Chapitre 9
La vue aride de la montagne face à moi m'enveloppait d'une douceur réconfortante. J'avais peu d'occasion de contempler de telles beautés : le mélange du bleu de la lavande, du vert des oliviers, de l'ocre de la terre sous un ciel d'un azur limpide. J'aimais ce calme, cette union avec mon esprit enfin apaisé.
J'étais assis sur un coussin moelleux, à même le sol, à l'ombre de la maison aux pierres rosées de la région, les jambes repliées devant moi, mon menton appuyé sur mes genoux, mes bras les entourant. Je profitais de ces derniers instants qu'il était donné avant le retour dans la sphère publique, la recherche de la célébrité et les heures de travail intenses. Je ne voulais pas partir, quitter cet eden et le doux parfum de chocolat qui venait d'effleurer mes narines.
Une main légère et fraiche effleura le creux de mon dos. Les doigts fins caressaient ma peau humide de transpiration provoquant des frissons agréables. L'humidité tracée par leur passage était léchée par une langue mutine, provoquant des gémissements que je ne pus réfréner sous cette douce torture et fermai un instant les yeux pour savourer le plaisir qui commençait à m'envahir. La main joueuse fut rejointe par sa collègue sur mes épaules. Elles descendirent le long de mes bras et s'aventurèrent sur mon torse que je bombais pour faciliter le passage. Les lèvres de ma tortionnaire grignotèrent lobe de mon oreille droite, firent subir le même sort à mon menton, mes joues, mon nez refusant de goûter mes lèvres que j'avançais en quête d'un baiser, la tête tournée sur le côté. Quand enfin la bouche taquine s'empara de la mienne, j'avançais ma langue pour lécher la lèvre et capturer celle de mon amante. Nous ne retenions plus nos gémissements, savourant la danse linguale, le mélange de nos salives.
Les mains dessinaient maintenant des cercles sur mon ventre. Je murmurai son prénom lorsque nous nous lâchâmes pour reprendre notre souffle. Les caresses s'arrêtèrent un instant ce qui provoqua un grognement au fond de ma gorge puis reprirent leur ballet, plus fermes jusqu'à mon bas ventre qui attendait avec autant d'impatience l'attention que mon corps subissait. Une main se faufila sous l'élastique de mon bermuda et attrapa ma verge serrée dans mon boxer.
Le massage se fit plus douloureux et je sursautai sous le changement du rythme. Ce n'était plus des doigts fins mais des doigts courts et épais. Je fronçai les sourcils. Quelquechose n'allait pas. Un malaise s'empara de mon corps. Je tentai de repousser cette main, reculai ma bouche de celle qui m'embrassait maintenant durement. Dans un sursaut, j'ouvris mes yeux et fis face à Kame dont les yeux emplis de désir avaient aussi un lueur qui exprimait autant de douleur que de désespoir.
— Kame ? Qu'est ce que... ? balbutia-je. Je me redressai sur un coude et frottai mes yeux de ma main libre.
— Je... Désolé, souffla-t-il avec une grimace.
Je le dévisageai quelques minutes sans parole. Ses joues se mirent à rougir et je souris devant son visage si mignon. Levant la main pour le caresser, j'interrompis mon geste et détournai mon regard, gêné. J'avais rêvé d'Emma et de mon dernier jour en Provence à ses côtés. Je m'assis pour sortir du lit, démoralisé. Comment pourrais-je répondre aux avances de Kazuya ? J'avais pourtant pris ma décision la veille. Je l'entendis se lever de l'autre côté.
— Je... Je vais préparer le petit déjeuner. Tu peux utiliser la salle de bain en attendant, suggéra-t-il.
Je hochai la tête sans me retourner. Les bras sur les genoux, les mains posées sur mon front, j'essayai de remettre mes idées en place. Il fallait absolument que je lui parle de mes doutes. Visiblement, j'étais encore plus que confus. Je ne voulais pas le faire souffrir bien qu'encore une fois, mes actions prouvaient le contraire. Je soupirai à nouveau profondément. Je n'étais pas maître de mon inconscient et mon corps avait parlé sous ses caresses. J'inspirais et expirai à plusieurs reprises avant de me jeter sous l'eau froide.
Je m'adossai au chambranle de la porte de cuisine et regardai mon ami. Il était assis, la tête basse. Ses mains enserraient un mug de café. Les jointures blanches des doigts m'indiquaient qu'il se retenait. Je lui avais fait mal et je ne savais pas si mes paroles pourraient le consoler.
— Kazu ? appelai-je doucement.
Il se raidit avant de redresser la tête. Il me jeta un bref regard et désigna du menton la table qu'il avait préparée. Je m'avançai et pris place face à lui.
— Kazu, laisse-moi t'expliquer...
— Non, c'est bon. Je sais depuis longtemps que c'est vain, murmura-t-il en reculant sa chaise.
Je lui attrapai son poignet.
— S'il te plait.
Il se rassit gardant toujours la tête basse.
— Je...
Par où devais-je commencer ? Tout était encore tellement confus.
— Ecoute, ce n'est pas grave, je m'en remettrai.
— Non, s'il te plait, laisse-moi le temps de t'expliquer. Tout se mélange depuis quelques semaines mais hier soir, j'ai compris quelque chose. Tu es... Tu as toujours été important pour moi. Tu es mon seul ami, toujours là pour moi. Et moi, je n'ai jamais répondu correctement à tes attentes. Mais hier, j'ai enfin compris pourquoi j'étais en sécurité près de toi. Pourquoi je ne veux pas qu'on s'éloigne comme avant.
Je m'interrompis à la recherche de mes mots. Je plongeai dans ses yeux aux iris si profonds qui criaient sa souffrance.
— Je t'aime, Kazuya. Ce n'est pas un amour fraternel ni amical. Ça me prend aux tripes quand je pense à toi. Ton sourire, ton rire, ta voix. En fait, tout cela me manque.
Il détourna le regard fixant à nouveau la tasse de café, jouant à la faire tourner.
— Pourtant, tantôt, ce n'est pas après moi que tu rêvais.
Gêné, je soufflai sur mes doigts que j'avais ramenés près de ma bouche, signe de mon insécurité.
— C'est en effet plus compliqué. Je comprendrai si après tu ne veux plus me voir.
Il prit ma main qu'il serra dans la sienne.
— Raconte.
Je fermai les yeux et commençai à parler.
— Tu te rappelles, il y a deux ans à la fin de ma tournée ?
— Plus ou moins. J'ai appris par Ueda qui tenait de Ryo que tu étais en dépression.
Je hochai la tête. C'était douloureux de se souvenir.
— A l'époque, j'étais en couple avec une de mes maquilleuses. Elle avait un fils de 3 ans que j'avais toujours connu. Je le considérai comme mon fils. J'enchainais concert, drama et émission TV. Je rentrais peu à la maison mais dès que c'était possible, je m'occupais de Tatsu... Je ne sais pas trop quand cela a commencé... Rika est tombé en dépression au point de vouloir se suicider. Je n'ai pas entendu ses appels à l'aide. Le soir de la finale, elle m'a appelé. Sa voix... J'ai paniqué. Je... je me suis précipité à l'appartement et là... ce fut l'horreur. Elle baignait dans son sang dans la baignoire. Et Tatsu... Il...
Je me tus, incapable de prononcer une autre parole. Le corps lacéré de mon garçon revint en force. Je sentis à peine des bras m'entourer. Pourtant cette présence s'ancra en moi et éloigna l'horrible image de ma tête.
— Après cela, je m'enfonçais dans l'alcool. J'accumulai les sorties, les incartades. Seuls mes projets professionnels me sortaient de ma transe. Tu te souviens de l'esclandre du téléphone ?
Un "oui" soufflé près de mon oreille me répondit. Je posai ma tête sur son épaule.
— J'en ai fait plusieurs comme ça que Johnny-san a su étouffer. Sauf la dernière où j'ai agressé un policier. Enfin, je crois que ce n'est pas sorti dans la presse mais le patron m'a donné un ultimatum. C'était en juin dernier.
Je me replongeai à nouveau dans le silence.
— Que s'est-il passé ?
— Il m'a envoyé en Europe, vivre dans une famille.
Je souris intérieurement au but final de cet exil que j'avais découvert à mon retour en septembre. Kitigawa avait fait deux pierres deux coups même si rien de tangible en était ressorti.
— Elle s'appelle Emma. Elle a deux enfants et est divorcée. Son mari abusait d'elle jusqu'à l'envoyer à l'hôpital. J'ai découvert à mon retour qu'elle avait un lien particulier avec Johnny-san.
Kame se raidit dans mon dos.
— Nous nous sommes apprivoisés. Le plus dur fut avec les enfants. J'avais toujours la douleur de Tatsu en moi. Je n'avais jamais réussi à me rapprocher des autres enfants, que ce soit avec la fille de Jin ou les neveux de Ryo. Pourtant là, c'était si naturel de m'occuper d'eux. Personne ne me connaissait. J'étais un parfait inconnu. Enfin presque parce que, par le plus grand des hasards, elle était une de mes fans. Mais elle n'a jamais agi comme tel. Nous sommes tombés amoureux. Elle est comme mon âme soeur. On n'avait pas besoin de se parler pour se comprendre.
Alors que Kame se détachait de moi, j'attrapai ses avant-bras qui entouraient mes épaules.
— Je l'aime et nous nous sommes promis de nous revoir quand je serais devenu une star internationale. Une promesse idiote car peu probable et surtout longue à tenir.
Je soupirai et repris :
— Et puis je suis rentré, plus fort et plus sûr de moi. J'avais un but plus grand qu'avant. Je devais à tout prix le réaliser pour la revoir. Quand Jin m'a contacté pour s'occuper de toi, j'ai été submergé par des émotions très fortes. Les mêmes qu'avec Emma. Je ne comprenais pas alors j'ai tenté de m'éloigner. Mais, je ne peux pas. Pourquoi est-ce que je ressens ça pour toi maintenant ? Pourquoi pas avant ? Le plus dur c'est que je vous aime pareil mais elle est loin et toi, tu es là. Je ne veux pas te perdre. Alors je ne sais pas quoi faire. Si...
Je fus interrompu par un baiser sur ma tempe.
— Ne dis plus rien. Je t'ai toujours aimé. D'aussi loin que mes souvenirs me reviennent, tu as toujours fait parti de mon coeur, souffle Kazu. Je t'aime Tomo. Je t'aime depuis mon arrivée à la Johnny's, depuis que tu pleurais dans ce tube en béton. Et je ne veux pas te perdre. Si tu veux qu'on essaye de se mettre ensemble, je suis prêt. Le jour où tu voudras rejoindre cette Emma, je me battrai pour te garder. D'ici là, nous avons du temps devant nous, n'est-ce pas ?
Je hochai la tête. Comment pouvait-il être si conciliant ? Si honnête ? Pourquoi n'était-il pas fâché contre moi ? Tandis qu'il s'éloignait à nouveau, l'effluve de chocolat que j'avais senti lors de mon rêve chatouilla mon nez.
— Ton gel douche..., commençai-je.
— Oh, tu aimes ? Je l'ai trouvé en France lors de mon voyage à Paris cet été.
— Tu es allé à Paris, en juillet ?
— Hum, oui fin juillet, début août. J'ai passé là-bas une petite semaine.
— Oh, dis-je faiblement.
— J'ai découvert par hasard ce produit et je suis tombé sous le charme. J'adore le chocolat.
— Il sent bon en effet.
Kazu pencha sa tête vers moi.
— Que se passe-t-il ?
—- Je... Je l'ai découvert aussi cet été...
Il se recula brièvement, une douleur dans les yeux.
— Elle avait le même ?
Je ne pus qu'acquiescer.
— Et bien, ça montre que tu as les mêmes gouts pour tes conquêtes.
J'avais quand même un doute que je voulais éclaircir.
— Le 2 août, tu étais à la Tour Eiffel.
— Ouh là.. C'était quel jour ?
— Un dimanche. Le ciel était un bleu intense avec quelques nuages blancs. Il faisait très chaud.
— Dimanche, dis-tu ?
Je le vis calculer sur ses doigts et murmura.
— Oui, ce jour-là, j'avais envie de grimper en haut de la tour. Mais avec le monde, je n'ai fait que regarder d'en bas. Mais pourquoi demandes-tu ça ?
— Avant de rejoindre l'aéroport, on s'est fait une promenade dans Paris. En fait, en se baladant sur le champs de Mars, je t'ai aperçu. Enfin quelqu'un qui te ressemblait.
Cette fois, il me retourna complètement vers lui.
— Casquette noir, bermuda kaki et un t-shirt vert. Elle, une robe courte à volants dans les tons provençale ?
— Oui.
— Je rêve. On était à deux pas l'un de l'autre. Alors c'est elle ? Tu sais que j'ai cru aussi que c'était toi ? C'est parce que tu avais un gamin sur les hanches et une gamine qui tournait autour que je ne me suis pas attardé.
Sur ces mots, il avança la tête et captura mes lèvres pour un bref baiser.
— Le destin nous joue de drôle de tour, tu ne trouves pas ?
Un grand sourire s'étendit sur notre visage. Se rapprochant à nouveau, nous nous embrassâmes à perdre haleine. Je découvris la texture de ses lèvres, le goût amer du café, la chaleur de son souffle sur ma joue. Pourtant, je ne voulais pas aller trop vite. A contre coeur, je m'éloignais tout en posant mon front sur le sien.
— Je pars aux States pour l'enregistrement de mon nouveau single. J'aimerais qu'on attende mon retour avant d'aller plus loin.
