Chapitre 14

Ichigo Kurosaki : Shinigami remplaçant

Ichigo, douché, soigné, changé et la chevelure plus que jamais en bataille, se présenta à la porte du bureau. Il frappa. « Entre ». Un seul mot puis plus rien.

Assis sur le canapé, il regardait Byakuya qui s'affairait sans avoir eu un regard pour lui. Il se demandait ce qui motivait cet homme à se soucier ainsi de sa personne. Certes, il était l'ami de Rukia et il l'avait sauvée d'une fin certaine. Mais il n'en avait toujours fait qu'à sa tête, ignorant les lois si elles l'empêchaient de protéger ceux qu'il aimait. Et l'aristocrate, lui, était tout son contraire. Pourtant, à plusieurs reprises, Byakuya l'avait guidé et encouragé comme si, dans une certaine mesure, il l'avait pris sous son aile. Mais son attitude naviguait sans cesse entre le dédain et l'attention. Alors il l'admirait, avait confiance en lui mais ne le comprenait pas. Il en perdait pied, se noyait dans des profondeurs abyssales. Un vertige le saisit en sentant ce vide autour de lui, en lui.
Puis une main secourable à laquelle il s'agrippa l'en sortit. Une autre vint combler le vide.
Il pouvait de nouveau respirer.

Il s'éveilla en sueur, surpris de trouver Byakuya auprès de lui. Confus également, car il ne se souvenait pas s'être endormi. Il avait fait un drôle de rêve, différent de ses cauchemars habituels.

« Byakuya..., murmura-t-il.

— Lorsque tu m'auras relâché, nous pourrons rejoindre les autres pour le dîner. Il est l'heure.

— Oh ! »

Il desserra les doigts qui enserraient un poignet fin, et dans un geste cachant son embarras il enfonça sa main dans ses cheveux, tentant vainement de discipliner la masse bouffante qu'était devenue sa coiffure. Maudit Shûhei et ses attaques en traître !

Byakuya s'était déjà dirigé vers la sortie. Il le suivit.

L'ambiance était différente ce soir-là. Rukia s'amusait de la tête d'Ichigo. Shûhei se rappelait leur combat et en savourait le résultat. Byakuya se détendait silencieusement dans cette humeur bon enfant. Et c'est tout naturellement que tous les quatre se retrouvèrent pour prendre une boisson tardive dans le petit salon.

« Non merci, Hisagi-san, je suis mineur » dit Ichigo en recouvrant la coupe dans laquelle Shûhei voulait lui servir du saké.

Shûhei n'en revenait pas ! Cet adolescent affrontait sans faillir des Hollows d'une puissance redoutable, avait participé à une guerre d'une ampleur telle que la plupart des Shinigamis n'en verrait jamais d'autre, et il refusait un verre d'alcool sous prétexte qu'il n'avait pas l'âge légal.

« Allez, pour une fois ! Cela pourrait être un bon remède pour tes cauchemars, tu sais, ne put-il s'empêcher d'ajouter, au grand désarroi d'Ichigo qui ne voyait plus comment refuser l'offre.

— N'insiste pas, Shûhei ».

Shûhei jeta un regard d'incompréhension à Byakuya, puis reposa la petite bouteille au col évasé en haussant les épaules : « Ce que j'en disais... ».

Il regarda Ichigo, auquel Rukia avait entrepris de servir du thé. Par certains côtés, c'était toujours un enfant, avec un cœur généreux qui n'était pas sans lui rappeler Renji. Un enfant avec une technique redoutable.

« Épatant ton lancé d'épée, Kurosaki ! »

Byakuya écarquilla légèrement les yeux à l'évocation d'une telle technique : quel épéiste digne de ce nom irait jusqu'à lâcher volontairement son sabre ! Un zanpakutô qui plus est, une partie de l'âme du Shinigami ! À sa connaissance, Zangetsu était un zanpakutô tout en force qui ne disposait pas, comme le sien, d'un pouvoir associé à son lâcher.

Shûhei continuait :

« On peut dire que tu m'as surpris. Jamais je n'aurai cru qu'une arme si volumineuse puisse accrocher l'un des maillons de ma chaîne en vol !

— À vrai dire, j'en suis le premier étonné. C'était la première fois que je réussissais à faire ce que je voulais avec ce coup. C'est que je ne suis pas doué pour la finesse. Mais le type qui me l'a montré est vraiment balaise avec » expliqua Ichigo.

Shûhei ne sut quoi répliquer tant l'inconscience d'une telle action lui échappait, s'il avait simplement compté sur la chance.

Byakuya reprit son air imperturbable. Il s'était promis de ne plus s'étonner de la fougue de Kurosaki et de son évolution dans le combat qui avait toujours été impressionnante.

Rukia tournait la tête de l'un à l'autre, un air perplexe sur le visage.

« C'est avec Hisagi-san que tu t'es battu, Ichigo ? »

Ichigo se raidit :

« Moi, tout ce que j'ai fait, c'est de le lui proposer, murmura-t-il.

— Qu'est-ce que tu aurais fait sans ton arme si ça n'avait pas réussi ? Tu ne maîtrises pas le kidô si j'ai bien compris. » persista Shûhei, intrigué par le choix d'une telle stratégie.

Rukia se renfrogna. Shûhei venait de sauver la mise à Ichigo qui s'empressa de sauter sur l'occasion :

« Aucune idée, j'aurai bien trouvé quelque chose. Et puis, je n'ai pas lâché Zangetsu avant d'être sûr que cela marcherait ».

Devant l'air dubitatif de Shûhei, il rajouta d'un ton malicieux : « J'ai laissé sa bande filer entre mes doigts. J'aurai pu le récupérer quand je voulais, tu ne l'as pas vu ? »

Horrifié, Shûhei se rendit compte qu'une partie du combat lui avait échappé et que même s'il l'avait gagné, les capacités du Shinigami remplaçant dépassaient les siennes sur bien des points. Kurosaki Ichigo n'était pas le jeune inconscient immature qu'il avait cru et il l'avait mésestimé.

Il regarda Byakuya, ayant l'impression de mieux comprendre ce qui l'animait au contact de cette jeune âme. Leur rencontre d'aujourd'hui, depuis l'aveu franc de son besoin d'aide jusqu'à leur duel, lui avait fait entrevoir cette fraîcheur dénuée de malice, cette force mêlée d'innocence, dont les treize armées de la cour, figées dans l'existence de leurs milliers d'années, manquaient cruellement.

La fraîcheur du soir printanier envahissait la pièce. Les derniers chants d'oiseaux se faisaient entendre au dehors. Byakuya lui retourna son regard.

Ces jours derniers, le chef de clan, dévoué à sa tâche, avait su que ses démonstrations d'amour ne satisfaisaient pas son exigeant compagnon. Une ombre persistante entourait son cœur et il en connaissait pertinemment la raison. Mais il n'avait pas trouvé la façon de concilier la mélancolie de Shûhei et la détresse de Kurosaki. Par quel miracle saugrenu ce dernier avait-il réussi là où il avait échoué ? Heureux du retour de l'entrain de son amant, touché par la lucidité nouvelle qui émanait de ses iris d'obsidienne, il entama avec lui un échange à propos du récent combat qui avait généré ces changements. Il voulait en partager la profondeur au-delà de la simple passe d'arme.

Dans l'atmosphère nocturne, les sons de leur conversation étaient étouffés. Rukia se taisait et jouissait de son thé et du calme retrouvé de leur soirée à trois.

À trois ? Ciel ! Ichigo une fois encore, avait été vaincu par sa fatigue et s'était assoupi aux côtés de son frère.

fin du chapitre 14


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