elle a peut-être dit des choses insensées, mais ce n'était pas de ta faute, Harry. Pas du tout.
- Mais elle l'a cru. Et du coup moi aussi, non ?
- Je… je ne sais pas. Tu étais si petit. Tu n'as rien fait, Harry, les médecins l'ont certifié. Ma belle-sœur t'a pris en charge le temps que ta mère guérisse, c'est tout.
Étrangement je me sentais floué, privé d'une partie importante de mon enfance par les secrets, les non-dits, accusé à tort d'un meurtre que je n'avais pas commis, exilé comme un coupable. Le monde commençait à basculer autour de moi, comme si j'avais changé de réalité. Les pensées se bousculaient dans ma tête, je ne savais plus par où commencer.
- Mais pourquoi vous ne m'en avez jamais reparlé après ?
- Parce que… tu connais ta mère. Elle ne voulait pas reconnaître sa faiblesse, c'était comme une faute pour elle, de t'avoir confié à d'autres. Quelque chose d'inavouable. J'ai essayé de lui expliquer…
Ma mère, si parfaite. Et mon père, caché derrière son journal.
Deux inconnus finalement.
- Et… ça s'est bien passé, chez mon oncle ?
Son long soupir a résonné dans mes oreilles, j'ai senti que j'approchais enfin de la vérité, pas à pas.
- Ma foi, pas si bien que ça, je crois. Mais nous on ne le savait pas, tu comprends ? Sophie était si gentille, pourtant. Elle t'a accueilli comme son propre fils, elle te trouvait si charmant. Et puis ils vivaient dans une grande maison, nous savions que tu ne manquerais de rien et…
- Et son fils ? l'ai-je interrompu brutalement, pour ne pas me laisser bercer par son ton lénifiant.
Un nouveau blanc s'est glissé dans la conversation, puis il a soupiré :
- David… c'est bien le problème. On a découvert après qu'il te frappait parfois, il était jaloux parce qu'il n'était plus fils unique, du coup. C'était un garçon renfermé, asocial. Il a mal vécu ta venue, je crois. Je suis désolé, Harry. On n'a pas su tout de suite, parce que vous jouiez ensemble, et tous les gamins se chamaillent, c'est normal. Et comme tu ne racontais rien…
Je n'ai pas répondu, accablé.
C'était trop tard pour faire des reproches à mon père, trop tard pour rattraper le passé, mais l'injustice de la situation m'a fait monter les larmes aux yeux, bêtement.
- Dès qu'on a compris qu'il se passait quelque chose on t'a repris, et du coup ta mère s'est sentie mieux aussi. David a été soigné plus tard pour des troubles mentaux, mais à l'époque on pensait qu'il était juste caractériel. Et nous ne les avons plus jamais revus, parce que ta mère ne leur a pas pardonné. Elle a préféré ne pas t'en reparler, et faire comme si rien ne s'était passé. Elle disait tout le temps que le temps efface tout, que tu étais trop jeune pour garder des souvenirs. Elle a vraiment cru que tout était oublié, tu sais.
- …
- Tu n'es responsable de rien, Harry. Tu étais un si gentil petit garçon…
J'ai préféré raccrocher doucement que de pleurer au téléphone, je n'avais plus qu'à souhaiter, moi aussi, que le temps efface tout, mais le temps avait tout enfoui pour mieux me rendre fou, après.
Quand j'ai raconté cet épisode à mon psy il a hoché lentement la tête, et a dit : « Je crois que nous avons fait un grand pas », je n'ai pas pu dire le contraire.
Le premier mai suivant mon père m'a montré en douce des photos de ma famille, oncle, tante et cousin, et les souvenirs sont revenus en masse, avec les images réelles du passé. La maison, le jardin, les repas sur la terrasse l'été, les fleurs mauves qui tombaient le long du mur, les balades à vélo et les coups sur la tête, parfois. La mémoire activée par les photos, j'ai revécu brièvement la course dans les escaliers, les jeux interdits derrière une porte, les mains baladeuses dans le noir et ma peur, juste avant les coups.
« Ne dis rien à personne ou je te tue ».
Mon cousin. Si attirant. Si terrifiant.
Un si gentil petit garçon.
D'une main tremblante j'ai pris la photo où David se tenait à côté de moi, à table, droit et fier, et j'ai observé ses traits, enfin nets.
Il était un peu plus grand que moi, très blond, presque maigre, le visage mince –un sosie de Draco. Le souffle coupé par la surprise, j'ai perçu une odeur de glycines et j'ai cru que mes jambes allaient céder sous moi, m'entrainant dans une chute sans fin.
A suivre…
Voilà… nous levons une partie du voile sur le passé d'Harry, pas si anodin. J'espère que cette nouvelle direction prise par la fic vous plaira, et je vous dis à très bientôt ^^
