Chapitre 9
Noblesse oblige
La pointe du pinceau semblait glisser sur le parchemin dans un mouvement silencieux plein de grâce. Shûhei en était hypnotisé et sa colère se calmait. Il se laissait gagner par la sérénité émanant de son amant, lequel était resté imperturbable face au torrent d'émotions qui l'avaient de nouveau saisi à la vue de l'adolescent allongé sur le canapé.
Un étranger à leur couple aurait pu prendre l'attitude de Byakuya pour de l'indifférence à son égard. Mais Shûhei savait qu'il n'en était rien. Il avait raffermi sa confiance temporairement ébranlée par un jaillissement de jalousie incontrôlable. Byakuya, tout simplement – si on peut dire, car cela n'est pas donné au commun des mortels ou des Shinigamis – vivait ainsi dans une conscience sans tâche de ses actions.
C'est dans les infimes craquèlements de papier que Shûhei se remémorait à l'esprit l'importance de la charge que son amant devait supporter de par la position qu'il occupait au sommet du clan Kuchiki. Une page blanche remplie de l'écriture fine du chef de clan se joignit à l'une des deux piles qui se formaient à côté.
Le sommeil tranquille du jeune Kurosaki dont on entendait à peine la respiration ample et régulière, les requêtes en tout genre qui recevaient grâce ou refus, l'impatience du jeune vice-capitaine qui fondait comme neige au soleil, tout cela était dû au rayonnement de l'aristocrate, dont la droiture et l'honneur ne pouvaient être remis en question.
Il régnait une lourde atmosphère d'intense concentration dans la pièce. Peu à peu, les pensées de Shûhei s'étaient tues. Son regard s'était fixé sur une mèche de cheveux noir appartenant au maître des lieux. Elle frôlait l'épaule de ce dernier et sa longueur l'empêchait tout juste de glisser par devant.
La chevelure d'ébène dont elle faisait partie s'agitait doucement dans une ondulation soyeuse, au rythme des mouvements inhérents à la tâche qu'exécutait le chef de clan. Le kenseikan qui maintenait l'ordonnance de la noble coiffure ne permettait rien d'autre que ces reflets ondoyants. Mais cette mèche... Elle avait irrésistiblement attiré l'attention de Shûhei qui restait en suspens devant sa lente progression. Elle semblait s'être libérée des lois qui régnaient sur ses comparses. Allait-elle bientôt se défaire de l'obstacle qui lui faisait barrage, et dans son élan caresser le cou juste dessous le pavillon de l'oreille ? Caresser cette peau fine au goût à la fois salé et sucré, dont la saveur ne manquait pas de l'enivrer encore maintenant. Shûhei saliva. Rien qu'un tout petit peu encore, un simple geste, un léger souffle suffiraient. L'extrémité effilée se courba dans un chatoiement de lumière et glissa plus encore. Shûhei déglutit péniblement. Mais Byakuya s'était redressé en classant la dernière des requêtes qui avaient réclamé son attention d'aujourd'hui, ce qui renvoya la mèche en arrière, là où était sa place.
Shûhei la suivit des yeux, frustré par ce dénouement.
« Tac ».
Le bruit sec du pinceau dont le manche en bois naturel fut reposé sur son support le fit sursauter et le ramena sur terre (enfin, sur le sol du Seireitei) : Byakuya dirigeait sur lui un intense regard cristallin où se mêlaient l'interrogation et l'attente.
Encore sous le coup de son fantasme avorté, Shûhei resta silencieux. Byakuya haussa imperceptiblement le sourcil gauche :
« Hé bien, Shûhei, qu'as-tu à me dire ? ».
Envolée l'humeur romanesque naissante, envolé le calme olympien dont il avait fait preuve. Des pensées incohérentes surgirent dans la tête de Shûhei : « Maudit Byakuya, c'est pourtant lui qui... Oui, mais je suis monté sur mes grand chevaux pour rien... Enfin, aux yeux de Byakuya... Raah ! S'il faut tout lui expliquer aussi... ». La question posée lui parvenait comme une demande d'explication d'une attitude dont il devait se justifier. Il lui semblait pourtant bien que c'était tout le contraire.
« Ce que j'ai à te dire ? » s'exclama-t-il en pointant du doigt la source de leurs problèmes actuels et qui avait l'aplomb de continuer à dormir, en veillant malgré tout à ne pas trop hausser la voix. « Répond-moi d'abord : que fait-il ici ?
— Il s'est endormi comme une masse à mon retour, mais il a eu un cauchemar qui a interrompu mon travail. Pour être tranquille, je l'ai amené ici. Satisfait ? répondit Byakuya d'un ton sec, peu désireux de s'expliquer sur les raisons de ses actions mais voulant faire un effort afin de percer définitivement l'abcès.
— Pourquoi tu t'occupes de lui comme ça ?
— Son attitude légère et sa constante insolence sont contrariantes mais il a gagné mon estime et c'est l'ami de Rukia. Je ne sais pas pourquoi mais ma présence semble l'apaiser.
— Ta présence ? Tu lui as caressé les cheveux » s'emporta Shûhei laissant percer sa jalousie.
Byakuya en resta interloqué.
« C'est pour cela que tu m'en veux ? se reprit-il, mais... c'est puéril » continua-t-il d'un ton adouci alors qu'il entrevoyait enfin la cause du comportement étrange de son possessif amant.
Shûhei sentit ses joues rosir d'embarras :
« Ta tendresse n'appartient qu'à moi, confia-t-il pourtant d'un ton ferme, alors que d'un regard farouche il dardait ses prunelles noires sur les iris gris acier de son concubin.
— Tu sais bien que je t'aime, assura dans un souffle Byakuya qui sentait son cœur s'embraser dans la passion amoureuse et exclusive de son vis-à-vis.
— Et lui ?
— Q-quoi lui ? questionna en écho un Byakuya partiellement déstabilisé, exploit dont Shûhei pouvait s'enorgueillir.
— Il t'aime ? murmura Shûhei, parvenant enfin à traduire ses doutes par des mots.
— Aucune idée » vint la réponse rapide et froide de Byakuya qui ne s'intéressait guère à la vie sentimentale du jeune héros de la dernière guerre. « Cela m'étonnerait et n'a aucune importance, car quand bien même cela serait, moi je ne l'aime pas ».
Tout était simple dans le vie de Byakuya, il ne s'encombrait pas de sentiments vides de sens. Était-ce l'expérience due à l'âge ? Était-ce la sagesse due à cette même expérience ? Était-ce sa condition de noble ? Sa fierté ? Son honneur ? Son intelligence ? Quoiqu'il en soit à ces mots, Shûhei cessa lui-même de s'en faire pour des broutilles. De nouveau émergèrent en lui les souvenirs lointains de sa vie avant Byakuya. Cette époque où il avait voulu baigner dans la lumière pure de Renji, au risque de noyer son âme noire et de se perdre lui-même. Byakuya, lui, avait découvert, recherché et aimé cette partie de lui. Il avait fait de lui un être entier capable d'espérer en dépit de son sinistre héritage.
« Je peux comprendre pourquoi ta présence l'apaise, dit-il après un long silence.
— Vraiment ? répondit Byakuya qui avait patiemment attendu tout en assistant aux émotions diverses qui parcouraient le visage animé de son bien-aimé. D'ordinaire, ma présence fait l'effet inverse. Mais il est vrai qu'il ne m'a jamais fui, pas plus que toi ou que Renji.
— Ah ! Ce que tu peux être obtus parfois... soupira Shûhei dans un demi-sourire.
— Que fait-on ? s'enquit Byakuya, peu enclin à relever cette étrange insolence et ayant pris le parti de faire comme si elle n'avait pas existé.
— Tu me le demandes ?
— Je lui dis de partir ?
— Non, fais comme tu veux. Moi, tout ce que je désire, c'est ton amour pour moi seul.
— Mon amour est tien et uniquement tien, Shûhei... Et cela nous le savons tous les deux, n'est-ce-pas ? »
C'est en disant ces derniers mots que Byakuya fit le tour du bureau et se pencha vers Shûhei. Comme celui-ci relevait le menton, il posa simultanément sa main sur la nuque arquée et ses lèvres sur celles humides qui se tendaient vers lui. Parfois il s'écartait légèrement, comme s'il dégustait un fruit délicat et fondant et qu'il voulait en faire durer le plaisir plus longtemps.
Tout deux avaient oublié le troisième personnage de ces lieux, qui, émergeant doucement de son sommeil, regardait les yeux grands comme des soucoupes le couple oublieux de ce qui l'entourait. Une rougeur auprès de laquelle la couleur de la chevelure de Renji n'était qu'une pâle imitation parcourut son visage jusqu'à la racine des cheveux. Rouge qui jura violemment avec la couleur des épis orange de ce témoin involontaire et choqué, j'ai nommé Ichigo Kurosaki, alias le Shinigami remplaçant.
fin du chapitre 9
prochain chapitre : Le nouveau cauchemar d'Ichigo
