Chapitre 43
Les mannequins d'osier
Retour sur le passé de notre héros, après la révélation de la semaine dernière. Merci d'être toujours là...
« Les mannequins d'osier » est une chanson de P. Kaas.
J'ai reposé la photo de mon cousin d'une main tremblante, mon père m'a soufflé :
- Tu es tout pâle, Harry, qu'est-ce qui se passe ?
- Je… je crois que… je viens de comprendre quelque chose d'important. C'est fou…
- Viens, assieds-toi, dis-moi.
Je me suis assis – laissé tomber, plutôt - sur le canapé, les jambes coupées. J'avais à peine eu le temps de m'habituer à ce pan de mon enfance qui ressurgissait qu'une autre révélation m'était assénée brusquement.
Dans mes souvenirs récents la ressemblance de David avec Draco ne m'avait jamais marqué parce que les images étaient floues, les traits imprécis, mon cousin étant plus une présence qu'un visage net. Mais là, sur cette photo, c'était lui, enfant.
David/Draco.
Je suis resté un long moment muet, sidéré, alors que mon père avait été me chercher une boisson fraîche, ce qu'il ne faisait jamais d'ordinaire. Les liens avaient subtilement changé entre nous parce que nous partagions un secret, et que j'avais la sensation que lui pourrait me comprendre.
J'ai avalé une longue gorgée de thé glacé et je me suis rendu compte que je tremblais doucement, malgré moi.
- Harry, qu'est-ce qui se passe ? Tu me fais peur, là. Tu te souviens de quelque chose de grave ? Tu peux m'en parler, tu sais. Je me doute qu'on a pas tout su de ce qui s'était passé, a-t-il ajouté d'une voix presque éteinte.
- Non, non… c'est pas un souvenir d'alors, c'est un souvenir beaucoup plus proche. Je viens de comprendre quelque chose, je crois.
Il faisait frais cette nuit-là, au bord de l'eau. Des reflets argentés faisaient luire les flots, la lune était au milieu du ciel, j'avais descendu les marches comme un zombie, quatre à quatre.
Une forme était étendue à terre, je me suis penché sur elle, angoissé.
J'ai revécu notre premier baiser, doux, tendre, mes mains dans ses cheveux, mon corps qui s'est étendu contre le sien, grelottant. Ses lèvres étaient froides, ses yeux mi-clos, nous nous sommes enlacés sans une hésitation, sans un mot. Le sable crissait sous lui, sous mes doigts, mes genoux.
J'ai déposé des baisers légers sur ses joues, dans son cou, peau si fine, à l'odeur troublante. Ses omoplates saillaient un peu, il s'accrochait à moi, ne me quittait pas des yeux, dans la pénombre, comme s'il me découvrait, ou me voyait pour la première fois. J'ai ouvert sa chemise, effleuré sa chair fraîche, il a tremblé quand j'ai léché un téton, le désir était si violent que je n'aurais pas pu m'arrêter, même s'il me l'avait demandé. Même s'il m'avait supplié.
Sa peau était un poison violent, un pur délice, je n'avais jamais léché une chair si délicate et troublante, je ne pouvais pas m'empêcher de le toucher encore, partout, découvrant peu à peu son corps un peu grêle, fragile. Ses soupirs me rassuraient un peu, moi qui voulais ignorer ses larmes. Je devenais fou, j'étais ensorcelé. La nuit et le bruit de la mer rendaient cette rencontre magique, irréelle. Il aurait pu être un ange, je n'aurais pas été plus ensorcelé.
J'ai enfin compris ce besoin qui m'avait amené à lui, cette nuit-là, cet appel muet. J'ai réalisé la confusion dans mon esprit, tout avait un sens, enfin. J'avais gardé quelque part une trace de ce cousin dangereux mais séduisant et j'avais cru le retrouver, une nuit sur la plage.
Les souvenirs affluaient d'un coup, son ombre aux Galeries Lafayette, et la redécouverte de son corps, l'année suivante, magique, dans une chambre de l'hôtel.
Les lourdes tentures laissaient échapper un rayon de lumière crue, la belle lumière du matin, et au loin j'apercevais la mer, d'un bleu dur.
J'allais repartir quand j'ai entendu un frémissement, comme un petit soupir, émanant de la chambre. Mes cheveux se sont dressés sur la tête, et j'ai tourné brusquement la tête vers le lit, surpris.
En regardant plus attentivement, il y avait une forme entre les draps défaits, un corps presque aussi blanc que les draps de soie. Un corps nu couché sur le ventre, au milieu du lit immense, je ne voyais que des fesses et de longues jambes fines émergeant des plis.
Mon cerveau reptilien a pris le dessus, au lieu de partir j'ai fait un autre pas sur le côté, pour découvrir un peu plus de l'anatomie révélée, fasciné.
Je sentais des frissons me parcourir en découvrant par les épaules et la nuque qu'il s'agissait d'un garçon, un jeune homme abandonné sur l'étoffe, offert comme un bijou dans un écrin. Un corps mince et long, qui me rappelait quelqu'un.
Qui me rappelait quelqu'un. Évidemment. Qui ? Je ne m'étais pas posé la question, à l'époque, il n'y avait que lui. Draco. Le début et la fin de tout.
Puis il y avait eu ces moments honteux, où mon corps avait pris le dessus, ces moments où mes instincts les plus bas s'étaient réveillés, sans que je n'arrive à me maîtriser.
J'étais à nouveau sur le sable avec lui, cherchant le plaisir dans la douleur. Je ne voulais pas ça. Je voulais l'aimer tendrement, doucement, effleurer et caresser sa peau. Toucher le point sensible délicatement, sentir l'eau monter par petites vagues, avec tendresse.
Mais entre ses paupières filtrait l'attente, l'espérance cruelle.
Je cherchais vainement, en regardant son corps offert, soumis, où était l'amour.
C'est là que j'ai vraiment réalisé que je ne le connaissais pas, que je me fourvoyais totalement à espérer une relation « normale », un échange vrai entre nous.
Alors j'ai plongé, sans plus réfléchir.
Je l'ai pénétré brutalement dans un mouvement instinctif, il s'est crispé dans un cri de surprise, et j'ai vu sur son visage parfait la douleur et le plaisir mélangés, enfin. Ma verge devenue arme repoussait et déchirait les chairs sans ménagement, les larmes perlaient à ses yeux, mais son expression était un appel limpide à plus. Encore plus.
Les vagues que j'espérais étaient rouleaux violents, nous ballotant sur ce lit comme sur des rochers, j'ai accéléré, amplifié les assauts, assouvissant ses désirs les plus sombres, bien loin de l'amour dont je rêvais.
J'aimerais dire que je n'y ai pas pris plaisir, à cette mascarade immonde, mais ce serait faux. Ma fougue libérée m'a donné un sentiment de puissance inhabituel, d'accomplissement total, de possession entière. Enfin je ne pensais plus, je vivais, sans question, sans tabou, j'exultais en lui comme il jouissait de moi. Il était enfin à moi, totalement.
Visiblement mon subconscient m'avait joué des tours, et pas que dans un passé proche. Les scènes d'amour violentes – même si c'était une violence consentie, voire provoquée par lui - me sont revenues en mémoire, et soudain j'ai eu chaud, très chaud.
- Ça ne va pas, Harry, tu es tout rouge ? a demandé mon père, me sortant brusquement de me rêverie.
Pendant quelques minutes j'avais quitté le salon familial, j'étais parti, très loin, du côté d'un homme blond que j'avais trop mal aimé. Je me sentais perdu, complètement déboussolé, incapable de me raccrocher à la réalité.
- C'est… c'est quelqu'un que j'ai aimé, et qui ressemblait étrangement à David. C'est bizarre, je m'étais toujours demandé ce qui m'attirait en lui, pourquoi j'avais vécu des moments aussi forts alors que je n'avais jamais été attiré par les garçons, avant.
- Et… tu crois que c'est à cause de la ressemblance ?
- Oui. J'espère que oui. Parce que ça ne veut dire que je ne suis pas complètement fou, ai-je murmuré, plus pour moi-même que pour lui.
Il a posé ses mains sur les miennes, c'était étrange de sentir ses mains fines et un peu sèches, nous ne nous touchions jamais, d'habitude.
- Bien sûr que tu n'es pas fou, Harry. Tu as juste vécu des choses difficiles qui t'ont marqué, et qui reviennent. Mais tu n'es pas fou, j'en suis sûr. Si seulement je t'avais parlé plus tôt… mais ta mère était si sûre que tu oublierais, elle disait sans cesse que la vérité ne ferait que te bouleverser, alors on s'est tus. Cette manie du secret… C'est ça qui t'a rongé, hein ?
- Peut-être, oui.
- Mais maintenant tout va bien, tu n'as rien à te reprocher, tu sais.
Je l'ai fixé droit dans les yeux :
- Même le fait d'être homosexuel ?
- Ce… ce n'est pas facile à entendre, c'est vrai. Ça m'a fait un choc, au début, surtout que ta mère essayait de coller ça sur le dos de ton cousin, aussi. Mais bon, je m'y suis habitué. Après tout, il paraît que ce n'est pas une maladie, pas vrai ? Si tu es heureux comme ça…
Je crois que j'ai juste souri, un peu gêné. Je n'étais pas précisément « heureux comme ça », mais ça pouvait peut être encore venir, un jour.
Sa présence m'apaisait, autant par son calme que cette douceur dans son œil vert, inhabituelle. Je le découvrais compréhensif et ouvert, quand il n'était plus caché derrière son journal, alors j'ai décidé de tout lui dire :
- Tu sais, j'ai eu une relation très… spéciale avec cet homme, violente et absurde. Nous nous aimions mais parfois je ne me contrôlais plus, je devenais fou, brutal. C'est comme si une force avait pris possession de moi, c'était une nécessité subite, inexplicable. J'ai fait des trucs… affreux, tu sais. Dont je ne me serais jamais cru capable.
- Tu m'avais parlé d'une tentative de meurtre, a-t-il murmuré d'un air misérable, et j'ai eu honte de moi.
Comment lui raconter que j'avais voulu tuer un homme, moi qui étais devenu un avocat des droits de l'homme ? Comment avouer ça à son père ?
- Oui, un jour où j'étais particulièrement jaloux – j'ai eu des crises de jalousie terribles, tu sais, terribles, inimaginables - j'ai essayé de l'étrangler parce qu'il m'avait trompé. Il s'en est sorti, rassure-toi.
- Mon Dieu, mais c'est horrible...
- Je voulais qu'il m'aime comme je l'aimais, exclusivement. Je ne supportais plus de ne pas être le seul, tu comprends ?
Le silence est tombé sur nous comme une chape de plomb, lourd. Pas besoin d'être psychologue pour analyser mes crises de jalousie et de paranoïa, ma folie passagère. Mon père a acquiescé et a resserré sa pression sur mon bras, je me suis revu en train d'étrangler Draco et j'ai bondi sur mes jambes, comme pour échapper aux souvenirs.
J'étais contre lui, poings serrés, fou de rage, luttant contre l'envie de l'étrangler et lui me fixait d'un air narquois, pas même effrayé.
En posant mes mains sur sa gorge j'ai repensé en un quart de seconde à un article que j'avais lu dans le train, en venant, qui parlait de « la réalisation de la prophétie » sans vraiment en comprendre le lien véritable. C'était une pensée parasite, inadéquate. Je l'ai chassée en me laissant aller au flux de colère, de rage absolue qui montait de mon ventre à mes mains, qui envahissait tout mon corps, tout mon esprit, réclamant vengeance.
J'ai regardé mes doigts serrer son cou fin, il a fermé les yeux, j'ai vu la peau de son visage virer à l'écarlate, il était grotesque et moi ça me faisait du bien de me venger, du bien de serrer à en avoir mal, de voir le beau visage s'enlaidir.
Comme si j'en avais rêvé toute ma vie, comme si je n'avais attendu que ça, cette vengeance.
Je me suis précipité dans le jardin pour aider ma mère, surprise par ma bonne volonté soudaine, et les travaux physiques m'ont peu à peu vidé de ma nervosité, de mon angoisse.
J'ai mis plusieurs jours à accepter cette idée, à « digérer » cette information dérangeante, d'autant plus dérangeante que je pensais avoir oublié Draco, et qu'il ressurgissait dans ma mémoire, une fois encore.
oOo oOo oOo
J'ai envisagé d'aller voir mon cousin – exilé dans une maison de santé au pays basque - pour crever l'abcès, le sortir définitivement de ma tête, mais j'avais bêtement peur de rencontrer un être aliéné, un monstre. J'ai finalement décidé de passer quelques jours chez mon oncle et ma tante, à l'insu de ma mère, sur le conseil de mon père. Après tout qui mieux qu'eux pouvait répondre à mes questions ?
Je me souviens que mon cœur a bondi dans ma poitrine quand ils sont venus m'attendre au train, parce qu'ils me regardaient si gentiment que j'ai eu l'impression d'être redevenu un petit garçon, sur ce quai de gare. Ils m'ont reçu avec gêne et gentillesse, en s'excusant sans cesse, et j'ai trouvé que ma tante avait l'air vannée, usée par la vie. Ses traits m'étaient vaguement familiers malgré les rides, mais j'ai bien reconnu son rire, et son parfum si caractéristique.
Ils vivaient dans une petite maison près de Bordeaux, simple mais entourée d'un grand jardin, et ils se sont adressés à moi comme si nous avions toujours gardé contact, comme si nous nous étions vus peu de temps avant, ce qui a créé un léger malaise en moi. Sans le psy je ne me serais jamais souvenu d'eux mais eux se rappelaient bien de moi, très bien. Je me suis assis autour de la petite table de cuisine à la nappe usée, il y avait une tarte aux pommes et des tasses de café pour m'accueillir.
- Tu as bien grandi ! On n'espérait plus te revoir, tu sais, m'a dit ma tante en me servant une part de tarte qui m'a replongé dans mes souvenirs, d'un coup.
Elle avait un goût incomparable, peut-être la touche de cannelle, un goût d'enfance. Les meubles de la cuisine m'évoquaient aussi le passé, mais leur disposition devait être différente, à l'époque.
- Non, moi non plus je ne pensais pas vous revoir, mes parents ne m'ont jamais reparlé de vous, je vous avais oubliés, ai-je dit la bouche pleine alors qu'elle se tordait les mains en face de moi.
- Tu aimes toujours ça, hein ? Tu adorais mes tartes, petit.
- Ah bon ? Je ne m'en souviens plus, ma mère ne m'en faisait jamais, elle disait que je n'aimais pas les gâteaux.
A l'évocation de ma mère ils ont échangé un coup d'œil angoissé, puis il a demandé :
- Elle sait que tu es ici ?
- Non, je ne lui ai pas dit.
- Je comprends, a soufflé Sophie d'un air penaud en baissant les yeux.
J'avais envie de leur dire que je ne leur en voulais pas, que je n'étais pas ma mère, mais je n'en ai pas trouvé le courage. Je regardais souvent par la fenêtre, admirant le jardin, pour faire baisser ma tension, et rêver de m'échapper, parfois. Eux me fixaient avec tendresse, comme un neveu qu'on a plaisir à revoir.
Nous sommes restés muets un moment, puis elle a repris doucement :
- Tu sais, je ne t'ai pas oublié. On pense à toi à chaque anniversaire, et on t'envoyait même une carte, quand tu étais petit.
Je ne lui ai pas dit que je ne l'avais jamais reçue, c'était inutile.
- On a été très heureux quand tu es devenu avocat, on était très fier de toi, tu sais.
- Ça ne nous a pas étonnés, a renchéri son mari en se redressant.
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Parce que tu as toujours détesté l'injustice, et tu prenais toujours la défense des petits quand David les embêtait.
- Les petits ?
- Oh, des petits du quartier, qui jouaient avec vous. Tu leur proposais toujours de venir manger les framboises du jardin, et David ne le supportait pas.
J'ai fermé les yeux brièvement, angoissé à l'idée de parler de lui. Mon père m'avait dit que le sujet était douloureux pour eux, je ne me sentais pas trop prêt à affronter leur chagrin. Le plus étrange était leur fierté à mon égard, qui me semblait tout à fait déplacée. Si j'avais réussi mes études ce n'était sûrement pas grâce à eux, alors je ne la comprenais pas, cette fierté. Mais je n'ai rien dit, pour ne pas leur faire davantage de peine.
- On est vraiment heureux que tu t'en sois bien sorti, a-t-elle repris en baissant les yeux.
Je crois que j'ai juste hoché la tête, gêné.
Un chat est entré par la fenêtre entrouverte et a sauté sur la table, sans doute à la recherche d'un mets.
- Tu arrives trop tard, Gaspard. Il n'y a plus de pâte crue ! Il adore manger la pâte quand je prépare des tartes et des gâteaux, mais je n'en prépare plus souvent.
Le dénommé Gaspard est venu se frotter à moi, faisant sourire ses maîtres :
- Tiens, il est plutôt farouche d'habitude, il doit te trouver sympathique. Tu as des animaux ?
- Non.
- Tu es fiancé ? a demandé ma tante dans un raccourci étonnant, pleine d'espoir.
- Non. Je vis seul.
- C'est dommage.
- Je n'étais pas très bien, ces derniers temps, ai-je ajouté sans raison, comme si c'était une excuse.
Sophie a acquiescé lentement, en caressant le chat :
- Oui, c'est que mon frère m'a dit. Ca nous a fait de la peine. Tu étais si gai quand tu étais petit. Tu sais, tu étais un peu comme un second fils, on t'aimait beaucoup. Mais David…, s'est-elle étranglée avant de se taire, la tasse encore en l'air.
- Sophie, a dit son mari d'un ton désolé, et j'ai regretté d'être venu leur rappeler de mauvais souvenirs.
J'avais agi en égoïste, sans m'inquiéter des répercussions de ma venue sur eux. Je pressentais que leur culpabilité serait dure à encaisser pour moi, voire leur pitié. J'étais venu pour obtenir des faits, pas des sentiments, et je craignais de me trouver enseveli sous des montagnes de chagrin.
- Je ne veux pas vous déranger, ai-je lancé en faisant mine de me mettre debout.
- Non, assieds-toi. C'est bien que tu sois venu. Tu sais, on ne parle pas souvent du passé, mais on y pense tout le temps. Si tu savais le nombre de fois où j'ai imaginé ton retour, même si je n'y croyais pas, toutes ces phrases que j'ai préparées pour t'expliquer, pour te demander pardon.
- Vous n'avez pas à me demander pardon.
- Si. Tu n'as pas été heureux chez nous, c'est de notre faute. On ne voulait pas voir la vérité, que David était… différent. C'était notre seul fils, on n'avait pas de points de repères, tu comprends ? Bien sûr, il était très renfermé mais on pensait que c'était de la timidité.
- Je comprends, ai-je répondu, mal à l'aise.
- On ne pensait pas qu'il serait si jaloux, on croyait que ça lui ferait du bien, d'avoir un copain à la maison. Et toi, tu ne racontais rien… Tu disais que tu tombais, que tu te faisais mal tout seul, et on te croyait, a repris son mari sans me regarder. Jusqu'à ce que…
- Jusqu'à ce que ?
- Tu es revenu le crâne en sang, et on a compris que tu ne t'étais pas fait ça tout seul.
Je ne leur ai pas dit que c'était mon premier souvenir, mon cousin qui me tapait dessus avec un petit camion en métal. J'ai cherché les arbres du regard, par la fenêtre, pour m'échapper. Au moins par la pensée.
- En fait on ne voulait rien voir, pour David. On pensait que vous vous chamailliez, mais avec 18 mois de plus que toi il te faisait du mal, et on ne le savait pas.
- Si tu savais combien on s'en est voulu, après…
- Mais il ne me frappait pas tous les jours, quand même ?
- Non, bien sûr que non, vous vous amusiez ensemble mais en fait il mourait de jalousie et je pense qu'il cherchait tous les prétextes pour se débarrasser de toi, sournoisement. Alors que tu étais un si gentil garçon…
Cette phrase, cette maudite phrase a résonné en moi comme une sentence. Je la détestais, je détestais l'apitoiement, depuis toujours. S'ils avaient su que j'étais devenu, moi aussi, un meurtrier en puissance, dans un moment de folie…
- Il avait quoi, au juste, votre fils?
- Il a sans doute été soigné trop tard, son état ne s'améliore pas, a répondu ma tante en se tordant à nouveau les mains.
- Les médecins pensent que c'est une forme de schizophrénie, il a parfois des phases délirantes, a repris mon oncle.
- Ça fait longtemps qu'il est malade ?
- Oh oui, même si on ne sait pas exactement depuis quand. Il a toujours été introverti, à la fois timide et trop sûr de lui, ça nous faisait sourire à l'époque. Il n'avait pas d'amis, il voulait toujours tout régenter auprès d'eux. Il ne travaillait pas trop bien à l'école, mais il n'était pas idiot, pourtant. Il était plutôt fort en calcul, alors ça nous rassurait. On pensait qu'il avait juste des difficultés d'adaptation, tu vois. Quand tu es arrivé, on s'est dit que ça lui ferait du bien, d'avoir un copain pour jouer. Mais quand il a vu que tu comprenais certaines choses plus vite que lui, ça l'a rendu malade. Il était le plus vieux, il devait être le meilleur en tout. Dieu sait que je lui ai expliqué qu'il devait plus sympa avec toi…
- Il nous écoutait mais ne répondait pas à nos questions, souvent, à propos de ce que vous faisiez tous les deux dehors. Et comme toi tu ne disais rien non plus, a soupiré l'homme en secouant la tête, comment on aurait pu savoir ?
- On dormait dans la même chambre ?
- Ben oui, on n'avait pas tant de place que ça. Tu t'en souviens ?
- Pas trop, non, ai-je menti en me souvenant de nous premiers "jeux", cachés derrière la porte.
C'était un souvenir bizarre, une découverte précoce de mes penchants, mais, même avec les années je n'aurais su dire si j'étais vraiment attiré par ces attouchements enfantins, ou juste passif. En tout cas je n'en aurais parlé pour rien au monde à ma famille, même s'ils s'en doutaient probablement, le sujet était trop gênant.
- Je crois que je me souviens qu'il voulait toujours être le premier, quand on jouait ensemble, ai-je repris pour faire diversion.
- Mon dieu, quelle affaire ! Tu l'as dit. Il ne supportait pas de perdre ou de partager. Il disait qu'il voulait devenir riche, le plus riche du monde. Ou Président de la République. A 7 ans ! Ça t'énervait je crois, tu haussais les épaules ou tu disais que tu voulais défendre les pauvres, c'était mignon. Tu étais si gai, si gentil…
Ils se sont tus un instant, à court de souvenirs. Puis Sophie s'est levée pour ramasser les tasses :
- Quel dommage ! Si tu savais comme ta mère nous en a voulu, après…
- Je m'en doute, oui, ai-je soupiré.
- Ce qui nous a rendu le plus triste c'est de ne plus jamais t'avoir revu, après. C'est comme si on avait perdu nos deux fils, a-t-elle conclu sombrement.
Un instant j'ai eu envie de fuir, de leur dire « Je n'ai rien à voir avec vous, vous n'êtes personne pour moi, j'ai déjà un père et une mère », mais je me suis juste levé pour rompre cette ambiance lourde et j'ai lâché, en fixant la fenêtre :
- Vous avez de la chance d'habiter un si bel endroit. Il fait toujours gris, à Paris.
- Oui, on s'est toujours demandé pourquoi tu étais allé vivre dans une si grande ville.
- Pour faire mes études et vivre avec quelqu'un que j'aimais, ai-je répondu sans réfléchir. Mais c'est fini maintenant. Je voudrais vous demander une dernière chose, pour… en avoir le cœur net. Je pourrais voir une photo récente de David ?
- De David ? Oui, je dois en avoir une de l'hiver dernier, à la fête de Noël des Capucines. C'est là où il vit.
Elle a disparu rapidement et je suis resté seul avec mon oncle, qui caressait toujours le chat. Je devinais une telle tristesse dans cette maison que j'avais hâte de partir, malgré leur gentillesse. Je me retrouvais avec deux personnes qui m'avaient toujours aimé sans que je le sache, je n'avais rien à leur donner en retour, à part mauvaise conscience.
- Tu voudrais aller le voir ? a demandé mon oncle d'un ton incertain.
- Je ne sais pas. Je ne crois pas que ce soit une très bonne idée, ai-je ajouté, mal à l'aise.
- Je comprends tout à fait. De toute façon, je ne crois pas qu'il tienne à te revoir, lui non plus, a-t-il conclu sombrement.
Ma tante est revenue avec une photo de groupe, elle m'a montré un homme mince au visage sec, aux cheveux clairsemés, se tenant droit, l'air maussade. Rien à voir avec Draco, même s'il était sans doute mince et plutôt blond. Un brusque soulagement s'est emparé de moi, mon inconscient m'avait joué des tours, David n'était pas Draco, ne le serait jamais. Même si notre histoire avait commencé un malentendu c'était bien Draco que j'aimais.
Enfin, que j'avais aimé.
oOo oOo oOo
Je suis resté un week-end chez eux, un week-end à essayer de recoller les morceaux de mon enfance, avec parfois des histoires vaguement familières, un anniversaire avec des ballons colorés, une chute dans le jardin - origine de ma cicatrice au genou - un petit caniche noir à l'haleine fétide. Et parfois des souvenirs que je croyais perdus à jamais, trop profondément enfouis, ou trop insupportables. Une nuit passée à pleurer et à appeler ma mère, au retour d'un Noël, une fièvre violente ou dix points de suture à l'hôpital, avec parfois l'impression que le souvenir est là, proche mais inatteignable, comme une vision au coin de mon œil.
Ce fut un week-end difficile, plein de mélancolie et de fantômes, une plongée dans une enfance dont je ne voulais pas, que je ne supportais pas.
Il m'a fallu prendre sur moi pour ne pas partir, à certains moments, ne pas dire « Non, ce n'est pas vrai, je n'ai vécu ça, je ne suis pas ce garçon », et m'enfuir loin de leur insupportable compassion. Je ne voulais pas être ce garçon qui pleurait le soir et faisait pipi au lit, qui avait eu peur, qui s'était senti abandonné.
Au bout de la soirée du samedi je me suis installé sous un arbre, le cœur lourd, et j'ai regardé longuement les étoiles, comme pour y rechercher les traces du passé, une explication. Toute ma vie m'apparaissait sous un jour nouveau, mes choix n'en étaient pas, ma colère était désespoir et j'étais seul, plus que jamais.
Étrangement, en fixant les étoiles j'ai repensé à la phrase de Draco à Florence : « Où tu vas ? Tu vas vers la mort, comme tout le monde, le reste n'est que péripéties ». J'ai senti un flot chaud sur mes joues, que j'ai essuyé d'un revers de manche. Je n'avais jamais été sentimental, non, c'était juste le trop plein d'émotions, les vannes qui avaient cédé. J'ai lutté pour ne pas me demander si ma vie, mes histoires d'amour auraient été différentes, si je n'avais pas vécu ça. Si j'aurais pu être heureux, sans cette enfance, peut-être avec une femme.
Le lendemain je me sentais déjà plus calme et j'ai apprécié le déjeuner avec eux, le gigot accompagné de pommes de terre dont le goût ne m'était pas inconnu et le vin rouge, qui a desserré l'étau dans ma poitrine. J'ai apprécié la dernière ballade dans les environs, à respirer l'air tiède empli de l'odeur des fleurs, le calme et la beauté de la campagne. Je les ai enfin vus tels qu'ils étaient, de braves gens frappés par le malheur, heureux d'avoir un neveu qui avait réussi. Pour eux j'avais réussi, sans conteste, même s'ils ne comprenaient pas mon engagement auprès d'une ONG. Après tout je pouvais bien être ce neveu-là, au moins faire semblant.
Quand je suis remonté dans le train le dimanche soir je me sentais plus mélancolique mais plus léger aussi, avec le sentiment du devoir accompli. Ils ont promis de venir me voir à Paris, je leur ai demandé d'embrasser leur fils de la part de ma famille, façon de demander pardon de l'attitude révoltante de ma mère. Je crois que ça les a touchés, ils ont agité longtemps leurs mains sur le quai, et je suis reparti pour Paris.
oOo oOo oOo
Je n'avais pas repris mon travail après une longue période d'arrêt pendant laquelle j'avais vécu avec le minimum, presque rien. Mais cette vie – ou non vie- me convenait, je n'avais pas de gros besoins, à part de me retrouver. Réfléchir au passé, lire, faire un peu de sport. Une de mes seules sorties – à part le psy - restait le cimetière du Père Lachaise où je trouvais un apaisement bienfaisant à regarder l'éclosion des fleurs et à écouter les oiseaux.
Une semaine après mon retour de chez mon oncle j'ai demandé au psy de m'autoriser à retravailler, je me sentais prêt à reprendre ma place dans la société. Il était nécessaire désormais que je passe à une autre phase, que je me concentre sur autre chose que moi et mon passé.
Eric et les assistantes m'ont gentiment accueilli, plus que je ne l'espérais à vrai dire. Je leur ai promis un peu piteusement d'être plus humain à l'avenir, ce qui les a fait doucement rire. Je sentais qu'elles ne me croyaient pas trop, moi-même je n'y croyais qu'à moitié, mais je me prenais déjà moins au sérieux. J'ai retrouvé les dossiers du droit de travail sans passion mais sans acrimonie, mes rêves de sauver le monde étaient loin, je ne me faisais plus d'illusion.
Peu à peu j'oubliais aussi mon poste en ONG et Mike, même si je rêvais encore régulièrement de lui, et de notre passé. Souvent dans mes rêves il était en danger et je ne pouvais rien faire pour lui, j'oubliais des rendez-vous importants ou des actes de procédure, je me perdais dans des rues dévastées sans parvenir à l'atteindre. Je me réveillais toujours en sueur, avec un sentiment de culpabilité énorme, dont je n'arrivais pas à me débarrasser.
Eric qui était devenu presque un ami m'invitait souvent chez lui, pour dîner avec lui et sa jeune épouse, ou avec lui seul parfois. S'il restait toujours discret et bien élevé je sentais qu'il s'interrogeait sur mon passé à l'étranger, sur mes motivations. Il faut dire que j'en parlais peu, à part parfois pour regretter l'absurdité et le cynisme de notre société. Lui avait fait un choix de carrière bien différent, et j'enviais souvent le couple qu'il formait avec Louise, son épouse, jeune professeur de français. Ils avaient des projets de famille et d'achats, partaient souvent en amoureux dans des destinations plus ou moins lointaines, bref ils étaient le couple parfait –selon les critères de ma mère.
Moi j'avais décidé – plus ou moins - de ne pas me poser de questions, ni sur ma vie amoureuse ni sur mon idéal professionnel, les deux ayant échoué, par ma faute. Parfois, dans mes insomnies, je me demandais quand même si Mike et moi aurions vécu ensemble, s'il n'était pas décédé. Mais il avait une vision des relations amoureuses encore plus dégradée que la mienne et ne s'intéressait vraiment qu'à son boulot, sa passion : la défense des opprimés, de préférence à l'autre bout du monde. Au gré de quelques confidences je savais qu'il avait eu une enfance très difficile chez lui, à Atlanta, et ne gardait pas de contact avec sa famille. Il n'était pas difficile de comprendre qu'il avait en quelque sorte « sublimé » cette expérience pour en faire son combat, un combat inlassable contre les oppressions et les injustices. Sans doute m'étais-je reconnu dans cet idéal, à une époque.
Mais l'époque était passée, mes illusions avaient disparu avec lui, il ne restait que le quotidien, et le quotidien devait suffire à me faire vivre.
L'une ou l'autre de mes collègues avocates me souriaient parfois d'un air encourageant, me proposant un café ou une sortie au cinéma, offre que je déclinais toujours, sans même y réfléchir. Elles étaient mignonnes et enjouées, je n'avais pas envie de jouer le jeu, de tenter de m'insérer moi aussi dans la société par le mariage, la maison, les enfants ou le chien.
Pas que je sois amer, je n'étais tout simplement pas intéressé.
Après avoir reçu un appareil photo numérique à mon anniversaire je me suis découvert un attrait – pas une passion - pour la photo, en particulier des petits moments de vie, dans la rue. Un groupe d'enfants devant une école, des amoureux dans un parc, la fumée au dessus des cheminées ou les premiers bourgeons d'un arbre bitumé. Ça occupait mes loisirs, je partais un peu au hasard dans les rues ou les cimetières à la recherche du cliché original, décalé. Je ne cherchais pas forcément à faire une belle photo, bien léchée, mais à fixer un instant sur la pellicule, de préférence singulier.
Je ne montrais mes photos à personne, personne ne les aurait comprises je crois, mais ça n'avait pas d'importance. C'était mon jardin secret, parfaitement inutile mais indispensable.
La période que je redoutais le plus était la fin de l'année et ses fêtes obligatoires, avec passage non moins obligatoire chez mes parents pour les fêtes de famille. Ils ne me posaient plus trop de questions sur ma vie privée et une éventuelle fiancée, surtout mon père qui savait très bien à quoi s'en tenir. Mais je sentais que ma mère espérait secrètement qu'un jour je ramène une jolie jeune fille, bonne à marier. Curieux cette manie de ne pas vouloir affronter la vérité, de la travestir toujours selon ses souhaits, malgré l'évidence.
A chaque Nouvel An elle s'entêtait à m'embrasser avec chaleur en me disant « Je te souhaite une très très bonne année mon chéri » alors que son regard disait : « J'espère que tu te trouveras enfin une gentille petite femme », et ça m'exaspérait. J'avais envie de lui répondre : « Je suis gay, maman, je le serai toujours », mais nous étions en pleine réunion de famille et ce type de spectacle n'était pas prévu au programme.
Alors je me taisais.
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Finalement je suis rentré chez moi un premier lundi de janvier heureux de retourner au boulot, côtoyer des inconnus indifférents, retrouver mes dossiers.
J'ai trouvé sur mon bureau une fine carte m'invitant à une réception de début d'année, qui m'a fait grimacer. Je détestais les mondanités et les sourires obligés aux clients, je venais déjà de supporter les embrassades familiales, il ne fallait pas trop m'en demander. Je me suis demandé comment échapper à cette corvée, une de plus.
L'invitation encore dans la main j'ai envoyé un mail lapidaire à mon chef expliquant que je ne serais malheureusement pas disponible à l'heure dite, et le priant de m'excuser auprès de mes chers clients.
Évidemment cinq minutes plus tard Eric était dans mon bureau, avec un petit sourire aux lèvres :
- Ça ne marche pas, ton prétexte. J'ai demandé aux assistantes de ne pas prendre de rendez-vous après 16h le 15 janvier.
- Hum ? C'est un rendez-vous que j'ai pris moi-même, et après je dois aller chez le dentiste, ai-je improvisé en gardant l'œil sur mon écran.
- Je te dis que je sais très bien que c'est un prétexte, et je te demande de venir, ne serait-ce qu'une demi-heure, avait-il lâché plus fermement.
- Sinon quoi ? J'aurai un blâme ? C'est une faute professionnelle ? N'oublie pas de me convoquer dans les délais à un entretien préalable, dans ce cas.
- Harry, a-t-il soupiré en s'asseyant en face de moi, les épaules basses. Je passe sur beaucoup de choses, je t'assure, parce que tu bosses bien et que je t'aime bien. Mais là c'est pas une option, c'est une obligation. Point.
- Eric, moi aussi je t'aime bien, mais faire des courbettes aux « bons » clients n'est pas dans mes habitudes. Je me contente de gagner leurs procès, j'estime que je suis payé pour ça, point.
- Tu es payé pour ça et pour développer une clientèle, même si c'est une idée qui te révulse. Je sais que tu es au-dessus de ça, mais c'est important pour le cabinet en termes d'image, et c'est important pour l'esprit d'équipe, qui n'est pas un gros mot.
- Tu aurais dû faire DRH, Eric, tu es un excellent communicateur…
- Alors viens pour moi. S'il te plaît, a-t-il lâché avec une petite mimique en joignant les mains.
- Ah non, pas le chantage affectif !
- Bon, je te laisse libre. Mais ta présence est importante pour moi, et tu ne seras obligé de parler à personne, a t-il ajouté en se levant et en se dirigeant vers la porte.
- Je te préviens, je ne danse pas. Et je n'embrasse pas non plus.
- Oh misère…
Le bruit de la porte qu'il a claquée m'a arraché un sourire, même si je me doutais que je n'avais pas vraiment le choix.
A suivre…
Merci pour votre lecture et surtout vos commentaires !
