Chapitre 47
Dance me to the end of love
Encore un hommage au grand Léonard Cohen, une pépite...
Le lendemain un léger bruissement m'éveille, je m'étire en essayant de remettre mes idées en place. Où suis-je, quelle heure est-il ? J'ouvre un œil et aperçois les voilages au-dessus de moi, qui bougent doucement. Un souffle tiède entre par la porte-fenêtre, amenant une agréable odeur de lotus, ou l'idée que je m'en fais.
La chambre nuptiale. L'aéroport. Merde.
Je constate avec satisfaction que je suis toujours habillé, que j'ai résisté au diable blond qui m'a longtemps hanté. Où est-il passé, d'ailleurs ? Peu importe.
Bon, maintenant, une douche, un café et hop, l'avion. J'ai une vie, moi, des dossiers, des clients, des assignations au tribunal.
Je bondis sur mes pieds pour aller prendre une douche, je manque trébucher en découvrant Draco, étendu les yeux mi-clos dans la baignoire mousseuse recouverte de fleurs exotiques. Un pur cliché érotique.
- Alors, cette chambre nuptiale ? demande-t-il avec un demi-sourire.
- Super ! J'ai très bien dormi.
- Je confirme. Tu as énormément ronflé, surtout sur ce matin. Je suis venu trouver refuge ici, pour me détendre.
- Hum, désolé. Je peux prendre une douche ?
- Bien sûr, vas-y. Tu ne veux pas profiter de la baignoire et ses huiles essentielles relaxantes ?
- Non, merci. Une bonne douche me réveillera mieux, je crois.
Je referme le rideau derrière moi, pour me cacher à sa vue, ou pour ne plus le voir, je ne sais pas trop. Je me dépêche de m'habiller – avec sa chemise - et de me raser, quand je ressors il est toujours immobile dans l'eau, apparemment complètement relaxé. Je le regarde quelques instants, ce cou fin et fragile que j'ai serré de mes doigts, il y a longtemps. Cette bouche qui ne m'a jamais dit « je t'aime », je crois, et cette chair si fine qu'elle paraît diaphane, dans l'eau.
Je ne sais pas si je dois être ému ou énervé, alors je me racle la gorge, discrètement. Il ouvre un œil narquois :
- Un problème ? Tu as faim ?
- Je…euh… oui, j'ai faim.
- Tu vas trouver ça magique mais le petit déjeuner va arriver dans cinq minutes, je l'ai commandé il y a une heure environ. Dommage que tu n'aies pas profité du lever de soleil, c'était incroyable de beauté.
- Tu étais debout pour le lever de soleil ?
- Eh oui, chaque matin je me lève tôt, je fais mes salutations au soleil et je médite, dehors.
- Tes quoi ? C'est quoi cette blague ?
- C'est du yoga. Passe-moi la serviette, là.
Je la lui tends en me détournant pudiquement, il rit :
- Mon corps n'a pas changé, tu sais. Du moins pas trop, j'espère. Tu le connais par cœur, non ?
Oui, et c'est bien le problème. Le cœur. Le corps. Le paradis et l'enfer, le ciel et… les putains de cendres.
- Bon, alors, ce plan, c'est quoi ?
Il secoue la tête avec lassitude :
- Mais tu n'arrêtes jamais, hein ?
- Quoi ? On avait dit ce matin, on est le matin, point.
- T'es toujours aussi coincé, hein ?
- Moi, coincé ? J'ai une vie, c'est tout. Je ne peux pas passer mon temps à me prélasser dans les palaces, moi.
- Mais tu n'as même pas profité de la chambre, de la vue, de la piscine, du soleil. Il y a une vie en dehors de toi et tes dossiers, mais tu te complais à l'ignorer. Tu cours toujours, d'un point à une autre, alors que ce qui compte, c'est le voyage. Tu mourras un jour, et tu n'auras rien vécu.
- Rien vécu ? Rassure-toi, avec toi, j'ai vécu. Largement vécu.
Quelques coups discrets à la porte, une jeune thaïlandaise nous apporte un copieux petit déjeuner qu'elle pose sur la table de la terrasse, les yeux résolument posés au sol. Pudeur naturelle ou gêne face à deux hommes qui partagent la chambre nuptiale ?
Il fait incroyablement doux sur cette terrasse protégée des regards par des bambous, j'entends des chants d'oiseaux guillerets. Il flotte un parfum de fleurs, peut-être du jasmin. Draco termine de s'habiller et s'installe devant la table :
- J'ai commandé un peu de tout, je ne savais pas de quoi tu aurais envie…
Je me retiens de dire « j'ai surtout envie de rentrer chez moi », pour ne pas envenimer la situation. Si je l'énerve il ne me dira rien, c'est couru d'avance.
- Tiens, goûte ces fruits, ils sont frais et gorgés de sucre, ils sont excellents.
Avec un soupir je prends quelques fruits inconnus et une grande tasse de café, en louchant sur les brioches et pains au chocolat. Draco me regarde en souriant, il sait que j'essaie de résister aux viennoiseries, il me tend la corbeille :
- Allez, sers-toi, je suis sûr que tu en meurs d'envie.
J'obtempère sans le regarder, il croque dans un toast dégoulinant de miel, se pourléchant les lèvres avec gourmandise. Je lance, narquois :
- C'est pas très zen, le miel, non ?
- Pourquoi ? C'est un produit naturel, fait par les abeilles. C'est un excellent énergisant.
- Moui…
Nous déjeunons en silence, les cheveux balayés par une petite brise. Il fait si beau que je me dis que j'aimerais bien rester des heures comme ça, s'il n'y avait pas la vie, cette maudite vie.
- Draco, s'il te plait, dis-moi tout.
- Tu as tenu sept minutes, c'est un bel exploit.
- Arrête, s'il te plaît…
- OK. Je ne voulais rien te dire avant parce que rien n'est sûr, mais bon… Voilà, nous aurons peut-être la possibilité de prendre un jet privé pour le Maroc – Marrakech a priori - puis un bateau privé pour le sud de la France, puis le train. Je sais, c'est un voyage à rallonge, mais c'est ce que j'ai de mieux à te proposer.
Je reste quelques muets, un peu déçu. Il reprend, incertain :
- C'est pas extraordinaire, mais c'est peut-être mieux que d'attendre un avion pendant des jours, non ?
- Tu crois ? Au moins avec un avion de ligne je rentrerais directement. Enfin, je pense…
- D'accord. C'est toi qui vois, de toute façon, reprend-il posément en se servant une nouvelle tasse de thé vert.
- Oui…J'avoue, j'hésite. Mais on partirait avec qui ?
- Avec KK. L'avion de ligne appartient au groupe qui détient sa marque, et le yacht appartient à un de ses amis.
- Et c'est lui qui t'a proposé ça ? Il est ici ?
- Non, il est au Japon pour l'instant mais il est prêt à faire un détour demain ou après-demain pour nous prendre.
La perspective de prendre l'avion avec ce personnage ne m'enchante guère, même si je n'ai rien à lui reprocher.
- Ça t'ennuie que ce soit lui ? demande mon vis-à-vis en me resservant un jus d'orange fraichement pressé.
- Un peu, oui. Après ce qu'il t'a fait…
- C'est loin, Harry. Et il n'a fait que me prendre en photo, il n'a jamais été violent avec moi, d'aucune manière.
- Je ne suis pas d'accord. Abus de faiblesse, ça s'appelle.
- D'accord, dit-il agacé. Tu ne pardonnes rien, hein ? Alors on va dire qu'il y a prescription, OK ? Il m'a bien aidé pour l'ouverture de la boutique, c'est quelqu'un de bien, un ami fidèle. Un peu extravagant, mais bien.
- Si tu le dis…
Le petit déjeuner ne me dit plus rien, malgré la tiédeur et les oiseaux. Je regrette d'être venu, je grimace en entendant le bruit d'un plongeon dans la piscine.
- Pourquoi tu fais cette tête-là, Harry ? Je ne t'avais rien promis, rappelle-toi, et cette solution n'est pas pire qu'une autre, à mon avis.
- Je me demande si je n'aurais pas mieux fait de rester à l'aéroport…
- Peut-être, oui, dit-il sèchement. Désolé de ne pas avoir mieux. Je peux t'appeler un taxi, si tu veux, conclut-il en finissant son thé et en se levant.
Je reste indécis, frustré, sur cette terrasse.
- Et toi, tu vas faire quoi ?
- Rentrer avec Kristian, s'il passe me prendre. Je ne suis pas contre une petite croisière en Méditerranée.
Un nouveau bruit de plongeon se fait entendre, il commence à faire très chaud. Draco me regarde d'un air étrange : compassion ou commisération ?
- Toujours insatisfait, hein ? Désolé de ne pas avoir la solution miracle, Harry. Je t'appelle un taxi ou tu restes une petite journée pour découvrir la région ? Remarque, tu la connais déjà, sans doute.
- En fait, non. J'ai essayé d'aider une association de lutte contre la pédophilie, mais je n'ai pas fait de tourisme, donc je n'ai pas vu grand chose des paysages.
- OK. Écoute, prends le temps de réfléchir. J'ai 2 ou 3 coups de fil à donner, tu me diras si tu veux partir ou rester. Tu es le bienvenu ici, tu ne me déranges pas, ajoute-t-il d'un ton neutre.
Il disparait à l'intérieur et je m'interroge sur ma mauvaise humeur, sur ce sentiment de m'être fait piéger. C'est vrai qu'il ne m'a rien promis d'extraordinaire, qu'il n'a rien tenté envers moi. En fait je me demande si je ne suis pas un peu déçu par sa relative indifférence à mon égard – ou si je ne suis pas jaloux de sa façon de vivre.
Le spectre de l'aéroport plane autour de moi, les heures d'attente, la saleté.
- Alors, tu as réfléchi ? me demande Draco plus tard alors que je baille, les yeux dans le vague.
- Oui. Je crois que je vais rester encore un peu, je n'ai pas le courage de repartir dans cet aéroport infernal.
- A la bonne heure ! C'est une sage décision, je crois. J'ai appelé KK, il me confirmera le plan demain matin. De toute façon, si tu changes d'avis, on appelle un taxi, et c'est tout.
- D'accord. On va faire quoi, alors ?
- Je te propose une virée en barque, le long du canal de Bangkok, le Chao Praya. Il parait que c'est très intéressant. Le temps de contacter l'accueil et on pourra y aller.
Quelques dizaines de minutes plus tard nous sommes seuls sur une barque typique avec un jeune guide souriant, comme de vrais touristes. Je suis un peu gêné d'être ainsi pris en charge comme un allemand en short mais la beauté des paysages me fait vite oublier mes scrupules d'européen frileux. Un petit vent nous rafraîchit agréablement tandis que nous glissons entre les ferries, bateaux taxis et péniches jusqu'aux abords du centre. La végétation vigoureuse des bois et sous bois laisse bientôt la place aux baraques sur pilotis, alignées les unes à côté des autres. Le guide nous donne quelques indications sommaires sur les lieux que nous traversons, Draco sourit poliment, posant des questions de loin en loin, prenant quelques photos. A aucun moment il ne propose de me photographier, je lui en sais gré implicitement. La ligne est mince entre ballade romantique et découverte touristique mais Draco ne fait pas pencher la barque, aucune ambiguïté ne s'installe entre nous, ce qui me rassure.
Peu à peu je me détends, abandonnant mes questions et mes réticences au fil de l'eau. Bientôt nous arrivons au marché flottant, invraisemblable bric-à-brac de barques surchargées qui transportent légumes, fruits et fleurs. Le guide nous achète deux noix de coco fraîches que nous dégustons directement à la paille, la gentillesse des gens me surprend à chaque sourire échangé.
J'apprécie de ne pas discuter avec Draco des éventuelles modalités de notre retour, j'oublie la France, tout entier charmé par cette croisière impromptue, bercé par le lent mouvement de la barque.
- Tu veux faire quoi après le déjeuner ? me demande Draco en feuilletant son petit guide de voyage.
- Je ne sais pas. Tu proposes quoi ?
- Une visite de temple ?
- Oui, pourquoi pas, dis-je après une légère hésitation.
Je ne suis pas un fana de ce genre de choses, bouddhisme, zénitude et compagnie, mais je décide de lui faire confiance, après tout un peu de calme ne me fera pas de mal. Après un repas frugal dans un village typique nous repartons vers un temple au nom imprononçable, bien caché dans une végétation luxuriante. D'après ce que je comprends il ne s'agit pas d'un temple très touristique –car difficilement accessible en bus- mais d'un des plus anciens de la région. Le bâtiment est assez simple, entouré d'un jardin de fleurs rares, presque désert.
L'intérieur est assez simple à part l'autel dédié à Bouddha, surplombé d'une grande statue dorée. Des bougies, fruits et offrandes diverses le décorent, il flotte une odeur caractéristique d'encens, un peu entêtante.
J'admire l'attitude sereine et respectueuse de Draco, qui semble aussi à son aise que dans un palace, et échange parfois quelques paroles à voix basse avec notre guide. Je cherche ma montre des yeux sur mon poignet – nu - quand il fronce les sourcils :
- Tu veux courir où, encore ? Viens, on va méditer.
- Méditer à quoi ?
- A ce que tu veux… ou rêver, si tu préfères, dit-il en m'attirant vers un banc situé sous un arbre garni de fleurs qui ressemblent à des aigrettes rose. Viens, assieds-toi, et ferme les yeux.
Il m'attrape par le bras et me force à m'asseoir, un peu décontenancé. Après un instant d'incertitude je décide de lui prouver que moi aussi je sais me poser, et j'applique les conseils de mon médecin pour me détendre et respirer par le ventre. Un silence extraordinaire nous entoure, rempli de bruissements d'animaux divers et de la caresse du vent dans les branches qui nous protègent de la chaleur.
Un bien être inhabituel s'empare de moi, pour un peu je me mettrais dans la position du lotus pour mieux me recentrer et sentir mon appartenance au monde, quelque part entre le centre de la terre et le ciel. Pour une fois je réussis à ne pas m'arrêter sur une pensée ou une autre, elles flottent toutes sans trouver de prise, je respire, je vis et c'est tout. Et c'est bien. Mes membres deviennent lourds, ma tête légère, je ressens un apaisement total, salvateur.
Au bout d'un temps indéterminé Draco me souffle :
- Il est l'heure de rentrer Harry, les barques doivent être rendues pour 6 heures.
Je me lève avec une légère pointe de déception, nous rentrons sans un mot à notre hôtel, apaisés. En passant au bord de la piscine, je murmure :
- Ça doit être sympa de se baigner, je meurs de chaud.
- Hé bien vas-y, profites-en ! Tu verras, l'eau n'est pas chlorée, elle est délicieuse.
- Je n'ai pas de maillot de bain, malheureusement.
- Ils en vendent à l'accueil. Va t'en acheter un, je te rejoins dans l'eau.
A ma propre surprise je ne proteste pas, je me dirige vers la boutique sans hésitation, choisir un maillot. Après tout, pourquoi se priver d'un plaisir ?
oOo oOo oOo
La piscine est étonnamment déserte en cette fin d'après-midi, je dépose ma serviette sur un épais matelas installé sous une paillote, et je plonge dans l'eau sans autre forme de procès, avant d'avoir eu le temps de changer d'avis. L'eau est incroyablement douce sur ma peau, presque soyeuse, et d'une tiédeur bienfaitrice. Rien à voir les piscines chlorées européennes, la nage est si agréable que j'ai l'impression de flotter paresseusement, sans effort.
Les derniers rayons du soleil frôlent les arbres, les oiseaux se sont tus, le moment est magique. Je ferme les yeux en faisant la planche, pour un peu je m'endormirais – ou je ronronnerais.
Un plouf me distrait à peine, une tête blonde apparaît à côté de moi :
- Alors, c'est comment ?
- Merveilleux… C'est indicible, on croirait se baigner dans de la soie, non ?
- Oui, c'est vrai. J'aime beaucoup cet endroit, et cette piscine.
- Pourquoi il n'y a personne ?
- Les clients se baignent plus tôt, en général, mais il fait si chaud en journée que je préfère venir le soir. En plus je ne bronze pas vraiment…
Il s'éloigne et je souris, repensant à notre première rencontre, sur la Côte d'Azur, à ce garçon morose qui restait des heures immobiles sur son transat, à mes rêves de jeune homme révolté contre les riches. Étions-nous plus heureux ? Non, nous étions simplement plus jeunes, plein d'illusions. Moi, du moins. Draco lui était cynique, amer.
Et nous voilà dans cette piscine, plus mûrs, n'espérant plus rien, la seule manière de ne jamais être déçu. Le nirvana est l'absence de désir, parait-il, et nous sommes prêts de l'atteindre.
Un jeune employé vient allumer les grandes torches près du bassin, une odeur s'élève délicatement, de la citronnelle. Le soleil plonge entre les arbres, je croise Draco dans le bassin, nous échangeons des sourires de bien-être, en fait je crois que j'aimerais ne jamais quitter cet endroit.
Quand mes doigts commencent à se flétrir je sors de l'eau et m'enveloppe dans une grande serviette moelleuse avant de m'étendre sur le transat, il fait si chaud que je ne frissonne même pas, les gouttelettes me rafraichissent agréablement. Je ferme les yeux, écoutant le bruissement des vagues faites par Draco qui nage toujours en silence, et les rares bruits alentour. Ma respiration se fait plus lente, tous mes muscles se détendent, je crois toucher au paradis. J'oublie presque que je suis dans un hôtel, que je dois repartir, qu'il y a une vie, ailleurs. Mes pensées flottent elles aussi, légères comme des bulles, sans qu'aucune ne s'impose vraiment.
Je rouvre les yeux et il fait presque totalement nuit, un cocktail a été déposé sur ma tablette, des rires lointains fusent, la soirée débute. Je suis seul au bord de la piscine, les bungalows sont éclairés, je me croirais dans une carte postale.
Tout ce que je déteste.
Et pourtant je n'ai pas envie de bouger, de me rhabiller et continuer le combat.
…
Le combat contre qui, contre quoi ?
Je pense à mon boulot à Paris, ma vie banale, répétitive, je cours chaque jour vers je ne sais quoi, sans voir plus loin que le bout de mon ordi. Je cours comme courent tous les occidentaux, vers une mort certaine, pensant courir vers le bonheur. Et pourtant je n'y crois même plus, au bonheur.
De toute façon, ça pourrait être quoi de plus que le clapotis de l'eau transparente et un léger courant d'air frais sur ma peau ? Soudain les choses m'apparaissent différemment, toutes ces choses apparemment si importantes ne sont que péripéties, quand on les compare à une vie.
Je crois que je souris doucement, j'ai l'impression de répéter les paroles de Draco à Florence, il y a quelques années lumières. Est-ce que je les ai enfin comprises ou ai-je simplement vieilli ? Je me souviens de ses paroles, tout à l'heure, sur le fleuve : "Quand tu seras à la fin de ta vie, tu regretteras quoi ? De ne pas avoir travaillé plus, ou de ne pas avoir passé plus de temps avec tes proches ?"
J'avale une gorgée du cocktail, le litchi se mêle au jus d'orange, je ne détecte pas d'alcool mais il y en a peut-être. Peut-être même que ce n'est pas grave. Je m'étire, hésitant à bouger. J'ai envie de prolonger cet instant de tranquillité, encore un peu.
Etre heureux, encore un peu.
Finalement une mince silhouette s'approche de moi :
- Tu comptes passer la nuit ici ?
- Ma foi, je m'interroge. Je suis tellement bien…
- No soucy, pense juste à te protéger des moustiques. Tu veux dîner ou tu es devenu un pur esprit ?
- Je suis en voie de zénitude, là. Si seulement je n'avais pas faim…
- Eh oui, c'est la dure condition humaine. Je vais dîner au restaurant de l'hôtel, si tu veux me rejoindre tu es le bienvenu.
- Hum… je vais réfléchir, je crois.
- D'accord, dit-il avec un sourire.
Il s'éloigne tranquillement, un gargouillis dans mon ventre vient troubler ma tranquillité. J'ai peur de le rejoindre. Peur d'être troublé, ou d'être trop détendu pour résister. Je voudrais rester allongé là, ne rien désirer, ne rien attendre. Pourtant les odeurs qui me chatouillent les narines me font me lever sans plus réfléchir, je me dirige vers notre bungalow pour prendre une douche, m'habiller et aller dîner.
oOo oOo oOo
J'entre dans la salle illuminée par les bougies, le décor est typiquement thaïlandais, table et chaises en rotin, coussins moelleux, bambous. Je balaie la salle du regard, elle n'est pas très grande mais toutes les tables sont séparées les unes des autres par des plantes, ce qui permet des apartés intimes.
Draco me fait un petit signe de la main, je m'assois face à lui, heureux de le retrouver. Il me tend une carte en anglais :
- Je te conseille le menu japonais du soir, le poisson est délicieux, en général, et il y a des crustacés très frais.
- Je te fais confiance.
- Très bien.
Les couples autour de nous discutent à voix basse, quelques verres tintent, l'atmosphère est raffinée mais détendue.
- Tu as passé une bonne journée ? demande Draco en me servant un verre de vin blanc, puis un verre d'eau gazeuse.
- Excellente, oui.
Il lève un sourcil surpris :
- Tu es bien calme, ce soir. Rien à redire ?
- Non. Rien.
Je me perds dans la contemplation des fleurs sur la table pour ne pas être hypnotisé par le regard gris qui se pose sur moi, la bouche fine qui me parle, le parfum qui me serre les entrailles. La serveuse nous apporte une assiette de légumes et fruits de mer crus, nous commençons notre dégustation, en silence. Les saveurs explosent dans ma bouche, j'ai l'impression de sentir chaque met, chaque assaisonnement, je déguste ce plat que j'aurais ordinairement avalé en pensant à autre chose.
- Tu es sûr que tu vas bien ?
- Oui, tout à fait bien. Je me sens très calme, et j'ai envie de profiter de cette soirée, avec toi.
Il me semble que Draco rougit légèrement, il penche la tête vers son assiette, un peu gêné. L'esquisse d'un sourire apparaît sur ses lèvres, je me sens bien, serein. Pas envie de discuter, convaincre, railler.
Le silence n'est pas pesant entre nous, nos regards parlent à notre place, de réconciliation, d'apaisement. D'un moment partagé ensemble, une croisière tranquille, un repas savoureux, une nuit qui s'avance. Pas besoin de justification, d'alibi, ni crainte ni regret. Juste un instant ensemble, une miette d'éternité.
Les lueurs des bougies dessinent des ombres sur le visage fin, j'admire la prestance des baguettes, la rapidité du mouvement qui va du bol à ses lèvres, je devine chaque saveur dans sa bouche muette, je ferme les yeux pour mieux savourer les textures délicates.
Une odeur d'encens me chatouille les narines, je rouvre les yeux pour en déterminer l'origine, c'est sans doute ce bâtonnet qui fume, au fond de la salle. Les murmures des convives se font plus pressants, les yeux brillent au reflet des flammes des bougies.
La salle se vide peu à peu, nous dégustons nos plats tranquillement, sans un mot, ils sont tous inutiles. Je sens une douce torpeur me gagner, mes membres sont lourds, plus lents. Je n'avais jamais fait un repas en silence, avant, mais je me sens régénéré, comme recentré.
Après le dessert de fruits frais nous reprenons le chemin du bungalow, je longe la piscine avec mélancolie, j'étais si bien tout à l'heure, au soleil couchant. Je devine la silhouette de Draco dans la pénombre, il marche devant moi de son pas fragile, je suis son sillage raffiné, je le reconnaitrais les yeux clos, partout, toujours.
Nous entrons dans le bungalow, Draco allume une petite lampe et part se brosser les dents, moi je me déshabille et me couche dans le grand lit, avec un plaisir non feint. Les draps sont fins et frais, ils glissent sur ma peau comme l'onde soyeuse de la piscine, tout à l'heure.
Je suis bien, engourdi par la fatigue, paisible. Les yeux clos j'écoute le bruit de l'eau, de ses pas, de ses vêtements qui tombent au sol.
J'entends enfin le cliquetis caractéristique de la lampe, un corps s'étend à côté de moi, Draco est là.
Juste là, dans ce lit.
Je devine son corps sous le drap, je pourrais le dessiner par cœur. Un battement sourd cogne dans ma poitrine, pourtant tout est si calme.
Simple.
Mes lèvres rejoignent les siennes dans le silence, nos mains se mêlent, se reconnaissent, s'épousent dans la nuit. Mon corps nu vient frôler le sien, timidement, provoquant un frisson dans son dos. Je veux redécouvrir son anatomie doucement, longuement, comme pour un long festin. Respirer sa peau, sentir son cœur, toucher chaque parcelle tendre, goûter à toutes ses saveurs. Ma langue glisse de sa gorge tiède à son oreille, oui, l'odeur est là, toujours la même, chaude et troublante, il soupire et je gémis, fou de désir.
Je reconnais le goût de sa bouche, l'odeur de sa chair, cette façon de soupirer et de geindre et surtout je reconnais sa douceur, son incroyable douceur. Celle que je n'ai jamais rencontrée nulle part ailleurs, avec personne. Celle qui m'avait ému plus que tout, la première fois. La douceur de sa chair pâle et la douceur de son souffle, de ses cheveux, de son baiser. La douceur de tout son être, de toute son âme.
Nos mains se cherchent, nos corps s'enlacent, se caressent, peau contre peau, pour s'unir un peu plus, d'un peu plus près, un peu plus fort. Comme un appel irrépressible je me colle contre lui, il écarte un peu les jambes, ma verge tendue frôle la sienne, la sensation est si forte que je me mords la lèvre pour ne pas crier, je veux l'aimer, totalement, complètement, définitivement. Je retrouve les courbes et les muscles délicats sous mes doigts, chaque point sensible, chaque oasis que ma langue titille, mordille, il se cambre, s'offre et s'abandonne en gémissant. Je veux voler sa douceur, sa beauté, je veux me noyer en lui, brûler en lui, souffrir et jouir, mourir s'il le faut.
Je serai lui comme il sera moi, nous ne ferons plus qu'un, à jamais. Je ne lui dis pas tous les mots d'amour que je ressens, il les entend dans chacune de mes plaintes, il les ressent dans chacun de mes gestes, il sait et il accepte.
Avec une lenteur infinie je me glisse en lui, ma verge tendue vient écarter doucement les chairs fragiles, il s'accroche à mon cou comme s'il allait tomber, ahanant doucement. Son bassin me parait encore plus fin qu'avant, sa peau est si fine que le moindre effleurement la trouble, mes mains se font caresse, tendresse sur son sexe offert. Les sensations montent en nous, profondes, violentes, au rythme de mon membre en lui, tendu et puissant, au rythme des pulsations de nos cœurs. Il supplie, se cambre et glisse mes doigts dans sa bouche avide, il en veut plus, toujours plus, je ne maitrise plus rien, je tremble, pris par la passion. Je ne suis plus que désir, les émotions se bousculent, mon corps et son corps se répondent et s'unissent au-delà de nos raisons, retrouvant intuitivement tous les gestes, les codes, les secrets.
Oui, je viens mon amour, je vais te posséder et te faire décoller, nous volerons ensemble, à jamais. Plus rien n'a d'importance que nos corps unis, que la jouissance qui nous emporte, brûlure inouïe. Il émet un long feulement, j'ai l'impression que mon cerveau éclate en milliers d'étoiles, que le plaisir ne finira jamais, comme notre amour.
oOo oOo oOo
Au lever du jour je suis le premier debout, il sommeille comme un enfant, le poing serré sous son cou. Je regarde le soleil poindre par la fenêtre, au-dessus de la piscine déserte, le spectacle est si beau qu'il me serre le cœur, comme la beauté de Draco qui dort. Les rayons rouges et ocre s'étendent dans le ciel, une paix incroyable se répand en moi, sans raison.
Comme si toutes les questions avaient une réponse, et que cette réponse soit Draco. Ou alors peut être n'y a-t-il plus de questions, l'angoisse sourde que je ressens chaque matin a disparu dans les rayons orangés de Thaïlande, ou entre les draps de ce lit défait.
Je n'ai plus peur, ce matin.
Tout semble si calme et immobile que je me dis qu'en ne quittant pas l'aube des yeux le temps ne passera plus, jamais. Un soupir derrière moi me fait me retourner, un œil gris se fixe sur moi :
- Déjà levé ?
- Oui, je t'attends pour les salutations au soleil.
Il sourit et s'étire :
- Tu veux vraiment faire du yoga ? Je ne te reconnais plus.
- Non, moi non plus en fait. Je ne sais plus très bien où j'en suis, je crois. Et le pire c'est que ça ne m'inquiète même pas.
Il tend le bras vers moi pour que je m'asseye à ses côtés sur le lit, je le rejoins lentement, dans la lueur du petit jour.
- Pourquoi on a fait ça ? demande-t-il avec une petite cassure dans la voix.
- Chambre nuptiale, je réponds en me penchant vers lui, pour replacer une mèche folle du bout de mes doigts.
Une ombre passe dans ses yeux, je rectifie :
- On a fait ça parce qu'on en avait envie, et il n'y a rien à regretter je crois.
- Et maintenant ?
- Si tu me voles toutes mes répliques, ça ne va pas aller, Draco. C'est moi qui suis angoissé, toi tu attends la mort avec stoïcisme, tu te rappelles ? Maintenant on va prendre notre petit déjeuner, et après… qui vivra verra… Et si on prenait un bain ?
- Un bain ?
- Oui, je crois qu'on en a bien besoin, non ? dis-je en soulevant le drap avec une petite grimace.
Il se lève et ouvre la tenture devant la porte fenêtre de la salle de bain, le soleil entre à flots dans la pièce. Un matin comme les autres mais entièrement différent.
Une poignée de sels de bain plus tard nous glissons l'un contre l'autre avec volupté, un peu gênés par le plein soleil qui dévoile nos corps et nos sentiments, mais encore avides de caresses et d'aveux muets. La nuit a été parfaite, nous n'osons pas la salir par nos doutes, nos questions, qui viendront bien trop tôt.
Il repose doucement contre moi, sa tête contre mon épaule, quand je demande d'un ton léger :
- C'est aujourd'hui que tu sais si KK peut t'emmener avec lui en jet privé, non ?
- Oui, c'est ce matin, répond-il avec une pointe de regret.
- Il va t'appeler ?
- Non, c'est moi qui dois appeler. Je vais le faire après le petit déjeuner.
Le petit déjeuner, un sursis pour nous, avant le retour de la vie, des affaires. Je dépose un baiser dans son cou, il murmure :
- Tu feras quoi ? Tu viendras avec moi ?
- Tu voudrais que je vienne avec toi ? j'interroge à voix basse, le cœur battant.
Une petite goutte trouble le silence du bain, je ne vois ni ses yeux ni son visage mais je sens son trouble, ce soupir qui échappe de sa poitrine immergée, une hésitation. Il souffle :
- Une nuit ne suffit pas, n'est-ce pas ?
- Non, ça ne suffit pas, en effet.
Une nuit ne suffira jamais à notre amour, trop grand pour si peu de temps. Je ferme les yeux, essayant de savourer ce répit de la vie, ce petit cadeau inattendu, même s'il n'est que provisoire.
Comme le bonheur, la jeunesse, la vie.
Il reprend, incertain :
- Je pense qu'il en faudrait d'autres, pour savoir. Être sûr…
- D'autres quoi ?
- D'autres nuits. C'est sans doute une connerie mais oui, j'aimerais bien que tu m'accompagnes, Harry. Au cas où…
- Au cas où ?
- Au cas où ce serait bien moi, que tu attendais. Au cas où ce ne serait pas qu'un malentendu, notre histoire.
Je me mords la lèvre, bêtement ému, essayant de refouler les sentiments qui montent, comme une petite vague. Il se retourne dans l'eau, faisant déborder la baignoire dans un clapotis et me fixe droit dans les yeux :
- C'était un malentendu, notre histoire ?
- Je ne sais pas.
- Tu crois qu'on a l'ombre d'une chance que ça marche, quand on sera revenus à la vraie vie ?
- Aucune idée. On n'a jamais vraiment réussi à vivre ensemble longtemps, pour l'instant.
- Oui, mais on n'a jamais vraiment réussi à se quitter, non plus. Alors peut-être que…
Sa main frôle ma cuisse avec légèreté, tout son corps est si frêle contre moi que j'ose à peine respirer. J'emplis mes poumons et mon âme des parfums de ce matin, miraculeux, en me disant que peut-être…
- Peut-être que ça vaut le coup d'essayer, encore. Après tout, on est grands et raisonnables, maintenant, et on a déjà fait toutes les conneries possibles, dis-je en appuyant ma tête contre la sienne.
- Pas loin, en effet.
Des gouttes clapotent dans la baignoire, créant des cercles de mousse ça et là.
« Tu sais que je déteste ?» je reprends au bout de quelques minutes.
- Pourquoi ?
- Parce que je n'ai jamais su te résister.
- Me résister ? Mais c'est toujours toi quoi es venu me chercher. C'est toujours toi qui as pris l'initiative, rappelle-toi…
- Oui, je sais, c'est bien pour ça que je te déteste, dis-je en me penchant pour l'embrasser, au risque de tout faire déborder. Et j'ai pas envie que ça s'arrête… Alors, oui, je t'accompagne, Draco, si tu veux bien de moi.
Il sourit, baissant les yeux, et je sais que j'ai ma réponse.
A suivre…
Bon, voilà qui aurait fait une fin très convenable, quoiqu'un peu idyllique, non ? Alors si vous le voulez bien nous allons découvrir la vraie fin, dans la vraie vie, dans les chapitres suivants... si vous me suivez toujours ^^
