Neil observait l'inconnu par-dessus le feu, les reflets se fixant sur son ignoble face. Les ombres qui dansaient sur le visage ravagé accentuaient chaque détail, il y avait cette énorme balafre qui partait de son front pour aller s'arrêter près de la mâchoire dont les bourrelets indiquaient qu'elle n'avait jamais été suturée, à certain endroit l'os était visible et des creux marquaient le reste de sa chaire. Sa taille et sa corpulence le mettaient mal à l'aise, nul doute qu'il pouvait faire une seule bouchée d'eux. Même assis il semblait imposant et sa tête dépassait largement les flammes.
Sophia tendait ses mains vers le feu en profitant de la chaleur qui venait lécher ses doigts. La tension dans l'air était palpable, comme de l'électricité qui les parcourait dès que l'un d'eux bougeait un peu. Neil ne baissait pas sa garde, du moment où l'homme s'était relevé et avait commencé à faire du feu en regroupant des copeaux et une planche de bois qu'il avait sans mal casser en trois, le garçon le tenait silencieusement en joue. Elle savait ce que cela voulait dire, danger !
La fillette essayait de ne pas trop regarder le géant assis en face d'eux, maman lui répétait souvent que c'était malpoli de fixer les gens. Mais sur ce coup-ci elle avait vraiment du mal, ses yeux revenaient toujours et inlassablement vers l'énorme cicatrice qui lui barrait le visage, vers les os visibles qui prenaient un aspect brillant et lugubre chaque fois qu'ils étaient éclairés par le feu. Malgré tout ça elle se surprit à avoir une once de pitié et d'empathie pour cette personne.
Si elle avait bien entendu ce qu'il avait murmuré pendant de longues minutes avant de se relever, il devait être tout aussi désespéré qu'eux… Lui aussi semblait rechercher des gens, lui aussi était peut être perdu et lui… il était seul. Sophia posa un regard sur Neil, il ne briserait pas la glace mais maintiendrait un statuquo jusqu'à ce que l'homme s'en aille ou ne les attaque.
Pourtant… elle ne pouvait pas s'empêcher d'avoir un peu de gratitude, pour Neil car il prenait son rôle de protecteur et d'éducateur au-delà de tout ce qu'elle aurait pu imaginer en lui montrant ce qu'était une vrai amitié dans ce monde, les amis ça prend soins les uns des autres, les amis ça ne vous laisse jamais à l'arrière, les amis ça reste soudés ! Mais aussi pour celui qui avait allumé le feu, lui donnant l'occasion depuis plusieurs jours de pas avoir l'impression que tout ce qui composait le monde ne soit froid au coucher du soleil.
Sophia tendit la main vers Neil, la posant doucement sur son avant-bras armé en exerçant une pression légère qui lui laissait le loisir de baisser son pistolet. Elle lui faisait comprendre par là qu'elle ne pensait pas qu'il était nécessaire de continuer à menacer cet être humain.
Neil secoua la tête de gauche à droite, une seule fois. La fillette retira délicatement sa main et hocha la sienne pour lui faire comprendre qu'elle savait ce qu'il pensait. Il ne prendrait pas le risque de laisser une seule ouverture pour se faire attaquer. Mais elle savait aussi que l'un d'eux devrait bien dire quelque chose à un moment donné ou un autre.
Pour la première fois de sa vie Sophia comprit que ce serait son rôle à elle, de parler à un adulte et d'être prise au sérieux. Une autre pensée émergea du fond de son cerveau, c'était à elle aussi de déterminer si il y avait une menace avec cette personne.
Une petite boule de peur envahit sa gorge… Et si ça ne servait à rien ? Si le colosse en face d'eux n'accordait aucun crédit à ce que pourrait dire un enfant ? Et puis zut ! C'étaient elle et Neil qui avait l'avantage dans cette situation, eux qui étaient armé. Si le garçon avait pu avoir le courage et la force de les maintenir en vie jusqu'ici elle pouvait bien essayer de trouver au fond d'elle une parcelle de ce qui l'animait lui. Si elle voulait devenir plus forte et rester en vie il lui fallait prendre "sa vie" en main, fini de se reposer sur les autres, fini d'attendre de voir ce qui se passe et de ne pas y prendre part.
Sophia se rapprocha légèrement de Neil en espérant trouver dans son contact le courage d'ouvrir la bouche. D'une voix qu'elle essayait de rendre sure et ferme, mais pleine de trémolo, elle se lança ;
- Merci, pour le feu.
L'homme se contenta d'hocher lentement la tête sans la regarder, les yeux braqués sur le garçon qui le tenait en joue.
- Je sais que c'est beaucoup vous demandez… mais vous auriez quelque chose à manger ?
Pas de réponse… Neil se contenta de poser sa main libre sur la bouche de la fillette pour l'empêcher de continuer. Lui aussi voulait voir comment l'étranger allait réagir à cette demande, la nourriture était désormais au même niveau que les munitions ou de l'eau potable… une denrée rare.
Ce qui était moins rare de nos jours, par contre, c'était les mauvaises personnes. Les souvenirs laissés par leur bref séjour dans le home et le massacre des Vatos ne faisaient que les conforter dans l'idée que tout le monde pouvait désormais avoir de mauvaises intentions et être mortel. Ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes et le groupe, ils ne devaient en aucun cas faire confiance à des gens en dehors de ce cercle.
Un autre fait le frappa, il se trouvait avec une fille ! Combien de fois ses parents avaient dit à ses frères aînés de faire attention quand ils sortaient le soir avec Séline, de faire qu'il ne lui arrive rien, d'éviter les mauvaises rencontres et les plans foireux. Malgré le fait que sa sœur ait toujours su se défendre et n'hésitait pas une seule seconde à rentrer dans la mêlé quand un de ses frères se retrouvait dans une bagarre.
Neil retira sa main de la bouche de Sophia en ayant une nouvelle vision de son amie, elle risquait plus que lui au final. Des faits divers datant du temps ou la télévision fonctionnait encore lui traversèrent l'esprit. Attaque à main armé, meurtre sans raisons apparente, viol en pleine rue, femme retrouvé au fond d'une benne à ordures la tête manquante, les tueurs en série et ça… ça c'était quand le monde était encore "normal et civilisé".
La stature gigantesque en face d'eux émit un soupir à peine perceptible et tendit paume en avant les mains devant lui en se relevant dans le même mouvement. Neil se mit sur ses pieds d'un bond et se plaça devant Sophia, le défiguré ne sembla pas en prendre ombrage et lui tourna le dos pour revenir vers les grandes portes qui fermaient la scierie. Passant sa tête derrière l'amas de planches qui leur servait d'abris il observa l'inconnu se baisser vers le sol avant de revenir dans le halo de lumière que le feu projetait.
Il se rassit en tenant un sac à dos bleu à la main. Le posant au sol il entreprit de l'ouvrir à gestes lents et posés, voulant ainsi les rassurer et éviter un coup de feu. Encore plus précautionneux il le poussa vers Sophia. Neil n'était toujours pas rassuré mais il se forçat à se remettre à terre, serrant doucement la crosse de son Glock.
La fillette vit le bouchon d'une bouteille d'eau, quelques pommes et deux bananes et surprise sur le gâteau quelques biscuits recouvert de chocolat. Elle les sortit du sac pour que Neil puisse les voir, elle allait ouvrir la bouteille pour désaltérer sa gorge sèche mais son ami lui toucha le bras avant de montrer d'un doigt l'homme. Sophia comprit le message sans aucun problème et elle tendit la bouteille par-dessus les flammes.
- Vous d'abord.
Le géant n'hésita pas une seconde avant que sa main ne prenne la bouteille et qu'il la porte à ses lèvres, prenant une gorgée avant de la lui redonner. Sophia remarqua qu'il semblait avoir du mal à mouvoir normalement ses bras, bien que ses vêtements soit aussi sale que les leurs, elle distinguait du sang frais qui maculait à grosses taches sa veste.
À nouveau il leva une main et amena l'autre dans son dos, semblant y prendre un objet. Malgré la lenteur qu'il mettait à exécuter ce geste Neil ne le quittait pas des yeux, bougeant imperceptiblement pour pouvoir viser l'épaule du bras à moitié invisible.
Tenu par le bout du canon à deux doigts il ramena un six coup devant lui, Neil sentit l'adrénaline se diffuser en un coup dans son organisme mais se contrôla. Il avait largement le temps de tirer avant que l'autre ne puisse tenir correctement son arme pour répliquer. La main tendue se dirigea et d'un doigt poussa le barillet qui pivota pour laisser apparaitre les balles. D'une rotation de poignet et par la force de la gravité quatre balles tombèrent au sol avec un son métallique. Le défiguré posa l'arme à un mètre sur sa gauche et récupéra les munitions une à une, les posant elles à un mètre sur sa droite.
Neil ne savait pas quoi penser, un geste de paix ? Une nouvelle bienséance entre inconnu dans ce nouveau monde ? Une trêve ? Doucement il baissa le canon de son arme, il sentait que ce moment était important et qu'il ne fallait pas faire de faux-pas. Si l'homme n'avait plus d'arme à portée de main c'était lui qui avait l'avantage. Si par contre il en cachait une autre dans ses vêtements c'est lui qui était désavantagé s'il baissait sa garde. Une exclamation de plaisir venant de Sophia le sortit un moment de ses pensées, il vit du coin de l'œil la fillette sortir un pull vert du sac.
- Je peux ?
L'étranger hocha la tête sans même la regarder, ses yeux restaient braqués sur le garçon. Il semblait attendre quelque chose de sa part. Neil baissa complètement le canon de son Glock avant de le poser devant lui à quelque centimètre seulement, pas question d'en retirer les balles. À peine son arme au sol une voix rocailleuse et grave résonna avec une certaine force dans la scierie.
- Tu me files un cookie ?
Sophia sursauta légèrement alors qu'elle profitait du tissu qui lui permettait enfin de retenir un peu de chaleur. D'un regard elle consulta Neil qui hocha la tête. Elle en prit un et le tendit par-dessus les flammes en retenant la manche verte qui était un peu trop grande pour elle. Le géant l'englouti en une bouchée.
- Il est pas très causant ton pote.
- Il… Il est muet.
- Mmh.
D'une certaine façon elle ne mentait pas vraiment, Neil ne parlerait pas à un grand. Sophia continua son inspection du sac à dos, une couverture à carreaux bleu ciel et crème, d'un geste ample elle la posa sur leurs épaules. Le dernier objet la laissa interdite, d'un coup de coude elle attira l'attention du garçon. D'une main tremblante elle sortit un petit fourreau laqué qui devait contenir une lame d'une quinzaine de centimètre.
- T'as une arme fillette ?
- Non, en plus on a perdu notre couteau.
Elle fit glisser de quelques centimètres la lame, testant le tranchant d'un ongle.
- Tu peux garder celui-là.
Neil écoutait à moitié son amie remercier l'homme en face de lui, un homme… pouvait-on encore l'appeler comme ça ? Son apparence tenait plus du rodeur que de l'humain, tout son être était repoussant mais l'enfant essaya de passer aux travers des apparences. Aussi hideux qu'il pouvait être ses actes étaient généreux et pour l'instant il ne demandait rien en échange.
Malgré tout il ne pouvait pas lui accorder leur confiance, un regard vers l'arme posé près de lui le rassura légèrement mais pas complètement, un autre vers Sophia qui rengainait sa nouvelle lame et il ne savait à nouveau plus quoi penser. L'inconnu les nourrissait, les vêtait et les armait… Quand viendrait le moment de la contrepartie ? Neil le fixa intensément, frustré de ne pas pouvoir lui poser la question directement. Il soupira, résigné à attendre que Sophia n'aborde le sujet.
- Le sac contre une nuit au calme ?
La voix grave avait résonné avec calme et aplomb, c'était maintenant au tour de Neil de se faire scruter. Sophia passait de l'un à l'autre, voyant le colosse calme et confiant alors qu'une ride barrait le front de son ami sous la concentration. L'homme n'attendait pas une réponse de sa part, pas un regard vers elle, depuis le début le géant ne tablait que sur les décisions du garçon.
Neil se tourna vers elle en haussant imperceptiblement les épaules, il ne semblait pas convaincu. Il la pointa du doigt pour lui faire comprendre qu'il voulait son avis.
- Je sais pas…
Sophia tourna son attention vers celui qui les observait sans intervenir, elle se mordilla l'intérieur de la joue en essayant de formuler la suite.
- Il est… il fait peur…
Neil confirma d'un geste rapide qu'ils partageaient ce sentiment.
- Mais il est gentil.
Ses paroles l'étonnaient elle-même mais c'était la pure vérité. Le visage du géant s'orna d'un sourire en coin qui fit danser les flammes sur la plaie béante. Neil lui était estomaqué, la bouche à moitié ouverte sur une réplique qui ne pouvait pas passer ses lèvres.
La fillette tendit la main pour éviter que son ami n'avale une mouche, refermant doucement sa mâchoire et le ramenant à la réalité immédiate. Elle voyait bien qu'il réfléchissait à cent à l'heure. Un soupir lui échappa alors qu'il hochait la tête, lui donnant son feu vert. D'un geste il lui montra son arme. Sophia voyait où il voulait en venir et prit son courage à pleines mains en se tournant vers l'étranger.
- On est d'accord.
Sa voix tremblait légèrement, elle se forçat à en prendre le contrôle ;
- Votre arme reste sans balle, au sol, loin de vous.
Le défiguré hocha la tête, son sourire toujours présent.
- Nous…
Elle se tourna vers Neil pour puiser un peu de soutien.
- On garde nos armes.
Le sourire s'évanouit un peu, ça ne l'enchantait visiblement pas beaucoup mais il accepta tout bas. Sophia sentait la tension qu'elle avait provoquée et s'expliqua confusément.
- On ne va pas vous faire de mal… c'est pour, enfin, être surs que…
Il l'arrêta d'un geste lent.
- Je comprends.
- Si vous nous attaquez…
Sophia mit sa nouvelle lame à nue, posant le fourreau sur ses jambes en testant le poids de l'arme.
- …on n'hésitera pas.
- Ça aussi je le comprends.
Le balafré remua pour se relever sur ses genoux, éloignant un peu plus le six coups des balles. Un dernier regard vers eux et il s'allongea sur le sol en présentant son dos aux flammes.
Sophia se sentait épuisée et elle se laissa doucement entrainer par Neil qui s'adossait contre les planches de bois. D'une tape de la main il lui indiqua qu'elle pouvait utiliser sa cuisse comme oreiller, pas besoin de le lui dire deux fois. Durant un instant la fillette chercha Caroline, voulant la serrer contre elle pour pouvoir s'endormir, puis elle se souvint… Sa poupée n'était plus. Ses doigts rencontrèrent la garde de sa nouvelle arme, sa main se referma dessus. C'était rassurant… savoir qu'elle avait quelque chose pour se défendre et ce serait encore mieux quand Neil lui aura appris à s'en servir.
Le feu c'était transformé en braises mourantes quand la chouette recommença à hululer. Neil releva la tête en sentant son dos et sa nuque endoloris, ça lui faisait de la compagnie dans un certain sens. Sophia s'était endormie avec beaucoup de mal, il pouvait sentir que son sommeil ne tenait qu'à un fil. Tant mieux, apprendre à ne dormir que d'un œil et sur une seule oreille lui serait profitable.
Ses paupières voulaient se fermer mais il luttait, il était fatigué et dormir semblait une idée très attrayante. Pas question de se le permettre, il frotta ses yeux pour en retirer le sable du marchand de rêves. Satané fatigue, il devait monter la garde ! Pourtant il pouvait sentir que ses sens devenaient gourds, imprécis et non fiable.
Son ouïe lui joua des tours, durant un instant il crut entendre les pas de Séline sur le tapis qui recouvrait le couloir devant la porte de sa chambre, le bruit de sa mère qui cuisinait en fredonnant tout bas une vieille chanson à l'étage inférieur, la voix de son père qui portait au travers de la cloison même s'il chuchotait, le rires de ses frères. L'impression de recevoir un baiser maternel sur le front le fit sursauter.
Les braises étaient éteintes et froides depuis longtemps alors qu'il rouvrait les yeux, la forme immense de l'autre côté des cendres ne semblait pas avoir bougé. Le toit de la scierie laissait filtrer par endroits des traits de lumière grise, l'aube se levait lentement. Il pouvait voir que le géant avait tenu parole, son arme se trouvait au même endroit que là où il l'avait posé tout comme les balles.
Un ronflement ébranla la structure en faisant pleuvoir des particules dans les rayons de lumières qui devenait de plus en plus clairs. Comment avait-il réussi à dormir avec ce bruit juste à côté de lui ? Il n'en revenait pas, à chaque inspiration c'était comme si une montagne faisait un pas en avant en raclant sur le sol.
Neil secoua doucement l'épaule de Sophia et elle ouvrit immédiatement les yeux. Se relevant en se massant la nuque elle allait lui parler mais il l'interrompit en mettant un doigt tendu devant sa bouche. Il lui indiqua de replier la couverture et de la fourrer dans le sac. Il rassembla les provisions qui rejoignirent la couette avant qu'il ne passe une sangle à l'épaule et se relève doucement imiter par son amie.
Le garçon avait pensé une seconde à prendre le six coups, une seconde seulement avant que les remords ne l'en empêche. L'étranger avait respecté les termes qu'ils avaient imposés, la trêve ne devait pas être rompue. À pas lents et légers ils arrivèrent devant les grandes portes de bois. Neil prit appui sur l'une d'elle et essaya de l'ouvrir sans faire de bruit. Peine perdu, le raclement du bois résonna dans la scierie, les ronflements s'interrompirent. Il allait pousser Sophia dehors quand la voix rocailleuse s'éleva.
- Y'a des gens près d'une ferme à l'Est.
L'Est, la direction qu'ils évitaient depuis le coup de feu unique. Neil ressentit de nouveau ce même doute qui le poursuivait depuis qu'ils l'avaient entendu. Il prit la main de son amie dans la sienne et s'élança au dehors, courant pour revenir sur ses pas. Trop de coïncidences pour qu'elles ne soient reliées, Sophia lui lâcha la main pour avoir plus simple à courir. Elle sentait que ses muscles la tiraillaient, qu'elle avait mal dormi et que quelque chose chez Neil avait changé.
- Tu crois que c'est les nôtres ?
- J'en sais rien mais je veux vérifier.
Ils ne ralentirent qu'en arrivant à proximité de la rivière, Sophia reprenait lourdement sa respiration en jetant un regard derrière eux.
- Il ne nous a pas suivis.
Neil retirait vivement ses chaussures et elle l'imita avec un soupir, l'eau fut aussi froide qu'à leur première traversée. La jeune fille sentait que Neil était nerveux, ses mains tremblaient en voulant relacer ses basket et il avait du mal à respirer.
- Neil ?
Il releva vers elle un regard fiévreux et perdus.
- Je me suis trompé, on aurait dû vérifier directement, on n'aurait pas dû courir en sens inverse… c'est ma faute.
- Non !
Sa voix était douce et dur à la fois, il ne pouvait pas craquer maintenant, il n'en avait pas le droit. Sinon elle risquait de faire pareil.
- Tu m'as sauvé, je serais morte sans toi. Maintenant on a une chance de retrouver ma maman et les autres. Tu vas lacer tes chaussures et on se remet en route.
Durant un instant elle douta qu'il n'arrive à reprendre son calme mais Neil inspira et expira quelque goulée d'air et lui fit un sourire en coin. Elle le lui rendit et l'aida à se remettre debout.
- On y va ?
- Passe devant je sais pas où est l'Est.
Séline torcha sa bouche avec le dos de sa main, le peu d'eau et de baie qu'elle venait de manger n'avait pas eu l'amabilité de rester dans son estomac. La tête lui tournait alors qu'elle s'adossait contre un arbre, depuis combien de temps était- elle dans les bois ? La jeune femme n'arrivait plus à tenir le compte des nuits et des jours. Elle leva les yeux vers le ciel, le soleil était à son zénith, midi peut être une heure de l'après-midi.
Le mal de tête ne la quittait pas d'une semelle, lancinant ou frappant à gros tambours à intervalle irrégulier. Pour l'instant il lui faisait l'effet d'un gong qui résonnait sur sa paroi crânienne avant d'aller se loger dans la bosse qui était à l'origine de tout ça.
Elle tenta de reprendre sa marche forcée mais un pas à peine et elle dut se raccrocher à une branche basse pour ne pas tomber à genoux. Ses jambes flageolaient mais elle les forçats à supporter son poids. Séline se sentait fatiguée à un point qu'elle n'avait jamais connus dans sa vie d'avant, elle voulait se laisser glisser au sol et dormir. Un rire nerveux lui échappât, comment pourrait-elle faire ça avec tous les rodeurs qui trainaient dans la région ?
Pas le droit de faire ça, il fallait continuer, retrouver son frère et Sophia. Elle savait qu'il était en vie, Neil n'était pas mort, il ne pouvait pas l'être ! La peur lui étreignit les tripes en faisant remonter sa nausée, elle cracha pour effacer le gout de bile qu'elle avait au fond de la gorge.
Continuer, voilà ce qu'elle devait faire. Ses jambes protestèrent mais elle les obligea à bouger, l'une après l'autre. Séline reprit le rythme en respirant lourdement, la piste qu'elle suivait était maigre mais les rares traces qu'elle trouvait la menaient toujours vers la même direction.
Le soleil décrivait lentement son cercle au-dessus d'elle quand elle les entendit, proches, grognant et trainant des pieds dans un concert de feuilles et de cailloux renversés. D'un mouvement lent elle mit un genou en terre derrière un buisson. Une main fébrile prit le couteau que contenait sa botte, le sortant lentement à l'affut d'un bruit qui indiquerait qu'ils l'avaient repéré.
Un écureuil grimpa à toute vitesse le tronc de l'arbre en face d'elle, la forêt devient silencieuse et Séline vit le premier émerger dans cet ilot de calme. Elle retint son souffle, ses membres tremblaient légèrement mais le rodeur passa loin d'elle. Ses compagnons le suivaient de près, trois autres qui passèrent un peu plus près de sa cachette.
Par précaution Séline préféra se retirer discrètement, les dernières flèches qu'elle avait tirées étaient parties au diable sans toucher ses cibles. Elle commençait à changer ses appuis quand quelque chose fit craquer des brindilles dans son dos, elle se releva à demi. Un grognement sourd et le rodeur s'avança dans sa direction. Pas de doute, celui-ci l'avait repéré et commençait à faire de plus en plus de bruits.
De peur qu'il n'alerte ses camarades elle prit les devants en tanguant vaille que vaille vers lui, la lame eu du mal à passer l'os mais une torsion permit à Séline de le dégager et de se remettre à couvert. Ses oreilles bourdonnèrent au son du tonnerre en amplifiant son mal de tête, un regard vers le ciel bleu et elle douta. Le même son résonna alors qu'elle se relevait totalement.
Séline se mit à courir avec l'énergie du désespoir, ce bruit elle le connaissait, le même que faisait son propre Glock. Sa tête la lançait à chaque fois que ses pieds touchaient le sol, un troisième tir éclata à une centaine de mètre. Les branches basses des arbres lui écorchaient la peau, le bas de son pantalon se prit dans une souche et elle s'aplatit de tout son long.
La jeune femme tira d'un coup sec et se dégagea en faisait craquer le tissus, ses mains prirent appuis sur le sol et dans un effort surhumain elle parvient à se remettre debout. C'est là qu'elle les entendit pour la première fois, des cris, des cris d'enfant suivi d'un quatrième coup de feu. Plus que quelques mètres et elle serait là, elle voulait leur crier de tenir bon mais le souffle lui manquait.
Elle les découvrit acculé contre le tronc d'un arbre énorme, cernée par quatre cadavéreux et un autre qui s'approchaient de côté. Sophia pu l'apercevoir entre deux morts et hurla son prénom, Neil abattait un rodeur ne semblant pour sa part n'avoir rien remarqué.
Malgré la peur de toucher l'un des enfants elle ne pouvait pas prendre le risque de se jeter dans la bataille avec seulement son couteau. À deux mains elle prit son arme, comme père le lui avait appris, sa balle atteignit l'épaule d'une femme à moitié en décomposition qui s'approchait dangereusement de la petite fille. La chose se retournait vers Séline, donnant un peu d'air à Sophia, un deuxième tir et elle était enfin raide morte. Neil en abattait un troisième et sembla enfin la remarquer, un sourire lui effleura les lèvres avant qu'il ne se reconcentre sur le rodeur qui s'approchait de lui.
Une montée d'adrénaline parcouru Séline quand elle comprit qu'elle n'aurait pas le temps d'atteindre Sophia avant le rodeur qui venait vers elle. Une autre balle fusa de son canon mais pour se loger en plein dos, ne faisant que renversé la créature au sol. À sa stupéfaction elle vit Sophia se jeter sur lui et enfoncer quelque chose dans son crâne avant de se relever vivement avec les mains poisseuse de sang.
Enfin Neil fini le dernier rodeur, les enfants vinrent l'entourer de leur bras et durant un instant Séline profita de leur appui pour essayer de tenir debout. Son frère tendit une main vers sa tête alors que Sophia pleurait en sanglotant tout bas combien elle était contente qu'elle les ait retrouvés.
- C'est pas fini…
Neil lui jeta un regard interrogateur et les larmes de Sophia devinrent silencieuses. Séline pointa le gros arbre contre lequel ils avaient trouvé refuge peu de temps avant.
- Y'en a partout, on grimpe et on laisse passer l'orage.
Elle pouvait déjà les entendre approcher, comme deux petits singes les enfants prirent appui sur les branches et montèrent. Pour la jeune femme l'ascension fut plus délicate, par deux fois Neil lui tendit la main pour l'aider. Une fois parvenue hors de portée et de vue ils s'adjugèrent chacun une branche plus ou moins large. Sa tête tournait et bourdonnait à nouveau, obligeant Séline à poser une main contre le tronc et à entortiller son bras autour d'une autre branche. Elle savait pourtant que rien ne bougeait vraiment mais la peur de tomber de son perchoir lui vrillait le ventre.
Malgré tout ça elle avait une envie furieuse de hurler sa victoire à la face du monde, elle les avait retrouvés ! Pas seulement Neil mais Sophia aussi, les deux allaient bien. Séline pouvait voir qu'ils étaient fatigués, qu'ils n'avaient surement pas mangé à leur faims depuis qu'ils avaient dû fuir l'autoroute mais ils étaient vivants.
Les rodeurs passèrent sous eux, lentement, revenant parfois sur leur pas, tournant en rond en poussant de petits grognements. Ils avaient l'air de les chercher sans savoir qu'ils étaient réellement là… Les minutes passèrent et ils étaient de moins en moins, au bruit il devait en rester deux ou trois qui trainaient dans les alentours immédiats.
Des feuilles bruirent, la branche où son bras tenait fermement en place tangua quand Neil prit appui dessus pour s'approcher d'elle. Ses yeux étaient inquiets et quand il tendit une main sur son front sa fraicheur calma le mal de tête. Séline poussa un peu plus son front au creux de la paume, que cela faisait du bien. Sophia les rejoint et lui tendit une bouteille d'eau qu'elle refusa d'un geste maladroit. Si elle voulait cacher son état aux enfants c'était foutu.
Le ciel se parait de rouge quand ils l'aidèrent à descendre petit à petit de l'arbre, Séline c'était retrouvé dans l'incapacité de trouver elle-même ses appuis. Arrivée sur le plancher des vaches elle eut l'impression de pouvoir garder un semblant d'équilibre. Cela n'empêcha pas les enfants de se poster chacun d'un côté pour la soutenir. Elle n'eut pas le temps de protester que Sophia chuchotait un torrent de question.
- Ma maman va bien ? Et les autres ? Ils sont où ? Pourquoi tu es toute seule ? Qu'est-ce qui est arrivée à ta tête ? Tu as de la fièvre. Les rodeurs t'ont mordue, griffée ? Tu es malade ?
Force lui fut de conter tout ce qu'ils avaient manqué, depuis leur fuite en commençant par les premières recherches. Le retour forcé fut l'un des passages ou elle sentit le bras de Neil la serrer un peu plus fort. Puis, le plus dur, Carl… Elle ne savait pas quoi leur dire, comment le leur dire.
- Il y a eu un coup de feu… Un accident.
Elle les sentit se presser un peu plus autour d'elle.
- Carl s'est pris une balle.
Il n'y avait pas de belle manière ou de joli mot pour le dire mais cela lui sembla cruel. Elle leur expliqua qu'elle était restée près de lui, qu'ils l'avaient ramené à une ferme, que quand elle était partie il y avait un espoir de pouvoir sauver Carl mais qu'elle ne savait pas s'il vivait encore.
Le soleil se couchait quand elle leur apprit qu'ils étaient bientôt arrivés, ce n'était pas un muet qu'elle avait pour compagnon de voyage mais deux. Depuis qu'elle leur avait appris pour Carl, Sophia restait murée dans le silence tout autant que Neil.
Séline sentait ses forces s'amenuiser et la quitter de plus en plus, à la vérité cela faisait un bon quart d'heure que les enfants la soutenaient plus que ses propres jambes. La nuit était sur eux quand ils arrivèrent à la barrière en bois qui marquait le début du domaine de la ferme.
Quelqu'un marchait dans le noir vers la grange, Séline n'eut pas le temps de l'interpeller que Sophia appelait Glenn à l'aide. Le noir se referma sur la jeune femme alors qu'elle tombait dans les vapes, elle avait réussi, les enfants étaient de retour. Ils étaient de nouveau tous en sécurité, tous ensembles. Mission accomplie.
