Voilà (enfin ?) la suite, j'espère qu'elle vous plaira. Un immense merci à Beuah pour sa bêta-lecture, des bisous à toi et à ton Saga ;) Bonne lecture !


Mafia Blue II – Chapitre 20


Jour 4 – 3ème partie


Aldébaran eut à peine le temps de couper le moteur de la voiture que Dokho se ruait hors du véhicule, imité par Shura et Egidio. Ils se précipitèrent à l'entrée du Sanctuary, constatant avec horreur l'état dans lequel se trouvait le bar littéraire : la porte était en miettes, et ils pouvaient voir que l'intérieur aussi était dévasté. Ils aperçurent Milo, qui venait vers eux à grands pas, le visage sombre.

« Tout va bien ? s'inquiéta le Chinois. Où est Shiryu ? Est-ce qu'il est blessé ?

-Il va bien, le rassura le grec. Il est avec Shun et Camus.

-Et les intrus ? demanda Shura.

-Maîtrisés et menottés à une bibliothèque. Il faut aussi que vous sachiez… »

Milo s'interrompit un instant, visiblement bouleversé malgré sa tentative pour camoufler son émotion. Aldébaran et Dokho échangèrent un regard alarmé : leur collègue n'avait jamais eu aucune difficulté à dire ce qu'il avait sur la conscience, mais surtout, il n'avait encore jamais arboré une expression aussi sombre, en tout cas pas avec eux.

« Sui est mort, lâcha finalement Milo d'une voix tremblante. Il est tombé du toit en voulant s'échapper de son agresseur. »

Il se mordit les lèvres et serra les poings violemment, tandis que ses collègues affichaient des visages horrifiés : ils ne connaissaient pas Sui, mais apprendre la mort d'une personne qu'ils étaient supposés aider était toujours un choc.

« J'en prends l'entière responsabilité, ajouta le grec en regardant leur chef dans les yeux. J'ai été négligent, et…

-Ne dis pas n'importe quoi, Milo ! rétorqua Aldébaran fermement. Je n'ai aucun doute que tu as fait tout ce que tu as pu. Où est le corps de Sui ?

-On l'a transporté dans le petit salon. Kagaho est avec lui. »

L'inspecteur hocha la tête et pénétra dans le Sanctuary, suivi par ses camarades. Dokho avisa aussitôt son neveu, assis à côté de Shun. Il courut vers lui et l'enlaça fermement, sans lui laisser le temps de dire le moindre mot. L'adolescent lui rendit son étreinte, tentant vainement de réprimer un sanglot.

« Tout va bien, murmura le Chinois en lui frottant le dos. Je suis là. »

Il tourna la tête vers Camus, qui avait un bras passé autour des épaules de Shun. Le garçon avait les yeux baissés, mais le policier vit aussitôt qu'ils étaient rouges et gonflés. Le Français aussi, bien que ce fût moins flagrant.

« Vous allez bien ? demanda Dokho.

-Aussi bien que possible, répondit Camus d'une voix hachée. Vous pouvez être fier de lui, ajouta-t-il en désignant Shiryu. Il m'a sauvé la vie. »

Le chinois serra son neveu un peu plus contre lui et murmura :

« J'aurais préféré qu'il n'ait pas à le faire. »

Aldébaran, resté un peu en retrait, se racla la gorge et intervint :

« J'ai téléphoné aux collègues : ils vont venir poser les scellés et gérer le reste. Deux ambulances sont en route, on va vous conduire à l'hôpital tous les trois pour vous faire un bilan, dit-il à l'intention de Camus et des deux adolescents. Est-ce que vous avez de la famille que vous voulez prévenir ?

-Hyoga et Ikki sont partis en ville, répondit le français. Il faut qu'ils sachent que c'est inutile qu'ils repassent par ici.

-Je m'en charge, déclara Milo en prenant place à côté de son amant.

-Egidio, Shura, vous surveillez ces quatre-là, ordonna le brésilien en désignant les hommes menottés du doigt. Vérifiez s'ils ont quoi que ce soit d'intéressant sur eux, on ne sait jamais. Je vais aller voir Kagaho » conclut-il avec un soupir.

Il laissa ses collègues s'occuper de leur tâche et se dirigea vers le petit salon. Qu'est-ce qu'il allait bien pouvoir dire à l'égyptien ? Il entra lentement dans la salle, son regard balayant la pièce à la recherche du jeune homme. Il le vit assis à même le sol, dans un recoin sombre, le corps de Sui installé près de lui. Il avait posé la tête de son petit frère sur ses jambes et lui caressait doucement les cheveux, sans un mot. Aldébaran l'observa un instant, avant de se décider à s'approcher.

« Je peux ? » murmura-t-il.

Kagaho ne fit pas le moindre geste, et le brésilien prit cela comme un oui. Il s'assit près du jeune homme, respectant son silence.

« Il faut prévenir Petrus et Anna, souffla finalement l'égyptien.

-Tu veux que je le fasse ?

-Je ne sais pas, avoua-t-il avec réticence. Il vaudrait mieux que ce soit moi qui le leur dise, mais… »

Aldébaran acquiesça : annoncer le décès d'un proche était toujours éprouvant, aussi bien pour la famille que pour la personne porteuse de la mauvaise nouvelle.

« Je suis désolé, Kagaho. Je t'avais dit qu'on mettrait ton frère en sécurité…

-Ce n'est pas vous le responsable, contra l'assassin d'un ton sec. C'est cette Pandore qui l'est. »

La hargne qu'Aldébaran perçut dans la voix du jeune homme le fit frémir : si l'enlèvement des Juges n'avait pas été suffisant pour faire de Kagaho son ennemi, à présent, il était sûr que l'égyptien ferait tout pour lui faire payer.

« Je suis obligé de revenir sur notre accord, tenta-t-il néanmoins. Pas à propos de la protection de tes parents, bien sûr, mais sur ta collaboration avec nous.

-Je la trouverai, avec ou sans l'aide de la police, rétorqua Kagaho en retournant son regard sur Sui. Inutile d'essayer de m'en dissuader, inspecteur.

-C'est bien ce que je craignais » soupira le brésilien.

Un raclement de gorge les interrompit : Egidio se tenait dans l'entrée du salon et fit un mouvement de la main vers l'extérieur.

« Les collègues sont là et les ambulances approchent. Milo et Dokho vont accompagner Camus, Shun et Shiryu à l'hôpital. »

Il prit soin de ne pas regarder Kagaho dans les yeux et ajouta :

« On n'a rien trouvé sur ces types qui pourrait nous intéresser, à part une carte d'abonnement à un club de pole dance. On est prêt à les charger pour le commissariat.

-Kagaho, si tu veux aller dans l'ambulance avec Sui… » proposa Aldébaran.

L'égyptien se releva en secouant la tête, déposant doucement le corps de son frère par terre après lui avoir caressé la joue une dernière fois.

« Pas la peine. Je viens avec vous. »

Le brésilien hocha lentement la tête, malgré le coup d'œil réprobateur de l'italien.

« Très bien, allons-y. On a du pain sur la planche. »

#

Le trajet jusqu'au commissariat se fit dans un silence pesant. Aldébaran conduisait avec une expression fermée, Egidio s'était autoritairement installé à la place du passager, laissant Shura s'asseoir à l'arrière à côté de Kagaho. L'italien regardait obstinément par la fenêtre, pour ne pas avoir à croiser le regard de l'égyptien par le biais du rétroviseur : il ne tenait absolument pas à lui faire face pour le moment.

Lui-même se sentait trembler de colère et d'impuissance. Voir Kagaho tenir son cadet dans ses bras lui avait brutalement ramené des souvenirs de la guerre, où ce genre de scène était son triste quotidien. Il ne pouvait être que le spectateur impuissant des horreurs que les gens vivaient, et cette impuissance était en grande partie ce qui l'avait fait craquer et qui l'avait motivé à devenir flic. Etre enfin capable d'agir, de faire quelque chose de bien, et non pas tuer des innocents gratuitement.

Et là, il avait échoué. Pas directement, et ce n'était malheureusement pas la première fois, mais tout de même.

Lorsqu'ils arrivèrent au commissariat, ils constatèrent qu'Aiolia les attendait, pianotant à toute allure sur le clavier de son téléphone. Le jeune homme releva les yeux en les entendant entrer, et s'attarda un instant sur Kagaho qu'il voyait pour la première fois. Les visages sombres qu'ils arboraient le dissuada temporairement de poser la moindre question, bien qu'il se levât pour les suivre dans la salle de réunion. Aldébaran referma la porte derrière eux, et prit la parole :

« Voici Aiolia, c'est un journaliste. Il a l'exclusivité de l'enquête. »

Le grec salua le nouveau venu d'un signe de la main, qui ne lui fut pas retourné. Il grinça des dents : s'il devait se coltiner un autre Egidio, il allait demander une augmentation de salaire !

« Vous avez un journaliste attitré maintenant ? s'étonna ledit Kagaho d'un ton parfaitement neutre.

-Afin de contrôler les informations répandues dans la presse, oui, opina le brésilien.

-C'est une bonne idée, concéda l'égyptien. Il peut même nous être utile. »

Les policiers et le journaliste échangèrent un regard un peu surpris, mais Kagaho reprit aussitôt :

« On va pouvoir faire passer un message concernant le Sanctuary, expliqua-t-il.

-Tu en es sûr ? demanda Aldébaran. Ça me paraît un peu précipité…

-Les médias se jetteront sur l'affaire, rétorqua le jeune homme. Une attaque comme celle-ci en plein centre d'Athènes, ça ne passe pas inaperçu. Si la police est la première à faire un communiqué par le biais de la une du journal, alors elle saura que sa tentative est un échec et que ses hommes sont sous les barreaux. Ça la poussera peut-être à faire une erreur. »

Cette fois, Aiolia intervint, complètement perdu :

« Qu'est-ce qui s'est passé exactement ? Il y a eu une attaque en ville ? »

Le chef de la police se massa les tempes, visiblement dépassé par l'intervention de Kagaho.

« Après tout, tu as peut-être raison, soupira-t-il à son intention avant de se tourner vers le grec. Un bar-littéraire s'est fait attaquer par quatre hommes armés, ce matin. Ils ont été interpellés avec succès, et vont être mis en examen le plus vite possible » résuma-t-il.

Aiolia hocha la tête, prenant quelques notes rapidement avec son portable.

« On sait quelles sont leurs motivations ?

-On espère que leurs interrogatoires le révèleront.

-Des blessés à déplorer ? »

Un bref silence répondit à sa question, et le jeune homme comprit aussitôt qu'il n'aurait pas dû la poser.

« Un mort. Un adolescent. »

Aiolia se tourna vers Kagaho, qui avait lâché ces mots à voix basse. Il hocha la tête doucement, comprenant mieux le malaise du petit groupe, et préféra ne pas insister. Il aurait toujours l'occasion d'en apprendre plus une fois les évènements calmés.

« L'édition de l'après-midi va bientôt être envoyée à l'impression, déclara-t-il en jetant un coup d'œil à sa montre. Je peux encore transmettre le communiqué si je pars maintenant.

-Très bien, allez-y. »

Le grec quitta la salle sans plus attendre, pressé de retrouver l'environnement familier du journal. Certes, il avait toujours voulu être sur le terrain, dans l'action, mais il ne s'attendait pas à l'ambiance dans laquelle il se trouvait au commissariat. Il aurait dû se douter que ça ne serait pas simple, mais il avait hérité lui aussi du tempérament optimiste de son frère et il ne s'était pas suffisamment préparé à ce qui l'attendait.

D'ailleurs, concernant Ayoros, il allait devoir lui poser quelques questions. Il n'avait pas pu lui en parler la veille, car il était rentré trop épuisé pour avoir envie de lancer cette discussion, mais il trouvait l'attitude de son aîné assez étrange, pour quelqu'un venant tout juste de perdre son emploi… Surtout après qu'il lui eût annoncé avoir des sentiments pour son ancien patron.

#

Aiolia arriva rapidement aux locaux de son journal, et courut au bureau de Paula : cette dernière était au téléphone et lui fit signe de s'asseoir tandis qu'elle terminait son appel. Le jeune homme obtempéra, gardant un œil sur l'horloge accrochée au mur : il avait promis que l'article sortirait pour l'édition de l'après-midi et il n'avait pas envie que sa parole soit mise en doute.

« Je hais toutes ces paperasses administratives ! soupira-t-elle en raccrochant enfin le combiné. Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?

-Tu as entendu parler de l'attaque sur le café-littéraire ?

-Je viens juste d'apprendre ça, c'est vraiment tout récent, commenta Paula en haussant un sourcil. Personne n'a encore aucune info dessus, mais…

-Moi oui, l'interrompit le Grec. J'ai même la déclaration officielle d'Aldébaran Constelação à ce sujet. »

Sa patronne cligna des paupières avec surprise, avant de lui offrir un grand sourire :

« C'est super ça ! On envoie la maquette à l'impression dans quinze minutes, je t'en laisse cinq pour m'écrire quelque chose et venir me le montrer.

-Merci Paula ! »

Aiolia s'envola vers son propre bureau, allumant son ordinateur avec frénésie. Son passage chez les policiers avait beau ne pas se passer de la façon dont il l'aurait souhaité, il s'était engagé, et ne comptait pas revenir sur sa décision.

Il rédigea rapidement son article, fouillant un peu sur le Net pour trouver quelques autres petites informations : qui était le tenancier du bar-littéraire, quand ce dernier avait ouvert, sa popularité grandissante à Athènes… Quelle raison pouvaient bien avoir quatre types armés de venir braquer le Sanctuary ? Surtout que durant le braquage, un adolescent était mort…

Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas immédiatement la silhouette qui s'était penchée par-dessus son épaule. Il se retourna brusquement, faisant sursauter l'inopportun : Zélos, si sa mémoire était bonne.

« Qu'est-ce que je peux faire pour toi ? lâcha-t-il en haussant un sourcil.

-Oh, rien du tout ! s'exclama l'autre en levant les mains en signe d'innocence. Désolé, j'étais curieux. Tout le monde ici dit que tu es l'étoile montante du journal, alors je voulais venir voir un peu comment tu travailles, tout ça… »

Le grec croisa les bras sur sa poitrine, moyennement convaincu. D'après Paula, Zélos resterait en bas de l'échelle, malheureusement pour lui. Mais ça ne voulait pas dire pour autant qu'il appréciait qu'un parfait inconnu lise son travail sans lui demander la permission.

« En plus, tu es le journaliste officiel de la police d'Athènes ! ajouta l'homme avec un sourire bancal. C'est incroyable !

-Je n'ai encore sorti aucun article en rapport avec la police, comment est-ce que tu sais ça ?

-C'est un secret de polichinelle, voyons. Tout le monde est au courant, ici. »

Aiolia réprima un soupir d'impatience : c'était bien souvent le problème dans une sphère aussi fermé qu'un bureau de journal, tout se savait, du moindre potin infondé à l'annonce du siècle.

« Je suis pressé, déclara le jeune homme pour couper court à la conversation.

-Oui, pardon, pardon ! »

Zélos s'éloigna en clopinant, sous le regard circonspect du jeune journaliste. Rien à faire, il n'arrivait pas à lui trouver une once de sympathie. Il empocha sa clef USB et retourna voir sa patronne : avec ces bêtises, il avait du retard.

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Zélos jeta un coup d'œil autour de lui, bien qu'a priori personne n'aurait eu l'idée de le suivre jusqu'à ce cagibi, ou même de lui demander ce qu'il pouvait bien trafiquer dans ce couloir perdu de l'étage de la rédaction. Il n'était qu'une des nombreuses personnes presque anonymes du journal, s'occupant des basses besognes, et à qui personne ne prêtait la moindre attention. Il réprima une grimace, mélange de rictus amusé et de soupir décontenancé, avant de prendre son portable et de composer rapidement le numéro qu'il connaissait à présent par cœur.

« Allô ? »

La voix à l'autre bout du combiné avait un ton las, comme si son interlocuteur était blasé avant même de savoir qui était au téléphone.

« Edward, c'est Zélos. »

Le silence qui lui répondit fut suffisamment éloquent, mais cela ne l'empêcha pas de continuer :

« Je pense que j'ai encore mis la main sur une information intéressante, juste à l'instant.

-… Je t'écoute.

-Il y a eu une expédition punitive à un endroit appelé le Sanctuary, poursuivit Zélos rapidement. Les quatre types se sont fait arrêter, et un gamin est mort. Ça ressemble beaucoup au genre de la patronne, alors je me suis dit que…

-Tais-toi Zélos, quelqu'un pourrait t'entendre. »

Le journaliste eut un couinement de protestation :

« J'ai vérifié d'être seul avant d'appeler !

-On ne sait jamais.

-Alors, c'est une bonne info ?

-Qu'est-ce que j'en sais ? Je lui transmettrai, c'est à elle de voir ce qu'elle en fait. On est pas là pour choisir ce qui est intéressant ou pas, au cas où tu l'aurais oublié.

-Ça va, j'ai compris ! » râla Zélos avant de raccrocher dans un mouvement d'humeur.

Il sortit de la pièce en serrant les poings, peu ravi de s'être fait traiter de la sorte.

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Installée dans un fauteuil trop large pour elle mais tellement confortable, Saori sirotait une tasse de thé dans un silence reposant. La réunion qu'elle avait eue avec Pandore Inferno et Saga Gemini s'était mieux déroulée que ce qu'elle avait craint. Elle avait assez vite trouvé ses marques et s'était sentie relativement à l'aise, confirmant les soupçons de son grand-père quant à sa capacité à gérer une entreprise.

Pour autant, elle était dépassée par l'intervention de cet homme, qui lui avait remis les documents qui s'étalaient à présent sous ses yeux, sur la table basse installée près d'elle. Que cherchait-il donc à faire, en les lui donnant ? Elle était perdue.

La jeune fille reposa sa tasse, et s'empara de la première liasse de feuilles, la parcourant rapidement du regard. Il s'agissait d'articles de presse, relatant les faillites de dizaines de petites entreprises locales d'Athènes et de ses environs. Après chaque article se trouvaient des chiffres détaillés, des relevés de comptes bancaires, des schémas, des plans… Saori cligna des yeux, incertaine de ce qu'elle devait comprendre de ces informations si diverses.

Apparemment, chacune des entreprises citées avait connu une chute rapide et imprévue, alors que leurs bilans étaient dans l'ensemble plutôt bons, voire excellents. Il était étonnant qu'une telle croissance se soit arrêtée nette, sans aucune raison visible.

Autre chose la rendait perplexe : l'insigne des entreprises Gemini, apposée sur tous les papiers officiels, notamment les relevés bancaires. Pourquoi est-ce que Saga Gemini aurait demandé le détail des comptes de ces petites entreprises ayant fait faillite ? Comment les avait-il obtenus ? Saori se raisonna : Saga Gemini avait certainement des contacts influents partout, il n'était pas si surprenant qu'il ait accès à des informations supposées confidentielles ou protégées. Mais elle n'arrivait pas à mettre le doigt sur le but de cette manœuvre.

Et encore moins pourquoi on lui avait donné ces papiers. Qu'était-elle supposée en faire ?

La jeune femme se massa les tempes, désemparée, avant de remarquer enfin ce qui lui manquait pour comprendre. L'acheteur des entreprises, et en l'occurrence, l'acheteuse : Pandore Inferno. Elle avait mis la main dessus très vite après leurs faillites, pour des prix dérisoires. Mais en quoi cette information était-elle capitale pour ses propres négociations ? A moins que…

Décidée, Saori se leva d'un bond de son fauteuil, prenant les papiers sous le bras : il était temps qu'elle ait une petite discussion avec son grand-père.

Mitsumasa avait finalement réussi à convaincre les médecins de le laisser quitter l'hôpital, et était retourné dans sa chambre d'hôtel, accompagné par ses gardes du corps et d'un médecin privé. Saori lui avait promis de lui raconter son entrevue avec les deux PDG, mais elle voulait d'abord prendre connaissance des documents avant de lui rendre visite. Elle avait visiblement eu une bonne intuition et allait pouvoir poser quelques questions à son grand-père.

Tatsumi était positionné à côté des portes de la suite de Mitsumasa. Il se leva d'un bond de sa chaise en avisant Saori venir vers lui, mais l'adolescente lui fit un petit signe de la main pour le saluer :

« Mademoiselle, tout va bien ? s'inquiéta-t-il en voyant son visage sérieux.

-Il n'y a rien de grave, Tatsumi. »

Pour le moment, ajouta-t-elle en son for intérieur.

« Grand-père est-il réveillé ?

-Je crois que oui, mademoiselle, mais il se repose, et…

-Je dois le voir. Maintenant, Tatsumi. »

L'homme eut un mouvement de recul, surpris par la soudaine véhémence de la jeune fille, puis obéit et lui ouvrit, affichant malgré lui une moue renfrognée. Saori s'avança avec détermination, le menton relevé dans une attitude de défi.

Le vieil homme était allongé sur l'imposant lit qui occupait le centre de la pièce, un journal traitant d'économie internationale entre les mains. Il abaissa sa revue en voyant l'adolescente venir vers lui et l'accueillit avec un sourire :

« Eh bien, je t'attendais. Comment s'est passée ton entrevue avec Gemini et Inferno ? »

Saori tira une chaise à elle et s'installa près de Mitsumasa.

« C'était enrichissant. Je ne pense pas qu'ils m'aient traitée comme une complète débutante, mais je ne me suis pas encore suffisamment imposée.

-Ça viendra, l'encouragea-t-il. Qu'en est-il de ce partenariat ?

-Ils m'ont évidemment tous les deux vanté les mérites de leur entreprise et en quoi nous associer serait bénéfique, soupira-t-elle. Nous n'avons pas entamé de véritables négociations, il s'agissait plus d'une… mise en bouche. »

Mitsumasa Kido eut un rire amusé face à la moue déçue de Saori.

« Et quel est ton ressenti sur la question ? ajouta-t-il avec curiosité.

-Je n'ai pas encore réellement d'avis, lâcha-t-elle. Tout du moins, c'était le cas jusqu'à ce que quelqu'un me donne ceci. »

Elle désigna les papiers à son grand-père et les lui tendit. Il s'en empara, sourcils froncés, et les parcourut du regard rapidement. Son visage ne reflétait absolument aucune expression, au grand dam de la jeune fille qui espérait lui tirer une réaction, même infime.

« J'imagine que tu sais déjà qui me les a transmis ? interrogea-t-elle.

-Tatsumi m'a parlé de votre petite entrevue, acquiesça Mitsumasa.

-Qu'est-ce que ça signifie exactement ? Pourquoi est-ce qu'il me les a donnés ? Comment a-t-il fait pour être en possession de ces informations alors que… »

Kido l'interrompit d'un signe de la main, coupant net aux interrogations de sa petite-fille. Il reposa les feuilles sur le lit et sembla peser le pour et le contre, avant de pousser un petit soupir résigné.

« Ces documents sont pour moi, Saori. Si je n'avais pas été officiellement mis à l'écart de la course, il me les aurait remis en main propre. Tu n'étais pas supposée voir ça, mais les circonstances ont changé. »

L'adolescente cligna des yeux, avant de croiser les bras sur sa poitrine avec une expression pincée :

« Officiellement ? releva-t-elle d'une voix sèche. C'est donc bien ça, tu ne me fais absolument pas confiance pour gérer ces entrevues.

-Ma chérie, je ne vais pas te laisser signer un contrat qui engagerait ma société sans le valider, énonça Mitsumasa avec évidence. Quoi qu'il en soit, j'ai confiance en ton jugement, simplement, les circonstances…

-Qu'est-ce qu'elles ont, tes circonstances ? maugréa-t-elle. De quoi est-ce que tu parles, enfin ? Pourquoi voulais-tu ces informations ? »

Le vieil homme tapota gentiment le genou de l'adolescente, espérant apaiser un peu son tempérament.

« La vérité est que je n'ai pas été totalement honnête avec toi concernant notre venue en Grèce, avoua-t-il. Mais mes réelles motivations ne te regardent pas encore, Saori. Fais-moi confiance.

-Comment veux-tu que je te fasse confiance si toi-même tu ne me dis pas tout ! protesta la jeune fille.

-Parce que c'est pour ta sécurité, rétorqua Mitsumasa. Néanmoins, cet attentat a bouleversé mes plans, continua-t-il, et je vais être obligé de me servir de toi comme intermédiaire avec lui. »

Saori, bien qu'agacée, fut aussitôt plus attentive.

« Il n'y a ici qu'une partie de ce dont je vais avoir besoin » expliqua Mitsumasa.

Il planta son regard dans celui de sa petite-fille et conclut :

« Lors de ta prochaine entrevue avec Saga Gemini et Pandore Inferno, il faudra que tu t'arranges pour qu'Ayoros Fotia puisse me remettre le reste des documents. »