Chapitre 45

Reckoner

Retour vers le futur…

"Reckoner" est une chanson de Radiohead.

« Monopolis » est une chanson extraite de « Starmania », j'aime beaucoup la version de Christophe Willem…

Quelques années plus tard

Bangkok, 6 heures du matin

Je me réveille le dos complètement endolori, avec l'impression d'être plié en 8 sur un siège inconfortable du hall des départs, la bouche sèche et le bras rempli de fourmis. Nous sommes plusieurs dizaines d'européens installés de bric et de broc sur les banquettes métalliques et des chaises rapportées des bars et restaurants de l'aéroport Suvarnabhumi, le plus grand aéroport d'Asie. Des kilomètres de halls, des centaines de boutiques exotiques que traversent des voyageurs pressés, en partance pour ailleurs.

Et moi je suis coincé là depuis un siècle – une bonne vingtaine d'heures- à cause d'un volcan islandais, en éruption à des milliers de kilomètres d'ici. Un bel effet papillon, qui me ferait bien rire si je n'étais pas épuisé par l'agacement et l'attente.

Quand je suis arrivé à l'aéroport, je n'avais même pas entendu parler du blocage des avions pour l'Europe, pressé que j'étais de rentrer à Paris après le pénible séjour en Thaïlande. Ma surprise a été d'autant plus grande de voir tous les vols annulés et tous les passagers en souffrance s'agglutiner comme moi dans les halls d'attente, entre incrédulité et colère. Comment accepter que des cendres bloquent des centaines de touristes, à l'heure d'internet et des échanges rapides ? Quelques crises de nerfs plus tard, les hôtesses des différents terminaux secouent toutes la tête avec le même sourire désolé, parfaitement indifférentes à notre sort, ce que je peux comprendre. L'amabilité des thaïlandaises, qui n'est en fait qu'un joli masque, ne peut rien pour nous.

J'ai un instant hésité entre repartir à l'hôtel – complet, de toute façon - et squatter l'aéroport en attendant le premier avion en partance pour l'Europe – n'importe où, je ferai le reste en train. J'espérais passer devant les autres voyageurs, par tous les moyens. Et je suis resté, plein d'espoir. Tu parles.

Une petite fille hurle de toutes ses forces à deux rangs de moi, elle frotte ses yeux avec son doudou en réclamant je ne sais quoi en allemand, je plains les parents épuisés, visiblement déboussolés. Les autres voyageurs grommellent et s'étirent, la courte nuit est terminée. Des papiers sales jonchent le sol, au milieu des couvertures rêches, on se croirait au sortir d'un désastre. Encore une longue journée d'attente, à regarder les aiguilles tourner au ralenti et les tableaux d'affichage pour l'Europe rester désespérément vides. Tout à l'heure le chargé d'ambassade viendra nous assurer de son soutien et de celui de la France – pour le reste il ne peut rien pour nous, malheureusement. Je ne suis pas sûr d'avoir envie de l'écouter, avec son air guindé et son léger zozotement, je pense que ça va juste m'énerver un peu plus.

Je vois une mère de famille pleurer doucement en serrant son bébé contre elle, j'imagine son désarroi et ma gorge se serre, malgré moi. Cet air désespéré je l'ai vu souvent sur le visage des mères des pays pauvres, c'est une drôle de justice de le voir sur le visage d'une jeune blonde chic, qui n'a jamais manqué de rien, avant. Un cadeau empoisonné de la vie, comme un avertissement incompréhensible. Elle réalise que même avec un mari aisé, une carte gold et un bronzage impeccable, un grain de cendre peut bousculer votre vie, tout remettre à plat, pour quelques heures. Regardera-t-elle différemment les mères éplorées qu'elle croise dans les rues, dans les pays qu'elle visite derrière ses lunettes de soleil ? Je n'en suis même pas sûr.

J'hésite à rappeler Eric, je n'ai pratiquement plus de batterie et aucune nouvelle certaine à donner. Déjà qu'il avait mal vécu que je prenne deux semaines de congés pour me remettre au service d'une ONG, le coup du volcan ne l'a fait que moyennement rire.

Au moment où je me lève pour aller aux toilettes mon portable grésille – c'est lui, justement :

- Quelles nouvelles, Harry ?

- Tout va très bien, Madame la Marquise. Rien de neuf. Toujours aucun vol. Je ne sais toujours pas quand je vais revenir, je suis désolé, Eric.

- C'est fou, j'ai vu ça à la télé, il y a des milliers de gens coincés à l'étranger, c'est incroyable. C'est dingue comme notre société est fragile, finalement. Incroyable ! Tu es retourné à l'hôtel ?

- Non, je reste à l'aéroport, au cas où. Si je pars d'ici je ne saurai pas s'il y a un avion, alors je préfère rester.

- T'es coincé en Thaïlande ? Veinard, va ! souffle la voix de sa femme, derrière lui.

- On peut dire ça, oui, je réponds, de mauvaise humeur.

C'est sûr, de loin c'est plutôt marrant. Quand on a les fesses vissées sur un siège métallique et une soif du diable, c'est déjà moins drôle.

- Ecoute, fais pour le mieux, Harry. Essaie d'en profiter, au moins, reprend Eric plus doucement.

- OK. Je te laisse, j'ai plus de batterie, dis-je pour abréger, avant de raccrocher.

Intéressant de voir comme la situation le choque moins, maintenant qu'il a vu les reportages à la télé. La télé donne du poids à tout, labellise le malheur. Sans les caméras, pas de vraie catastrophe, que des mauvaises excuses. Je repense avec amertume aux dernières paroles d'Eric, qui parle d' « en profiter ». Profiter de quoi ? Des sandwichs caoutchouteux, des couvertures sales, du coca tiède ?

Je commence à détester cet aéroport, ces touristes bronzés, ces magasins de souvenirs « made in china ». Tout est partout pareil, dans les aéroports. Insidieusement, les paroles de la chanson de Starmania commencent à tourner en boucle dans ma tête :

Mirabelle ou Roissy
Tout est partout pareil
Tout autour de la terre
On prend les mêmes charters
Pour aller où le ciel est bleu
Quand on ne saura plus
Où trouver du soleil
Alors on partira
Pour Mars ou Jupiter
Tout le monde à la queue leu leu

En parlant de queue leu leu, la file devant les toilettes s'étend sur des kilomètres, je crois que quelques uns dorment debout. Je m'étire douloureusement, le moral au plus bas. Si je quitte mon siège je ne le retrouverai pas, si je ne vais pas aux toilettes mon ventre va exploser, il n'y a pas d'alternative. Je me tortille sur ma chaise au milieu des soupirs et des plaintes, je crois que je vais finir par péter un câble. Il doit bien y avoir un restaurant avec des toilettes à l'intérieur dans ce fichu aéroport, même si le café est à 15 dollars. Je ne peux plus rester là, coincé comme une sardine dans un banc trop étroit, il me faut un peu d'air, de réconfort. Je me lève difficilement, comme saoul, alors que je n'ai rien bu depuis près de 12 heures, pour ne pas solliciter ma vessie. Finalement quoi qu'on fasse, quels que soient nos combats ce sont les besoins les plus triviaux qui nous terrassent, à la fin.

Je traîne ma valise entre les corps allongés ou assis, jusqu'à l'allée centrale, qui regroupe les boutiques et les bars. Je m'y engage au hasard, la tête vide, la vessie pleine, l'estomac tiraillé par la faim. Je mangerais n'importe quoi, des légumes bouillis ou du potage amer, je n'ai plus les moyens de faire le difficile. Mon reflet dans les miroirs des magasins évoque un homme âgé, les épaules basses, peut-être un mendiant. Un mec qui a tout perdu, ce qui n'est pas loin d'être vrai d'ailleurs. Je n'ai aucune idée de l'argent disponible sur ma carte bleue, je vais peut-être finir en prison pour un café et une brioche, plutôt amusant pour un avocat. Mais soudain l'argent n'a plus d'importance, il ne reste que la fatigue physique et morale, et mes pas qui me mènent n'importe où dans ce terminal d'acier.

Je m'arrête devant ce qui semble être un restaurant de luxe, j'aperçois au fond un buffet pour le petit déjeuner bien garni, je salive malgré moi. Dès que je franchis les portes un serveur en habit vient vers moi et s'incline cérémonieusement : « May I have your credit card, sir ? ».

- Eh bien vous êtes gonflé, vous ! je rétorque en français, sans réfléchir. Je n'ai même encore rien mangé.

- I'm sorry, sir, but…

Excédé, je lui tends ma carte – pour ce qu'elle me sert, en ce moment, il peut bien en faire des confettis - et j'attends debout dans l'entrée du restaurant chic, comme un clochard réclamant des restes. Quand je pense que je suis venu dans ce pays pour les aider, voilà tout mon remerciement. J'ai beau savoir qu'il ne faut pas attendre de retour à la générosité, je me sens floué, quelque part.

Finalement il revient avec son sourire faux et me fait signe d'entrer, je me retiens de soupirer de soulagement pour lui décocher un regard méprisant. Non mais et puis encore ? A qui croit-il avoir affaire ?

Je m'installe dans une espèce de banquette-alcôve en cuir moelleux avec un plaisir non feint. Quand j'aurai fini de manger j'y piquerai un roupillon, ni vu ni connu, et je redeviendrai peut-être un être humain.

Après mon troisième passage au buffet un peu dégarni je sirote mon café devant un journal datant d'il y a trois jours – faute de vols et correspondances, tous les journaux sont périmés -, bien heureux de profiter de coussins et de calme. Toujours une heure de volée à l'insupportable ennui du hall d'accueil.

- Vous dansez mademoiselle ? me souffle une voix douce, un peu rauque.

- Co… ? Comment ? dis-je en sursautant d'un bond. Draco ?

- Ben oui, ce n'est que moi. Désolé de t'avoir fait peur, je ne pensais pas avoir tant vieilli, dit-il en me souriant. Je peux m'asseoir avec toi ?

- Bien sûr, je t'en prie. Qu'est-ce que tu fais là ?

- Comme toi, j'imagine. Je désespère de rentrer à Londres, par un moyen ou un autre. J'envisage de louer un sous marin, mais je n'ai pas une seule combinaison de plongée.

Il est souriant et bronzé, vêtu d'un costume en lin naturellement froissé, ce qui lui évite de ressembler à un clochard, en toutes circonstances. Un Anglais distingué sous les Tropiques. Il n'a pas beaucoup changé, et son parfum me chatouille agréablement les narines. Au milieu d'un champ de bataille je parie qu'il serait toujours impeccable et élégant.

- Tu as l'air en forme, toi, en tout cas. Ca fait longtemps que tu attends ?

- Non. Je suis passé hier soir, puis j'ai loué une chambre au Hilton de l'aéroport. Mais les petits déjeuners y sont atroces, je trouve. Et toi ?

- Oh moi j'ai passé la nuit dans le hall d'attente, j'ai l'impression d'avoir été passé à la moulinette.

- C'est vrai que tu n'as pas très bonne mine, grimace-t-il en commandant un thé et en me chipant un reste de croissant. Pourquoi tu n'es pas allé à l'hôtel ?

- Pour me faire piquer ma place ? Pas question !

- Tu croyais vraiment qu'ils allaient affréter des vols en pleine nuit ?

- Je… euh. Je ne sais pas. Peut-être, oui. Ça me paraissait plus sûr, dis-je d'un ton un peu penaud.

- On n'est pas en Europe, ici, Harry. Et même en Europe c'est le bazar, alors… A mon avis ça ne sert pas à grand-chose de camper ici, sauf à calmer sa parano.

Touché. Coulé.

Je lui lance un regard énervé, il fait une petite moue contrite :

- En tout cas tu as bon goût pour le choix des petits déjeuners, Harry. Il reste encore des mangues ?

- Aucune idée, j'ai plutôt fait un sort aux viennoiseries, c'est affreux.

- Mais non, c'est pas horrible, tu compenses ta frustration, c'est tout. Bon, je vais voir si tu m'as laissé quelque chose, dit-il en se levant lentement vers le buffet que deux serveurs tentent de réapprovisionner.

Avec un petit sourire je le regarde picorer des fruits et des yaourts ici ou là, négligeant les plateaux de charcuterie et de fromages pris d'assaut par les Allemands. Comme toujours tous les regards se posent sur lui, comme toujours il ne leur prête pas la moindre attention.

Il se réinstalle face à moi tranquillement, j'ai peine à en croire mes yeux.

- C'est quand même incroyable qu'on se retrouve ici, non ?

- Oh tu sais cet aéroport est la plaque tournante de beaucoup de vols intercontinentaux, alors s'il est bloqué on est presque sûrs de s'y croiser, non ?

- Si tu le dis, dis- je en reprenant un café et en m'installant confortablement dans mon siège.

Sa philosophie de la vie et son détachement ne cessent de m'étonner, moi qui cours partout, tout le temps. La lenteur et la distinction de ses gestes me fascinent, il se conduit comme s'il était en vacances, comme si nous n'étions pas plongés dans un marasme noir.

Après tout c'est vrai qu'il fait beau et que les paysages doivent être magnifiques, hors de ces murs aveugles.

- Tu fais quoi ici, au fait ? demande-t-il en levant un sourcil.

- Tourisme sexuel, je réponds très sérieusement tout en l'observant derrière ma tasse.

- Toi, Harry ? Tu plaisantes ?

- Oui, je plaisante. J'aide quelques semaines par an une association de lutte contre le tourisme sexuel, justement. Et il y a beaucoup à faire dans ce pays.

- J'imagine, oui.

- Et toi, Draco, tu fais quoi ici ?

- Tourisme sexuel…

Nous éclatons de rire en même temps, quelques têtes se retournent vers nous, étonnées.

- Tu as changé de goûts, alors. Dans mes souvenirs tu préférais les mecs plutôt baraqués, non ?

- Hum, tu n'as pas tort… Tu as bonne mémoire.

Il penche un peu la tête et je retrouve ce geste familier que j'aimais tant.

- En fait je reviens de Saigon où Diego voudrait ouvrir une nouvelle boutique. Une de plus.

- C'est formidable ! Ça marche bien alors.

- Il va me tuer celui-là, avec ses rêves de grandeur.

- Ça ne te convient pas ?

- Je ne sais pas. J'ai l'impression qu'il lui en faut toujours plus, tout le temps. Je ne sais pas après quoi il court, exactement, mais ce n'est pas ma vision de la vie. Pas du tout. Moi j'aime la création, tu comprends ? Créer les vêtements, les dessiner, participer à la confection, choisir les étoffes. Pas la vente à outrance. On commence même à trouver des fausses ceintures de notre boutique sur les marchés asiatiques, c'est horrible.

- Vous… vivez encore ensemble ?

Il lève la tête et me fixe avec un petit sourire mi-figue mi-raisin.

- Officiellement, oui. Mais il a une relation suivie avec un de nos jeunes créateurs, j'ai même l'impression qu'il lui est fidèle, c'est étonnant. En fait on reste ensemble pour la galerie, parce que c'est bon pour la marque. Débile, non ?

- Bof, y en a qui restent ensemble à cause des enfants, alors…, dis-je avec un clin d'œil.

- Parfois je me sens plus coincé que dans un mariage, c'est pour te dire, souffle-t-il avec résignation, un peu désabusé.

Je fixe le cactus derrière lui, sans réussir à définir s'il est vrai ou en caoutchouc.

Draco déguste sa mangue du bout des doigts, en croquant dans le fruit juteux, je ne peux m'empêcher de ressentir une intense nostalgie.

- En tout cas c'est formidable d'être devenu célèbre.

- Moui.

Il hausse les épaules, indécis. Je fronce les sourcils :

- Quoi ? C'est pas magnifique ? C'est pas ce que tu voulais ?

- Si, bien sûr, je voulais réussir, tu as raison, mais ouvrir des boutiques comme des fast-foods franchisés partout dans le monde, c'était pas mon rêve. Je me suis un peu… perdu, dans tout ça, je crois.

Ses doigts parcourent rêveusement les courbes du logo sur la nappe, ils sont toujours si fins et minces qu'on dirait des doigts de femme. Nous restons muets quelques instants, à terminer notre petit déjeuner, chacun perdu dans ses pensées.

Soudain son téléphone vibre et il se lance dans une discussion animée en anglais que j'ai du mal à suivre, à part quelques mots sur des retards de livraison et des taxes de douane. Il finit par raccrocher sèchement, l'air excédé.

- Si tu savais comme j'en ai marre, parfois.

- Mais je croyais que c'était Diego qui s'occupait de la gestion ?

- Oui, en principe, mais pour les tissus je préfère superviser moi-même pour ne pas me retrouver avec de la mauvaise qualité, ou des couleurs impossibles. Si on lâche sur la qualité, on a tout perdu. Mais c'est un boulot de chaque instant, crois-moi.

- Ah ! C'est ça d'être un homme d'affaires… Gagner beaucoup d'argent c'est épuisant, dis-je avec un petit clin d'œil.

Il me jette un coup d'œil amusé, en croquant un dernier grain de raisin :

- T'as raison. Gagner de l'argent, c'est épuisant. Et c'est d'autant plus débile que grâce à mon cher père je n'ai pas vraiment besoin d'argent. Tout ce stress à chaque collection… Parfois je me demande pourquoi je fais tout ça.

- Pour créer, exister, non ? Parce que tu es un artiste, fondamentalement.

- Mais non. Je dessine juste des fringues, ce n'est définitivement pas de l'art, dit-il en secouant doucement la tête. C'est marrant, j'ai l'impression qu'on ressasse toujours les mêmes thèmes, tous les deux, non ?

- C'est possible. De quoi on pourrait parler, sinon ?

Il détourne les yeux quelques instants et nous absorbons dans la contemplation d'un superbe bonsaï fleuri, pour ne pas avoir à répondre. Quand je lève les yeux je vois derrière lui les allers et venues des voyageurs empressés et je perçois le brouhaha du hall, dont nous sommes heureusement partiellement protégés.

- On va dire que tu fais ça juste pour te distraire, alors. Sinon tu ferais quoi toute la journée ? je reprends d'un ton léger

- T'as raison, je ne saurais même pas comment m'occuper pour dépenser tout cet argent !

Un couple entre avec un enfant endormi dans les bras et une petite fille qui traîne les pieds en gémissant, ils ont l'air si fatigués qu'ils vacillent sur leurs jambes et n'osent regarder personne. Le serveur s'approche d'eux de sa démarche empressée, échange deux phrases et je comprends qu'il leur refuse l'accès au restaurant. La famille essaie d'insister, tête basse, presque honteuse.

- Ben tiens, voilà ce que tu pourrais faire de ton argent… leur payer un petit déjeuner.

- Tu crois ? Qu'est-ce qui te fait croire qu'ils ont besoin d'argent ?

- Tu n'as pas vu comme le serveur les a foutus dehors ?

- Non, mais je ne regarde pas les gens, en général. Ils ont perdu leur argent ?

- Ou tout dépensé, en quelques jours de blocage aérien. Tu sais que les cartes bleues ont un seuil limité de retrait ?

- Euh…

- Enfin, je veux dire, les cartes des gens normaux. Pas pour les gens comme toi, bien sûr.

- Tu m'énerves, Harry. Arrête avec tes sous-entendus. Tu crois que j'ai choisi ?

Il fait un signe vers le serveur qui rapplique immédiatement – Draco a toujours eu le chic de se faire obéir au doigt et à l'œil au restaurant, ça doit être génétique - et lui souffle quelques mots. Le serveur acquiesce puis retourne auprès de la famille qu'il installe à une table éloignée.

- Voilà, j'ai fait ma B.A., Harry, ça te va ?

- Tu l'as fait ?

- Ben oui, pour te prouver que j'ai un cœur, moi aussi. Et que je ne suis pas qu'une immonde crapule capitaliste.

- Pff… avec tout l'argent que tu as, ça ne compte pas, c'est même pas un vrai sacrifice.

Nous éclatons à nouveau de rire tous les deux, les voisins nous dévisagent sombrement.

- Hum, j'ai l'impression qu'on va se faire mettre à la porte, je murmure, faussement honteux.

- S'ils essaient, j'achète le restaurant ! dit-il en cachant son rire derrière sa serviette.

- Chiche !

- Et toi tu deviens gérant, OK ?

- OK, si tu te mets aux cuisines.

- Oh là là ! C'est pas gagné, les pauvres clients.

Notre fou rire enfle et s'accroît, bientôt on ne peut plus se contrôler et on essaie désespérément de se planquer derrière nos mains pour cacher nos larmes de rire. J'ai l'impression qu'on a 17 ans à nouveau – et encore je ne suis pas sûr qu'on ait ri autant, à 17 ans.

Nous reprenons notre sérieux tant bien que mal, un peu gênés d'être hilares alors que les autres voyageurs sont accablés de problèmes.

- Bon, si on y allait ? demande Draco en reposant sa serviette d'un air décidé.

- Où ?

- Je ne sais pas. C'est une expression. Tu vas faire quoi ?

- Essayer de me retrouver un siège et attendre, dis-je faiblement, le cœur soudain lourd. Et toi ?

- Je ne sais pas trop. Pas envie d'attendre ici. Trop pénible. Je vais voir s'il y a encore des chambres dans l'hôtel où j'étais avant-hier, répond-il en sortant son portable.

Je ne relève pas le « des » chambres, je vérifie mes messages – je n'ai pas, ouf - en me demandant comment je vais supporter une aussi longue attente, encore.

Nous sommes à nouveau au milieu de la foule, bousculés par les voyageurs stressés, loin du havre de paix du restaurant. Je sens une onde d'angoisse me parcourir devant tous les tableaux « cancelled », Draco raccroche doucement.

- Il reste une chambre là où j'étais, la plus chère, forcément. C'est un beau complexe hôtelier à quelques kilomètres d'ici. Tu ne veux pas en profiter ? demande-t-il d'un ton détaché.

- En profiter ?

- Oh, je sais que ce serait t'arracher au luxe et au calme de cet aéroport, ce serait dommage.

- Et s'il y a un vol ?

- L'accueil nous préviendra. Mais je te connais, tu vas préférer rester ici, « au cas où », n'est-ce pas ? Tu n'as pas changé, hein ?

- Comment ? Mais si, je …

Soudain je ne sais plus quoi répondre, je me sens comme piégé. Si, j'ai changé, énormément, mais pourquoi lâcher la proie pour l'ombre ? Comment prendre le risque de rater le premier avion ? Et Eric, et mes dossiers ? Je bafouille :

- Mais je dois rentrer, j'ai mon boulot, mes clients…

- Ta femme, tes enfants, ton chien…

- Tu te moques de moi, c'est pas très sympa !

- Non, j'essaie juste de te faire relativiser. Je pense que tu n'es plus à un jour près maintenant.

- C'est clair, quand on pense qu'on va tous vers notre mort, le reste est secondaire, dis-je avec ironie.

- Et pourtant c'est vrai. Bon, je te laisse à tes préoccupations, Harry. Moi je vais essayer de profiter encore un peu de cette belle région. Je te souhaite beaucoup de courage.

- Merci.

Il me tend une main que je serre machinalement, je n'arrive pas à croire qu'il va partir et que la parenthèse enchantée sera terminée, je resterai tout seul dans le hall surpeuplé, avec mon stress.

- Ça me fait toujours plaisir de te revoir, c'est comme si le passé revenait.

- Oui, moi aussi, je murmure sans arriver à lui lâcher la main.

Nos mains se séparent et il commence à s'éloigner. J'ai l'impression que ma valise pèse trois tonnes, que je suis fait comme un rat dans cet enfer métallique, que je ne rentrerai jamais chez moi.

Je retourne dans le hall bondé, encore plus bondé que ce matin. Bien sûr il n'y a plus une place assise et je me laisse tomber avec fatalisme contre un mur, non loin de la file qui mène aux toilettes, assuré de profiter de la crasse et des odeurs. Le hall est dans un état de saleté effrayant, les rares employés du nettoyage ne peuvent même pas passer un balai. Je me dis qu'en France ce hall aurait été fermé pour insalubrité, mais comment déloger des voyageurs éperdus qui fixent désespérément les grands écrans vides, attendant je ne sais quel miracle ? Je les trouve débiles et pourtant j'en fais partie, je reste là moi aussi, au cas où…

Je lutte contre la mélancolie et l'envie de fuir, j'imagine Draco dans son taxi, confortablement installé, en train de rêver en regardant le paysage de cette matinée parfaite. Il doit longer les champs ou le fleuve, à moins qu'il ne soit parti vers le centre ville. Qu'est-ce qu'il a dit, déjà ? Je ne sais plus, je m'accroche à cette brève rencontre pour ne pas sombrer dans le désespoir, je me repasse en boucle notre conversation, maintenant que je suis seul. Seul au milieu de centaines de personnes seules comme moi, à rêver de m'envoler vers mon quotidien, à rêver de fuite, encore.

Dix heures. On évacue une dame âgée qui vient de faire une crise de nerfs, je crois qu'elle est espagnole et qu'elle n'a plus de médicaments ni d'argent. Elle pleure comme un enfant quand les policiers viennent la chercher, les autres naufragés détournent le regard.

Midi. Un brusque frisson a traversé la foule quand des horaires de vols se sont affichés sur le grand tableau électronique. Tous en partance pour les Etats-Unis, hélas. Erreur de programmation. Un instant j'envisage de prendre le premier qui s'affiche, juste pour quitter ce putain de hall malodorant. J'ai toujours rêvé de visiter Baltimore, même si je n'ai aucune idée d'où ça se trouve.

Treize heures. Je feuillette un magazine féminin anglais oublié là, la page cuisine manque de me faire pleurer. Je me suis gavé ce matin et je commence déjà à mourir de faim, j'ai envie de pulvériser le sandwich élastique au goût indéfinissable que je viens d'acheter, au prix du caviar. Je repense à ce matin, le café chaud, les viennoiseries et les doigts de Draco couverts du jus de la mangue, j'ai une drôle d'impression dans le ventre.

Quinze heures. Un orage s'abat à l'extérieur, les gouttes résonnent sur le métal comme autant de coups de couteaux, nous assourdissant, supplice supplémentaire. On se regarde avec inquiétude. S'il faut évacuer, on est tous morts, c'est clair. Je pense que s'il existe un purgatoire, ça doit ressembler à ça. Il ne manque qu'une inondation ou un coup de foudre pour que ce hall devienne un enfer très convenable.

Seize heures. Je n'arrête pas de me gratter les bras, les jambes, c'est un besoin irrépressible. Puces ou hystérie ? En plus j'ai mal partout, au dos, dans les cuisses, à force d'énervement. Je me tétanise malgré moi, impossible de me relaxer comme m'avait appris mon psy. J'essaie de me fixer sur ma dernière affaire, de trouver des solutions juridiques à des problèmes insolubles d'accords sur les régimes de travail négociés d'une manière déloyale, c'est ce que j'ai trouvé de plus reposant pour me vider la tête. Si j'envisage – seulement envisage - la nuit qui vient, c'est clair que j'ai envie de mourir. De me coucher sur l'asphalte et de mourir. Ca aussi ça vient d'une chanson, mais je suis trop fatigué pour retrouver laquelle

Dix-huit heures. L'heure critique où les bébés se mettent à pleurer et où les lions vont boire. Je jurerais que mon voisin a été un lion dans une vie antérieure, vu son haleine. Un mal de tête infernal me vrille les tempes, le hall s'est un peu dégagé, les moins courageux – ou les plus aisés - sont repartis en ville pour essayer de trouver une chambre pour la nuit. Il me semble qu'un consulat est venu récupérer ses ouailles pour les faire dormir sous des tentes à la sortie de la ville, mais je n'en jurerais pas. Je dors à moitié, sonné par les calmants que je viens d'ingérer pour ne pas craquer quand j'entends au travers du brouhaha mon nom. Ou un nom qui lui ressemble. Je secoue la tête. Non, c'est pas moi, c'est pas possible. Ce serait trop beau que la France se soit souvenue de moi et ait fait affréter un avion pour moi, il faut arrêter les hallucinations.

Pourtant le speaker insiste et à travers le grésillement et la prononciation improbable, il me semble reconnaître mon nom. Mon cœur accélère, tiens je l'avais oublié celui-là, je croyais qu'il s'était changé en pierre. Je me remets debout difficilement, à moitié sonné et perclus de douleurs, je tente d'avancer vers le hall central. Il est où déjà ? J'ai du mal à fixer mon attention sur les pancartes, je titube, à croire que l'eau tiédasse que j'ai sirotée toute la journée était de l'alcool pur. Ma valise pèse trois tonnes, je la traîne péniblement derrière moi comme un fardeau, les gens que je croise me fixent avec inquiétude. Marrant comme on perd vite ses repères, et son allure humaine. Je suis devenu un paumé en quelques heures et j'ai l'impression que je viens de passer trois jours dans un caniveau, je dois puer comme un putois.

Enfin je me rends à l'accueil, un employé déguisé en groom m'attend et me tend un petit mot, que je déchiffre avec étonnement : « J'ai peut-être une solution. Viens, si tu veux. D. ».

Je lis et relis le petit mot, abasourdi. Quelque chose me gêne, peut être le « si tu veux ». A cette heure je ne veux plus rien, je ne sais même plus comment je m'appelle. Ou alors c'est le « peut-être » qui me gêne. Ou alors c'est la fatigue que m'empêche de réfléchir, ou bien je suis devenu fou. Ça doit sans doute être ça.

L'homme me pose des questions en souriant, quêtant mon assentiment, je suis incapable de répondre, de savoir ce qui est le mieux. Attendre un improbable avion ou tout quitter pour rejoindre un homme avec qui tout a toujours foiré ?

Le groom décide que je suis un boulet, il saisit ma valise et se dirige vers la sortie, je me mets à trottiner derrière lui, plus pour rattraper mon bien qu'autre chose. Ma valise, c'est la dernière chose qui me reste.

Nous sortons sur le parking et une bouffée d'air humide et pur me frappe comme une gifle, j'avais oublié la nature, les arbres, les nuages. Une énergie nouvelle circule en moi, je regarde le paysage sans limite avec étonnement, comme un repris de justice libéré sur parole. Ca fait du bien de marcher et respirer, je crois que je souris.

Je monte sans sourciller dans une espèce de jeep un peu cabossée, couleur beige. Le groom chauffeur flanque ma valise sans ménagement dans le coffre, monte au volant et me tend une demi bouteille d'eau glacée et des lingettes rafraîchissantes en me posant une question que je ne comprends pas. J'acquiesce, à tout hasard, et il démarre sans un mot.

Très vite je me laisse happer par le paysage semi urbain puis plus sauvage, des champs ou des rizières, je m'aperçois que j'ai passé deux semaines dans ce pays sans regarder autour de moi, mais après tout n'est ce pas le résumé de ma vie ?

La chaleur humide commence à m'endormir, je laisse mes yeux errer sans but du vert foncé de l'herbe au bleu mauve du ciel, m'apprêtant à vivre un magnifique coucher de soleil, vision qui m'a toujours laissé froid, jusque là. Pourtant là la fatigue lève mes dernières résistances, je suis bêtement ému par le panorama, le calme des lieux, les cris des oiseaux, le rouge qui se mêle au bleu et les volutes blanches, presque diaphanes. Une espèce de paradis, je suis peut être mort, finalement.

Le silence du moteur m'éveille et une brève sensation de panique m'étreint. Où suis-je, avec qui ? En une fraction de seconde j'ai l'impression d'être revenu quelques années en arrière quand le père de Draco m'avait conduit chez lui, à Londres. Là aussi c'est le silence du moteur qui m'avait éveillé. Mais la comparaison s'arrête là, heureusement.

Devant moi se trouve une entrée en pierres noires ressemblant à l'entrée d'un temple, en réalité il s'agit sans doute de l'entrée de l'hôtel, nommé « Pilgrimage ». Pèlerinage, si ma traduction est bonne. Draco se serait-il retiré dans un temple ?

L'endroit semble tapi dans les palmiers et les plantes grasses, l'homme qui vient m'ouvrir la porte n'a rien d'un moine, je suis bel et bien dans un hôtel. Un bel hôtel, dirait-on.

Je traverse une cour intérieure aménagée en jardin luxuriant, des tables en verre et chaises en rotin attendent les clients au bar, des fontaines bruissent entre les plantes exotiques, le décor réinvente la notion de « zen ». Je suis le groom docilement entre les pavillons extérieurs en bois, chacun est aménagé comme une petite maison cachée dans la verdure, autour d'une piscine aux eaux émeraude.

C'est assez magique, j'évite de penser au prix des chambres et au fait que je vais retrouver Draco. Tout ce que je vois c'est que je vais pouvoir dormir dans un vrai lit, manger à ma faim et prendre une douche.

Le bonheur, quoi.

J'entre dans le pavillon en pierres et bois qui s'avère beaucoup plus grand que les autres, la chambre est immense, ornée d'un lit gigantesque recouvert de voiles.

- The honeymoon bungalow, Sir, me glisse le room avec un sourire avant de disparaître.

La chambre nuptiale.

Merde.

A suivre...

Merci à vous qui lisez et reviewez... et un immense merci à ma Nico, ma perle...

Tout d'abord un petit peu de pub : l'hôtel Pilgrimage existe bien, mais il est à Hué, au Viêtnam. Si vous voulez vous imaginer leur décor, vous pouvez aller sur leur site, rêve garanti…

Sinon, rappelez-vous : les 12 et 13 novembre 2016 c'est la Y/CON à Paris avec le coffret collector de "Mon ciel dans ton enfer" en exclu !

A bientôt ! Bon WE !