Chapitre 6

2010

Yuya, Massu, et moi primes un taxi jusqu'à notre lieu de rendez-vous. Le karaoke était sur Shibuya au deuxième étage d'un petit immeuble caché derrière l'avenue principale. Quand nous arrivâmes, nous fûmes reçus sous les clameurs.

— Il était temps. Pi, renouvelle l'heure de réservation pour ta peine, ordonna Kame. Et commande à boire.

Je ronchonnai. J'étais connu pour être très près de mes sous. Une habitude prise depuis mon adolescence où même si mes revenus me permettaient de vivre aisément, j'étais limité par ma mère qui tenait les cordons de ma bourse. Du coup, je faisais toujours attention à mes dépenses même si maintenant j'étais seul responsable de mon compte en banque. Je décrochai le combiné suspendu au mur tout en défaisant mon blouson que je jetai sur le portemanteau.

— Vous reprenez la même chose ?

Je pointai du doigt la table basse chargée de canettes vides.

— Maintenant que vous êtes là, ça serait bien une bouteille de champagne, suggéra Kame. Ou deux.

Je lui lançai un regard noir. Il me fit un clin d'œil et passa sa langue sur sa lèvre inférieure. Que lui arrivait-il ? Était-il déjà ivre ? Je le vis se pencher pour récupérer une bouteille de Bacardi ce qui répondit à ma question. Je confirmai la commande auprès du stewart et m'installai à côté du leader des KT. Il me donna sa boisson que je portai aussitôt à ma bouche.

— Alors on chante quoi ? lança Yuya en attrapant le gros catalogue.

— Les génériques des animés de nos enfances.

— Du enka.

— Du rock américain.

Les suggestions volèrent dans un bel ensemble cacophonique.

— Attendez, coupa Massu. On va d'abord voter pour qui commence.

— Et si on faisait des duos en mélangeant les groupes ? proposa Taguchi.

— Mais on n'est pas équitable, remarqua Maru.

— Un NEWS chantera plus, c'est pas grave.

— Ou faisons un jakenpon pour créer les groupes.

Nous tendîmes nos poings fermés. Yuya récita la formule et aussitôt nos mains s'ouvrirent. La première manche fut perdue par Taguchi qui avait fait une feuille alors que tout le monde avait présenté des ciseaux.

— C'est de la triche.

— C'est le jeu. Alors qui sera ton coéquipier ? interrogea notre petit blondinet.

Cette fois, ce fut Massu qui quitta le jeu. Le temps que nous définissions les groupes, une serveuse apporta des flutes avec les deux bouteilles de champagne dans des seaux gris emplis de glaçons. Maru fut assigné à Yuya et Ueda à Koki. Kame et moi furent les derniers. Taguchi décida de chanter le générique de Dragon Ball Z contre l'avis de son partenaire qui préférait de la j-pop. Les autres reprirent en chœur les paroles pour les accompagner. Je restais un peu en retrait, pas encore suffisamment saoul pour m'amuser avec eux et préoccupé par les nouvelles que j'avais reçues dans la journée. Du coin de l'œil je vis que Kame s'était adossé sur son fauteuil et sirotait sa coupe, les yeux plissés. Son air enjoué qu'il avait eu quand nous étions arrivés avait disparu. A la place, son visage impassible ne donnait aucune indication sur son état d'esprit. L'ombre des abat-jours fixés au mur accentuait les traits de son visage. Je remarquai ses joues gonflées et les cernes sous les yeux. Je ne l'avais pas remarqué à midi trop gêné pour le regarder vraiment.

— Comment vas-tu ? m'enquis-je d'une voix basse.

Lorsqu'il souleva les paupières, ses yeux marron n'exprimaient que la lassitude bien qu'elle ne resta pas longtemps au point que je crus l'avoir rêvée. Il haussa les épaules avant de se pencher pour se servir à nouveau de champagne.

— Ce n'est pas facile. Subir la pression, les critiques, faire face avec le sourire, maintenir le groupe à niveau.

— Tu te reposes quand même ?

— Je n'arrive plus à dormir. Je prends des enphet pour tenir le coup.

— Merde.

J'étais consterné d'entendre ça. Merde, merde. Qu'est-ce que je foutais à garder ma tête d'autruche dans un trou ?

— Et ça dure depuis quand ?

Il émit un hoquet moqueur. Je ne savais pas si c'était du mépris devant mes questions ou... Je ne voyais pas autre chose qui pouvait le faire réagir ainsi. Je me mordis la joue. Nous restâmes sans parler de longues minutes, chacun dans nos pensées.

— Eh ! Pi, Kame ! C'est à vous !

Nous sursautâmes tous les deux à l'appel de nos surnoms. J'avais bien envie de passer mon tour, n'ayant pas le cœur à chanter. Je vis que Kame avait la même idée, à la moue qu'il fit avec sa bouche. Alors que nous ouvrions la bouche pour refuser, Yuya et Maru nous donnèrent les micros et nous forcèrent à nous lever. Aussitôt, je vis un changement radical dans le comportement du leader des KaT-TUN. Il avait repris son rôle pour ne pas inquiéter ses équipiers. Il s'élança presque sur la petite scène et demanda à Ueda de choisir une chanson pour nous. Je grimaçai de peur sur ce qu'il allait sélectionner mais heureusement, ce fut "Love so sweet" de Arashi. Je me trompai sur quelques paroles vite rattrapé par Kame. C'était facile de chanter avec lui. Nous trouvions le tempo d'un simple regard et partagions les strophes sans hésitation. A la fin de notre prestation, Taguchi lança un autre titre. Dès les premières notes, mon cœur battit un peu plus vite. Nous l'avions chantée des milliers de fois et pourtant, je ressentais toujours un pincement. Nos regards se croisèrent et ne se lâchèrent plus lorsque Kame commença sa partie, pendant les presque cinq minutes que dura la chanson. Après cela, nous nous jetâmes sur le fauteuil, montrant ainsi que notre tour étant passé, il ne fallait plus nous déranger. Quelqu'un avait commandé deux nouvelles de champagne. Je resservis nos verres et nous trinquâmes ensemble.

— Je n'ai plus de voix, avoua Kame.

— Alors repose-la.

— Ah non, s'insurgea Taguchi qui avait entendu son cadet. On va échanger les duos.

— Pas pour moi, lui répondis-je en regardant ma montre. Je vais rentrer car demain j'ai une longue journée. D'ailleurs, le Tegomass, n'oubliez pas que demain c'est tournage du clip. Il est préférable que vous soyez présentable et qu'on ne vous attende pas.

J'eus le droit à des grommellements et souris en les voyant affalés l'un sur l'autre.

— Vous ne tenez déjà plus debout.

Ils se redressèrent aussitôt.

— Laisse-nous, le vieux. On peut encore très bien profiter de la soirée.

Je me tournai vers Kame.

— Tu es venu avec ta voiture ?

Il me fit un signe de tête affirmatif.

— Est-ce que tu restes encore ?

— Dis le fond de ta pensée, Tomo.

Je soupirai en passant une main dans mes cheveux.

— En fait, j'ai pas envie de prendre un taxi alors je voudrais te demander un service.

Il hocha la tête et se leva.

— Allez, on y va. Je vais te déposer chez toi.

Il récupéra sa veste et me lança la mienne.

— Pas de bêtises sur le chemin, se moqua Ueda, un sourire moqueur aux coins des lèvres.

Kame le fixa un instant avant de sortir sans un autre regard en arrière. Je lui emboîtai le pas tout en attrapant mon sac et en enfilant ma veste. Je posai mes lunettes de soleil sur le nez, rabattis ma capuche sur la tête à l'instar de mon conducteur. Je le suivis en silence les mains dans les poches jusqu'à sa Porsche noire.

— Je ne l'avais pas encore vu celle-là, sifflai-je tout en faisant le tour pour l'admirer.

— Allez, monte. Ça ne sert à rien d'attirer l'attention des badauds.

Je m'installais sur le siège en cuir curieux de son intérieur. Je rêvais d'en posséder une mais je n'avais pas encore osé franchir le pas. Je me contentais pour l'instant des sportives japonaises pour mes loisirs de sensations fortes. Il s'assura que ma ceinture bloquait mon corps et démarra au quart de tour. Il maîtrisait son engin, accélérant dès qu'il s'engagea sur les longues artères de voies rapides qui se croisaient. Mon logement se situait dans un quartier résidentiel huppé. J'avais emménagé l'année précédente quand mes cachets accumulés pour mes différentes prestations moins les avoirs de la Jimusho m'en avaient donné les moyens. J'indiquai à Kame l'adresse et la direction principale bien que j'avais l'impression qu'il la connaissait. Je lui fis par de mon étonnement.

— J'habite pas très loin. Jin... - Il prit une grande inspiration, sa bouche se tordit en un rictus désabusé - Jin m'a donné tes nouvelles coordonnées avant de partir.

J'ouvris la bouche d'étonnement.

— J'espère que ça ne te dérange pas, ajouta-t-il précipitamment.

Je tournai mon attention sur son profil. Il était concentré sur la route, les lèvres pincées en une fine ligne, les traits de son visage tirés. Seule une veine sur sa tempe montrait qu'il attendait ma réponse avec angoisse.

— Bien sûr que non. Jin m'avait demandé de...

Je me tus subitement. Lui avouer que Jin m'avait prévenu de son départ et que je lui avais promis de m'occuper de lui n'était pas une bonne idée.

— Il t'a demandé ?

— Non rien. Laisse tomber.

Je soufflai quand il se gara en double file devant la grille du parc qui bordait la résidence. Je fouillai dans mes poches à la recherche de mes clés.

— Tu rentres boire un coup ?

— Je pensais que tu étais fatigué.

— De chanter oui. Mais on peut continuer la soirée ensemble et discuter. La dernière fois, je t'ai un peu laissé tomber, reconnus-je, dépité.

Il éclata de rire.

— C'est moi qui t'ai abandonné. Tu sais que je suis retourné dans ce bar ? J'aime vraiment bien ce concept. On pourrait y retourner.

— Je n'ai pas eu l'occasion d'y aller depuis. Alors, tu viens ? insistai-je, mes doigts jouaient avec les clefs que j'avais repêché au fond de mon sac.

— Bon d'accord.

Je lui souris reconnaissant, tout en appuyant sur la télécommande liée à mon porte-clés.

— Je vais t'ouvrir la grille alors, comme ça ta voiture sera tranquille.

Je le vis examiner les alentours.

— J'ai plutôt l'impression que c'est calme ici, remarqua-t-il en enclenchant la première vitesse.

Je lui indiquai l'emplacement extérieur qui m'était réservé et que je n'utilisais pas, me contentant des places louées dans les sous-sols pour les deux voitures en ma possession. Je devais reconnaître que même si je n'avais pas les moyens pour une Porsche, j'accumulai quand même les quatre roues motrices, chacune pour une utilisation particulière : une pour la vitesse, l'autre pour le côté pratique et la discrétion. Sans oublier la moto que je sortais occasionnellement quand je partais à la campagne pour aérer mon esprit.

J'aimais cet endroit pour le calme qu'il offrait à ses habitants. Le périmètre autour des bâtiments procurait une intimité intéressante pour des artistes comme nous. Plusieurs chanteurs et acteurs louaient un appartement. Quelques senpais de la Johnny étaient mes voisins de palier. Mon quatre pièces était situé au vingtième étage. De la baie vitrée du salon, j'apercevais la tour de Tokyo lumineuse et un bout du Rainbow Bridge. J'avais installé sur le balcon un petit coin relaxant pour profiter de la vue lors de la belle saison, quand la température devenait agréable. A peine avais-je ouvert la porte, que Pi-Chan sautilla autour de moi, alors que Hime-Chan reniflait les chevilles de Kame. Il se pencha pour caresser sa tête.

— Hello toi. Tu es accueillante, dis-donc.

J'attrapai ma chienne au vol et l'emmenai dans le coin cuisine.

— Mets-toi à l'aise. Tu veux une bière ?

— Oui, merci.

Je déposai Hime-Chan près de sa gamelle.

— Laisse-moi cinq minutes, ma belle. Je vois que tu as tout mangé.

Je lui remplis son bol d'eau, et lui remis un peu de croquettes. Je fis la même chose pour Pi-Chan qui attendait assise sur le tapis. Une fois assuré qu'elles ne manquaient de rien, je sortis deux canettes de bière du frigidaire puis je rejoignis Kame qui était debout près de la fenêtre. Il avait enlevé sa veste qu'il avait déposée sur le dossier du canapé blanc. Je lui tendis la boisson glaciale que j'avais au préalable décapsulée.

— C'est assez impressionnant la vue même si ce n'est pas trop haut.

— Les tailles sont raisonnables. Je peux encore voir les rues en contre bas. Et c'est calme. Le syndic propose les services d'aide-ménagère ou des techniciens. Une personne vient chaque jour pour sortir les chiens et une fois par semaine, l'appart est nettoyé de fond en comble.

— Ça aide bien.

Je bus une gorgée avant de me détourner vers le salon.

— Tu peux choisir un film ou un CD, lui proposai-je. Je vais préparer un truc à manger.

Il me suivit jusqu'au comptoir qui délimitait la cuisine de la pièce principale.

— Je peux le faire si tu veux.

Je lui souris.

— Pas de refus sinon je m'apprêtais à faire un truc en boite.

— Tu te plains que je ne me nourris pas assez. J'aime bien cuisiner pour plusieurs personnes.

J'écartai les bras devant les meubles.

— Tout est à ta disposition.

Je profitai de ce temps pour me doucher et enfiler des vêtements de détente. Chez moi, j'aimais bien porter un pantalon de jogging informe et un t-shirt large. À mon retour, je m'accoudais au bar assis sur un des deux hauts tabourets. Kame avait attaché ses cheveux avec un élastique sur l'arrière et un autre pour les mèches de devant, faisant ainsi un palmier. Je le regardais couper avec dextérité les rares légumes qu'il avait trouvés au fond de mon réfrigérateur qu'il mit ensuite dans un wok. Pendant leur cuisson, il lava le riz qu'il avait repêché dans une caisse en bois dans une armoire basse. Il le mit dans l'autocuiseur puis il fouetta des œufs.

— Omurice ? devinai-je en souriant.

— J'espère que tu aimes bien.

— Je ne suis pas difficile, tu sais bien.

Je sortis des assiettes plates et des cuillères de l'armoire derrière lui.

— Encore une bière ?

— Oui, s'il te plait. Tu me semblais agiter au karaoké, continua-t-il. Tout va bien ?

— Hum, oui.

J'hésitai à lui révéler mon prochain changement de statut. Comme à son habitude quand il était en privé, il n'insista pas attendant que son interlocuteur décide de lui-même de parler. J'aimais bien ce trait de caractère qui respectait l'intimité des gens même si je savais que la curiosité était chez lui comme chez moi un défaut. Nous avions beaucoup de points en commun et il était facile d'être avec lui, constatai-je oubliant mes hésitations à revenir vers lui. Je m'en voulais de mon comportement égoïste envers lui des dernières années et encore plus des mois passés. Pourtant, Kame ne m'en tenait pas rigueur. Il mettait simplement mon éloignement sur le compte nos activités et des horaires farfelus que nos managers organisaient. L'amour que nous portions pour notre travail passait avant tout. Nous étions tous les deux têtus au point de mener notre entourage à la baguette. Nous n'aimions pas perdre nos défis alors nous attaquions à bout portant tous les obstacles qui se présentaient à nous. La seule différence était pour les repas. Je n'en manquai pour rien au monde, trouvant toujours un instant pour avaler quelque chose même si ce n'était qu'un encas. C'était d'ailleurs ce qui me faisait tenir plus que dormir qui était ma deuxième activité préférée quand j'étais en congé. Kame au contraire, se priverait de manger pour terminer ce qu'il avait entrepris. C'était un peu incompréhensible quand on savait qu'il adorait cuisiner. Ses dons culinaires étaient célèbres dans toute l'agence et les télévisions s'arrachaient son habilité pour leurs émissions.

— Si j'arrive à sortir un album en janvier et qu'il cartonne, je passerai définitivement en solo en automne. Je quitterai NEWS pour me lancer.

Je relevai la tête que j'avais baissée en lui parlant au son de la cuillère qu'il avait lâché sur le sol.

— Toi aussi, tu abandonnes tes compagnons ? murmura-t-il.

J'entendis le reproche dans sa voix. Comment lui en vouloir ? Il vivait en ce moment, ce que mon groupe allait connaître dans un an.

— Kitagawa m'offre la possibilité de le faire, me justifiai-je. Tout dépendra bien sûr du succès et des retombées financières mais l'aventure me tente, en effet.

— C'est ce que tu as toujours voulu, de toute façon. Tu râlais quand tu as intégré NEWS parce que ce n'était pas vraiment ton objectif de base.

— C'est vrai. Je me suis battu, me mettant en avant au détriment de mes collègues pour qu'on me remarque. Je l'ai un peu oublié pendant sept ans mais j'avais accepté ce tremplin dans le but de me parfaire et de sauter le pas.

Je décapsulais à nouveau deux bouteilles de bière. J'avalai une gorgée de la mienne et repris :

— Je n'oublie pas le groupe. Je ferais en sorte que mon départ n'ait pas d'incidence sur eux et qu'ils pourront continuer à cinq.

— Si tu t'en vas, Ryo partira aussi. Il ne tient que parce que tu es là. Avec ses deux groupes, il commence à ne plus savoir suivre. Il se consacrera uniquement aux Kanja.

Je n'avais pas pensé à cela. Kame avait raison. Ryo s'épuisait à jongler avec ses deux agendas. Est-ce que Keii, Shige, Yuya et Massu s'en sortiront sans nous ? Cette question n'avait pas de sens si je faisais le bilan de l'année écoulée. Keii avait porté le groupe à bout de bras, me remplaçant déjà comme leader auprès des responsables quand Ryo et moi étions occupés avec nos propres activités. Je reconnaissais que lorsque j'étais présent, même si j'avais tendance à me mettre en arrière, on m'imposait sur le devant de la scène. Sans Ryo et moi, les plus populaires, ils pouvaient enfin montrer à tout le monde leur capacité. Je fis part de mes réflexions à Kame.

— C'est un peu comme pour Jin. Avec son départ, vous avez dû réagencer des chansons, la scénographie. Ueda, Taguchi et Maru ont eu l'occasion de mettre en avant leur caractère. Koki, lui, est à part et il a déjà une place bien marquée.

— Ne compare pas. Nous formions un couple sur scène. Les gens m'en veulent parce que je suis resté et pas lui m'accusant de l'avoir moi-même mis dehors.

Sa voix exprimait encore la colère.

— Tu as eu de ses nouvelles depuis juillet ?

— Non. Je lui en voulais trop pour chercher à le contacter. Je continue à m'interroger sur ce départ brutal. Pourquoi ne nous en a-t-il pas parlé avant ? Pourquoi ne m'a-t-il rien dit ?

— Tu m'as dit que vous habitiez ensemble ?

Occupé à farcir l'omelette de riz aux légumes, il ne me répondit pas tout de suite. Peut-être même ne voulait-il pas confirmer sachant que j'étais un ami proche de Jin.

— Pas tout à fait. Après son retour des States, il passait souvent à l'appart. Il y dormait quand il était trop... fatigué pour prendre la route.

— C'est étrange, il ne m'en a jamais parlé.

Il déposa l'assiette fumante devant moi. Je humai l'odeur et entendis mon estomac gargouiller. Je pris aussitôt la cuillère et cassai l'ovale parfaite dévoilant le riz trempé dans la sauce tomate.

— Magnifique !

J'enfournai une bouchée et ne pus retenir une exclamation.

— Délicieux !

Kame rigola devant mon air enfantin. Il s'installa à côté de moi et fit la même chose.

— Jin aimait le groupe, repris-je. Mais c'est surtout parce que tu étais là qu'il continuait. Il a toujours été indépendant et les musiques de KAT-TUN ne lui convenaient pas vraiment, il faut le reconnaître.

— Je le soutiens dans son projet. C'est juste la manière dont cela a été fait que je n'apprécie pas.

— En est-il responsable ?

Il tourna la tête vers moi un bref instant.

— Je pensais qu'on se faisait suffisamment confiance pour savoir que nous n'allions pas crier sur le toit des secrets professionnels. C'est ça qui m'a vexé.

Il avala une nouvelle bouchée avant de continuer :

— Partir comme ça, ça se prépare. Surtout qu'on préparait un concert. Je n'ai rien vu.

— Il n'a en effet rien montré de ses projets.

— Et toi, il t'a contacté ?

— Uniquement par Line. Il enregistre son album à Los Angeles. C'est assez costaud, il paraît. Plus les sorties et les beuveries, il ne doit pas être en reste.

Kame renifla à mes côtés.

— Wouais, vaut mieux pas savoir ce qu'il fabrique la nuit. Et assez parler de lui. Alors tu as une date de sortie pour ton album ?

— Fin janvier avec un single en début. À partir de demain, je vais commencer à rencontrer certains compositeurs pour faire le choix des chansons.

— Bon courage.

Il ramassa nos deux assiettes qu'il rinça avant de les mettre dans le lave-vaisselle. Il fit ensuite couler de l'eau dans l'évier. Pendant qu'il nettoyait et que j'essuyais au fur et à mesure, nous continuâmes à parler de nos projets. L'ambiance était vraiment détendue et je ne regrettai pas d'avoir prolongé la soirée ici. Nous évoquâmes quelques moments hilarants de notre jeunesse, ou des anecdotes sur les plateaux des dramas. Le stock de bières même dans la réserve arriva à son terme. Je décidai d'aller au combini de mon quartier et d'en profiter pour sortir les chiennes qui commençaient à s'agiter. Kame m'accompagna. Il s'occupa des animaux pendant que je faisais les achats. De retour à l'appartement, nous nous installâmes sur le sofa, Pi-chan couchée à mes pieds et Hime-chan sur les genoux de Kame qu'il caressait d'une geste distrait. J'avais éteint les lampes principales pour créer une atmosphère plus chaleureuse. La lumière provenait d'un abat-jour près de la fenêtre et de petits spots au-dessus de la télévision. Kame avait choisi un film américain dans ma collection de DVD rangés dans le tiroir sous l'écran. J'avais étendu mes jambes sur la table basse tandis qu'il avait replié les siennes sous lui. Je restai concentré sur l'histoire même si je la connaissais déjà. Parfois, je tournai ma tête vers mon ami quand il éclatait de rire ou gémissait de peur. L'alcool nous montait à la tête et je commençais à fermer les yeux.

Je me réveillais quelques instants plus tard. La télévision émettait la musique d'annonce de l'écran d'accueil du DVD où s'affichait le menu. Je pensais que je m'étais juste assoupi. Je fus donc étonné de voir afficher sur ma montre 3 heures du matin. Machinalement, ma main caressa les poils de Pi-chan qui s'était installée sur mes genoux comme elle le faisait parfois. Pourtant, je trouvais la texture moins rêche que d'habitude. Le regard encore flou, je découvris avec surprise, la tête de Kazu qui s'était allongé sur le côté et utilisait mes jambes comme oreiller. Il ronflait légèrement et devait dormir d'un sommeil assez profond car il ne bougea pas quand je m'extirpais doucement de ma place, récupérant un coussin pour le mettre à ma place. Je le recouvris d'une couverture, éteignis la télévision et les lampes puis allait à mon tour m'enfouir dans mon lit pour terminer ma nuit.

2015

La vibration de mon téléphone au creux de ma main me réveilla. L'évocation de ce souvenir datant de 2010 me faisait comprendre que quoi qu'il arrive, quoi que je fasse, Kame était un maillon de ma vie que je ne pouvais pas rejeter. Je ne pouvais pas non plus continuer à nier la sincère amitié qui nous reliait. La coïncidence fut que ce soit Kame qui m'envoyait un message.

" J'ai quelque chose à te dire. On peut se voir ce soir ?"

"Pas possible. On fête la fin du drama avec l'équipe. Je dois aussi terminer de corriger les scripts pour Otona no Kiss. Ensuite je dois préparer mon départ pour Los Angeles."

"Eh ! Tu pars quand ?"

"Dans trois jours."

"Alors on peut se voir."

Je soupirai. J'oubliais que Kazu était si têtu mais force était de constater qu'il avait raison d'insister.

"Franchement, je ne sais pas si ça va être possible."

Je gardais un œil attendant sa réponse qui se faisait désirer.

"T'es pas cool..."

Je le savais impatient et devinais aux smileys grimaçants et diablotins qu'il m'en voulait.

"Ce soir, je vais essayer de me libérer pas trop tard", concédai-je.

Je rangeai mon téléphone alors que Tsubaki-san se garait devant les portes d'entrées de la Fugi. Je remis mon masque sur le nez ainsi que mon bonnet et sortit de la voiture près à continuer ma journée professionnelle.

Quelques heures plus tard, nous étions à nouveau au temple réservé pour le drama. La nuit était tombée amenant avec elle le froid glacial. Un temps parfait pour tourner la scène du réveillon de Noël. Le grand sapin qu'ils avaient installé et décoré dans la journée trônait fièrement devant le kôdô. La lumière bleutée des guirlandes donnait vraiment une ambiance festive. En le contemplant, habillé d'un costume occidental, je ne pus m'empêcher de penser à la famille que j'avais côtoyée cet été et qui gardait une place à part dans mon cœur.

Je ne comprenais toujours pas les motivations réelles de Kitagawa quand il m'avait envoyé là-bas en exil*. Il m'avait menacé de mettre fin à ma carrière si je n'arrivais pas à me reprendre alors que pour d'autres, une seule incartade se concluait par le licenciement de la société. Pourtant, je le remerciai pour ce cadeau. Les douces journées passées en Europe, loin de la foule, du show bizz et même de mes amis avaient relancé mon envie d'aller de l'avant et confirmé que j'aimais ce métier plus que tout. Cette rencontre avait guéri les blessures que je trainais avec moi depuis deux ans. J'avais fait une promesse et même si je savais que nous ne nous reverrions jamais, nos mondes étant trop différents - je n'étais pas au point de quitter ma profession ; elle sa vie là-bas sachant qu'elle ne s'adapterait pas si facilement malgré ses origines nippone pour moitié.

J'avais promis de lancer ma carrière internationale et pour cela, je travaillais avec acharnement depuis mon retour. Entre la semaine de tournage en Islande pour quelques scènes extérieures de Terra Formars, l'enregistrement des émissions hebdomadaires de Otona no Kiss, celles de Sound Tripper et les jours de tournage du drama qui touchaient à sa fin, je vivais à cent à l'heure, avec peu de temps à consacrer à mes amis. Ceux-ci ne comprenaient pas et j'en avais conscience. Ils n'avaient eu que les rares photos diffusées sur le net et les ragots heureusement vite éteints par la Jimusho à mon grand soulagement.

Je chérissais ces trois semaines de ma vie comme les plus précieuses car je savais que je n'en n'aurais plus d'autres. Il était impensable pour moi de revivre un bonheur si intense.

Les mots que j'allais prononcer devant Satomi-san me perçaient le cœur car je voulais les dire à Emma. Mais, je devais définitivement renoncer à ce rêve. J'étais une idole et je me devais entièrement à mes fans aux dépens de mon propre bonheur. Je me convainquais par mon acharnement que je n'avais pas besoin de plus. J'adorais mon travail. Je savais que je le faisais pour toutes mes fans mais surtout pour ces trois personnes à des milliers de kilomètres. Pour elles, je devais briller. La vie d'artiste me souriait, je ne devais pas la gâcher. Et puis, ce n'était pas vraiment moi, ce côté déprimé. J'avais trop donné auparavant.

— Te voir habillé en costume, cela fait bizarre, murmura Satomi à côté de moi.

Je sursautai au son de sa voix. Je ne l'avais pas entendu arriver. Elle resserra ma cravate et replaça une mèche de cheveux qui s'était déplacée. Ses gestes étaient doux et me rappelaient ceux d'Emma. Je mordis mes lèvres en me reculant.

— Tu es prête ?

Elle hocha la tête déçue de mon mouvement. Une accessoiriste s'avança, une petite boite dans sa main. Je la remerciai en la prenant en main et vérifiai son contenu. Une bague en argent surmontée d'un cristal de diamant trônait sur un coussin noir. Satomi se pencha pour l'admirer.

— Ah mais je la reconnais ! Elle a été utilisée dans un autre drama… Ah, c'était lequel déjà ?

— Waouh, tu as l'oeil des détails.

— En même temps, ce n'est pas le genre d'objet qui est souvent utilisé.

— Tu crois ? Pourtant ce type de scénario c'est tous les trimestres.

Hirano Shin s'approcha à son tour.

— Vous voulez refaire une répétition ?

— Non, celles que nous avons eu tout à l'heure sont suffisantes pour savoir ce que nous devons faire.

Nous nous étions exclamés en chœur, le souvenir du mouvement de Hirano-san pour nous rapprocher afin de nous embrasser, encore dans notre tête.

— Installez-vous alors. Nous allons d'abord tourner la scène où Ishihara-san arrive dans la cour. Ensuite ce sera celle où Yamashita-san apparait derrière le sapin. Allez-vous placer.

Je me cachais donc derrière l'arbre illuminé en attendant l'ordre de commencer ma scène. Je fermai les yeux pour me remémorer la longue liste de dinosaures que je devais citer.

— C'est parfait. On passe au check. Excellent. Yamapi, c'est à toi dans cinq minutes.

A la fin du compte à rebours, j'avançais doucement, faisant claquer mes semelles sur le sol en pierre. Je faisais attention à ne pas trébucher sur les fils électriques qui traversaient le chemin. Nous jouâmes les premières minutes de la scène avec des vérifications à chaque séquence sans avoir à refaire de reprise. J'énonçais la fin de la déclaration à genoux, Satomi accroupie, nos lèvres proches.

— Coupez ! Non, ça ne va pas. Yamashita-san, ce n'est pas très convaincant. On va la refaire à partir du moment où vous avouez pourquoi vous l'aimez.

Je soupirai en me relevant et me replaçai à l'endroit indiqué par l'assistant. Au clap, je regardai ma partenaire et répétai les phrases tant attendues.

— Stop ! Non, non. Tout à l'heure, vous vous en sortiez. Qu'est-ce qui se passe ?

Je me courbai pour m'excuser. Je devais absolument me concentrer.

— Imagine que c'est elle à qui tu déclares ta flamme, suggéra Satomi, pas trop haut pour que moi seul entende.

Je levai un sourcil.

— Elle ?

— Ne fais pas l'innocent. Tu ne réagis pas à mes avances sauf pour me repousser. Or je sais que tu n'es pas comme ça. Tu aimes bien profiter de l'instant. C'est donc qu'il y a quelqu'un qui a accroché ton coeur.

J'exhalai à nouveau mon souffle tandis qu'elle toucha mon front où perçait une ride.

— Si tu veux m'en parler, on pourra s'isoler ce soir.

Je la remerciai d'un signe de tête avant de demander à m'éloigner quelques instants pour reprendre ma concentration. Tout se mélangeait dans ma tête et je n'arrivais plus à avoir les idées claires. Du coin de l'oeil, je vis Tsubaki-san avancer doucement. Lui pouvait comprendre vu qu'il m'avait mis lui-même dans cette galère et savait ce qu'il en résultait. Il me donna une bouteille d'eau ouverte que je bus avidement.

— Que se passe-t-il ?

Je lui jetai un oeil goguenard.

— A votre avis ?

— Ce n'est qu'un jeu. Vous savez très bien que cela n'a aucune valeur.

— Oui. N'empêche que si je pouvais les prononcer réellement, peut-être que ma vie serait plus ensoleillée.

Il fit une moue, sceptique. J'anticipais sa morale à deux balles qu'il me servait depuis août.

— Bon, finissons-en, dis-je en posant fermement la bouteille contre son torse.

Je rejoignis Satomi et le réalisateur. Le reste du tournage se termina sans autre incident jusqu'au clap final. Je soupirai de soulagement en reposant ma coéquipière sur le sol. Nous attendîmes silencieusement la vérification esquissant néanmoins un sourire reconnaissant pour notre travail commun. Cette scène marquait la fin de trois mois de tournage. Quel soulagement de ne plus avoir à porter les longs costumes du moine bouddhiste même pour la promotion. Nous reçûmes, Satomi et moi, notre bouquet final, fîmes notre discours de remerciement habituel sous les applaudissements de toute l'équipe.

— Bien, conclut Hirano-san, il est temps de se quitter ici. Nous nous retrouvons tout à l'heure à l'auberge Ryouchi pour notre dernier repas. Les autres acteurs doivent déjà y être.

Je rejoignis la loge que je partageais avec les autres acteurs quand nous tournions au temple. La pièce était vide, mes collègues ayant terminé depuis le début de la soirée. Torse nu, je me dirigeais vers la douche quand mon manager entra après avoir frappé de manière reconnaissable.

— Yamashita-san, n'oubliez pas que vous avez rendez-vous avec Kuroda-san pour discuter du dernier scénario proposé pour Otona no kiss.

— Elle est à quelle heure cette réunion ?

— Elle a commencé, il y a dix minutes.

Je jurai tout en lui jetant un regard noir.

— J'espère que vous l'avez annulé ?

Tsubaki-san chiffonna ses cheveux, extrêmement gêné.

— En fait, il a accepté qu'elle soit en visioconférence. Tout à l'heure, j'ai reçu les textes à corriger.

Je soupirai de lassitude. Je voulais bien me jeter à fond dans mon boulot, mais il y avait des limites quand même. Je ne me préoccupai pas en général de mon emploi du temps, laissant mon manager qui était payé pour cela s'occuper de tout. Il était juste chargé de me prévenir suffisamment à l'avance pour que je puisse me préparer. Je savais que j'avais une réunion après le tournage mais pas avec aussi peu de liberté.

Je pris ma douche rapidement, regrettant de ne pas pouvoir me délaisser un peu sous l'eau chaude. Tout en essuyant mes cheveux, je lus rapidement le scénario de la prochaine émission que nous devions enregistrer le lendemain.

— Habillez-vous d'abord. Vous serez plus à l'aise.

Je baissai mon regard sur la serviette que j'avais enroulée autour de mes reins. Je ne pus réprimer un sourire canaille.

— Auriez-vous peur pour votre vertu ?

— N… Non…, s'exclama-t-il, choqué.

— Surtout que vous en avez déjà vu plus qu'il ne faut, auparavant. Ce n'est pas comme si me changer devant vous était rare.

— C'est surtout que je vois la serviette glissée. Je disais ça pour vous.

Je rattrapais les bords du tissu d'une main.

— Oups, pardon.

Je me dirigeai vers le fond pour prendre mon t-shirt noir que j'avais laissé sur le dossier d'une chaise et le jean de même couleur. Je m'assis ensuite pour enfiler mes chaussettes et mes grosses chaussures. Je passai ma chemise rouge à carreau en flanelle que j'appréciais en cette saison sur mes épaules et enfin, je m'installai à ses côtés, attirant les feuillets devant moi. J'attrapais un stylo dans la poche et commençai à lire plus en détail ce qu'ils avaient concocté pour la prochaine émission. Pendant ce temps, Tsubaki connectait l'ordinateur via Skype.

* voir L'Etranger

Merci pour vos commentaires qui encouragent à continuer l'écriture. Concernant L'Etranger, vous pouvez le lire sur mon blog.