Chapitre 7
Je pénétrais discrètement dans la salle réservée pour la soirée de clôture du drama. J'étais venu uniquement par conscience professionnel, mes désirs personnels réclamaient plutôt une fuite vers mon appartement, avec une bonne bouteille de whisky et une musique classique pour oublier les dernières heures. Dire que j'en avais marre était trop fort mais j'étais las d'accepter toutes ces inepties. Mon entourage profitait de mon caractère affable pour me proposer tout et n'importe quoi et quand cela avait trait au boulot, j'étais dans l'incapacité de m'insurger. Je n'avais pas aimé les 2 dernières heures et encore moins les jours prochains. Me déguiser en... Je ne trouvais pas les mots pour décrire ce personnage. Rien que l'imaginer me donnait des frissons. Discrétion et moi faisant deux, à peine avais-je mis un pied sur le tatami que je fus happé par deux petits bras autour de mes jambes. Je baissai la tête pour découvrir Kokoro-chan toujours habillé avec son costume.
— Enfin, tu es là. J'ai pensé que je ne te verrai plus.
Je le détachai et m'accroupis pour me mettre à sa hauteur.
— Je t'ai pourtant promis que je serai là. J'ai faim, tu crois qu'il reste encore de quoi manger ?
— Viens, je t'emmène au buffet.
L'enthousiasme de l'enfant me fit sourire. Sa spontanéité était rafraichissante et avait permis pendant trois mois de sortir de ma morosité quotidienne.
J'avais appris à ne plus avoir peur des enfants et à apprécier leur innocence. La politesse aurait voulu que je saluasse les seniors présents mais je décidai d'en faire fi. J'assumerai les critiques et les conséquences demain. Là je voulais vraiment oublier ma dernière confrontation avec mon manager et le réalisateur de l'émission. Mon assiette bien remplie, je m'installai au bout de la table. Je ne pus réprimer un sursaut quand Kokoro s'assit sur mes genoux et se blottit contre moi. Je chiffonnais ses cheveux et lui proposai une boulette de riz.
— Je suis triste que c'est terminé, confia-t-il en mâchouillant. Demain, je vais devoir retourner à l'école tout le temps. Je vais m'ennuyer.
— Tu retrouveras tes copains. Et puis, c'est chouette d'apprendre de nouvelles choses.
— J'ai bien aimé travaillé avec toi. T'es gentil.
— Tu es un petit garçon attachant. Moi aussi j'ai apprécié les rares moments où on a joué ensemble.
J'avais effectivement passé d'agréables moments avec le gamin entre les pauses où nous devions attendre notre tour pour jouer. Entre les jeux de mains, les chansons et les danses, j'avais apprécié sa présence, me rappelant celle d'Alyona. Il était plus jeune qu'elle mais avait déjà un esprit acéré sur le monde, critiquant les actions des adultes sans fioritures ni craintes. Je grimaçais à ce rappel. La petite fille de 10 ans avec qui j'avais passé quelques semaines en juillet et sa mère me manquaient. Je fus à nouveau coupé dans mes souvenirs :
— Dis, est-ce qu'on le fera encore ?
Supposant qu'il parlait du tournage, je lui répondis avec honnêteté :
— Hum, je ne sais pas. La carrière d'acteur est difficile. Cela dépend beaucoup des réalisateurs.
— En en dehors ?
Je souris en entendant la note d'espoir dans sa voix fluette.
— On va essayer. J'aurais toujours un moment où je pourrais me consacrer à toi.
— Promis ?
— Promis.
Il me tendit le petit doigt que je croisais avec la mien. Il resserra ensuite ma taille de ses bras, sa tête sur mon torse. Je continuai à lui caresser le dos tout en mangeant. A côté de nous, Tanaka Kei me servit un verre de bière. Je soupirai de bien-être en dégustant une première et longue gorgée.
— Et bien, tu avais soif, dis donc, remarqua-t-il, les lèvres légèrement remontées en un rictus amusé.
— Tu n'as pas idée...
— Un coup de blues ? Tu veux en parler ?
Il avait hésité à poser la dernière question. Je n'étais pas très bavard en général sauf avec mes amis proches ou quand j'avais vraiment trop d'alcool dans le sang - et il m'en fallait beaucoup avant que ça atteigne mon cerveau. Pourtant ce soir, un élan inconscient me poussa à me plaindre.
— Je viens de recevoir les scripts pour le prochain tournage de Eigo na Kiss.
— Ça ne semble pas te réjouir. Ça se termine bientôt, non ?
— Oui le contrat prend fin avec cette année. Je t'avouerai que j'ai hâte d'y être. Ça devient un peu trop répétitif et je n'apprécie pas vraiment ce qui est fait en ce moment.
Je vis Kei me regarder sceptique.
— Eh ?
Il baissa les yeux.
— Je suis étonné de t'entendre te plaindre.
— Ah, Gomen.
Je passai une main sur mes yeux.
— Fatigué.
Mon téléphone, posé sur la table, vibra à nouveau. Je l'avais ignoré depuis le début de l'après-midi. Les appels en absence étaient de Kame à qui j'avais promis le matin même de passer en soirée chez lui. Je mâchouillais ma lèvre inférieure, devais-je annuler notre rendez-vous de ce soir ? J'étais toujours aussi confus à son égard. Depuis que je l'avais ramené chez lui, nous nous étions parlé régulièrement au téléphone. J'avais fini par comprendre que je ne pouvais pas l'ignorer pourtant au vu de la nostalgie et de la boule au ventre qui m'avaient submergé lors de la scène du sapin, je ne savais comment réagir.
— Yamashita-san ?
Je relevai les yeux. Une femme était penchée sur le côté. Je lui souris.
— Je viens chercher Kokoro. Je vois qu'il s'est endormi. Il ne vous a pas trop embêté ?
— Non, pas du tout.
Je redressai le gamin en le réveillant doucement. Je lui souhaitais une bonne nuit et soupirai à nouveau quand il s'éloigna, la démarche hésitante, collée à sa maman. Je regardais à nouveau mon téléphone. Que devrais-je répondre à Kame ? Tanaka me donna la réponse.
— Ça te dit d'aller boire un verre ailleurs. Tu pourras me parler de tes tracas si tu veux. Ou tes histoires de coeur.
Je haussai un sourcil.
—Pourquoi veux-tu qu'il y ait une histoire de coeur ?
— Parce que ce n'est pas le cas ? Pourtant Ishihara-san...
J'accentuai encore plus le haussement.
— Bon, disons que nous avons un peu parié sur ta vie privée, voilà, avoua mon collègue, les yeux baissés, le rouge aux joues, contrit.
J'éclatai de rire. Il était rare de voir Tanaka aussi confus.
— D'accord, partons d'ici.
Nous rejoignîmes un bar perdu dans la multitude de ces lieux de perdition regroupés dans le quartier le plus peuplé dès que l'heure raisonnable du couvre-feu où toutes personnes sensées regagnent leur chez-soi mais dont le stress de l'activité laborieuse les enjoint à s'énivrer et à oublier les tracas de la journée.
Ce bar ne payait pas de mine pourtant il affluait une masse de jeunes et moins jeunes, occupée à se détendre dans l'alcool ou à se trémousser sur la piste de danse à la recherche de l'oubli d'une longue et fastidieuse journée de travail ou d'un partenaire propice à une nuit inoubliable.
Kei était un habitué du lieu. D'un simple regard au vigil appuyé nonchalamment à l'entrée, les yeux à l'affût du moindre éclat, il se faufila à travers tables et danseurs, vers l'arrière de la salle enfumée, grimpa un escalier en fer qui menait à un plateau surplombant le rez de chaussée d'une simple barrière de métal. Des fauteuils, des poufs éparpillés çà et là autour de petites tables permettaient de garder un oeil discret sur l'entrouage tout en étant attentif aux personnes proches.
A peine nous fûmes assis qu'une serveuse vint prendre notre commande. Nous parlâmes au début de sujets sans importance, de ceux qu'on peut divulguer sans que cela soit trop privé. Je voyais que Kei était attentif à ce que je disais, attendant une ouverture pour évoquer ce pourquoi nous nous étions enfuis du restaurant pour nous retrouver tous les deux à boire. Mon téléphone vibra à nouveau dans mon pantalon. Je le sortis, hésitant à vérifier mon message. Je savais que je n'étais pas franc. Mais ce soir, je n'étais pas capable de faire le tri de mes sentiments.
— C'est toujours ton amoureuse ?
Je sursautai. Kei s'était penché vers moi, les coudes sur les genoux, bien trop proche. Je reculai au fond de mon fauteuil.
— Non c'est un ami. Je devais passer chez lui mais...
Je chiffonnai mes cheveux ce qui déclencha un sourire en coin à mon interlocuteur.
— Dis-moi, c'est possible d'aimer deux personnes de la même manière en même temps ?
Voilà, je m'étais lancé. Je devais exprimer mes doutes. Tant pis si mon collègue et pour l'heure mon confident ne me comprenait pas. Je savais aussi que Kei garderait pour lui cette conversation si elle continuait. Le silence me fit douter. J'allais la réfuter quand il me répondit.
— Qu'est-ce que tu entends par "de la même manière" ?
J'avalai une grande gorgée de whisky. Le goût âpre arracha un peu ma gorge.
— Eh bien, tu sais...
— Non, désolé mais c'est vague.
Je vis à ses yeux plissés qu'il me faisait marcher. Il voulait que j'exprime ce que je n'étais pas prêt à avouer.
— Tu sais, aimer comme... enfin... une relation amoureuse.
— Hum, je vois...
Il avala à son tour une gorgée d'alcool et se cala dans son siège.
— Ça ne m'est jamais arrivé et je ne connais personne dans cette situation mais j'en ai entendu parler.
Il se tut avant de reprendre.
— C'était dans des livres.
Je lui lançai un regard noir.
— Ecoute, l'amour est tellement vaste, reprit-il aucunement perturbé. Pourquoi ça ne serait pas possible ?
Je soupirai.
— Je n'en sais rien. Je trouve ça malsain, pas honnête.
— Vis à vis de qui ?
— Ben des personnes que l'on aime. Dans une relation, tu t'attends qu'elle soit exclusive, non ?
Il hocha la tête.
— Alors comment peut-on aimer une personne pareille que l'autre ? Un moment, elles vont le savoir et... et...
— Et elles te quitteront.
Le silence qui suivit cette phrase brutale me mit mal à l'aise. Qu'avais-je espéré un instant en avouant même à demi-mots ce que je ressentais ? Je croyais à la fidélité en amour or je venais de lancer une discussion qui parlait du contraire.
— Après, reprit Kei, il suffit d'être honnête envers l'autre. J'ai lu aussi des histoires de relation à trois...
Je relevai les yeux, interloqué :
— A trois ? N'importe quoi !
— Oh, allez, tu n'es pas si naïf quand même.
Je frottai mon nez à cette plaisanterie. Non, je n'étais pas si naïf mais cette idée me chiffonnait quand même.
— De toute façon, je ne reverrai sans doute plus l'autre.
— Bah alors, pourquoi tu te poses la question ?
— Parce que je lui ai promis quelquechose. Parce qu'elle est là et là.
Je pointai du doigt mon coeur et ma tête.
— Je n'arrive pas à m'en défaire. Malgré la disttance.
— Loin des yeux, loin du coeur.
Je secouai la tête.
— Non, c'est pire. Mais le plus dure, c'est que je culpabilise de la tromper parce que je ressens la même chose pour quelqu'unn d'autre. Je ne sais pas quoi faire avec tout ça.
— C'est la personne qui t'attend ce soir ?
Je le regardais interloqué. Il montra mon téléphone que j'avais gardé en main. J'acquiesçai. Il me fit alors un grand sourire.
— Je le savais... Tu es gay ?
— Hein ?
— Tout à l'heure, tu as dit que c'était un ami.
— Je ne suis pas gay, me défendis-je.
— Alors tu es bi. Si Ishihara-san était là, elle s'en mordrait les doigts de ne pas avoir deviné.
— Hein ? répétai-je.
— T'inquiète, je ne lui dirai rien. Alors résumons. Tu aimes une femme qui est inaccessible. Je supose qu'elle habite loin. Tu lui as avoué ton amour éternel. Je devine qu'à cause du foutu job que tu fais et de ta boîte, votre histoire n'a pas marché.
— Pas encore. Trop tôt.
— Tu ne perds donc pas espoir avec elle. Comme elle n'est pas là, tu t'es amouraché d'un jeune homme super sexy. Tu as des sentiments aussi forts qu'avec elle.
Il attendit que je hoche la tête pour continuer.
— Elle n'est pas là. Il est là. Il est où ton problème ?
— Promesse, chuchotai-je.
— Putain, Pi, je savais que tu étais un mec compliqué dans l'intimité mais là tu dépasses tout.
Vexé, j'avalai d'une traite mon verre et je fit signe à la serveuse de m'en resservir un.
— Allez, profite de l'opportunité de ce gars. Et quand tu reverras l'autre, tu aviseras. Si ça se trouve, tes sentiments d'amour éternel seront envolés.
Je haussai les épaules sceptiques. Je ruminai ses paroles. Mes proches me reprochaient un sens de la moralité exacerbé. Je n'aimais rompre une parole ou que l'on me trahisse. J'avais promis cinq mois auparavant que je retournerai en Europe quand j'aurais lancé ma carrière internationale. Or j'étais loin d'y être. Les femmes ne m'attiraient plus et je savais pouvoir être fidèle de ce côté-là. Je n'avais pas compté sur le retour de Kame dans ma vie. Etait-ce une trahison si j'aimais un homme ? Plus j'y pensais, plus les flash des années précédentes où Kame avait pris une place importante revenaient à la surface. Je me voilais la face depuis trop longtemps. Soudain, je me levai et récupérai ma veste sur le dossier du fauteuil. Surpris, Takana se redressa.
— Tu as raison, je dois mettre les choses au clair avec lui. Je ne peux pas le sacrifier pour une histoire qui ne se concrétisera peut-être jamais.
Mon coéquipier leva un pouce de victoire alors que retentissait la sonnerie de mon téléphone. Par acquis de conscience, même si je savais que c'était Kame, je regardai le nom affiché. Je tiquai ressentant un léger malaise au creux du ventre. Je pris la communication :
— Moshi, mosh.
— Tomo, c'est Kyouchi. Désolé de te déranger mais j'ai Kamenashi-san affalé sur le comptoir. Il se plaint depuis tout à l'heure répétant que tu l'as laissé tomber. Et qu'il allait finir sa vie en buvant parce que personne ne voulait plus de lui. Je ne sais plus quoi faire et je ne voudrais pas que...
Je fermai les yeux sous l'effet de la panique et de la culpabilité. Je sentis mon sang se retirer de mon visage. J'inspirai profondément pendant qu'une petite voix s'exclamait dans ma tête des insanités sur mon irresponsabilité et mon aveuglement et m'enverrait directement en enfers s'il le pouvait.
— J'arrive. Je devais le voir ce soir mais j'ai été retardé...
Bon ok, je n'étais même pas sincère.
— Fais vite. Il est dans un coin sombre mais il peut être reconnu à tout moment.
Je raccrochai précipitamment. Mes yeux naviguaient de droite à gauche sans arriver à se focaliser.
— Mauvaise nouvelle ? s'inquiéta Tanaka.
J'accrochai mon regard au sien devenu soucieux.
— Je dois y aller. Je...
— Va, me rassura-t-il de la main.
Je ne perdis plus de temps et gagnai la sortie heureusement libre.
