Bonjour à tous !

Certains l'attendaient avec empressement, le voilà enfin après 4 mois d'attente… Je m'excuse sincèrement ! J'espère que ce retour de Mafia Blue II vous plaira autant que ça m'a fait plaisir de l'écrire !

J'aimerais aussi votre avis : j'ai modifié ma façon d'écrire mes chapitres, est-ce que vous le ressentez à la lecture ? Est-ce que vous la trouvez bien, pas bien, n'avez pas d'avis sur la question ?

Merci à vous tous pour vos reviews, vos encouragements, ainsi qu'à Camhyoga pour sa correction de dernière minute ! Joyeux Noël à tous et bonnes vacances ! A l'année prochaine pour la suite !


Mafia Blue II – Chapitre 17


Rune regarda à nouveau la grosse horloge : presque 22h. Il n'avait cessé de surveiller les aiguilles, essayant d'imaginer ce qui pouvait bien se passer au rez-de-chaussée. A moins que ses camarades n'aient changé d'étage… A moins qu'ils n'aient changé d'endroit. Le Norvégien poussa un soupir : il savait très bien que faire des suppositions ne l'aiderait en rien, à part à s'angoisser plus encore. Il n'avait eu aucune nouvelle d'eux, encore moins de Minos. Le jeune homme sentit sa poitrine se serrer : il avait peur de ce que Pandore pouvait lui faire, surtout connaissant sa rancune tenace. Minos était quelqu'un de fragile, malgré les apparences. Elle le savait, Rune en était persuadé. Elle connaissait sans doute tout son passé, et c'était là la meilleure arme contre l'ancien Juge d'Hadès.

Un bruit de pas se fit soudain entendre. Le Norvégien se leva d'un bond de la chaise où il était assis et se mit à espérer. Malheureusement, ce fut Pandore qui entra. Le jeune homme la regarda avec suspicion, tandis qu'elle esquissait un sourire désagréable.

« J'ai pensé qu'il était temps de te rendre une petite visite, gentil toutou.

-Où est Minos ? demanda Rune.

-Méchant chien, riposta-t-elle en plissant les yeux. Tu n'aboieras que quand je t'en aurai donné l'autorisation.

-Où est Minos ? » répéta-t-il d'une voix qu'il espérait ferme.

Pandore s'approcha à grand pas et le gifla violemment, laissant une marque brûlante sur la joue pâle du Norvégien. Rune serra les dents et redemanda :

« Où est… »

Une nouvelle gifle le coupa dans son élan. Puis une autre. Pandore désigna le sol et ordonna :

« Assis. »

Le jeune homme ne fit pas un geste. Il n'entrerait pas dans son petit jeu de domination, pas tant qu'il le pouvait.

« Si tu veux savoir où est Minos, je te conseille de m'obéir sagement. »

Rune lui jeta un regard mauvais, avant d'obtempérer lentement, en colère –aussi bien contre elle que contre lui-même.

« Il va falloir que je te dresse, soupira la jeune femme avant de sourire. Ton cher Minos est enfermé lui aussi. Dans le noir. »

Le Norvégien s'en serait douté. Il plissa les yeux et déclara :

« Vous n'avez pas le droit de lui faire subir ça.

-Mais ça me plait, à moi, rétorqua-t-elle avec un petit sourire. Ça me plait d'autant plus que ça te fait souffrir toi aussi.

-Je croyais que vous l'aimiez.

-Et je l'ai perdu par ta faute ! fulmina soudain Pandore en l'attrapant par le col de son vêtement. J'avais pourtant tout prévu, pour qu'il tombe amoureux de moi, tout. Et tu as tout gâché ! Mauvais chien. »

Rune ne sut comment réagir et préféra attendre. Attendre d'en savoir plus, pour classer les informations et choisir la meilleure option. Autant faire ce qu'il avait toujours su bien faire, surtout si ça pouvait aider son amant.

« De quoi parlez-vous ? » tenta-t-il.

Pandore le regarda attentivement, avant d'esquisser un rictus qui déforma son visage. Elle le gifla à nouveau, les yeux brillants.

« N'aboie plus tant que je ne t'ai pas donné l'autorisation. Tu ne voudrais pas que le sort de ton maître empire, n'est-ce pas ? »

Le jeune homme ne put que cligner les yeux d'assentiment. Folle, elle était folle.

« Je dois admettre que c'est de ma faute, j'aurais dû prévoir que quelqu'un pouvait le trouver enfermé avant moi, soupira-t-elle brusquement en tournant les talons. Une erreur regrettable que je ne commettrai plus. Tu m'as appris à assurer mes arrières, sale chien. Tu m'auras au moins servi à quelque chose… »

Rune serra les dents : comment oublier ce fameux jour où il avait libéré Minos de cette espèce de placard à la serrure rouillée ? Comment oublier la panique –la terreur même- qu'il avait vue dans les yeux du jeune homme ?

« Inutile de ressasser les vieux souvenirs, ce n'est pas pour ça que je suis venue te voir. Et ce n'est pas la peine de me regarder avec ces yeux là, se moqua soudain Pandore. Ça me donne encore plus envie de te donner une bonne correction.

-Vous voulez des informations » déclara lentement le Norvégien.

Quelle autre explication ? Avec le réseau que la jeune femme s'était visiblement construit, elle devait bien être au courant que celui qui gérait toutes les informations d'Hadès, c'était lui. Rune réfléchissait à toute allure : quel genre d'information pouvait-elle bien vouloir lui extorquer ? Peut-être des numéros bancaires, mais avec l'argent de la société, c'était peu probable. Les différentes transactions et autres actions illégales de l'organisation mafieuse ? Ce serait un autre moyen de pression sur eux, et une éventuelle passerelle pour elle d'étendre ses activités à des secteurs plus secrets. Mais le jeune homme en doutait : elle était tout à fait capable de se débrouiller seule pour ce genre de choses.

Se mettre à sa place. Que voulait-elle plus que tout ? Se venger, visiblement. Elle voulait tous les avoir à portée de main et les faire souffrir.

« Kagaho… » souffla Rune en comprenant soudain ce que Pandore attendait de lui.

Au vu de l'expression amusée qu'elle arbora, il avait visé juste. Envoyer des hommes à sa poursuite risquait de prendre du temps –l'Egyptien n'était peut-être pas dans son élément, au beau milieu d'une ville plutôt que dans le désert, mais il était entraîné et surtout doué. Rune ne doutait pas un seul instant qu'il pouvait faire tourner les hommes de Pandore en bourrique s'il le souhaitait. Sauf que Pandore avait capturé Eaque, et pas Kagaho. C'était là sa seule erreur, pour le moment. Alors elle devait réparer, et mettre la main sur leur camarade manquant.

Evidemment qu'il avait ce qu'elle voulait. Evidemment qu'elle allait marchander avec lui pour avoir ce qu'elle cherchait. Evidemment qu'elle allait inclure Minos dans l'équation, sinon pourquoi lui avoir précisé qu'il était enfermé dans le noir dès qu'elle était entrée dans la pièce ?

La seule inconnue, dans l'équation, c'était lui. Pandore ne savait pas jusqu'à quel point des liens s'étaient tissés entre Kagaho et lui. Rune pouvait dire sans crainte qu'il considérait le jeune homme comme un ami –ces dernières semaines n'avaient fait que renforcer cette impression de proximité qu'il pouvait se permettre avec lui. Kagaho était quelqu'un sur qui on pouvait se reposer en toute confiance pour peu qu'il l'accepte. Et ils se ressemblaient beaucoup plus qu'il n'y paraissait.

Et maintenant, il allait devoir faire un choix. Minos ou Kagaho ? Là encore, la réponse était évidente. Il ferait toujours passer Minos en priorité, toujours, avant même sa propre sécurité. Mais il ne voulait pas trahir son camarade, qui était en plus leur seul espoir de s'en sortir. Si Pandore mettait la main sur lui, alors ils étaient foutus.

« Je t'écoute, Rune. Dis-moi tout ce que tu sais. »

Le Norvégien se mordilla la langue. Il y avait peut-être un moyen… A présent, jouer la comédie. En espérant que les cours de théâtre que ses parents lui avaient fait subir n'aient pas servi à rien.

« Je ne vous dirai rien !

-Quelle agressivité ! rit-elle. Mais ici, c'est moi qui commande. Violate ! »

La jeune femme entra dans la pièce. Rune tiqua.

« Occupe-toi de lui, tu veux ? »

La garde du corps acquiesça brièvement, avant de se diriger d'un pas ferme vers le Norvégien. Le coup partit si brusquement que Rune n'eut même pas le temps de le voir arriver. Il s'effondra par terre, un désagréable goût de sang envahissant sa bouche : il s'était mordu la lèvre en tombant au sol. Il sentit la poigne ferme de la jeune femme quand elle le releva, l'agrippant par le col de son t-shirt, et ferma les yeux en attendant l'impact suivant.

« Parle. »

Il fut un instant surpris en entendant la voix de Violate : il s'était imaginé une intonation plus basse, plus violente.

« Frappe-le, ce n'est qu'un chien désobéissant » commenta Pandore en s'asseyant sur un fauteuil, jambes croisées.

La jeune femme obéit, mais cette fois Rune eut le temps de se protéger tant bien que mal avec ses bras. La situation ressemblait étrangement à celles qu'il avait déjà vécu, des années plus tôt, bien avant qu'il ne fasse partie d'Hadès. Apparemment, ses réflexes pour esquiver s'étaient dilapidés avec le temps.

« Parle ! »

Rune se recula, essuyant le sang qui coulait maintenant sur son menton. Il ne devait pas craquer maintenant, ça semblerait trop louche, quand bien même Pandore le prenait pour un incapable. Encore un ou deux coups, et il pourrait capituler. Pour le moment, il n'y a que toi pour faire quelque chose… Alors tiens bon !

« Ça… ça suffit » geignit-il enfin, plié en deux sur le parquet, le souffle court.

Il toussa tout en reprenant sa respiration, le poing de Violate encore levé.

« Non seulement d'être mal élevé, tu me fais perdre mon temps, soupira Pandore. Je t'écoute.

-Tout est sur une clef usb, révéla Rune en se tenant le ventre. Avec un code de sécurité pour accéder aux fichiers.

-Et où est cette clef ?

-Chez nous, en Crête. »

La PDG haussa un sourcil avant de grincer :

« Tu te fous de moi ?

-Ce n'est pas le genre d'informations qu'on emmène avec soi quand on retourne dans un pays où on est recherché par la police, rétorqua Rune avec un discret sourire en voyant Pandore fulminer.

-Et où est-elle plus précisément ?

-Je veux que Minos et moi soyons enfermés ensemble, décréta le Norvégien. C'est non négociable.

-Parce que tu crois que retourner votre masure de fond en comble me fait peur ? ricana la jeune femme.

-Non, mais ça vous ferait perdre encore un temps précieux.

-Et le code de sécurité ?

-Quand Minos et moi serons ensemble et que vous m'apporterez la clef.

-Tu demandes beaucoup de choses alors que je pourrais demander à Violate de t'achever d'un claquement de doigts, remarqua Pandore avec une expression agacée. Lentement, et je pourrais même faire venir ton si précieux Minos pour qu'il assiste à ton agonie. Ce serait follement amusant, non ? »

Rune soutint son regard perçant sans ciller, prêt à prendre le risque.

« C'est d'accord. Mais vous resterez dans le noir. »

Il pourra dire à Minos que lui apprendre le poker avait été autrement plus utile que de plumer Kanon et Rhadamanthe.

#

Minos tremblait. C'était tout simplement irrépressible, cette envie de se rouler en boule et de hurler à s'en arracher les cordes vocales. Au lieu de ça, il avait les doigts crispés, se recroquevillait en claquant des dents.

« Tout va bien… murmurait-il en boucle, litanie incessante pour tenter de se calmer. Tout va bien… »

Comme il haïssait son enfance de lui avoir donné une telle phobie du noir et de tous les endroits clos ! Il secoua la tête, plaquant les paumes de ses mains contre ses oreilles –mais les cris de ses souvenirs, il les entendait quand même. Le fracas d'objets se brisant, les larmes de douleur –une voix féminine, des cris d'homme, et les meubles qui tombaient.

Cache-toi dans le placard, Minos, et ne sors pas ! Ne sors surtout pas !

Dans le noir, toujours. Avec pour seule compagnie son imagination, les cris, et la terreur de voir les portes s'ouvrir brusquement. Ce n'est qu'après, bien qu'après, quand il a été en âge de comprendre, que tout ça, toute cette peur, tout avait été organisé. Un jeu, un simple jeu orchestré pour le traumatiser. Les empoignades de l'homme qui se disait être son père, la clef qui tournait dans la serrure, l'odeur du feu qui se propageait, avant qu'un seau ne soit jeté pour éteindre les flammes, avant que la fumée ne l'étouffe. Les larmes, toujours, et la peur, encore plus forte. Jusqu'à ce qu'il soit assez grand pour à son tour jouer avec les allumettes, tourner la clef dans la serrure –mais partir en laissant le seau d'eau près de la porte de la chambre d'adulte, assez près pour qu'ils puissent le voir au travers de la fente dans le mur.

Malheureusement, si son enfance avait brûlé, sa peur était restée. Et là, elle lui broyait les entrailles. Il s'était débattu quand les sbires de Pandore l'avaient emmené –il avait vu Rhadamanthe et Eaque se faire refouler quand ils avaient voulu les en empêcher à leur tour. Et Rune, où était-il ?

Pandore… Quand il la reverrait, il lui règlerait son compte. Le plus lentement possible. Et avec cruauté. La vengeance n'était pas sa propriété exclusive, loin de là.

Un bruit de pas le tira brusquement de ses pensées. On descendait l'escalier qui menait au sous-sol –parce que oui, quitte à jouer de sa peur viscérale, autant le faire à fond, n'est-ce pas ? Il ne savait pas où Pandore avait déniché cet espèce de manoir qui comportait des cachots moyenâgeux, mais elle avait fait fort. Ou alors c'était elle qui les avait fait construire.

Le cliquetis de la clef dans la serrure de sa geôle le fit sursauter et reculer dans l'espace confiné.

« Minos ? »

La voix de son amant. Il le sentit soudain contre lui, le serrant de toutes ses forces, lui caressant les cheveux, lui murmurant des paroles apaisantes. Je suis là mon amour, je t'aime, je t'aime.

« Rune… » balbutia l'ex-Juge sans trop réaliser.

Respirer l'odeur de son shampoing fruité, celui qu'il aimait tant. Un cœur battant la chamade, comme le sien. Minos ne put s'empêcher de rire et enfouit son nez dans le cou de son compagnon.

« Tu imagines si on était séparés plus de deux jours ? » commenta-t-il en fermant les yeux.

Rune cligna des yeux, avant de sourire à son tour : Minos allait mieux que ce qu'il redoutait. Il était enfin rassuré. Mais la poigne de son amant le fit tressaillir lorsqu'il le serra un peu trop contre lui.

« Qu'est-ce qu'elle t'a fait ?

-Ce n'est rien, je t'assure.

-Rune. »

La voix soudain grondante de Minos le fit soupirer. Pour toute réponse, il se calfeutra contre son torse, les yeux clos.

« Oublie, pour l'instant. Ne pense qu'à nous. S'il-te-plaît. »

Minos hocha doucement la tête et attira son amant par terre, pour mieux l'enserrer dans ses bras. Oui, oublier, juste un instant. Et rester enlacés, chassant les ténèbres et la peur par un parfum de mangue qui flottait dans l'air.

#

Shura grimpa quatre à quatre les quelques marches qui menaient au chemin de terre qui faisait le tour du parc qu'il affectionnait particulièrement –l'endroit était toujours relativement calme malgré sa proximité du centre-ville, et il pouvait y courir à loisir sans être envahi par d'autres sportifs ou des gamins bruyants. Quoi qu'il en fut, vu l'heure, rares devaient être les coureurs : la plupart des gens devait être à table pour le dîner.

Il avait ressenti le besoin de s'aérer, d'écarter les problèmes le temps d'une heure ou deux. Johan l'avait parfaitement compris et ne lui en avait pas voulu, même si l'Espagnol avait hésité à sortir : son amant venait une fois de plus de se voir refuser un travail, mais la tension qui s'était accumulée au commissariat menaçait de prendre le dessus sur sa maîtrise de lui-même. Il se rattraperait plus tard auprès du Suédois.

Il s'étira brièvement et commença à courir, d'abord lentement le temps que ses muscles se réhabituent au mouvement répétitif, puis accéléra petit à petit, laissant son esprit se vider à mesure que ses pieds foulaient le sol.

Il haussa néanmoins un sourcil en avisant la silhouette d'un autre coureur, qui venait vers lui. Visiblement, il n'était pas le seul à avoir besoin de tranquillité… Mais il ne put retenir une exclamation surprise en reconnaissant le frère aîné d'Aiolia :

« Monsieur Fotia ? »

Ce dernier eut un sourire amusé en apercevant le policier et déclara :

« Vous aussi vous avez besoin de vous détendre ?

-Oui, opina Shura en retournant le sourire amical.

-J'imagine que les choses ne doivent pas être simples pour vous et vos collègues, compatit Ayoros. J'espère que mon frère ne vous dérange pas ?

-Pas du tout. L'enquête avance difficilement, avoua l'Espagnol. Il semblerait que l'affaire ait plus d'ampleur que ce que nous pensions. »

Il ne songea pas un seul instant qu'il était en train de divulguer des informations confidentielles : il avait spontanément confiance en Ayoros, sans qu'il ne sache trop pourquoi. Peut-être parce que d'après ce qu'il savait de lui, c'était quelqu'un d'intègre qui aimait aider les autres ? Effectivement, le jeune homme sembla réfléchir :

« Vous voulez dire qu'il s'agissait d'une espèce de diversion ?

-Je ne pense pas, non. Mais c'est un acte qui prend place dans un plan plus grand, j'en suis certain.

-Hadès aurait temporairement cessé ses activités pour mieux reprendre du service ? C'est étrange, généralement les groupes démantelés sont suffisamment mis à mal pour mettre plusieurs années à se reformer –si ils se reforment.

-Il ne s'agit peut-être pas d'Hadès. »

Le Grec fronça les sourcils, surpris.

« Dans ce cas, même si ce que je vais dire est sans doute inutile, je vous conseille d'être prudent. D'un point de vue totalement extérieur, je trouve que ça ressemble à un règlement de comptes. »

Shura cligna des yeux, avant de réaliser que cette éventualité ne lui avait pas traversé l'esprit. Il avait bien pensé à une nouvelle organisation mafieuse qui voulait faire porter le chapeau à Hadès, mais s'il y avait aussi une affaire de vengeance, c'était une autre piste à explorer.

« L'idée tient la route… Sinon, vous venez souvent courir par ici ? »

Ayoros le regarda avec des yeux ronds avant d'éclater de rire :

« On peut dire que vous avez l'art de détourner une conversation ! Mais c'est de bonne guerre, je n'ai pas à m'immiscer dans votre travail.

-Pourtant j'ai plus de tact qu'Egidio, se moqua l'Espagnol. Désolé pour le manque de subtilité.

-Aucun problème. Et pour répondre à votre question, j'avais l'habitude de venir courir ici, mais ces derniers mois ont été chargés, alors je n'ai pas vraiment pu me changer les idées.

-Et… comment allez-vous ? hésita Shura, se demandant s'il ne poussait pas le bouchon un peu trop loin.

-Oh, vous pensez à mon renvoi ? comprit Ayoros. Ça va, aussi bien que possible en tout cas. Ça va me permettre de prendre un peu du recul sur les derniers évènements. »

Inconsciemment, les deux hommes s'étaient mis à marcher tout en continuant de parler de tout et de rien. Le policier était surpris de la facilité avec laquelle il s'était lié avec le Grec : ce dernier avait la conversation facile et intuitive, et aucun sujet ne semblait le rebuter. Shura remarqua que parler aussi librement avec quelqu'un avait fini de libérer les tensions qu'il avait accumulées, et se sentit totalement détendu.

« Cette soirée m'a fait du bien, déclara Ayoros en s'étirant. Je vous remercie de m'avoir tenu compagnie.

-Le plaisir est partagé, sourit l'Espagnol. Dites-moi, est-ce que ça vous tenterait de venir prendre l'apéritif demain soir chez moi et mon compagnon ?

-Pourquoi pas ? accepta son camarade.

-Je lui en parle en rentrant et je vous confirme ça par le biais d'Aiolia ? proposa Shura.

-Très bien, ça me va. »

Les deux hommes se quittèrent sur une franche poignée de mains et rassérénés. Ce ne fut qu'une fois rentré et après avoir raconté sa rencontre avec Ayoros à son amant que Shura remarqua :

« C'est le premier à n'avoir fait aucun commentaire sur le fait que je vive avec un autre homme. Même au commissariat, ça n'a pas été comme ça –je veux dire que ça a vite fait le tour, même si je n'ai pas eu de réflexion désagréable.

-Il faut croire que des types bien existent encore, confirma le Suédois avec un sourire. Je suis content que tu aies pu parler avec lui, il faut absolument qu'il vienne demain soir !

-Tu es sûr que ça te dérange pas ?

-Pas du tout, ça va me changer les idées à moi aussi de recevoir du monde. Comme ça, je vais pouvoir le remercier de m'avoir rendu un Shu' tout fringant… »

Johan enlaça son compagnon avec un sourire aguicheur et l'entraîna sur le canapé, tandis que Shura esquissait un sourire attendri et amusé à la fois.

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Lorsqu'Aldébaran rentra chez lui, la nuit était tombée depuis longtemps. Le Brésilien veilla à ne pas faire un bruit en refermant le verrou de la porte d'entrée : sa femme dormait sans doute à poings fermés et il ne tenait pas à la réveiller à cause d'une maladresse. D'un pas fatigué, il se dirigea vers la cuisine et avisa l'assiette mise en évidence sur la table à manger, avec un petit mot signé d'un cœur. Il plaça le plat au four à micro-ondes et s'installa sur une chaise, lessivé.

Il laissa son esprit vagabonder en rythme avec le minuteur de l'appareil électroménager. Toute cette affaire lui retournait le cerveau. Il lui manquait un déclencheur, quelque chose qui lui permettrait d'aborder enfin son enquête avec un œil nouveau et efficace.

C'est à cet instant qu'il entendit toquer doucement à la fenêtre de la pièce. Aldébaran sursauta et se leva avec méfiance : si c'était le gamin des voisins qui s'amusait à réveiller sa femme…

« Kagaho… ? » murmura-t-il en reconnaissant le jeune homme.

Il ouvrit l'un des battants et murmura :

« Fais le tour, je vais t'ouvrir.

-Par la porte du garage alors. »

Le policier ne chercha même pas à discuter et partit ouvrir la porte demandée. Il laissa passer l'Egyptien, qui pénétra dans la maison avec une certaine réticence.

« Je ne m'attendais pas à ta visite, surtout à une heure pareille.

-J'ai préféré être discret, rétorqua-t-il. Vous feriez mieux de vérifier vos serrures, à l'occasion. Elles sont simples à crocheter, même pour un voleur amateur.

-Merci du conseil… Tu veux manger quelque chose ? »

Comme en réponse, un gargouillement peu discret s'éleva, faisant rire le Brésilien et grommeler le jeune homme.

« Installe-toi, fais comme chez toi. Alors, dis-moi un peu pourquoi tu viens me voir ?

-Vous avez téléphoné à Anna, répondit Kagaho avec un haussement d'épaules. Vous vouliez me parler, alors je suis là. »

Aldébaran ne répondit pas tout de suite, préférant partager le repas dans deux assiettes et s'asseoir face à son invité surprise.

« Tu es sûr que tu n'es là qu'à cause de ça ? demanda-t-il enfin. Ce n'est pas plutôt à cause d'un certain incident au port ? »

L'Egyptien plissa les yeux, incertain de la conduite à tenir et surtout de quelles informations disposait l'inspecteur. Le Brésilien s'empara de sa fourchette et commença à manger avant de reprendre :

« Certains de mes hommes ont épluché les vidéos de surveillance, et ont trouvé une scène très intéressante. Ils ont notamment reconnu Kanon Gemini j'imagine que Saga Gemini n'est pas au courant que son frère est revenu sur Athènes ? Pourquoi es-tu là, Kagaho ?

-Je crois qu'on a chacun besoin de l'aide de l'autre, avoua le jeune homme.

-Possible, tout dépendra de ce que tu m'apprendras –si tu es prêt à me dire ce que tu sais. J'imagine que tu as déjà préparé ce dont tu allais me parler et ce que tu garderais sous silence, donc je t'écoute.

-J'ai deux conditions, répondit sèchement l'Egyptien. Non négociables.

-Dis toujours.

-Je veux que vos hommes ne fassent aucun mal à Eaque et aux autres.

-Toi, tu penses à quelqu'un en particulier…, sourit Aldébaran. Tu devrais te douter que je n'autoriserai jamais une chose pareille. Quelle est l'autre condition ?

-Mon frère. J'ai été obligé de le quitter précipitamment, et je ne sais pas où il se trouve, expliqua Kagaho. Je veux que vous m'aidiez à le retrouver et à le mettre en sécurité, de même qu'Anna et Petrus.

-C'est d'accord. »

Le jeune homme eut un soupir, mélange de résignation et de soulagement, puis commença à parler. Il raconta à Aldébaran comment ils avaient appris leur fausse implication dans l'attentat sur Mitsumasa Kido aux informations télévisées, leur décision de venir régler les choses directement à Athènes, leur enlèvement par des hommes armés qu'ils ne connaissaient pas, son appartement sur écoute –

« Ne me dis pas que le coup de l'incendie dans un immeuble, c'était toi ? l'interrompit le Brésilien, une bouchée de pâtes arrêtées juste devant sa bouche.

-Quel incendie ? rétorqua Kagaho avec décontraction. Quand je suis parti de chez moi, j'ai abandonné mon voisin sur le palier, ce qu'il a fait après n'est pas de ma faute.

-On va dire ça… Qu'est-ce que tu as fait après ? Tu es parti te planquer ?

-Je suis allé voir une connaissance qui m'a lancé sur une piste éventuelle, reprit le jeune homme. Il a connu Ceshire, et m'a dit qu'aux dernières nouvelles, il travaille pour une certaine Pandore. Je pense creuser par là. »

La fourchette fut stoppée une nouvelle fois, tandis que le policier répétait :

« Pandore ? Tu veux dire Pandore Inferno ?

-Vous la connaissez, remarqua Kagaho.

-Bon sang, si tu penses que Pandore Inferno est impliquée, tu vas au devant de gros ennuis ! s'écria le Brésilien. Tu ne sais pas qui c'est ?

-Je sens que vous allez me le dire, répliqua-t-il.

-Elle dirige l'une des plus grandes sociétés grecques. A dire vrai, c'est la principale concurrente des entreprises Gemini. Tu es sûr que c'est d'elle dont parlait ton contact ? Car elle était présente lors de l'attentat, le tir aurait pu la toucher.

-Un prénom pareil, ça ne doit pas courir les rues, répondit Kagaho. Et organiser une tentative d'assassinat, ce n'est pas bien compliqué, surtout si le tireur est suffisamment doué pour viser la bonne personne à une certaine distance.

-On a d'ailleurs pensé que c'était toi, quand on imaginait qu'Hadès était derrière tout ça. »

L'Egyptien tiqua : en une phrase, l'inspecteur venait de le mettre hors de cause et d'accepter sa version des faits. Rassuré, il se permit de manger à son tour, pendant qu'Aldébaran réfléchissait à haute voix :

« Si effectivement elle est liée de près ou de loin à cet attentat, il va falloir des preuves solides. Une PDG, ça a une armée d'avocat aux trousses, notre dossier doit être en béton armé. Dans le même temps, on va chercher à retrouver les Juges, ils doivent être retenus quelque part… Est-ce que tu penses qu'une association est possible ?

-Je ne pense pas, connaissant leurs caractères, nia le jeune homme. Minos doit être furieux de s'être fait traiter de cette façon, surtout s'ils ont blessé Rune en cours de route. Rhadamanthe n'est pas du genre à se laisser faire non plus, ni Eaque. »

Le Brésilien hocha la tête : il avait du mal à comprendre comment l'ancien assassin pouvait parler de ses ex-employeurs de cette façon, mais sa relation avec l'un d'eux expliquait pas mal de choses.

« Tant mieux. Bon, dès demain, on met le reste de mon équipe au courant, et on voit ensemble ce qu'on peut faire. On se met à la recherche de ton frère et on prépare la suite. Pour ce soir, la chambre d'amis est à ta disposition –et je ne fais pas ça par pure gentillesse, mais aussi parce que je tiens à te garder sous la main ! » ajouta-t-il en voyant que Kagaho était prêt à protester.

L'Egyptien esquissa un mince sourire tout en gardant à l'esprit que non seulement il accumulait les dettes auprès de l'inspecteur, mais également que l'avenir de ceux auxquels il tenait reposait entre ses mains. Malgré tout, il avait l'intuition d'avoir fait le bon choix. Il reprit son dîner, mangeant en silence en compagnie du policier.

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Les soirées chez Camus avaient l'habitude d'être mouvementées : Ikki et Shun, par le biais de Hyoga, venaient manger quasiment tous les soirs chez le Français et Milo prenait un malin plaisir à embêter l'aîné des deux frères –qui le lui rendait bien, du reste. Et malgré la fatigue évidente du Grec, cette soirée n'avait pas fait exception, d'autant plus qu'il y avait un nouvel invité à table : Sui avait fait la connaissance du policier, qui avait automatiquement commencé à le bombarder de questions, avant qu'un reproche de Camus ne l'interrompe dans sa tâche :

« Si tu veux tellement continuer à travailler après tes heures de service, autant que tu retournes à ton commissariat ! Sinon, va surveiller la cuisson de ta viande et laisse ce garçon tranquille. »

Le tout sous les rires des adolescents et l'air dramatique qu'avait pris Milo pour quitter dignement la pièce, avec un théâtral :

« Soit, je m'en vais ! Mais mon retour sera triomphant, croyez-moi ! »

Sui n'avait pas été en réserve : il devait avouer qu'il s'amusait comme un fou, et la raison pour laquelle il devait rester dormir chez le libraire avait déserté son esprit. Cette ambiance si chaleureuse lui manquait bien qu'il adorait vivre avec son frère, ce n'était pas dans le caractère de ce dernier d'organiser des dîners aussi animés. Comme si cette espèce de lien qui s'était tissé entre chacun d'eux éloignait tous les problèmes –à peine passé le seuil de la porte d'entrée, Milo semblait aussi alerte qu'en début de journée.

Oui, tous les problèmes. C'est pourquoi aucun d'eux ne remarqua l'homme qui prenait quelques photos au travers de la fenêtre du petit salon où ils se trouvaient pour manger.