Chapitre 44
Somebody that I used to know
Merci de suivre toujours mon histoire !
« Somebody that I used to know » est une chanson de Gotye.
Le 15 janvier je me suis levé avec un bon mal de gorge et un peu de fièvre, et surtout aucune envie d'assister au pince-fesses du cabinet. Les assistantes avaient tout organisé avec une certaine effervescence, comme si c'était un évènement, alors que pour moi ce serait juste un pensum.
En arrivant j'ai remarqué avec agacement que tous mes collègues étaient sur leur 31, sauf moi. J'étais habillé normalement, ayant fait l'effort de mettre une cravate et de me raser, ce qui était déjà un exploit.
- Ça va ce matin ? Prêt pour ce soir ? m'avait interrogé Eric en jetant un coup d'œil réprobateur à mes vêtements.
- Ben, euh… pas trop, non. J'ai de la fièvre, je ne sens pas très bien…
- Je vois, oui, avait-il répondu, légèrement irrité. J'espère que ça va aller mieux d'ici ce soir.
- Moi aussi, ai-je menti pour ne pas éveiller les soupçons, en me servant un café, espérant secrètement être malade comme un chien le soir même.
A 17h je souffrais d'un bon mal de tête quand Eric est arrivé avec une boîte d'aspirine, une chemise et une cravate assortie.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
- Ça, c'est pour te booster pour ce soir, et que tu aies l'air présentable, aussi.
- Mais…
- Une demi-heure, Harry. Une demi-heure, s'il te plait. Je passerai te prendre à 18h.
- Mais pourquoi ?
- Pour éviter que tu te perdes. Ciao !
J'ai avalé mon aspirine d'un air maussade et jeté un coup d'œil dégoûté à la chemise, d'un mauve immonde, sans doute très à la mode. Je détestais me déguiser, surtout pour « jouer le jeu » auprès de riches clients, et j'ai maudit Eric et ses attentions un peu vexantes.
A 19 h je me tenais debout dans un coin de la salle « Prestige » d'un grand hôtel, les yeux résolument fixés sur ma montre. Le salon était décoré avec goût, orné de petites fleurs blanches très chic. La table regorgeait de verrines, sushis et petites brochettes orientales, très en vogue apparemment. Martine et Nadine qui accueillaient les clients me faisaient de petits clins d'œil d'encouragement alors que j'espérais juste disparaître derrière les voilages, devenir invisible. Ma chance était que la plupart des gros clients relevaient du domaine de compétence de mes collègues, droit des affaires ou droit immobilier, et pas du droit du travail, j'avais donc l'espoir de me libérer assez rapidement.
Après deux coupes de champagne et une discussion animée avec une jeune femme représentant une boîte d'intérim, je commençais à me sentir mieux et à envisager sérieusement un retrait discret quand un reflet blond m'a attiré l'œil. Je me suis retourné, malgré moi, mais je n'ai reconnu personne parmi les invités, tous en train de discuter posément, un verre à la main. Eric m'a jeté un regard interrogatif, j'ai haussé les épaules.
La jeune femme était très sympathique, nous échangions notre point de vue sur le travail précaire avec animation, elle m'a proposé de m'asseoir avec elle sur un canapé, un peu loin, ce que j'ai accepté. Un quart d'heure plus tard j'avais sa carte professionnelle en main et elle la mienne quand un murmure a traversé la salle, comme un frémissement. Ma compagne a levé les yeux, puis a souri :
- Oh ! Vous avez vu qui est là ?
- Non. Où ça ?
- Oh, il est parti… C'était un jeune créateur, vous savez, qui vit avec un autre couturier. Flûte, son nom m'échappe, pourtant j'ai lu un article sur eux il n'y a pas longtemps, dans « ELLE ». Diego quelque chose, je crois.
Immédiatement je me suis crispé sur mon verre :
- Non, je ne connais pas. La mode ne m'intéresse pas du tout, vous savez. C'est un milieu trop frivole. Il vaut mieux ne pas trop s'intéresser à la manière dont sont fabriqués les vêtements, c'est carrément de l'exploitation.
- Oui, vous avez raison.
Nous avons repris notre conversation, j'essayais de repousser aux limites de ma conscience le nom funeste qui me venait à l'esprit. C'était un hasard, forcément, un malentendu.
Eric est venu nous rejoindre, nous proposant une nouvelle coupe de champagne, que nous avons refusée d'une même voix.
- En revanche, vous m'excuserez mais j'ai vu qu'il y a un balcon, je vais aller fumer une cigarette. Vous m'accompagnez ? m'a demandé la jeune femme en souriant.
- Ce serait volontiers, mais je ne fume pas et je suis déjà enrhumé, alors je ne vais pas tenter le sort sur le balcon, ai-je répondu d'une voix morne.
- Eh bien moi je ne fume pas mais je vais vous accompagner, a déclaré Eric avec courage, et je l'ai admiré, ou plaint, je ne sais plus.
A peine avait-il le dos tourné que je me suis levé pour aller récupérer mon manteau dans les vestiaires, pressé de leur fausser compagnie.
J'enfilais la manche de mon pardessus quand je l'ai aperçu, dans l'immense miroir du vestiaire. Mon cœur a loupé un battement, je suis resté immobile, le bras en l'air, le souffle coupé.
Draco était à quelques mètres derrière moi, discutant avec deux messieurs âgés, dont le père d'Eric, fondateur du cabinet. Il opinait mollement à leurs discours, l'air légèrement ennuyé, mais poli. Infiniment élégant et détaché, comme toujours.
Draco.
Un instant j'ai ressenti une brève panique et je me suis demandé si c'était pour ça que je ne voulais pas venir, car je savais qu'il était client du cabinet, même si j'avais refusé de m'occuper de son affaire. Un souvenir que j'avais soigneusement refoulé.
J'ai continué à l'observer quelques minutes dans la glace, remarquant que d'autres que moi le fixaient, chuchotant à voix basse. C'était sûrement de lui dont parlait la jeune femme, il était peut être devenu célèbre – je ne m'intéressais définitivement pas à ce milieu.
J'étais partagé entre l'envie de me retourner pour lui parler et l'envie de fuir, éviter la confrontation. J'avais choisi cette dernière option quand j'ai senti un bras sous mon coude, me retenant – je n'avais pas vu arriver Eric, hypnotisé que j'étais par le reflet de Draco :
- Hep là, Cendrillon, il n'est pas encore minuit.
- On avait dit une demi-heure, ai-je grommelé en tentant de m'agripper à mon manteau, en vain.
- Oui, mais il y a quelqu'un qui veut te parler…
« Oh non, misère » me suis-je dit en fermant brièvement les yeux, au supplice. « Mon dieu, faites que ce ne soit pas Draco, par pitié » ai-je supplié in petto en suivant Eric, le regard rivé au sol.
- Harry ! Quelle bonne surprise ! s'est exclamé Diego en me prenant dans ses bras, à la stupéfaction générale – y compris la mienne.
Son sourire éclatant et sa chaleur n'avaient pas changé, ni son teint basané, et il paraissait sincèrement heureux de me revoir. Il était vêtu comme une version moderne d'un pirate et portait crânement une petite moustache improbable, mais son regard de braise était le même.
- Tu es devenu avocat, hein ? C'est bien !
- Euh, oui.
- Je suis content de te revoir, tu sais ! Tu vas bien ?
- Euh… oui, merci. Et toi ?
- Vous vous connaissez d'où ? a lancé Eric, abasourdi.
- Oh, c'est une vieille histoire. Nous avions un ami commun, quand j'étais étudiant, ai-je marmonné en priant qu'il ne pose pas d'autres questions. Une sorte de colocataire…
Cette fois je sentais que nous étions le point de mire de l'assistance, Draco m'avait sûrement remarqué, je priais pour qu'il ne bouge pas, qu'il ne dise rien. Le bruit des verres et des conversations me semblait assourdi, comme parvenant de très loin.
Diego a éclaté de rire, me tapant sur l'épaule :
- Tu sais qu'on a créé une marque qui marche très bien à Londres et Paris, Draco et moi ?
- Ah ? Non, je ne savais pas. J'ai vécu à l'étranger quelques années.
- Mais on va aussi ouvrir des boutiques à l'étranger ! Milan, Tokyo et New York!
- Hum… je crois qu'Harry était plutôt dans des pays en voie de développement, en Bolivie, tout ça, a tenté Eric pour voler à mon secours, devant mon désarroi.
Je sentais le regard de Draco sur mon cou, derrière moi, j'étais sûr qu'il me regardait, qu'il se moquait de moi…
« C'est un cauchemar, je vais me réveiller » me suis-je dit en passant la main sur mon front brûlant, cherchant des yeux la sortie la plus proche.
- Viens, je suis sûr que Draco sera super heureux de te revoir, m'a dit Diego en m'attirant fermement vers le petit groupe derrière nous, alors que j'avais les jambes en coton.
- Je ne suis pas sûr, ai-je balbutié en le suivant de mauvaise grâce, comme un enfant apeuré.
Quand je me suis enfin retrouvé face à lui j'ai tendu la main, dans un brouillard, arrêtant mes yeux à hauteur de son cou, incapable d'aller plus haut. Sa main était fine et froide, un peu sèche. Eric m'a présenté les deux autres personnes, son grand-père et celui de Draco, que je n'avais pas reconnu.
Fichu hasard.
Nous nous tenions côte à côte dans le petit groupe, Diego volubile mais que je n'écoutais que d'une oreille, Draco et moi gênés, évitant de se regarder, Eric en pleine discussion avec les messieurs âgés, me jetant des coups d'œil agacés. Il attendait sans doute de moi que je fasse l'apologie du cabinet ou au moins que je rie aux blagues de Diego, j'en étais incapable.
Ce dernier a fini par s'éloigner, déçu par notre mutisme, j'ai enfin osé lever les yeux sur Draco qui me tendait un verre. Seul le pli amer de ses lèvres révélait ses véritables sentiments, il a lâché avec un sourire teinté d'ironie :
- Étonnant de te retrouver dans ce genre de manifestation. Mais vu la tête que tu fais tu n'y es toujours pas très heureux.
J'ai haussé les épaules, ému par son regard métallique, troublé par son odeur.
- Tu n'es pas obligé de rester pour discuter avec moi. Rentre chez toi, si tu t'ennuies, a-t-il ajouté avec cynisme avant de commencer à s'éloigner. Fais-toi plaisir, pour une fois.
Cette phrase a résonné bizarrement en moi, me rappelant son « Le jeu, tu ne l'as jamais joué, Harry. Pas cinq minutes », et un flux chaud m'a traversé, sans que je sache le définir. Toujours était-il que je ne voulais pas qu'il me congédie sur un mot, comme un domestique. Pas cette fois-là. J'avais changé, j'allais lui prouver.
J'ai tendu la main pour attraper deux coupes de champagne et j'ai résolument marché vers lui, pour passer mon bras sous son coude et l'amener jusqu'à un canapé éloigné, à l'autre bout de la pièce.
- Mais ? Tu fais quoi, là ? Lâche-moi.
- Eh bien je fais comme tu me l'as dit : je me fais plaisir.
- Mais on va où ?
- Discuter un peu, tous les deux, j'ai des trucs à te dire.
- Permets-moi d'être d'un autre avis. Je n'ai rien à te dire, a-t-il rétorqué en se dégageant d'un geste sec et en se rendant sur le balcon, sans doute pour fumer.
Je suis resté immobile quelques secondes, surpris par la rapidité de sa réaction. Un homme qui discutait à côté de moi avec un associé m'a fixé, abasourdi, puis a détourné rapidement les yeux, gêné. Je m'étais ridiculisé en public, tant pis. J'ai reposé les deux verres d'un coup sec sur la table puis je me suis rendu à nouveau dans le vestiaire, récupérer mon manteau, la rage au ventre. Un sentiment oublié.
Mais au lieu de partir j'ai retraversé la salle qui commençait à se vider, raflant à nouveau les verres au passage sous l'œil incrédule d'Eric, et je me suis rendu sur le balcon à moitié plongé dans l'obscurité, cette fois chaudement vêtu. Nous étions mi-janvier, il faisait noir et la faible lumière qui perçait filtrait difficilement à travers les épais rideaux. J'ai été étonné du bruit de la circulation, en bas, et de la relative douceur de la température du balcon abrité par des arbustes.
Un petit point lumineux brillait au bout de la terrasse, j'ai tendu un verre vers lui :
- Pour te réchauffer. Ou pour y noyer ta cigarette, au choix.
- Je ne sais pas ce que tu espères…
- Rien. J'essaie d'être poli avec les clients, ça me change.
- C'est pas moi le client, c'est mon grand-père. Tu te trompes de cible.
- Permets-moi de préférer ta présence. Les cheveux blonds, sans doute…ai-je ajouté avec cynisme.
Sa main fine a attrapé la coupe, je n'ai lu aucune émotion particulière sur son visage dissimulé par la fumée de sa cigarette, j'avais l'impression de vivre une scène de film, d'échanger de mauvaises répliques. Je ne savais même pas quoi lui dire exactement, je voulais juste lui montrer que je n'étais plus le même.
Que j'étais capable de jouer le jeu, comme les autres. Même si je n'étais pas sûr de le remporter, ce jeu, à la fin.
- Ca m'a fait plaisir de revoir Diego, il est toujours aussi sympathique.
- Oui, il est très doué pour les relations humaines, lui, a-t-il répondu en soufflant sa fumée dans les airs. Tout le monde l'adore.
- Vous êtes toujours ensemble ?
- On peut dire ça, oui. On a créé une marque ensemble, ça crée des liens aussi, forcément.
- Ah… et ça marche bien ?
- Très bien, oui. Diego est un formidable homme d'affaires, il a une énergie incroyable et un sens inné du Dracoeting.
- Vous allez ouvrir de nouvelles boutiques ?
- Oui, un peu partout. Il n'en a jamais assez.
- Ça ne te convient pas ?
- Si… Moi je m'occupe plutôt des créations, lui du développement de la marque, voilà. Il me tanne pour qu'on se marie, parce que ça nous ferait de la pub. C'est le bouquet. Tu m'imagines marié ?
- Pas vraiment, non… Quoique. Parfois, on a des surprises.
- Pas pour moi, merci. A part ça on a déjà un cabinet d'avocats, je suis désolé.
- Je m'en doute.
Il a opiné de la tête, toujours sans me regarder. Je me suis demandé quelles étaient vraiment ses relations avec Diego, je croyais deviner que Draco en était resté au stade du « fucking friend », ce qui n'était peut être pas le cas de Diego.
Je voyais sa fine silhouette se dessiner dans l'obscurité, il m'a paru encore plus maigre qu'avant, sa mâchoire saillait pratiquement. Je sentais beaucoup de cynisme dans ses paroles, sans savoir ce qui le rendait aussi désabusé. J'ai regardé le flot de véhicules en bas, cherchant un truc à dire. En vain.
- Je ne comprends pas le sens de ta présence avec moi, Harry. Un truc à me vendre ?
- Pas mon genre, tu sais, ai-je répondu du tac au tac.
- Et tu viens te cailler sur le balcon pour moi ? Trop d'honneur…
- Ah bon, il fait froid ? J'ai plutôt chaud. Ca doit être la fièvre, je pense. Je couve quelque chose.
- Alors rentre chez toi, soigne-toi. Qu'est-ce que tu perds ton temps ici ?
Je crois que j'ai haussé les épaules, heureux finalement de sentir un peu d'air frais.
- Et toi, tu ne rentres pas ?
- J'accompagne mon grand-père, je rentrerai quand il désirera partir, je ne suis pas pressé.
- C'est sympa de ta part. Personne d'autre n'a voulu se dévouer ?
- Mais j'apprécie beaucoup mon grand-père, tu sais, ça ne me pèse pas. A part les discussions barbantes avec les avocats... Mais comme il est en très mauvaise santé, je préfère ne pas le laisser seul.
- Hum… désolé. Tour le monde va bien dans ta formidable famille, à part ça ? ai-je repris, un peu froissé.
Un rire rauque suivi d'une toux a déchiré l'atmosphère :
- Tu t'inquiètes pour une famille qui t'a toujours méprisé ? C'est nouveau, ça.
- Oui, je suis un homme nouveau, d'une certaine façon… J'essaie en tout cas.
- Grand bien te fasse, Harry. Pour répondre à ta question - si tu attendais vraiment une réponse - il y a du nouveau, mon père est mort i mois.
- Mince ! Brutalement ?
- Plutôt, oui. Il a été assassiné par une raclure qu'il avait ramené dans son lupanar, et qui lui a piqué son fric et sa montre, en prime. Un jeune drogué qu'il avait ramassé je ne sais où. Mort pour une pipe et une poignée de billets, pas glorieux, a-t-il lâché dans un nouveau nuage de fumée.
- Oh ! Je ne savais pas.
- Mais tu savais qu'il ramenait n'importe qui chez lui, non ? a-t-il demandé d'une voix plus métallique, et j'ai fermé brièvement les yeux.
- Oui, je le savais, oui.
Je me suis tu quelques instants. Je n'avais pas envie de repartir sur ce terrain-là, le plus dangereux. Le pire souvenir de notre liaison, à part ma tentative de meurtre. J'ai jugé inutile de lui présenter mes condoléances, nous avions la même opinion du personnage.
Sa voix m'a presque fait sursauter :
- En fait c'est bien fait pour lui. On est toujours puni par où on a péché, pas vrai ?
- Je ne sais pas.
- Oh si, crois-moi. Il avait tant voulu se cacher, commettre ses saloperies en douce, pour préserver les apparences. Le lendemain cette histoire a fait la une des journaux, c'était raté pour la discrétion. Ca me peine un peu pour ma mère, mais je suis bien content que ce soit tout ce qui reste de lui, le scandale…
- Je vois, ai-je dit après une hésitation.
- Tu me trouves cruel ? Un mauvais fils ?
- Je n'ai jamais su ce qu'était un bon fils, de toute façon, alors… Ce n'est pas moi qui vais te blâmer.
Il a fini son verre d'une gorgée, j'ai pensé qu'il allait partir, et je n'aurais rien dit. Rien d'important.
C'était le moment ou jamais de parler, j'ai cherché la lune des yeux, elle n'était qu'un mince filet dans le ciel.
- Tu sais, je suis désolé pour ce qui s'est passé. Pour tout ce qui s'est passé, en fait. J'ai commis beaucoup d'erreurs, ai-je murmuré d'une voix fluette, que je n'ai pas reconnue.
Il n'a pas répondu, les yeux fixés sur la circulation, en bas. Il ne m'avait pas encore regardé depuis mon arrivée à ses côtés, je n'arrivais pas à renouer le moindre lien.
- Je voulais te demander pardon, Draco, je n'étais pas maître de moi, par moments.
- Ca n'a pas d'importance. N'en parlons plus.
- Si, en fait, ça a de l'importance pour moi. Tu sais, j'ai réfléchi à ce que tu m'as dit, la dernière fois…
- Je ne me souviens pas, m'a-t-il interrompu brusquement. Je vais rentrer à l'intérieur, j'ai froid.
- Attends. Je n'en ai pas pour longtemps.
- Je ne sais pas ce que tu t'imagines, Harry…
- Rien. Je veux juste m'expliquer. Je n'imagine rien.
- Tu m'as toujours eu par ce genre de phrase, a-t-il remarqué en rentrant dans la pièce chauffée et illuminée. Mais cette fois j'ai passé l'âge.
- Cinq minutes. Please.
- Dépêche-toi, je pense que mon grand-père est fatigué, on va rentrer.
Les lumières m'ont fait ciller, je n'ai vu le vieil homme nulle part mais Eric est venu vers Draco :
- Votre ami a ramené votre grand-père chez lui. Il a dit que vous pouviez rentrer en taxi, parce qu'il avait prévu une sortie avec des amis, ce soir. Vous pouvez le rejoindre au Baron, si vous le souhaitez.
- Merci, a répondu Draco simplement.
Eric m'a fixé avec perplexité, se demandant sans doute ce que je faisais avec un homme tel que lui, je lui ai simplement souri et il s'est éloigné.
- Viens Draco, asseyons-nous un peu, ai-je dit doucement.
Je me suis dirigé vers un canapé au fond de la pièce, il m'a accompagné et nous nous sommes assis d'un même geste. La plupart des invités étaient partis, Nadine et Martine rangeaient les verres vides, Eric me fixait toujours avec insistance, comme si je m'étais incrusté.
- Alors, ces excuses ? En quel honneur ? a repris Draco avec un petit sourire méprisant.
- Ce… c'est pas facile. Je… je vais me dépêcher. Voilà, j'ai suivi une thérapie et je me suis rendu compte que… tu avais raison.
- Sur quoi ? a-t-il demandé en regardant sa montre de prix.
- Sur tout. J'étais beaucoup trop binaire dans mes raisonnements, et puis je… je ne m'intéressais pas vraiment à toi, tu avais raison.
Il a penché la tête d'un air dubitatif, légèrement amusé. Un air de musique s'est élevé dans les airs, une vieille chanson de Dépêche Mode, qui devait provenir d'un salon à côté.
- C'est bien de le reconnaître, même après coup. C'est tout ?
- Pas tout à fait… En fait je sais pourquoi je me conduisais parfois violemment avec toi. Je te prenais pour un autre, inconsciemment. Je croyais que tu étais quelqu'un d'autre.
- Quoi ? Tu plaisantes ? C'est quoi ces conneries ? a-t-il soufflé en fronçant les sourcils.
- C'est… mon inconscient, ou subconscient qui me jouait des tours. Regarde, tu comprendras, ai-je dit rapidement en sortant une vieille photo jaunie de mon portefeuille, la photo où j'étais à côté de David.
Draco a pris la photo du bout des doigts, un peu dégoûté :
- C'est qui ?
- Toi.
- Quoi ? Sûrement pas. J'ai jamais porté ce genre d'habits, dieu merci !
- Je sais. En fait, c'est mon cousin David, que je prenais pour toi. C'est lui qui m'attirait et que je détestais, tu comprends ? Il me battait quand j'étais petit, mais c'est un épisode que j'avais complètement oublié. Quand je t'ai rencontré, mon cerveau a disjoncté…
Il est resté bouche bée quelques secondes, puis a murmuré :
- Je ne sais pas quoi dire. C'est quoi cette histoire de fous ?
- Je ne suis pas fou, j'étais juste un peu… confus. Abusé par ma mémoire, par votre ressemblance, tu comprends ? Vos images se superposaient, je n'arrivais pas à faire la part des choses, à te voir vraiment.
- C'est possible, ça, d'oublier une partie de son enfance ? a-t-il demandé avec méfiance.
- Ben oui, faut croire. C'est au cours de ma thérapie que j'ai découvert la vérité. J'ai même rencontré les gens qui m'avaient élevé petit, dont il est le fils. Ils m'ont raconté des pans entiers de mon enfance dont je ne me souvenais pas. Mais j'avais gardé des traces, inconsciemment, dont une rage indicible qui s'est réveillée contre toi, parce que tu lui ressemblais.
- Pas tant que ça, d'après la photo, mais bon. Et il t'a fait quoi ?
- Il me frappait parfois, mais j'étais fasciné par lui, en même temps. Enfin je crois. C'est loin…
- Et tes parents ont laissé faire ça ?
- Oui, parce que je ne vivais plus chez eux. Et après ils ne m'en ont jamais reparlé, alors j'avais tout oublié. Enfoui, plutôt. C'était la cause de ma violence. Mais maintenant c'est fini, complètement fini. Je… j'ai fait un important travail sur moi-même tu comprends ? ai-je insisté, espérant bêtement son approbation.
J'ai vu sa main commencer à trembler, il a lâché la photo, que j'ai rattrapée au vol, alors qu'il secouait la tête tristement :
- Je crois que j'aurais préféré ne pas savoir ça, Harry.
- Pourquoi ?
- Ça veut dire que tu ne m'as jamais aimé, c'est ça ? Tout au long de ces mois tu as toujours vu un autre à ma place, c'est pour ça que tu ne t'intéressais pas à ce que j'étais ?
- Mais si, je t'ai aimé ! Si, je te jure… me suis-je récrié un peu trop fort, faisant se retourner toutes les têtes des gens encore présents. On ne peut pas passer autant de temps avec quelqu'un sans l'aimer. C'était peut être pour de mauvaises raisons, au début, mais je t'ai vraiment aimé, ai-je rajouté plus doucement.
Ses yeux se sont baissés et j'ai senti sa jambe trembler doucement, contre la mienne. Le Draco narquois avait fait place à un homme désappointé, presque fragile. Je m'en suis voulu de lui faire de la peine, encore une fois. Nous étions côte à côte sur ce canapé, assommés par le passé, ressassant notre amour raté qu'il aurait mieux valu oublier.
- Tu as compté énormément pour moi, Draco, personne n'a jamais compté autant que toi, ai-je dit un peu trop rapidement, avant de réaliser que c'était probablement vrai.
J'avais aimé Mike mais je n'avais jamais été fou de lui, d'une manière aussi insensée et charnelle.
- Tu as pourtant connu d'autres personnes, non ?
- Oui, c'est vrai. Mais c'était pas comme toi. Ça n'a jamais été aussi fort qu'avec toi, je ne sais même pas pourquoi.
- A cause de la ressemblance, a-t-il ajouté avec amertume, en détournant la tête.
- Non. Non, il n'y avait pas que ça. Je ne sais pas comment t'expliquer, je ne veux pas passer pour un affreux sentimental, mais je t'ai vraiment aimé, pendant des années.
Il a hoché la tête doucement, j'ai dû me retenir pour ne pas lui prendre la main, ou le serrer dans mes bras, à ma propre surprise. Une fois de plus il me troublait à m'en faire perdre l'entendement, et presque la mémoire. Je frôlais involontairement son corps que je connaissais si bien, que j'avais tant aimé, et la douleur de la perte était intense, elle renaissait de ses cendres, contre ma volonté. Un vide immense dans ma poitrine, impossible à combler, alors que quelques heures plus tôt j'étais persuadé de l'avoir oublié.
Un effet secondaire du champagne, à n'en pas douter.
- On est un peu ridicules, non ? a-t-il murmuré avec une petite grimace en désignant d'un geste les derniers invités qui nous fixaient à la dérobée.
- Oui, ça doit être le champagne. Je suis désolé, je vais me reprendre. Il faut que je respire… C'est idiot comme de parler de nous m'a ému. Je suis un imbécile je crois, ai-je dit en me mouchant, pour cacher mon désarroi.
- Oui, c'est sûrement l'effet de l'alcool et la nostalgie. On s'est un peu laissé emporter. Mais la vie continue, pas vrai ?
- Oui, tu as raison. Et puis la vie est plutôt plus facile qu'avant, on est installés maintenant, alors tout va bien, ai-je menti doucement.
- Ça se passe mieux, ton boulot ?
- Mieux ?
- Tu n'avais pas l'air d'aller très bien, quand je t'ai vu chez mon grand-père.
- Hein ? Ah oui, c'était une mauvaise période. Une période où j'étais en colère tout le temps, sans savoir pourquoi. Tout me révoltait. Je suis désolé de m'être montré aussi violent et injuste avec toi, à ce moment-là.
Il a souri doucement :
- Bof, c'était peut être pas une si bonne idée que ça, la surprise. Mais je ne trouvais vraiment pas de moyen pour t'aborder, alors…
- Quelqu'un de moins obtus que moi aurait apprécié, je pense. Je n'aurais pas dû réagir comme ça, de toute façon. Mais il y avait tant de parasites dans notre relation…
Mes mots ont flotté un instant dans l'air, comme un espoir. Il a fini sa dernière gorgée de champagne, presque tous les invités étaient partis, Martine baillait discrètement dans un coin.
- Tu sais, j'ai compris que tu te sois débarrassé du dossier, mais au début, ça m'a fait un peu mal que tu le fasses sans même m'en avertir, a-t-il repris doucement.
Je crois que j'ai mordillé ma lèvre, mal à l'aise :
- C'est vrai que c'était cavalier, mais j'étais agacé et je ne me voyais pas gérer cette affaire entre toi et ton grand-père. En fait j'avais fait une croix sur toi, ta réapparition a réveillé des fantômes, de méchants fantômes.
- Celui de ton cousin ?
- Oui, entre autres. Et puis le gâchis de notre relation. C'est idiot mais j'ai vraiment cru que c'était à cause de notre différence de milieu, si ça n'avait pas marché.
- Et tu le crois toujours ? a-t-il interrogé sans agressivité.
Mes yeux se sont attardés longtemps sur son visage fin, ses lèvres, comme si j'y cherchais une réponse :
- Non. Je crois que c'était juste une autre barrière, entre nous. Peut-être pas la plus infranchissable…
Nous nous sommes tus quelques instants, perdus dans les souvenirs.
- C'était quoi, la plus infranchissable, Harry ?
- Je ne sais pas, ai-je menti.
- Parfois j'y repense, et je me pose des questions. Pourquoi tout a foiré comme ça ? Tu te souviens comme on y croyait, au début ?
- Oui, je me souviens bien. On y croyait trop, peut-être. Et il y a eu trop de tout. Trop de mensonges, trop de tromperies, trop d'espoir.
- Et mon père… a-t-il émis dans un souffle, les yeux au sol.
- Oui, ton père. Ma plus belle connerie. Même si je n'étais pas consentant. En tout cas il ne l'a pas emporté au paradis, ça.
- J'espère qu'il brûle en enfer, a rajouté Draco avec dégoût.
J'ai hoché la tête, réticent à injurier un mort, même si je l'aurais volontiers tué de mes mains, à une époque.
- Tu lui as pardonné ? ai-je demandé sans le regarder.
- Je ne crois pas, non. J'essaie juste de ne plus y penser, c'est tout. J'ai tourné la page, je ne regarde que l'avenir.
- Et c'est quoi, l'avenir ?
- Mon boulot. Je ne m'occupe que de ma vie professionnelle, au moins je ne suis pas déçu. A un moment il faut tirer la conséquence de ses échecs, c'est ce que j'ai fait.
Le silence s'est à nouveau installé entre nous, nous laissant perdus dans nos pensées, nos souvenirs. Les derniers invités prenaient congé, même Eric avait l'air vanné.
- On inaugure une nouvelle boutique sur Paris dans un mois, tu veux venir ? a demandé Draco d'un ton neutre.
- Moi ? Ouh là, je crains de n'être pas le client idéal, tu sais. Tu connais mon goût pour la mode.
- Ben justement, c'est ça qui est intéressant. Je pourrais t'habiller de pied en cap, c'est un vrai défi. Je suis sûr que j'ai deux trois trucs sympas pour toi, vu ta corpulence, a-t-il ajouté en me jetant un rapide coup d'œil.
- Je ne suis pas sûr d'avoir les moyens de m'offrir tes créations, tu sais, ai-je répondu avec une petite grimace.
- Comment ? Un avocat brillant comme toi ?
- Hum… je suis peut être brillant mais je préfère défendre les pauvres employés contre le méchant capital, alors ça ne rapporte pas beaucoup, ai-je ajouté, un peu piteux.
- Sans blague ? C'est bien toi, ça. Bon, écoute, je vais t'envoyer une invitation, tu feras ce que tu voudras. Ca me ferait plaisir que tu viennes, mais je ne comprendrais que tu ne viennes pas.
- Merci, ai-je répondu simplement, en souriant.
Sur le moment la perspective de le revoir m'a tenté, mais l'idée de tomber sur Diego m'a refroidi, et Draco venait de me réaffirmer que seule comptait sa vie professionnelle, ce qui était aussi mon cas. Pourquoi tenter le sort et encourir un nouvel échec ?
J'ai décidé de ne pas répondre tout de suite, tout en sachant que je n'irais probablement pas.
Après un instant de flottement il a regardé sa montre :
- Je vais rentrer. Je suis content de t'avoir revu, finalement.
- Moi aussi.
- Au revoir…
- Au revoir. Tu salueras ton grand-père pour moi.
Nous avons échangé une longue poignée de main puis il s'est retourné pour aller chercher son manteau. Je n'ai pas bougé, je l'ai regardé s'éloigner. Je me sentais étrange, je flottais dans une sensation d'irréalité, comme un coton vaporeux.
Eric a fini par s'approcher de moi, perplexe :
- Tu le connais d'où ?
- C'était lui, mon fameux « colocataire ».
Il a émis un long sifflement puis a demandé :
- C'était un peu plus qu'un locataire, non ?
- Oui, c'était plutôt mon propriétaire, en fait. Mais ça n'a pas marché, finalement.
- Tu m'étonnes…
- Pourquoi tu dis ça ?
- Hé bien… comment dire ? Vous êtes si différents, tous les deux. Je ne vous aurais jamais imaginés ensemble.
Sa remarque m'a déplu, sans que je sache vraiment pourquoi.
Mais il était tard déjà, alors j'ai renfilé mon manteau pour sortir et rentrer chez moi, à pied. En voyant un taxi me dépasser j'ai pensé à Draco qui rentrait chez lui, seul, et le froid m'a piqué les yeux.
A suivre…
Merci à ceux qui lisent et à ceux qui reviewent…
