Chapitre 48

Le premier jour du reste de ta vie

Mes amis, nous voilà dans la dernière ligne droite, juste avant l'atterrissage…

Un long chapitre concocté tout exprès pour vous, avec plein de clichés pour le plaisir, j'espère qu'il vous plaira, mes amis…

"Le premier jour du reste de ta vie" est une chanson d'Étienne Daho

Une abeille frôle paresseusement la vitre de mon bureau, je regarde une nouvelle fois tous les messages que je n'ai pas ouverts, sur ma messagerie professionnelle. En fait je butine mes souvenirs comme cette abeille butine des traces de pollen sur les surfaces, à la recherche de fleurs. Difficile de trouver des fleurs à Paris, à part les quelques géraniums sur les rebords des fenêtres, en face.

Je suis rentré depuis deux jours, j'ai retrouvé mon bureau et mes dossiers ce matin mais je me sens curieusement décalé, en plein jet lag. Les piles de classeurs colorés me laissent froid, mon agenda me rend perplexe. C'était quoi déjà l'affaire Weber ? Pourquoi j'avais RDV au tribunal la semaine dernière ? Quel jour on est ?

Ma dispo humanitaire pour la Thaïlande puis le séjour en Hôtel de luxe suivis d'un périple avion-bateau-train m'ont complètement coupé de mon environnement, de ma vie d'avant.

J'observe un nuage immaculé, au-dessus des arbres, dans l'avenue. Je n'arrive pas à me glisser à nouveau dans la peau de l'avocat spécialisé en droit du travail, à reprendre le fil de ma vie. Mon cœur et mon esprit sont restés quelque part, entre la Thaïlande et ici.

Nadine frappe à la porte et me propose un café, espérant discuter un peu de mon aventure, glaner quelques anecdotes qu'elle racontera à son mari, ce soir. Dès mon retour elle m'a assailli de questions « Comment ça s'est passé ? T'as attendu longtemps à l'aéroport ? T'as dormi où ? », autant de questions qui me fatiguent, me font souffrir. Je prétexte un appel urgent pour la faire fuir, je veux rester seul.

Pas envie de lui raconter l'hôtel de luxe et la croisière en Méditerranée, elle ne comprendrait pas, ou colporterait des histoires qui auraient vite fait le tour du bureau. Je ne veux pas alimenter les ragots ni les fantasmes, je veux rester le petit avocat que j'étais – ou le redevenir.

Je sais qu'il y a des cas sérieux dans les classeurs colorés, des gens licenciés, harcelés, je sais qu'ils comptent sur moi, que la vraie vie est là, dans ce bureau. Je me dis que c'est juste un effet de décalage, mon corps a voyagé plus vite que mon esprit mais la réalité va revenir, dès que la fatigue aura disparu. Et ce poids, dans ma poitrine.

Je clique au hasard sur mes messages, aucun n'atteint ma conscience, les mots n'ont pas de sens, je pense à Draco. Deux jours déjà que nous nous sommes séparés à la gare du Nord, lui en partance pour Londres, et moi en partance pour mon studio parisien, chacun happé par une vie professionnelle chargée, prioritaire.

Il a promis de m'appeler demain à son retour à Paris, j'essaie de ne pas attendre son appel.

Je me répète que c'était un moment magique, hors contexte, hors réalité, que je ne dois pas rêver, je suis trop vieux pour ça. J'en ai trop vu, pris trop de baffes. Je me raccroche aux souvenirs éprouvants des enfants vendus dans les bas quartiers de Bangkok pour oublier la suite nuptiale et le plaisir. C'est ça la vraie vie, la pauvreté, le cynisme du système, pas les instants volés à l'hôtel, la piscine divine et la soie de sa peau.

Je lutte pour oublier la chaleur des nuits, les promesses illusoires. Demain. Hier.

Méditerranée, au large de la Sicile.

Draco plonge à mes côtés dans l'eau transparente, nous nageons jusqu'à la petite crique que nous avons aperçue du bateau, qui semble déserte. L'eau est fraîche malgré le soleil d'après-midi, je frissonne mais je sais qu'après quelques brasses je n'aurai plus froid, que l'énergie de mes muscles me réchauffera.

Je fixe sa nuque des yeux, ses cheveux paraissent foncés, j'ai encore du mal à croire que ce rêve éveillé est vrai, que je suis vraiment sur un yacht avec lui, que je partage sa couchette la nuit, que nos corps s'enlacent dans jusqu'à l'épuisement parfois, jusqu'aux lueurs incroyables du petit jour. Souvent je me dis que je vais me réveiller dans un hôpital désaffecté de Bangkok, et que j'aurai rêvé. La chaleur du soleil sur ma peau sera la fièvre jaune ou la malaria, sa voix qui me dit « je t'aime » sera le diagnostic désabusé d'un médecin local prévoyant mon rapatriement sanitaire.

Parce que c'est juste impossible qu'après tout ce que j'ai vécu je sois si heureux, parce que le bonheur ne dure pas, parce que l'addition sera lourde, à la fin.

- On se repose un peu ?

- D'accord.

Nous sortons de l'eau d'un même mouvement pour nous asseoir sur le sable blanc qui se colle à nos peaux mouillées, un petit vent nous fait frissonner, en attendant la douce caresse du soleil qui nous séchera bientôt.

- Ça te plait?

- Tu rigoles ? Il faudrait être difficile, non ?

Sa petite moue me fait sourire, son nez commence à rougir :

- C'est pas trop désagréable, le luxe, hein ?

- Ma foi, je m'y fais. Je prends sur moi, je reste stoïque.

Il rit franchement puis s'allonge sur le sable :

- Tu supportes Kristian ?

- Hum… il est un peu froid, non ?

- Oui, il est toujours comme ça, il déteste la familiarité, il est toujours « under control », il ne faut pas faire attention.

Je ne réponds pas mais m'allonge à mon tour, ébloui par le soleil juste au dessus de nos têtes.

- Je crois qu'il ne m'a pas adressé la parole une seule fois, à part pour me dire « bonjour », j'ajoute au bout d'un long moment.

- N'y fais pas attention, c'est son cinéma à lui, c'est comme ça qu'il se croit plus important que les autres.

- Pourtant il est charmant avec toi, non ?

- Oui, mais moi je suis très blond, c'est différent.

- Pff…

- Et puis une partie du groupe qui l'emploie appartient à ma famille, alors ça aide…

- Vraiment ?

- Oui, vraiment.

Je reste muet quelques instants, perplexe. Je n'avais pas vu les choses sous cet angle, je comprends mieux qu'il nous supporte au long de ce périple, d'un coup. Le sable crisse sous mes doigts, c'est presque désagréable.

Je jette un coup d'œil à Draco qui semble complètement détendu, il faut que j'en fasse autant, que je me laisse aller.

- Est-ce que l'amitié existe dans ton monde, Draco ?

- C'est quoi cette question ?

- Je veux dire une vraie amitié, dans laquelle l'argent n'entrerait pas en ligne de compte ?

- Mon dieu, oui. J'espère que oui, en tout cas. Tu me fais peur, parfois, avec tes questions. Tu crois que l'argent pervertit tout ?

- Je ne sais pas, je me demande.

Il se tourne vers moi et me fixe avec intérêt :

- Et toi, tu es avec moi uniquement pour l'argent ?

- Bien évidemment… Sinon, comment je serais rentré de Thaïlande ?

Sa bouche salée se pose sur mes lèvres, j'ai de plus en plus chaud, il murmure :

- Menteur. Tu détestes les riches, rappelle-toi.

- Je les déteste, mais j'en profite. Autant que ça serve à quelque chose.

Il cligne des yeux, grain de sable ou soleil trop fort, puis me dévisage longuement :

- Tu crois qu'on peut être heureux, tous les deux ?

- En dehors de ce yacht, tu veux dire ? Dans la vraie vie ?

- Oui.

Le grain de sable me pique aussi les yeux, j'ai froid au dos et le ventre qui brûle, et une crampe bizarre à l'estomac. J'aimerais dire « oui, bien sûr », et y croire.

J'aimerais tant y croire, une fois encore.

Le yacht mouille paisiblement non loin de là, KK passe des coups de fils interminables depuis son refuge ombragé, des jeunes gens préparent des cocktails sur le ponton, cette vie n'est pas ma vie.

Je retrouve mon appartement de proche banlieue, avec un petit bosquet devant ma fenêtre. Un côté village, par moment. La pile de courrier me déprime, je décide de l'ignorer. Après tout, je pourrais très bien ne pas être rentré, être encore coincé à l'aéroport de Bangkok, otage involontaire d'un nuage de cendres invisibles. Je pourrais n'être nulle part, je manquerais à qui, finalement ?

Je jette un coup d'œil sur mon répondeur fixe, cinq messages, tous de ma mère. J'ai ma réponse. Je ne suis même pas sûr de l'avoir prévenue de mon retour, faute d'avoir trouvé une histoire cohérente à lui raconter. La vérité susciterait trop de questions et d'étonnement, et elle est trop fragile, pour l'instant, cette vérité.

Trop volatile.

Mon frigo est désespérément vide, je vais me commander une pizza. Mon tas de linge sale me fait la nique dans un coin, décidément le retour est vraiment rude, cette fois. Je m'étends sur le canapé, plus déphasé que réellement fatigué, la radio bourdonne en fond musical, mes pensées s'échappent à nouveau, vers l'est.

Méditerranée, au large de la Sicile.

Je suis dans une carte postale, sur le ponton d'un yacht, au soleil couchant. Je pensais que ce genre de spectacle n'existait pas, ou était réservé à d'autres. Les couleurs explosent devant mes yeux, un léger roulis fait balancer mon transat, j'entends les échos d'une fête, sur le yacht d'à côté. Un producteur de cinéma a invité KK et ses hôtes à sa fête nocturne, mais Draco est resté avec moi, sur ce ponton désert. Côte à côte sur nos transats nous regardons le soleil chavirer vers l'Amérique, nous attendons les étoiles pour les décrocher une à une et peut-être arrêter le temps. Retenir la nuit, comme dans une vieille chanson.

Demain nous arrivons à Marseille, les billets sont réservés, je prie pour que demain n'arrive jamais, par superstition.

Je pose ma main sur la sienne, je sais qu'il redoute l'avenir lui aussi, même s'il n'en dira rien. On s'est trop fait de promesses pour en faire encore, on évite le bord de l'eau, trop dangereux.

- Tu es sûr que tu ne voulais pas aller à cette fête, Draco ?

- Oui, tout à fait sûr. Je préfère rester avec toi, ici.

- Tu n'as pas envie de boire du champagne, de faire la fête ?

- Non. Faire la fête pour quoi, avec qui ? Regarde cette aube… on pourrait mourir devant un tel spectacle, non ?

- C'est pas l'aube, c'est le crépuscule.

Il ne répond pas, d'ailleurs il n'y a rien à dire, c'est un simple lapsus, sans conséquences.

Un sentiment d'éternité s'empare de moi. Oui, peut-être que si on reste immobiles sous les étoiles on pourra se fondre dans le décor, devenir une étoile nous-mêmes. Ne jamais retourner dans la vraie vie, ne jamais voir l'aube.

L'humidité commence à poindre, nous faisant trembler légèrement. Imperceptiblement le soleil a fondu dans la mer, aspirant les couleurs. L'obscurité nous entoure et plus rien n'existe que le clapotis des vagues, contre la coque du yacht, et cette odeur iodée entêtante.

Des feux d'artifice s'élancent dans les airs, au milieu des bruits de bouchon de champagne.

- Eh bien, ils savent s'amuser, tes amis.

- Tu crois ? Je ne suis pas sûr. Ils courent après toujours plus de fêtes, de plaisirs mais demain ils seront seuls et fatigués, en quête d'autre chose. Et puis ce ne sont pas mes amis, je ne les connais pas vraiment. Des amis, je n'en ai pas beaucoup, tu sais…

Le silence retombe sur nous, indécis. Je déplie moi aussi une couverture pour m'y blottir mais elle est humide, il fait bizarrement chaud et frais à la fois, sur l'eau.

- Pourtant vous faites partie du même monde, vous vous croisez souvent, non ?

- Oui, on se croise. De là à être amis…

Le léger ton de déception me rend perplexe, je demande :

- Tu n'as pas d'amis ?

- Si, Diego. Pour moi, c'est un ami, un vrai. Quelqu'un à qui je peux tout dire, un vrai confident.

- Tu ne vois plus de psy ?

- Non, plus le temps. Je travaille tout le temps, je voyage beaucoup, ça m'aide à ne pas penser, ne pas me poser de questions existentielles. Et toi ?

Je gratte une petite croûte sur l'accoudoir de mon transat, du bout de l'ongle :

- Moi pareil. Depuis que j'ai retrouvé mes souvenirs je vais mieux, et je travaille beaucoup, aussi.

- En fait on a un peu la même vie, non ?

- Oui, toutes proportions gardées. Je ne vis pas dans ton milieu, c'est clair. On n'a pas du tout le même mode de vie, tu sais. Et j'ai peur que…

La lune monte lentement en face de nous, faisant luire des reflets sur les flots. Un petit rire grinçant s'élève dans les airs, amertume ou écho ?

- Nous y revoilà. Le milieu. L'argent. Le nerf de la guerre. Tu crois toujours que c'est si important, Harry ?

J'hésite à répondre, mais la certitude est là, bien présente :

- Oui, je crois que c'est important. On n'a pas les mêmes références, les mêmes valeurs, forcément.

- Ah ! les valeurs… C'est important, ça, les valeurs, dans mon milieu, tu as raison. Je me demande desquelles j'ai hérité, au final. Les valeurs de mon père, qui adorait les jeunes garçons, ou celles de ma mère, qui a toujours soigneusement fermé les yeux ?

- Pff ! Évidemment, avec ce genre de raccourci, on ne va pas loin.

- Non, avec les a priori et les clichés on ne va jamais loin, c'est vrai.

Soudain je me sens un peu seul, à la dérive. Je me mordille la lèvre, des fourmis dans mes jambes me donnent envie de bouger, de partir. Me coucher et dormir. Demain soir je serai à Paris, dans mon appart de petit avocat. Demain soir le rêve sera fini.

- Tu sais d'où me viennent mes valeurs, Harry, celles auxquelles je tiens ?reprend Draco dans un souffle.

- Ton grand-père ?

- Non, je l'ai très peu vu, petit, à part pendant les vacances de Noël. Et nous étions toute une marmaille dan ses jambes, souvent. Mes valeurs me viennent de ma nourrice française, qui m'a élevé. C'était très à la mode, les nourrices françaises, à l'époque. C'était une brave femme, qui avait élevé quatre enfants, qui avait les pieds sur terre. Elle ne s'est jamais laissé abuser par l'argent, la poudre aux yeux, elle voyait l'envers du décor, la solitude des enfants, l'absence de repères. Elle comptait énormément pour moi.

J'acquiesce, un peu surpris de la révélation. Je ne me souvenais d'elle que son amour pour les films de Truffaut, la mémoire est sélective parfois. Il continue, sans me regarder :

- C'est la seule qui m'ait toujours consolé, compris, soutenu. La seule qui n'a pas vu en moi que l'héritier Malfoy ou le jeune homme trop blond, trop fragile. La seule qui m'ait fait confiance, qui ait toujours cru que j'étais quelqu'un de bien.

- Mais… et ta mère ?

- Ma mère était très peu présente, ça ne se faisait pas de couver les enfants, dans mon milieu. Que ma sœur soit dans ses jupes était acceptable, mais pour moi ça ne l'était pas, parce que j'étais un garçon. Celle qui était proche de moi, qui me couchait tous les soirs, c'était ma nourrice. Alors je ne me reconnais pas dans ce milieu, l'élitisme de l'argent est insupportable, la vacuité est insupportable. Émilie, elle, m'a appris les vraies valeurs des gens simples, le respect de l'autre, le respect de soi, même si j'ai mis longtemps à l'écouter, pris dans mes contradictions. Elle avait un regard sévère mais juste sur moi, elle a toujours essayé de me faire progresser, malgré mes difficultés. Je me souviens encore de son odeur, son sourire, sa chaleur, je l'adorais.

- Tu la vois encore ?

- Non. Quand j'ai déconné, à l'adolescence, mon père m'a flanqué en école militaire et il l'a renvoyée. Depuis je n'ai pas osé reprendre contact avec elle, parce que j'ai peur qu'elle ne soit pas fière de moi.

- Pas fière ? Tu as bien réussi, pourtant.

- Tu trouves ? Oui, financièrement, peut-être. Mais pour le reste… Je vis dans un monde superficiel, je ne suis pas marié, je n'ai pas d'enfants, je ne crois pas que ça corresponde aux valeurs qu'elle a voulu m'inculquer. Je ne crois pas que ce soit la vraie vie, tu comprends ?

Je hoche la tête. Oui, je crois que je comprends. Je pense à mon oncle et ma tante, si fiers que je sois devenu avocat, des gens simples et sensés, eux aussi. Une petite chaleur s'allume dans ma poitrine, à l'évocation de ce passé.

Draco pose à nouveau sa main sur la mienne :

- Alors tu vois, pour moi l'argent n'a aucune importance, ce qui compte c'est le courage, la volonté de bien faire, la conviction dans les idées, le respect de l'autre. Tu comprends ?

Je sens un sourire sur mes lèvres, oui, je crois que je comprends.

Le téléphone fixe bourdonne, mon cœur se serre d'un coup. Je m'étais endormi, je mets quelques secondes à réaliser que je suis de retour chez moi, la tête encore dans mes rêves. Avant de me relever d'un bond je me force à respirer, à tous les coups c'est ma mère, je vais être déçu.

- Allo ?

- Draco ? dis-je, stupéfait.

- Ben oui, c'est moi. T'as l'air surpris, je te dérange peut-être ?

- Je… Non, non, au contraire ! Je n'attendais pas de tes nouvelles si tôt, alors je… suis surpris, c'est vrai. T'es où ?

- A Londres. Comme prévu.

- Mais tu reviens à Paris demain, non ?

- Je ne crois pas. C'est vraiment le bazar ici, j'ai des choses importantes à régler. Je ne pense pas revenir à Paris cette semaine, c'est impossible vu les urgences.

- Ah ? D'accord. Tant pis.

Demain s'éloigne à grande allure, un poids me tombe sur la poitrine. Je m'efforce de ne pas sentir la gêne dans sa voix, après tout il m'appelle pour me prévenir de son retard, c'est pas si grave. C'est pas comme si je l'attendais depuis des mois. Des années, même.

D'une main j'allume la télé en sourdine, pour couvrir les battements de mon cœur dans le silence.

- Et toi ? Comment ça va ? reprend la voix après un instant.

- Ici aussi c'est le bordel, mais je crois que je m'en fiche…

- Quel temps il fait à Paris ?

- Aucune idée. Si je me souviens bien, il faisait chaud, dis-je, l'esprit vague.

- Tu vas bien, Harry ?

- Je suppose, oui… « Si tu ne m'annonces pas que tout est fini entre nous » me dis-je sans le formuler. C'est vraiment grave ?

- Oui, assez. Je dois voir Diego, c'est très important.

- Bien sûr. Tu as aussi réfléchi par rapport à ce qu'on avait dit ?

- …oui, répond-il avec réticence, et mon cœur se serre.

- Et alors ?

- Et alors je ne veux pas en parler au téléphone. Il faudra qu'on se voie… dès que possible.

- Un jour ou l'autre, quand tu seras revenu en France. Plutôt l'autre, je lâche avec résignation.

- Pourquoi tu dis ça ?

- Un pressentiment. Tu sais, si tu as changé d'avis, tu peux me le dire simplement, pas besoin de remettre ça à plus tard. J'aimerais autant être fixé tout de suite, je rajoute en regardant - sans les voir vraiment - les images chocs de corps sortis de décombres, sur mon poste de télé.

Encore un tremblement de terre, sans doute à des milliers de kilomètres d'ici. Étrangement ça ne me fait rien, moins que l'hésitation de l'homme au bout du fil. Je détourne la tête, mes yeux tombent sur ma valise, dans un coin de l'entrée. Je n'ai même pas eu le temps de la ranger, la vie va trop vite. Ou les sentiments.

- Mais je ne suis pas fixé, tout n'est pas encore très clair. Je dois voir Diego d'abord, il faudra qu'on s'organise. C'est important, tu sais…

- J'imagine, oui. Une affaire de plusieurs centaines de milliers d'euros, c'est important.

- C'est pas qu'une question d'argent, mais j'ai besoin d'y voir clair, avant de prendre une décision, dit-il plus fermement.

A ces mots je revois son regard gris, je souris malgré moi.

- Et cette décision peut avoir des répercussions sur nous ?

- Oui, forcément. Je t'assure que c'est très important, pour moi. Pour nous. Harry, je suis désolé de te faire attendre encore, mais je te promets de venir le plus rapidement possible. Je te jure.

- …

- Tu me crois ?

- Bien sûr. Pourquoi pas ?

- Je ne te sens pas, là. Tu es bizarre. Quelque chose ne va pas ?

- Oui, je réponds machinalement, l'esprit vide, en raccrochant.

J'ai compris, pas besoin de dessin. Des décisions à prendre. Des répercussions. Des centaines de milliers d'euros.

On aurait dû sauter, ce soir-là.

Des applaudissements crépitent sur la bateau d'à côté, je crois que j'aimerais rompre les amarres et dériver avec Draco, doucement. Je tourne la tête vers lui, il a fermé les yeux, peut-être qu'il dort – peut-être même qu'il rêve, d'un plongeon du haut d'une falaise, main dans la main avec moi. Il soupire et glisse sa main sous la couverture qui le protège, je murmure :

- Tu sais, j'ai souvent regretté qu'on n'ait pas sauté tous les deux, ce jour-là.

- Tu y penses encore ?

- Bien sûr. Pas toi ?

- Si, parfois. Quand je suis pris dans les emmerdes, les commandes erronées, les retards de livraison, les clients mécontents, je repense à ce soir-là, quand on était main dans la main, au bord du précipice. Et je me dis que tout pourrait être fini. Bizarrement, ça m'apaise. Comme une porte de sortie que je n'aurais pas prise, mais qui est là, au cas où…

- Oui, je comprends. Mais j'aimerais quand même savoir…, je commence à voix basse, en me tournant vers lui.

- Toi et tes questions, tout le temps ! Tu voudrais savoir quoi, Harry ?

Je me mordille la lèvre. Ce n'est peut-être pas le bon moment pour poser la question, reparler de ça. Et pourtant…

- Pourquoi tu voulais sauter ?

- Parce que j'étais dépressif, fait-il comme une évidence.

- Oui, mais pourquoi ce soir-là ?

- A cause de toi, je te l'ai déjà dit. Parce que tu m'avais reparlé de Ryan, en me disant que j'avais gâché l'amour de mon père pour lui. Tu t'en souviens ?

- Oui… dis-je après une hésitation.

- Ça m'a fait trop mal. Ryan était mon premier amour, nous avions 16 ans. Ça va te paraître naïf, mais il était tout pour moi, c'était la première fois que je m'attachais à quelqu'un. Au début nous étions amis, au Collège, puis peu à peu nous nous sommes rapprochés, on se cachait partout pour s'embrasser et se toucher – même si ça n'allait pas très loin. On était fous l'un de l'autre, avec l'impression que notre amour était immortel, plus fort que tout. On se voyait parfois en douce chez lui ou chez moi, le weekend. On avait juré de passer toute notre vie ensemble. Un jour…, commence –t-il avant de s'interrompre.

- Oui ?

- Ça n'a pas d'importance, se ravise-t-il.

- Si, ça en a. Alors dis-le-moi, s'il te plait.

- C'est si loin…

- Raconte-moi, Draco.

Il reste quelques minutes muet, les feux d'artifice ont stoppé, on n'entend que des rires lointains et les échos d'une musique techno. Je prends sa main dans la mienne –ses doigts sont glacés, étrangement, et je frissonne.

- Un samedi après-midi il est venu chez moi, pour me faire une surprise, et il est tombé sur mon père. Ce salaud lui a dit que je n'étais pas là – le manoir est immense -, qu'il pouvait m'attendre en buvant un verre avec lui.

Ma gorge se noue, je sais très bien ce que je vais entendre - le récit d'un viol, le même que le mien.

- Je suis descendu à 17h pour le thé, et j'ai juste eu le temps de voir Ryan s'enfuir en se rhabillant, tout rouge. Je l'ai appelé, mais il ne s'est même pas retourné, souffle-t-il avec amertume.

- Mais pourquoi ? Pourquoi ton père… ?

- J'étais anéanti, tu comprends ? Tout mon univers s'est écroulé ce jour-là, tout était fichu, terni, dévasté. Alors quand le cher « ami » de mon père a jeté son dévolu sur moi, je l'ai laissé faire. J'étais déjà tellement écœuré, plus rien n'avait d'importance. Je crois que j'ai voulu me venger en faisant ça, alors que je n'ai fait du mal qu'à moi-même, comme tu me l'as très bien dit, plus tard. Pas très malin, hein ?

- Mais tu étais jeune…

- Oui, j'étais jeune. Mais quand tu m'as dit que j'avais gâché l'amour de mon père pour Ryan, le soir du défilé de Kristian, j'ai pété les plombs je crois. Le perdre et te perdre après de la même manière, c'était…

Le mot existe sans doute. Dans tous les bons dictionnaires. Quelque chose comme « intolérable », « atroce » ou « insoutenable », mais je n'ai pas envie de l'entendre.

Je pose ma main sur sa bouche, j'aimerais effacer le passé, tous les passés.

- Je suis désolé…

- Je sais. Mais tu ne pouvais rien faire. Il n'y avait rien à faire, murmure-t-il en retirant ma main avec douceur.

- Mais pourquoi ton père… ?

- Je ne sais pas. Il a emporté son secret dans sa tombe, et c'est très bien ainsi, dit-il d'un ton plus ferme. J'ai soif, moi. Pas toi ?

- Je, euh… je ne sais pas. Non. Enfin, si.

- Il y a une excellente bouteille de champagne dans notre cabine, je vais la chercher et je reviens, ajoute-t-il en se levant d'un bond et en disparaissant dans l'obscurité.

Il réapparait quelques minutes plus tard, avec une bouteille et deux verres :

- Dis donc, t'étais pas serveur, toi, dans une autre vie ?

- Moi ? Je m'en rappelle pas.

- Tu ne sais toujours pas ouvrir les bouteilles de champagne ?

- Non, et j'en suis fier !

- Quelle misère. Mais la vie ne t'a rien appris ?

- Non, pas tout encore. Et toi ?

Je distingue ses yeux qui brillent dans le noir, ses mains s'activent autour du bouchon, et soudain j'entends une explosion suivie d'un plop.

- Non, pas tout encore. Tiens, donne-moi ton verre.

Une rafale se lève et me donne la chair de poule, ou alors ce sont les petites bulles qui explosent dans ma bouche.

Je regarde mon canapé usé, ma télé pourvoyeuse de mauvaises nouvelles, les nuages gris qui s'amènent et ce téléphone éteint. Un bruit dans la rue attire mon attention, je me penche à la fenêtre pour voir des enfants passent en roller. Le bruit des patins sur le trottoir m'évoque le bruit de la mer, je ne sais pas pourquoi.

oOo oOo oOo

Le lendemain

Des coups frappés à la porte me font sursauter, mon cœur bat comme un fou, j'allume à tâtons. Six heures du matin. Quel jour on est déjà ? Dans quel pays ? Je me rassure en retrouvant mon décor familier, on n'est pas en Bolivie, c'est pas la Police. Je me frotte les yeux avant de me lever, en me disant que ça faisait longtemps que je n'avais pas repensé à Mike. Mais les réveils brutaux appartenaient à mon autre vie, celle où j'étais un héros. Enfin, presque. Trois libérations avec l'appui du gouvernement, ça compte au jour du jugement dernier ?

Derrière ma porte se trouve un homme brun à l'air sombre, une vraie tête de gangster, je lui lance :

- Ça vous prend souvent de réveiller les gens en pleine nuit ?

- M. Malfoy m'a dit de passer vous prendre à la première heure. Vous n'avez pas eu son message ?

- Non, aucun message, je réponds en réalisant que je n'ai pas consulté ma messagerie depuis que j'ai éteint mon portable, la veille.

- Vous êtes prêt ?

- Prêt à quoi ?

- A venir avec moi.

- Pour où ?

- Rejoindre M. Malfoy.

- A Londres ? A sept heures du matin un dimanche ? dis-je, abasourdi.

Il hausse les épaules :

- Consultez votre messagerie. Je ne peux pas vous en dire plus.

- Pourquoi il est si pressé ? Je ne suis pas à sa disposition, non plus.

L'homme regarde sa montre, se gratte la tête, visiblement perplexe :

- Bon, alors, vous venez ou pas ?

- Qui me dit que je peux vous faire confiance ?

Sa manière de hausser les sourcils montre qu'il me prend pour un fou, je suppose qu'il déteste ce genre de client difficile. Il doit se dire que je ne suis pas une rock star, que je n'ai rien à craindre. Qui enlèverait un avocat paumé dans le val de Marne ?

- Un instant. J'écoute mes messages, et je reviens, dis-je en lui refermant la porte au nez.

Non mais et puis quoi encore ? Je résiste à l'envie de me recoucher en le laissant poireauter devant la porte, la vengeance serait agréable. Mais je ne retrouverais jamais le sommeil, de toute façon. Après m'être cogné au bord d'une chaise, je consulte mes messages : 3 messages en absence. Etrange. Draco aurait-il eu des remords ?

Mon cœur accélère mais je décide de ne pas les écouter. Je me fiche de ses remords, je ne suis pas à sa disposition. D'ailleurs j'ai des dossiers urgents qui m'attendent, dans le tiroir du bureau de ma chambre. Plein.

Je compose nerveusement son numéro, je tombe sur sa messagerie. Ben voyons. Il n'a honte de rien, lui. Me réveiller à l'aube alors qu'il dort, ça lui ressemble tant que je sens que je souris.

- Draco, quand tu auras ce message, rappelle-moi, je martèle d'un ton dur, avant de raccrocher sèchement.

Je n'en dis pas plus, je pense qu'il comprendra. Il faudra bien qu'il me prenne au sérieux, cette fois. Je me dirige vers la cuisine pour me faire un café, de mauvaise humeur, quand un bruit violent me fait sursauter.

Les coups redoublent à la porte, je retourne ouvrir, excédé :

- Vous êtes encore là, vous ?

- J'ai des ordres. Je ne dois pas repartir sans vous, dit-il en me fixant sans aménité.

- Ben voyons ! Vous comptez m'enlever, alors ?

Il penche la tête, évaluant sans doute ses chances de réussite face à moi, quand mon portable se met à sonner.

- Harry ?

- C'est quoi cette blague ? C'est qui ce mec qui campe devant la porte ?

- Tu n'as pas eu mes messages ?

- Non.

- Je t'en ai laissé trois, cette nuit.

- Je dors, moi, la nuit. Qu'est-ce qui se passe, bordel ?

- Il faut qu'on parle. C'est important.

- Alors parlons. Je ne bougerai pas d'ici.

- Non, je ne peux pas te dire ça au téléphone. Viens.

- A Londres ?

- Je quitte Londres dans une heure, rejoins-moi avec Régis, il faut qu'on se voie, et qu'on parle.

- Régis ?

- Un de mes assistants, le mec qui campe devant ta porte. Il t'emmènera jusqu'à moi.

- Tu me prends pour un colis postal ?

- S'il te plait…

- N'importe quoi. Tu sais que t'es pénible ?

- Viens.

- Pourquoi tu viens pas, toi ? j'insiste, buté.

- Je dois régler des affaires urgentes ce matin, je n'ai pas le temps de passer à Paris.

- Des affaires urgentes un dimanche ?

- On fait un show case ce soir, et après je pars deux semaines aux États-Unis, je veux te voir et t'expliquer avant. C'est important. Viens, répète la voix aux accents tendres, et je sens mes jambes faiblir.

- Viens, oh viens mon amour, murmure Draco en soulevant le drap qui recouvre sa couchette, et j'aperçois son corps diaphane luire dans le rayon blafard de la pleine lune, par le hublot.

Un frisson m'envahit, je sens mon sexe se tendre malgré moi, malgré la fatigue et ma tête lourde, malgré l'aube qui pointe. Il m'a précédé à la douche et repose sur le tissu immaculé, je n'entrevois qu'une ombre sur son bas ventre, mais je devine le désir dans son corps délié, son attente. Sans plus attendre je me glisse à côté de lui, heureux de retrouver sa peau frissonnante, encore humide par endroits, salée par intermittence. Je connais déjà le goût de son corps, je connais chaque parcelle de sa chair par cœur mais je veux redécouvrir son corps sur cette couchette trop étroite, retrouver les effleurements qui le feront soupirer, les caresses qui le feront gémir, les secousses qui le feront décoller, encore, au rythme du léger tangage du yacht.

Sa bouche aux saveurs de champagne m'espère, m'accueille, je viens m'y désaltérer en un baiser fondant, alors que ses mains s'accrochent à mes épaules, prière muette. Le rituel est le même et un autre à chaque fois, peaux enlacées, chairs tendues, assaut et abandon, combat charnel. Sa tête un peu plus penchée, sa hanche que j'agrippe plus fermement, le parcours d'une langue indiscrète, ses reins qui se creusent puis mon entrée en lui, hoquet de surprise, murmure ambigu, incursion secrète au plus profond de sa chair délicate, douceur et chaleur, bonheur. Son plaisir m'inonde alors que nos mains se rejoignent, nous rejoignons les étoiles dans un frisson sensuel, intime. Le plaisir me paraît encore plus fort qu'avant, renforcé par nos retrouvailles, notre nouvelle complicité. Tout ce que je sais de lui et tout ce qu'il sait de moi, c'est de l'amour pur, intense.

Nous ne bougeons pas, après, nous osons à peine respirer, de peur que l'instant s'envole, disparaisse. Je me sens si bien que je glisse :

- Je ne pensais pas revivre ce genre d'instant, avec toi. Ni avec personne, d'ailleurs.

Il relève la tête et cherche mes yeux, je lis un soupçon d'inquiétude dans le gris sombre :

- Pourtant il y a eu quelqu'un d'autre, non ?

- Oui. Mike. Il y a longtemps. On travaillait dans la même ONG.

- Il est mort, d'après ce que tu m'as dit ?

- Oui. Une balle perdue. J'ai pas réussi à le sauver…

Je reste songeur, Draco se tait. Difficile de penser à Mike à bord d'un yacht, j'ai l'impression de trahir tout ce en quoi il croyait. Pourtant ses traits deviennent flous, ma mémoire a oublié les inflexions de sa voix, le toucher de sa peau mate.

- Tu penses encore à lui ?

- Non. Jamais. Presque jamais.

- Tu regrettes ?

- Pas vraiment, même si je crois que je me suis engagé pour de mauvaises raisons. Mais tu l'avais très bien compris, n'est-ce pas ?

Je passe mes doigts sur sa bouche muette, il est des victoires qu'on voudrait oublier. Je veux chasser ce pli sur son front, cette ombre sur son visage :

- Je ne l'ai jamais aimé comme toi. Hélas…

- Hélas ?

- Oui, j'aurais bien voulu t'oublier, à cette époque-là. Je me suis raccroché à lui, mais ça n'a jamais…

- Chuut, ne dis pas ça. C'est le passé. En plus, il n'y a pas que des mauvaises choses, dans le passé.

- Hum… comme quoi ?

- Comme ça, dit-il en laissant courir ses mains sur moi, jusqu'à me faire soupirer. Tu aimais ça, rappelle-toi.

- Me rappelle plus. Ça ?

- Oui…

Le soleil arrose la couchette de tous ses feux quand je rouvre les yeux, essoufflé et en sueur. Tout à l'heure nous sauterons dans l'eau fraîche qui réveillera nos membres endoloris, Draco soupire :

- J'aimerais que ce soit tout le temps comme ça, entre nous.

- Et Diego ?

- Diego est mon associé, principalement. Plus vraiment mon amant. Ou que de loin en loin.

- Mais tu as l'impression d'être plus lié à lui que par le mariage, c'est bien ce que tu avais dit, non ?

- Oui, je l'ai dit, c'est vrai, parce que nous devons prendre les décisions ensemble, je ne peux pas le quitter comme ça. Je ne peux pas foutre en l'air une société qui marche bien, en pleine expansion, pour des raisons sentimentales. C'est un peu comme un train en marche, on ne peut pas l'arrêter d'un coup, c'est impossible. Mais du point de vue des sentiments, il n'y a plus rien entre nous. Il n'y a que la maison de couture que nous avons créée.

- Et c'est beaucoup.

Un nouveau soupir se glisse entre nous, Draco prend son temps avant de répondre, les yeux perdus dans le vide :

- Oui, c'est beaucoup. Beaucoup de travail, beaucoup d'investissement, beaucoup d'argent. J'ai tout investi dans ce projet, tu comprends ? C'est toute ma vie, ma seule réussite.

Je n'ai pas besoin de demander « Et nous là-dedans ? », la question est implicite, voire superflue. Je me serre un peu plus contre lui, pour respirer son odeur, encore.

- Il faudrait que je m'organise, que je règle quelques affaires avec Diego. Ca ne me paraît pas impossible, reprend-il au bout de quelques minutes. Je n'ai pas envie de te laisser partir. Pas maintenant.

- Mais on a des vies si différentes… Tu crois qu'un avenir commun serait possible ?

- Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas, murmure-t-il sans me regarder. On a nos vies bien organisées, tous les deux, et je voyage beaucoup, pour mon boulot. Mais je pense que ça doit être possible, nous deux. Il faut juste que je fasse le point avec Diego. C'est juste une question d'organisation.

J'ai du mal à fixer le soleil, par le hublot, il brille trop, je referme les yeux.

Une simple question d'organisation.

L'avion descend le long de la Côte méditerranéenne, je soupire malgré moi. Mille euros qu'on va se retrouver à l'hôtel du Cap, je reconnais bien là le sens de l'humour de Draco. Tout ça pour m'annoncer qu'il y a des « problèmes d'organisation » ou autre « intérêts prioritaires », c'est couru d'avance. J'avale difficilement ma salive, j'aimerais autant que ça se passe ailleurs que dans cet hôtel. J'aimerais autant que ça n'arrive pas, à vrai dire.

Mon voisin referme son magazine du sudoku, il transpire à grosses gouttes. Je parie qu'il a peur en avion, mais on ne dit pas non à Draco Malfoy, quand on est un de ses employés. Je prépare un petit laïus dans ma tête alors que les palmiers se rapprochent dangereusement, il ne faut pas que j'aie l'air déçu. Tout juste blasé, philosophe. Les promesses sur l'oreiller ne résistent jamais bien longtemps à la vraie vie, je le savais déjà.

Le mot de la fin, c'est moi qui l'aurai.

L'air chaud et marin embaumé de pins me saute à la gorge dès la sortie de l'aérogare, je m'accroche bêtement à ma petite valise, comme à un doudou, ou une bouée de sauvetage. Je me demande pourquoi j'ai dit oui, pourquoi je n'arrive pas à lui résister. Nous grimpons dans le taxi, le fameux Régis ne donne même pas d'adresse que nous voilà partis sur la corniche ensoleillée, presque déserte à cette heure-ci. Je repense à une princesse et à un accident de voiture, aux contes de fées qui finissent mal, aux promesses enfuies. Le paysage maritime au détour des virages est fabuleux, immuable et fascinant, trompeur sans doute.

Les relents de transpiration de mon garde du corps me donnent la nausée, je me carre contre la portière, le nez à la vitre. Peut-être que c'est juste une blague, ou un rêve. Oui, ça doit être ça, je vais me réveiller dans mon lit, si je me pince assez fort.

Le taxi entre dans la cour de l'hôtel, j'avais malheureusement raison. Les arbres ont poussé, il y a de nouvelles plantations, des arums apparemment, mais le bâtiment reste le même, malgré la peinture fraîche. Sacré Draco, il ne m'aura rien épargné.

A l'accueil un employé inconnu m'indique le numéro de chambre de M. Malfoy, je note sur une pancarte accrochée au mur que le Directeur a changé. Bizarrement ça ne me fait rien, comme un passé révolu. La moquette dans le couloir est encore plus épaisse et feutrée qu'avant, mais le décor au loin reste le même : la Méditerranée, immensité bleu dur, agrémentée de voiles blanches. Je croise un jeune employé affairé, nez au sol, gel dans les cheveux. Il me rappelle quelqu'un. Moi.

Ça fait combien, déjà ? Dix ans, quinze ans ?

Je n'ai pas peur en approchant de la suite du couturier, le couturier c'est Draco désormais, je sais tout de lui comme il sait tout de moi, derrière les apparences.

Le passé comme le futur, l'implicite et l'explicite.

C'est l'histoire d'un couturier qui a rendez-vous avec un avocat, me dis-je en souriant. Ou plutôt c'est l'histoire d'un étudiant déguisé en groom, amoureux fou d'un junkie de bonne famille, c'est juste une histoire impossible.

Trois coups à la porte, j'entre sur les pas de Régis, caché derrière mes lunettes noires. Personne. Un grand lit trône à gauche de la suite, il y a un immense canapé à droite, des fauteuils, des coussins. La porte-fenêtre donne sur la terrasse, l'éclat des flots au loin me fait ciller. Mon cœur se serre quand une silhouette élégante apparait sur celle-ci, nous tournant le dos.

Pas de peignoir entrouvert cette fois, et je ne porte pas un plateau avec du champagne.

« L'assistant » rejoint Draco qui se retourne et me fait un geste du menton pour que je le rejoigne sur le balcon, sans interrompre sa conversation au téléphone. Il parle très rapidement en anglais, visiblement énervé, en faisant de grands pas de long en large. Son costume en lin beige est naturellement froissé, son parfum délicat me trouble, je détourne la tête.

On a connu des retrouvailles plus tendres, mais je ne dois pas oublier qu'il ne s'agit sans doute que du RDV d'un avocat avec un couturier, les affaires sont les affaires. Je m'assois sur un siège sous le parasol, en retirant ma veste. Il fait chaud, malgré l'air marin. J'ai encore sur la peau les traces d'un bronzage thaïlandais, peut-être même sur mon épaule les traces des dents de l'homme pressé qui négocie au téléphone, sans me regarder.

Amusant.

Je regarde ma montre en décidant de lui laisser cinq minutes, au-delà je partirai, point barre. Cette plaisanterie me fait beaucoup rire, mais pas plus de cinq minutes.

J'admire son élégance, le reflet du soleil dans ses cheveux, son ton contenu malgré l'impatience. Une jolie scène, un peu surjouée, mais je suis bon public. Au bout de quelques instants je comprends qu'il parle avec Diego, de projets de développement, d'emploi du temps surchargé, d'argent.

Bien sûr.

J'ai soif, je me lève pour récupérer un Perrier dans le frigo de la suite, avant de me réinstaller sur mon siège. L'odeur de la mer me détend, le bruit du ressac en bas me donnerait presque envie de me baigner, si le vent n'était pas si frais. Plus que deux minutes, le temps de décapsuler la canette, de voir le liquide exploser en milliers de bulles transparentes dans le verre. Il y a une coupe de champagne sur la petite table, pas les mêmes bulles, pas le même voyage.

Au moment où j'envisage sérieusement de plier bagages il referme son portable d'un claquement sec :

- Merci d'être venu, dit-il le visage fermé avant de boire d'un coup le reste de sa coupe.

- No soucy. Tu appelles, j'arrive. Comme un bon employé…

- Je croyais qu'on n'en était plus là, dit-il d'un ton las en s'asseyant en face de moi.

- Moi aussi, je croyais. Mais visiblement le story-board a changé, et pas de mon fait. On devait se retrouver à Paris, à l'origine. Aujourd'hui même.

- Oui, je sais. Mais c'est ce satané boulot, toute cette organisation. Ça me tue, si tu savais…

Je hausse les épaules, non, je ne sais pas. Savoir quoi ? J'observe un yacht qui mouille non loin, je n'arrive pas à en lire le nom.

Il me lance un coup d'œil gêné :

- Je regrette vraiment ce qui se passe, tu sais. Diego m'a pris plein d'engagements pendant que nous étions en mer, mon planning a complètement été bouleversé. Je dois superviser un show case ce soir avant de le rejoindre aux États-Unis, pour ouvrir une nouvelle boutique.

- Mais tu es son employé, ou quoi ? dis-je avec perfidie. T'es pas libre de tes mouvements ?

- Comment ? Si, bien sûr, mais il veut toujours développer la marque à l'étranger, et on doit signer tous les deux pour le bail. Sinon on perdra l'emplacement. C'est important, tu comprends ?

- D'accord, dis-je, résigné. Pourquoi tu m'as fait venir, au fait ?

- Pour… pour te voir avant de partir. Je ne voulais pas que tu aies l'impression que je me défile, et la dernière fois tu m'as raccroché au nez, alors…

Je le dévisage, derrière mes lunettes de soleil. Dans cinq minutes ça va être de ma faute, je le sens bien. Il se mordille la lèvre, signe de gêne, en fixant son portable. S'il prend un autre appel, je le balance par-dessus bord, ce foutu portable. Après tout, ce ne sera pas le premier.

Je ferme les yeux, rêvant d'un cargo qui m'emmènerait ailleurs, à l'autre bout du monde. Pourquoi pas le Brésil ? Partir le premier, avant de me faire jeter.

Le jour blafard entre par le hublot, nous arrivons sur Marseille.

Draco dort nu entre mes bras, nos peaux sont collées par la transpiration et la chaleur moite de la cabine. Le clapotis me berce doucement, je prie naïvement pour qu'on n'arrive jamais, qu'on n'accoste pas. Je regarde les gouttelettes de sueur sur son front doré, je sais que si je tends la langue elles seront salées sur ma bouche, qu'elles me donneront soif de sa bouche, faim de son corps.

Je scrute le creux de son omoplate, cette petite boucle blonde sur son oreille, le souffle léger entre ses lèvres entrouvertes. Le compte à rebours m'obsède, alors qu'il serait si facile de se dire que la croisière ne finira jamais. Si facile de se mentir, encore.

Le cri des mouettes résonne étrangement, j'entends les pas des hommes d'équipage sur le pont. Ma main posée sur son ventre monte et descend doucement au rythme de sa respiration, je me demande comment revivre seul après avoir partagé ses nuits, à nouveau. Qui glissera le savon sur mes épaules, mon dos, mes fesses, sous la douche, le matin ? Qui viendra haleter le soir sous mes caresses, qui viendra accrocher ses jambes autour de mes hanches, si lourdes et frêles à la fois ?

Une porte bat, il bouge doucement ses hanches en soupirant, ma main glisse sur son bas ventre, j'entrevois un bout de langue rose, entre les dents. Je frôle les lèvres endormies, ou menteuses, nos peaux se rapprochent pour une dernière étreinte un peu moite, un peu maladroite. Etreinte du matin, chagrin ?

Je cherche un indice dans ses yeux pâles qui se ferment par intermittence, avant de chavirer dans un frisson. Je cherche une réponse dans ses soupirs et mes râles, dans l'équilibre instable d'un lit défait, dans le déséquilibre de deux corps enlacés dans le petit jour.

- Ton train est à quelle heure ?

- Pour Londres ? Vers 16 heures gare du Nord, je crois, dit-il en se rhabillant, après la douche, alors que je range mes dernières affaires.

La cabine est jonchée de vêtements et serviettes, j'ai du mal à boucler ma valise, tout est sans dessus dessous, à l'image de ma vie. Je retrouve avec étonnement la lotion que j'utilisais en Thaïlande, lors de ma mission humanitaire. Tout cela me paraît si loin que je jurerais que c'était une autre vie, ma vie d'avant.

- C'est déjà la fin du voyage, hein ?

- Du voyage, oui. Mais on se reverra, de toute façon, n'est-ce-pas ? dit-il avec une inflexion étrange dans la voix - espoir ou crainte ? Ou les deux.

- Oui, bien sûr. Je ne bouge pas beaucoup, je reste à Paris le week-end, donc il n'y a pas de raison qu'on n'y arrive pas. Londres n'est pas si loin, c'est un trajet que tu connais bien, hein ?

- Oui, répond-il avec un petit sourire nostalgique. Très bien. Tu n'as pas vu mon rasoir ?

- Si. Dans la salle de bain, sous le drap de bain. Tu penses revenir à Paris quand, au fait ?

- Dès que possible. Dès que j'aurai mis à plat le bazar qui me sert de planning. Après-demain au plus tard.

- Tu es sûr ?

Je sens comme un léger flottement, il me sourit avec chaleur :

- Presque. Sauf cas de force majeure…

Un petit choc me déséquilibre, nous venons d'accoster. Dans deux heures, nous serons dans le TGV, direction Paris. Demain je retrouverai mon job, après demain je retrouverai Draco.

Une simple question d'organisation.

- Tu comprends, c'est important pour la marque. Il ne peut pas se passer de moi, vu la façon dont nous sommes liés contractuellement.

- Pardon ? dis-je en interrompant ma rêverie.

- Tu ne m'écoutes pas ?

- Si, si. Je repensais juste au passé. Je t'écoute.

- Je disais que ma vie était compliquée. Trop compliquée.

- Et je suis une complication de plus, c'est ça ?

Ses épaules tombent, il se penche un peu en avant, l'air las :

- C'est nul, je sais. Mais j'ai peur de ne pas m'en sortir. Si tu voyais tout ce que je dois faire, dans le mois qui vient. C'est de la folie, je te jure…

- Mais tu ne peux pas t'arranger avec Diego pour te libérer un peu ? Tu es quand même co-fondateur de votre marque, non ?

- Si, bien sûr, mais…

- Mais tu lui en as parlé ?

- De quoi ?

- De nous. De la vie qu'on espère mener, tous les deux. De ta fatigue.

- Oui, oui, bien sûr que je lui en ai parlé, mais il ne veut pas comprendre. Il dit qu'on ne peut pas tout gâcher maintenant, que la marque décolle enfin aux States, qu'il a besoin de moi. Il n'accepte pas l'idée que je me désengage partiellement parce qu'il lui faut mon accord pour tout, la création, les investissements, etc…

- A ce point-là ?

- Il a failli devenir fou, au téléphone, quand je lui ai dit que je ne voulais pas le rejoindre, que je voulais m'installer à Paris, voyager moins. Lui il se défonce pour développer la marque, il ne comprend pas mon attitude.

Je hoche la tête, perplexe. Une simple question d'organisation, qu'il disait. Tu parles.

- Ca se modifie, un contrat. Donne-lui plus de responsabilités, concentre-toi sur la partie création, puisque c'est ce que tu aimes, non ?

- Mais j'ai peur qu'il fasse n'importe quoi, avec la marque. Qu'il soustraite la confection à n'importe qui, pour faire des bénéfices. Je ne supporterais pas que la qualité soit sacrifiée au profit des bénéfices, ça me rendrait dingue.

Je fixe les initiales gravées sur les assiettes en porcelaine, les verres en cristal. Toujours les mêmes, la même grâce, la même prétention. Le luxe au prix fort, comme tout ce qui appartient à cet hôtel, à ce milieu. Une colère sourde me bouffe l'estomac. Je ne suis pas sûr de vouloir comprendre, non.

Le portable de Draco émet une musique aérienne, je l'attrape et je le jette par dessus la terrasse, sans réfléchir, d'un geste.

- Mais t'es fou ? Pourquoi t'as fait ça ? dit-il en sautant sur ses pieds et en se penchant par dessus la balustrade, comme s'il y avait quelque chose à voir, ou à récupérer.

- Parce que moi, je suis là. J'ai fait 900 putains de kilomètres pour toi, pour te parler. Tu comprends ?

Il blêmit et se rassoit, l'air dépité :

- Je … je ne sais plus quoi faire. Ça devient trop compliqué. C'est ingérable, pour moi.

- C'est clair. Et c'est beaucoup d'argent, quand même. On ne fout pas tout ça en l'air pour un simple coup de cœur, c'est sûr.

- Mais il n'y a pas que l'argent. Je m'en fous, de l'argent…

- Bien sûr, dis-je d'un air entendu, presque satisfait.

L'argent. Je le savais. Il y a une espèce de satisfaction à avoir raison, même pour les mauvaises nouvelles. Même pour les échecs. Ca s'appelle avoir le dernier mot, je crois. Un plaisir cruel.

- Tu dois me croire, Harry. Je ne fais pas ça pour l'argent. De l'argent, j'en ai, de toute façon. L'argent ne résout rien, ne soigne rien. C'est pas une question d'argent. Cette marque, c'est mon bébé, mon bébé…

- Ton bébé, et celui de Diego.

Le champagne coule dans la coupe élégante mais la main qui tient la bouteille tremble, un peu trop. Cette main je l'ai serrée dans la mienne, longuement, elle a parcouru mon corps et s'est ancrée à ma hanche, y plantant ses ongles courts impeccables, il n'y a pas si longtemps que ça.

- Draco, regarde-moi. Tu veux quoi, toi ?

La coupe va de la table à sa bouche, ses yeux sont perdus dans les flots, au loin.

Je reprends doucement :

- C'est quoi, ton chemin de vie ? Garder ta marque, courir partout ou changer de vie et vivre comme ça te plaît ? Tu dois choisir, tu sais, puisque tu ne peux pas tout concilier.

- Oui, je sais. Je tiens tellement à toi, pourtant. Mais tout bazarder, c'est si difficile, tu comprends ?

- Je crois, oui, dis-je en soupirant.

- Si seulement il y avait une troisième voie, une autre solution. Je ne veux pas choisir entre la marque et toi. C'est impossible.

Il me fixe avec ce regard indéfinissable, une légère amertume au pli de ses lèvres. Mes chances sont infimes, mais je veux lui entendre dire qu'il préfère son job à moi, pour ne plus espérer.

Le silence s'installe entre nous, à part les cris des mouettes.

Il fait des allers et retours à grands pas dans la pièce, me donnant légèrement le tournis. Une autre solution… mais laquelle ?

Je m'interroge sur l'heure du prochain avion quand soudain il s'immobilise face à moi et relève la tête, avec provocation :

- Et toi ?

- Moi ?

- Tu serais prêt à changer de vie, pour moi ?

- Moi ? Changer de vie ? Pourquoi ?

- Pour me suivre, rester avec moi. Refaire ta vie avec moi, quitter Paris. Tu serais partant pour ça ?

- Je… moi ? Je ne sais pas. Je n'y ai pas pensé. Tu veux dire te suivre partout comme un petit chien, de défilé en show case ?

Un éclat de métal brille dans son œil, son sourire est carnassier :

- Non. Je quitte Diego, je lui laisse la marque, et on recommence, tous les deux. T'es partant ?

- Quoi ?

- Une nouvelle marque, qui respecterait l'écologie et les principes du travail équitable, dont les bénéfices seraient reversés aux salariés, ça te dirait ?

- Je… C'est une blague ?

- Non. Tu l'as très bien dit, je ne peux pas concilier ma vie avec toi et mon activité actuelle, et je n'adhère plus vraiment aux principes de développement de Diego. Tout ça me dépasse, je ne me vois pas à la tête d'une multinationale, ce n'est pas la vie dont je rêve. Je vais lui revendre mes parts, et recommencer de zéro. Refaire de la mode, comme j'aime, mais comme un artisan. Et j'ai besoin d'un partenaire pour la gestion, ajoute-t-il avec un petit clin d'œil. Tu me suis ?

Je suis tellement surpris que je ne réponds rien, sur le coup. Le monde de la mode ne m'a jamais attiré, je n'ai jamais géré d'entreprise, c'est juste de la folie furieuse.

Mais il y a le sourire de Draco, une idée tentante, des principes équitables et un avenir pour nous… Un frisson s'empare de moi, irrépressible, avec un sourire pareil qui naît sur mes lèvres, et mon cœur qui repart, dans un flot brûlant qui inonde mes membres.

- Mais j'y connais rien en mode…

- Et moi j'y connais rien en gestion et en droit, comme ça on se complète, dit-il en se levant pour s'installer sur mes genoux et m'embrasser.

- C'est de la folie.

- Oui, de la folie pure, Harry. Comme l'amour…

Une rafale se lève et me donne la chair de poule, ou alors ce sont les petites bulles qui explosent dans ma bouche.

Le sourire de Draco vient bientôt rejoindre mes lèvres, les sensations sont si fortes que je sens un brasier m'enflammer de l'intérieur, je ne veux plus jamais quitter ce ponton, je veux sentir à jamais les frissons parcourir mon corps, comme la bouche délicate de mon amour.

- Et tu crois qu'on aurait dû sauter ?

« Oui » souffle-t-il doucement et je sens un vent glacé dans mon cou – peut être juste une illusion. Les yeux me piquent –trop d'air marin, trop de feux d'artifices, trop de souvenirs.

- Tu l'aurais fait, Draco ? Si je n'étais pas intervenu ?

- Oui, je crois. Et toi, tu aurais sauté avec moi ?

Je cherche la réponse dans les étoiles, elles doivent en avoir gardé une trace, elles qui sont témoins de tout. Elles nous ont éclairés, tremblants au bord de la falaise de l'hôtel, attirés par le vide, l'éternité des cailloux, en bas.

Je ferme brièvement les yeux pour revivre l'instant : humidité et air marin, comme ce soir. La main de Draco, si fine dans la mienne, une petite lueur de lune dans ses cheveux, le bruit des vagues sur les rochers, en bas.

Je voudrais répondre, j'ai peur de mentir. De réinventer mes souvenirs.

- Je crois que je ne voulais pas sauter, mais si tu m'avais dit : « On y va », je pense que je l'aurais fait.

- Par désespoir ?

- Non, par amour, je réponds après une hésitation.

FIN

Voilà, cette fois c'est la fin, la vraie fin dans la vraie vie, même si je vous proposerai la première partie du long épilogue la semaine prochaine^^

Merci à vous qui avez lu et reviewé cette histoire, j'espère que la croisière vous a plu…

Je réponds à Mustnaruto : Merci de ta review et merci de trouver que cette histoire est un chef d'œuvre, tu es adorable… plein de bisous !