Chapitre 18
Byakuya le preux
Ainsi qu'ils l'avaient convenu, le seigneur Kuchiki, capitaine de la sixième division des treize armées de la Cour, chef de l'une des quatre Familles les plus puissantes parmi la noblesse de la Haute Aristocratie de la Soul Society, garant des lois et des traditions, et Ichigo Kurosaki, lycéen, humain d'humble origine et Shinigami remplaçant de son état, au comportement brouillon et imprévisible, se retrouvèrent en fin de journée dans l'un des salons privés adjacents aux appartements de l'aristocrate.
La pièce était dépourvue d'ornement superflu. Elle donnait sur un jardin de pierres, enclos à l'abri des vents dont l'immuabilité n'était compensée que par les figures tracées sur le sable et qui donnaient une fausse impression de mouvement. Rien ne venait déranger le regard et l'ensemble était en théorie propice à la méditation.
Sur un coussin plat, à la couleur d'un vert indéfinissable révélant un long usage, était agenouillé Byakuya. Il se tenait droit sans pour autant qu'on puisse discerner un malaise dans sa posture. Elle lui était naturelle.
En face de lui, Ichigo avait pris place de la même manière mais on ne remarquait pas la même aisance dans sa tenue.
Malgré la différence flagrante de rang des deux hommes, l'atmosphère était solennelle. Ou plutôt elle aurait pu l'être si l'un des deux ne s'était pas mis à s'agiter de façon incontrôlable. S'il avait été debout, il se serait dandiné d'un pied sur l'autre, mais comme il ne l'était pas, le résultat était assez surprenant.
Le martèlement étouffé d'un bambou sur une roche lui parvenait aux oreilles et sa régularité infaillible lui transperçait le crâne. Chaque « toc » faisait sauter ses pensées et éparpillait les phrases qu'il avait soigneusement préparées. Il aurait tout donné pour avoir en fond sonore une de ses musiques préférées et non pas ce fac-similé de silence qui le déconcentrait.
Celui duquel émanait une sérénité tranquille ouvrit enfin les yeux pour constater l'évidente gêne de son vis-à-vis.
« Kurosaki Ichigo, je t'écoute ».
Un ton posé et calme, une invite sans fioriture, un regard sûr et attentif. Que fallait-il de plus au jeune rouquin pour enfin adresser une parole à celui qui lui accordait audience ?
Et bien, à chaque fois qu'Ichigo ouvrait la bouche entre deux « toc », il croisait le regard profond de Byakuya et son esprit valsait dans la scène cauchemardesque de la soirée dernière, et qui dépassait de loin les horreurs de ses nuits. Il s'avachissait et avait de plus en plus l'air d'un poisson hors de l'eau en quête désespérée d'oxygène.
« Dois-je déduire de ton silence que tu as renoncé à confier tes tourments ?
— Non ! »
La réponse avait fusé, et Ichigo s'était redressé.
« C'est juste que... Je suis embarrassé.
— Embarrassé ? Quel non sens me sors-tu là ! Je t'ai offert mon aide, tu n'as pas à l'être.
— Non, pas pour cela. C'est au sujet d'hier soir. C'était humiliant et... bizarre aussi.
— Je vois. »
Un court silence interrompit ce bref échange. Byakuya soupira, à la recherche des mots qui sauraient amadouer l'être le plus incompréhensible auquel il avait eu affaire jusqu'ici. Il ne le cernait pas, apportait dans sa vie des complications dont il n'avait pas besoin, disposait d'une force indécente pour un humain, n'en faisait qu'à sa tête mais se montrait d'une loyauté qui lui valait son estime. Kurosaki Ichigo, jusqu'ici toujours plein d'énergie, affichant plus souvent un air de défi qu'un entrain souriant, était venu chez lui dans un état proche de la dépression et était présentement à la recherche d'une issue à ses angoisses. Que la nuit passée fut maintenant au premier plan de ses préoccupations avait de quoi surprendre Byakuya. En désespoir de cause, il s'en référa aux coutumes ancestrales :
« Il est tout à fait usuel entre chevaliers et hommes d'honneur de partager leur lit lorsque l'espace est restreint. De ce point de vue, notre promiscuité n'avait rien de choquant.
— Chevaliers ? On n'est plus au Moyen-Âge !
— Tu oublies que le temps n'a pas prise, ici. Mais je te présente mes excuses pour m'être laissé emporté sans égard pour ta pudeur. »
Pudeur ! Voilà maintenant qu'Ichigo avait l'impression d'être une donzelle effarouchée qui faisait une montagne d'une taupinière ! Et bien soit, à fond dans le rôle, il se claqua les joues à la manière d'Orihime sous les yeux stupéfaits de son vis-à-vis, puis opta pour une position en tailleur plus virile qui restaurerait son amour propre.
« Bon, dit-il, je ne suis pas près d'oublier ça et je n'avale pas ton explication foireuse mais j'accepte tes excuses. »
Byakuya ne sut plus ni que dire ni que faire, car décidément, ce garçon était pour lui un mystère.
Ichigo, lui, avait retrouvé un peu d'aplomb. Cependant, ce qu'il s'apprêtait à confier n'était pas aisé. Et tout en parlant, il trouva une certaine forme d'appui au dehors, au milieu de la mer de sable, en fixant son regard sur l'îlot de pierre le plus proche de Byakuya.
« J'ignore si tu le sais, mais ma mère a été tuée par un Hollow, celui qu'on nomme Grand Fisher et qui utilise la forme d'êtres vivants pour vous attirer dans son piège. C'est moi qui aurait dû mourir. Elle a sacrifié sa vie pour moi. »
Ichigo essayait de toutes ses forces de prendre de la distance par rapport à ce qu'il disait. Il ne voulait pas se laisser submerger par ses souvenirs et sa peine encore vivace. Mais sa voix s'érailla et il dut s'arrêter pour se reprendre.
« Parfois, je revis ce jour-là en rêve. Grand Fisher, dans mes cauchemars, c'est moi sous ma forme de Hollow. Je me vois humer et convoiter le petit garçon que j'étais et... Je tue ma mère ».
Ichigo fit une nouvelle pause, puis il émergea de sa transe pour regarder de nouveau Byakuya.
« Je ne fais pas toujours ce rêve-là. Le plus souvent, je rêve des combats qui ont eu lieu au Hueco Mundo. Pas vraiment des combats, juste les sensations... Pas celles que j'ai éprouvées dans la réalité. Dans mes rêves, je suis toujours submergé de dégoût : envers mes opposants, envers moi-même et je n'ai que la certitude que je dois vaincre quel qu'en soit le moyen ».
« ... ».
« Jusqu'ici, je n'avais jamais réfléchi... Je veux dire, la réflexion n'est pas mon fort. J'avais un but, je me jetais dans la bataille, j'étais sûr de gagner. S'il me fallait devenir plus fort, je le devenais et je ne reculais devant rien. Est-ce que j'aime combattre plus que tout ? Grimmjow a cherché à m'en convaincre et il n'avait peut-être pas tord. En tout cas, je n'aime pas perdre. Là n'est pas le problème. Et je ne regrette pas la force que j'ai acquise si elle me permet de protéger ceux qui me sont chers. »
« Mais avec les Arrancars, j'ai découvert ma peur. J'ai réalisé que ma force était aussi ma faiblesse. Je m'en suis remis à une puissance qui me dépasse. Je l'ai laissée me contrôler même si en même temps je n'avais pas d'autre choix. »
« Que suis-je devenu ? Je ne suis plus celui que ma mère aimait, celui qu'elle a protégé. »
C'était une longue confession, émouvante. La voix d'Ichigo fluctuait, accompagnait les mots. Déprimée, plus vive, elle devenait un murmure pour ensuite retrouver une assurance fragile. Il s'agitait, ses bras ne restaient pas en place. Il les posait sur ses genoux ou les croisait sur sa poitrine. Il étreignait ses biceps ou il joignait les mains en comprimant ses doigts. Cette valse infernale était à l'image des émotions qui l'habitaient. Seul son regard était stable. Il fixait de ses yeux d'ambre celui en qui il remettait toute sa confiance. Il demandait silencieusement un secours, une réponse. Et il était sans peur...
Byakuya mesurait le chemin parcouru par Ichigo. De l'adolescent rebelle et irréfléchi au jeune homme en quête de réponses. Il mesurait également la solitude de ce trajet et la rapidité avec laquelle il lui avait fallut mûrir, et il soupçonnait qu'elles étaient à l'origine de ses difficultés, mais tel était son destin. Et, par dessus tout, il mesurait sa force. Cette force intérieure qui lui permettait de se tenir devant lui, de regarder ce qui lui faisait peur et de le lui confier sans fuir.
« Il est un vieux texte écrit par l'un de mes ancêtres dont j'aime parfois à réciter les vers. Je crois qu'il convient à ta situation :
Un cœur sans faille n'est pas un cœur d'homme
Un cœur sans question n'est pas un cœur d'homme.
Mais lorsque vient le moment du combat
L'homme fait place au guerrier.
Son cœur est sans faille
Son cœur est sans question.
Il fait de sa peur l'alliée de son courage
Il fait de ses émotions ses armes.
De ses sentiments naît sa volonté
De sa conviction naît sa force
De son esprit jaillit son épée
Avec sa foi il façonne son bouclier.
Il n'a qu'un seul but
La victoire. »
« La nature même du combat est impitoyable. C'est là l'unique vérité. Tes victoires prouvent que tu es un valeureux guerrier et les questions que tu te poses prouvent que tu es un homme. De cela ne doute pas. »
« Cette faiblesse dont tu parles n'est pas un mal en soit. La reconnaître est la première étape pour conquérir une réelle force. Rien de cela n'est incompatible. Rien de cela ne fait de toi un monstre. Tu es et restes Kurosaki Ichigo, le fils d'Isshin et de Masaki ».
Alors quoi ? Rien n'avait changé. Ce n'était que quelques mots qui n'avaient de valeur que celle qu'on leur prêtait. Mais Byakuya les avait prononcés, et Ichigo se sentait digne.
Il repassa sur ses genoux et posa ses mains sur ses cuisses. Il regardait Byakuya et son émotion était extrême si bien que ses yeux reflétaient la limpidité de ses pensées. Il resta silencieux. Puis il fléchit la tête en se penchant légèrement vers l'avant :
« Arigato gosaïmasu ! (Merci beaucoup !) ».
Fin du chapitre 18
Prochain et dernier chapitre : Un jour, peut-être...
