Chapitre 3
Byakuya fait du baby-sitting
La matinée était bien avancée, midi n'allait pas tarder. Il faisait chaud dans le petit salon où Ichigo continuait de dormir. Rukia avait dû partir, rappelée à la treizième division. Nul bruit ne dérangeait la tranquillité de ces lieux, sauf les trilles vibrantes que lançaient parfois les mésanges et autres rouge-gorges à la recherche d'un partenaire.
Byakuya leva les yeux de son livre.
Un gémissement aigu, plaintif, émanait du jeune Kurosaki qui s'agitait. Le noble replongea dans sa lecture, décidé à ne pas se laisser distraire.
La fréquence des gémissements s'accroissait. Il fut bientôt évident, même pour l'indifférent aristocrate, que l'humain était la proie d'un rêve qui perturbait son sommeil. Il soupira, regrettant très fortement l'absence de Rukia et à qui il avait promis de veiller sur Ichigo :
« Je pourrais peut-être me faire remplacer ? » avait-elle dit en jetant un regard soucieux vers son ami, endormi sur le sol.
Byakuya avait secoué la tête. Il était hors de question que sa sœur faillisse à son devoir pour le bien douteux d'un adolescent.
« Je vais m'occuper de lui, avait-il dit inconsidérément.
— Vraiment ? Vous voulez bien, Nii-sama ? » s'était exclamée Rukia, étonnée et heureuse de la proposition de son frère.
Celui-ci avait hoché la tête, regrettant déjà sa décision mais ne pouvant plus revenir dessus. La mine enjouée qui s'était affichée sur le visage de Rukia l'avait alors secrètement réjoui.
Une nouvelle série de plaintes et d'agitations le firent de nouveau lever les yeux de son livre. Exaspéré, il songea qu'il serait aussi bien dans le grand salon, la pièce voisine. Il pourrait y être tranquille tout en surveillant de loin le dormeur au sommeil agité. Évitant soigneusement le corps étendu et gesticulant, il arriva aux cloisons coulissantes qu'il fit doucement glisser sur leurs rails. Il allait passer la porte lorsqu'un son différent des autres retentit derrière lui. Une voix sourde et profonde, venant du fond de la gorge, chargée de douleur et d'angoisse.
Ichigo dormait toujours, mais sa poitrine était soulevée par un souffle puissant et rapide. Son bras était venu se poser sur son torse où une main désespérée agrippait son vêtement.
… « Vraiment ? Vous voulez bien, Nii-sama ? ». La voix de Rukia s'imposa à son esprit. Elle avait placé sa confiance en lui, il ne pouvait la décevoir.
Revenant sur ses pas, Byakuya s'agenouilla auprès du jeune garçon. Il avait déposé sur le sol, la mine contrariée, le "Traité sur l'occurrence de l'indigo dans la composition des teintures contemporaines" qu'il tenait à la main. Un ouvrage passionnant, qu'il ne serait jamais à même de terminer s'il ne calmait pas son invité imposé. Mais comment faire ?
Aux yeux de Byakuya, Ichigo n'était guère plus qu'un enfant. Le noble avait été éduqué conformément à son rôle de futur chef de clan. De ce fait, il avait été retiré très tôt des appartements de sa mère et ne se rappelait guère de la chaleur maternelle. À quelque distance d'Ichigo, il cachait ses réflexions derrière son habituelle figure aux traits immobiles et aux yeux fermés. Désireux d'en finir au plus vite, il fit une tentative :
« Il n'y a pas lieu de te tourmenter de la sorte, Kurosaki Ichigo . Calme-toi » ordonna-t-il d'un ton sec auquel il s'était efforcé d'apporter une feinte douceur.
Évidemment, cette approche n'eut pas grand succès. Après avoir diminué faiblement, les gémissements reprirent de plus belle.
L'aristocrate envisagea un instant de sortir Ichigo de son cauchemar en le réveillant. Mais, d'une part parce que réveiller quelqu'un qui dort était pour lui un geste d'une troublante intimité, d'autre part parce que les cernes noires de l'adolescent envahissaient ses joues, il délaissa rapidement cette idée.
Il lui vint à l'esprit d'aller chercher Tsujirô, son vieux majordome. Le fidèle valet qui l'avait pratiquement connu au berceau saurait bien ce qu'il convient de faire pour calmer un enfant s'agitant dans son sommeil, mais il repoussa la tentation. Il n'était pas dans ses habitudes de céder ainsi à la facilité.
Avisant le problème sous un autre angle, il essaya de détendre les doigts recroquevillés d'Ichigo, mais visiblement ce n'était pas la solution. La plainte sourde de l'adolescent s'affola, prenant des accents de terreur. Il soupira, attristé et dépité :
« Je ne te veux pas de mal, Kurosaki Ichigo. » expliqua-t-il, sincèrement embêté par ce qu'il avait déclenché.
Que le lycéen le comprenne aurait tenu du miracle... Il laissa sa main contre la sienne, espérant que son calme légendaire que beaucoup admiraient et que certains redoutaient produise le résultat recherché. Son regard se perdit au dehors essayant de s'extraire du malaise que provoquait cette situation à laquelle il n'était pas préparé. Il fut pourtant de plus en plus conscient de la panique qui habitait le dormeur. Il tapota instinctivement le dessus de la main crispée, ne sachant pas trop quoi faire d'autre.
Il fut récompensé de ses efforts. L'affolement du gamin diminua sans pour autant qu'il cessât d'être la proie de son mauvais rêve. Il semblait, non pas combattre, mais souffrir d'une terrible perte. Son cœur se serra. Lui-même ne connaissait que trop ce sentiment.
En désespoir de cause, il se pencha vers le visage crispé et posa la main sur les cheveux oranges, s'efforçant de passer outre l'intimité du geste. Puisque cela marchait avec Shûhei lorsqu'il était angoissé, se disait-il, pourquoi ne pas essayer avec Kurosaki ? D'un geste emprunté, il caressa la chevelure aux mèches un peu rêches, cherchant par un rythme régulier à apaiser le dormeur. Et c'est avec satisfaction et fierté qu'il constata que cette méthode était efficace : Ichigo avait relâché son poing et les traits de son visage se décrispaient lentement. Une fois encore, il avait prouvé que rien n'était hors de sa portée.
Bientôt, la paix revint dans le petit salon où le chant préliminaire à la parade nuptiale des oiseaux put se faire entendre de nouveau. Quelques temps encore, Byakuya continua son manège afin de s'assurer du retour de sa tranquillité si chère.
Et c'est alors que se montra Shûhei.
fin du chapitre 3
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