Chapitre 2

Un invité indésirable

Installé dans le petit salon qui jouxtait l'étang situé dans les jardins qui menaient à l'entrée de la propriété, Byakuya était absorbé dans la lecture d'un livre. Pourtant, il releva la tête au son de voix familières.

C'était un matin de printemps et l'une des rares journées de repos qu'il pouvait s'accorder. Aussi la conversation qu'il commençait à entendre clairement lui fit-elle froncer les sourcils de contrariété :

« Mais viens donc, Ichigo ! Ce que tu peux être têtu parfois. »

Là, c'était la voix grave de Rukia, aux tonalités frustres qu'elle avait gardée de son enfance vécue au Rukongai, mais qui étaient absentes de son langage lorsqu'elle s'adressait à lui.

« Je t'assure, Rukia, je préférerai aller chez Renji. »

Et là, malheureusement, s'il lui restait encore un doute sur l'identité de la personne qui accompagnait sa sœur et se prénommait Ichigo, il reconnaissait la voix sourde et désenchantée de l'humain Kurosaki, signe précurseur de futurs problèmes qui allaient envahir sa demeure.

La vie de cet humain, Shinigami remplaçant, faut-il le préciser, n'était qu'une suite d'événements déplorables dans lesquels il fonçait tête baissée sans prendre garde à son inconséquence. Le dernier en date avait été l'utilisation d'un pouvoir qui dépassait ses capacités, par suite de quoi son existence même de Shinigami était menacée. Byakuya soupira. Même s'il en avait résulté le retour de la paix à Karakura et à la Soul Society, il serait fort regrettable de perdre un valeureux et si jeune combattant.

« ...Certainement pas, déclara d'un ton catégorique sa jeune sœur, tu ne pourras jamais t'y reposer convenablement. »

Il fallait bien avouer qu'elle n'avait pas tort. L'appartement de Renji était toujours le centre d'une activité débordante : rassemblements festifs et amicaux prenaient souvent leurs racines dans ce petit studio où régnaient chaleur et bonne humeur. Apparemment, Ichigo Kurosaki était de cet avis puisqu'il ne trouva rien à opposer à cet argument.

Au détour du chemin qui traçait sa route entre quelques arbres fleuris parsemés ici et là, le couple d'amis finit par apparaître à la vue du maître des lieux. Rukia, en congé elle aussi, portait le kimono qu'elle avait reçu pour fêter l'arrivée du printemps : de soie blanche au liseré rouge qui en renforçait la pureté. Son obi, rouge aux broderies de pétales roses à liseré noir, ceint d'une cordelette noire sur ruban rose, apportait à sa silhouette juvénile une élégance féminine bien souvent absente de ses tenues habituelles. Il en avait choisi lui-même les détails et était satisfait du résultat obtenu. Il continua donc d'observer l'avancée des jeunes gens qui s'approchaient lentement de sa demeure.

Alors qu'ils n'étaient plus qu'à quelques pas de l'entrée, le jeune Kurosaki bifurqua tout à coup et se dirigea vers lui dans un salut convenant fort peu au chef du clan Kuchiki mais qui lui ressemblait bien :

« Oh ! Salut, Byakuya ! ».

Le jeune humain avait ceci d'étrange aux yeux de l'aristocrate, qu'il n'avait jamais été impressionné par son rang ni par son titre. Les convenances lui étaient inconnues, semble-t-il, ou bien n'en avait-il rien à faire, ce qu'il trouvait on ne peut plus irritant. Pour l'instant, comme il se rapprochait à grands pas, un large sourire sur son visage ne laissant aucun doute sur la sincérité de son plaisir à le voir, le noble se contenta d'un bref signe du menton en réponse à son salut pour le moins cavalier.

Délaissant ses sandales, Ichigo vint le retrouver et s'écroula sur le tatami plus qu'il ne s'y assit :

« Qu'est-ce qu'il est grand, ton jardin ! » souffla-t-il, anormalement épuisé.

Byakuya prit alors le temps de le regarder. Le jeune garçon avait les traits tirés, d'immenses cernes sous les yeux malgré un regard vif et pétillant. Son teint était pâle sous le léger hâle de sa peau. Il jeta un coup d'œil interrogatif à sa sœur qui les avait rejoint et qui pencha la tête, l'air de dire « Je vous en parlerai plus tard ».

« Ce n'est pas un jardin, Kurosaki Ichigo , mais le parc du manoir.

— Ah bon... Alors... c'est pour ça... » fit-il, tout en étouffant un bâillement. « Désolé, mais je ne dors pas très bien la nuit. Cela ne vous ennuie pas si je m'allonge un peu ?

— Bien sûr que non, n'est-ce-pas, Nii-sama ? répondit Rukia en se tournant vers son frère, lequel manifestait déjà un réprobation silencieuse qui fut interrompue dans l'œuf.

— Merci. » murmura Ichigo qui mit son coude devant ses yeux comme pour se protéger d'une lumière trop excessive.

Byakuya repris alors sa lecture, se désintéressant complètement de toute cette affaire. Rukia, quant à elle, scrutait avec attention le visage de son ami tout en affichant une mine soucieuse. Son manège finit par distraire Byakuya qui reposa de nouveau son livre.

« Qu'y-a-t-il, Rukia ?

— Chut ! fit celle-ci à voix basse, un doigt sur les lèvres, il dort. »

Byakuya fronça de nouveau les sourcils : ne pouvait-il donc pas parler comme il le souhaitait dans sa propre maison ?

« Il ne faut pas le réveiller, chuchota Rukia. Il ne dort presque plus, et Renji a pensé qu'un séjour parmi nous lui ferait du bien.

— Pourquoi cela ? demanda Byakuya chuchotant pareillement.

— Si ses insomnies sont liées aux derniers combats, nous sommes les plus à même de lui apporter de l'aide.

— Je suis enclin à penser que ce rôle doit être tenu par sa famille. Son père n'est-il pas médecin ?

— Connaissant Ichigo, il n'a pas voulu les inquiéter. Jamais il ne leur confiera ce qui le tracasse, surtout si cela concerne sa nature de Shinigami.

— J'ai des doutes quant à la réalité de ces insomnies : il dort comme un bébé !

— Nii-sama ! » faillit s'écrier Rukia, choquée par la froideur pourtant habituelle de son frère.

Mais c'était un fait : entre eux deux, Ichigo dormait du sommeil du juste. L'ampleur et la régularité de sa respiration faisaient penser que rien ne pourrait l'en faire sortir de sitôt. Rassurée, Rukia avisa la théière qu'on avait apportée quelques moments plus tôt et versa le thé encore fumant dans les deux bols de céramique framboise aux motifs printaniers.

fin du chapitre 2


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