Chapitre 5
Solitudes
« Shûhei... »
« Shûhei !
— Laisse-moi ! »
Avec un soupir exaspéré, Byakuya referma la cloison du petit salon qui se trouvait entre leurs deux chambres et qu'ils partageaient. Il regrettait presque dans ces moments là d'avoir installé son concubin dans les appartements contigus aux siens. Lorsque son capricieux amant n'en faisait qu'à sa tête, il s'y réfugiait toujours et lui en interdisait l'accès. Cependant, il n'aurait jamais songé à le priver de cette liberté. Il aimait tout en lui, jusqu'à cette volonté farouche d'exister en dehors de leur relation amoureuse.
Ce soir, pourtant, c'était différent. Shûhei était fâché contre lui. Et fâché était un euphémisme. S'il avait pu se réjouir de le voir de retour à la fin de la journée, les éclairs menaçants que lançaient ses yeux noirs chaque fois qu'il essayait de l'approcher lui avait fait comprendre qu'il ne pourrait pas éclaircir le malentendu aujourd'hui. Et il lui fallait toute sa maîtrise pour ne pas lui-même exploser de colère devant l'injuste traitement dont il faisait l'objet.
En même temps, il se sentait frissonner devant l'expression du visage de Shûhei. Habituellement, l'intimidante prestance que lui donnaient ses marques et ses tatouages était pondérée par un mince sourire. Mais lorsque comme maintenant il était tout à son animosité, les deux pupilles noires dans ses yeux étrécis faisaient peser sur leur entourage un regard qui paralysait d'effroi. Il aimait tout de lui, jusqu'à cette facette de son âme que lui seul savait dompter.
Résolu à ne pas envenimer une situation déjà instable, il avait feint l'indifférence. Ce qui ne manqua pas de faire arriver au résultat opposé. Shûhei s'était isolé peu après dans sa chambre.
Ouvrant les parois donnant sur le jardin, Byakuya s'attarda un moment sur la vue des cerisiers qui longeaient la véranda. La nuit était sans lune et les arbres ne se distinguaient qu'à peine dans la pénombre du crépuscule. Le parfum des fleurs montaient avec force à ses narines apportant contre toute attente une vague de regret au lieu du réconfort qu'il espérait y trouver. L'air embaumé perdait sa saveur lorsque Shûhei n'était plus à ses côtés.
De retour dans sa chambre, il s'installa pour la nuit, s'absorbant dans la lecture de l'ouvrage délaissé de la matinée. Longtemps il fut en éveil, guettant un bruit de pas, une présence qui ne vint pas. Cette nuit il serait seul et il aurait pu supporter cette solitude si leur lien de cœur ne s'était pas fissuré. Par cette infime brisure, le froid envahissait son corps. Longtemps il fut en éveil, cherchant une chaleur qu'il ne pouvait trouver.
La lumière qui filtrait par les portes coulissantes du petit salon s'éteignit enfin. Shûhei serra le poing. Byakuya ! Sa tendresse n'appartenait qu'à lui seul. Il n'avait aucun droit de la distribuer ainsi ! Oh, il avait vu au dîner l'épuisement non feint du jeune Shinigami. Comment ne pas le voir, alors que la couleur sombre de ses cernes tranchaient sur l'orange vif des mèches qui lui barraient les yeux ? Et le regard soucieux de Rukia lui confirmait que quelque chose n'allait pas. Mais avoir vu Byakuya pouponner cet humain avait enflammé sa jalousie et celle-ci ne s'éteignait pas. Il fut soulagé de voir l'obscurité régner en maîtresse dans sa chambre. Il y noierait ses pensées tournées vers son voisin. Et lui aussi pourrait s'endormir enfin.
Un long cri de désespoir et de douleur les réveilla tous.
Puis le silence revint.
Rukia se réveilla en sursaut et s'affola, le cœur battant. À l'écoute des suites du cauchemar, elle tendit l'oreille. La chambre d'Ichigo n'était pas loin de la sienne. Aucun bruit n'en provenant, elle se rassura et s'assoupit, les paupières lourdes de la fatigue accumulée dans la journée.
Le seigneur Kuchiki plissa les yeux qu'il venait d'ouvrir dans un froncement de sourcils marquant sa colère. Non seulement il en était réduit à dormir seul par le fait de son invité indésirable, mais encore celui-ci l'extrayait de façon inconvenante d'un sommeil qu'il avait eu tant de mal à trouver ! Sa décision fut rapidement prise. L'esprit à nouveau en paix, il se rendormit bientôt.
Le hurlement vrilla les tympans de Shûhei qui fut immédiatement sur le qui-vive. Il s'était redressé, aux aguets. Il comprit bientôt qui l'avait poussé. Kurosaki Ichigo, le Shinigami remplaçant qu'il avait sans le connaître traité avec un tel mépris. Mais ce cri changeait sa perception de lui. Il en reconnaissait les nuances et les intonations parce qu'il l'avait déjà entendu. Ce cri voyageait dans son âme et ne le quittait jamais. C'était celui de ses ennemis abattus, c'était celui de ceux à qui sa violence avait arraché un pan de vie, c'était le sien avant qu'il ne rencontre Byakuya. Il se taisait la plupart du temps mais ne le quittait jamais. C'était celui d'un être blessé.
Dans la nuit à nouveau tranquille, Shûhei se rallongea. Sa respiration se calma progressivement. Il était à l'orée du sommeil quand ses pensées se dirigèrent inconsciemment vers l'occupant de la chambre voisine, un sourire mélancolique s'épanouissant sur ses lèvres.
Tsujirô, le vieux majordome, était le seul des serviteurs à dormir dans le pavillon privé du seigneur Kuchiki. Même si sa chambre était à l'écart, il n'en entendit pas moins l'infernal vacarme qu'avait fait l'hôte de la demeure dans son sommeil. Il se tourna du côté opposé et recouvrit sa tête avec le haut de son édredon. Le lendemain il lui fallait se lever aux aurores, comme tous les jours depuis des centaines et des centaines d'années.
Il se réveilla au son de son propre cri. Ichigo s'assit, haletant, la main crispée sur sa poitrine, l'angoisse lui serrant la gorge au point que respirer devenait douloureux. S'enveloppant de la couette, il alla s'adosser contre le mur et se prépara à passer le reste de la nuit à s'empêcher de dormir. Il était certain de refaire l'un ou l'autre de ses rêves si c'était le cas et la dernière des choses qu'il voulait, c'était de troubler la maisonnée plus qu'il ne venait de le faire. Comme rien ni personne ne bougeait, il s'en trouva apaisé. Chez lui, il aurait eu à rassurer un adulte affolé, deux fillettes inquiètes, tous trois ayant fait irruption dans sa chambre.
L'aube le trouva dans la même position. Le regard figé sur un point que lui seul pouvait voir. Lorsque les ombres de sa chambre s'éclaircirent, il s'habilla et sortit dans le jardin, attendant avec impatience que les autres habitants de la maison montrent le bout de leur nez.
fin du chapitre 5
prochain chapitre : Le perturbateur doit s'en aller !
