C'était le jour de congé de Chizuru, et elle en profita pour chercher des informations sur la localisation de son père. Elle entra prudemment dans son ancien bureau, et ouvrit les fenêtres pour avoir plus de lumière. Depuis son arrivée à Edo, elle n'avait pas osé entrer dans cette pièce. Il y avait plusieurs feuilles et livres éparpillés sur le sol en bois et sur le bureau. Elle commença à lire attentivement chaque document qui se trouvait dans la salle. La plupart parlaient de médecine, et les avait déjà lu étant plus jeune.
Après quelques heures de lecture, il lui restait à peu près le tiers des documents à lire, et elle n'avait toujours rien découvert sur son père. Au moins, elle avait enrichit ses connaissances en médecine.
Elle décida alors de prendre une pause pour aller déjeuner. La chance n'était décidément pas avec elle : il ne lui restait ni légumes ni riz pour préparer son déjeuner. En soupirant, elle se prépara rapidement pour aller au marché.
Elle mit un kimono violet orné de décorations florales éparpillées sur les manches et le bas , accompagné d'un obi noir. Elle s'attacha les cheveux en un chignon bas avec une épingle dorée. C'était une tenue que lui avait acheté son père quelques jours avant son départ pour Kyoto, et elle n'avait jamais eu l'occasion de la porter.
Enfin, prête à partir, elle prit un panier et se dirigea vers le marché, qui se trouvait à un quart d'heure de chez elle. Après avoir acheté tout ce dont elle avait besoin, elle fut arrêtée sur le chemin du retour par une grande foule. Portée par sa curiosité, elle se faufila entre les badauds jusqu'à ce qu'elle arrive à l'avant du "spectacle".
La foule formait un cercle, et au centre était un homme, sûrement un marchand de fruits, une pomme dans une main, et le col du kimono d'un petit garçon dans l'autre.
-Tu as osé voler un de mes fruits, petit morveux ?! Réponds-moi ! cria l'homme en secouant le pauvre garçon qui ne devait pas avoir plus de 7 ans. Le garçon resta silencieux, le regard dirigé vers le sol. L'homme lâcha soudainement la pomme qu'il avait dans la main et se prépara à le frapper. Mais, avant même que le poing de l'homme n'atteigne le visage de l'enfant, Chizuru intervint.
-Attendez ! S'il vous plaît, attendez ! cria-t-elle en se précipitant vers eux. Je payerais pour ce qu'il a pris, mais s'il vous plaît, ne le frappez pas ! Elle saisit une petite bourse et en sortit quelques pièces. Voilà, c'est le prix de cette pomme, lâchez-le s'il vous plaît, dit-elle en tendant les pièces au marchand.
L'homme dévisagea la jeune femme en face de lui. Il jeta assez violemment le garçon à terre, lui tendit le fruit et s'en alla après avoir pris l'argent. La foule commença à se disperser peu à peu. Après tout, les enfants qui volent, qui se font attraper et battre n'étaient pas un spectacle rare à cette époque. C'était même une situation quotidienne.
Chizuru se dirigea vers l'enfant encore couché par terre et le releva doucement dans ses bras. Elle essuya doucement le visage sale de l'enfant en attendant qu'il se réveille. Quelques instants plus tard, il ouvrit légèrement les yeux et rencontra le sourire d'une belle jeune femme.
-Je suis heureuse que tu sois enfin réveillé ! dit Chizuru en le serrant légèrement dans ses bras. Tu vas bien ? demanda-t-elle en lui caressant légèrement ses cheveux. Il sursauta mais se détendit en se rappelant que c'était la femme qui lui avait évité un coup qui lui aurait brisé la mâchoire. Il se releva lentement puis se courba très bas pour lui montrer sa reconnaissance.
-Je vous remercie... murmura-t-il.
- Relève-toi, tu n'as pas besoin de me remercier, dit-elle en souriant. Ah, et voilà ta pomme ! Je m'appelle Yukimura Chizuru, et toi ?
-Je m'appelle...Souta... dit-il la tête basse.
-Tu as un beau prénom, Souta-kun ! Où sont tes parents ?
-Je n'en ai pas... dit-il tristement.
-Oh... Viens avec moi ! On va aller acheter des dangos ! Tu aimes ça ? demanda-t-elle en le guidant vers un marchand de pâtisseries. Il ne répondit pas et se laissa guider par cette femme qui était sûrement un ange.
À cette époque, la bonté était rare, presque inexistante.
Il était né dans la rue, et y avait grandi. Le vol, les coups, le malheur et la solitude étaient des choses quotidiennes, mais la gentillesse et la bonté étaient des choses dont il ne pouvait que rêver. Il avait toujours rêvé d'une mère au sourire et à la main aussi chaleureuse que cette jeune femme. Il redescendit sur terre quand elle lui tendit une brochette de dango avec un sourire toujours aussi bienveillant. Ils s'installèrent sur un petit banc et dégustèrent leurs pâtisseries en silence.
-Il faut que je parte, dit Chizuru en se levant. Tiens, cela devrait te permettre de manger correctement pendant un certain temps. Prends bien soin de toi.
Elle lui tendit un mouchoir en tissu contenant quelques pièces, et s'en alla.
L'enfant regarda d'un air incrédule les pièces.
Un ange. C'était un ange. Elle était l'ange qui était venu le sauver.
Ne voulant pas que cet ange disparaisse de sitôt, Souta la suivit discrètement.
Ayant la désagréable sensation d'être suivie, Chizuru jeta quelques coups d'œil discrets derrière elle pour repérer la personne qui la suivait. C'était cet enfant, Souta-kun. Elle soupira de soulagement, remerciant les cieux que ce ne soit pas un voleur ou pire qui la suivait. Elle continua ainsi son chemin, l'enfant toujours derrière elle.
Arrivant dans une ruelle déserte, Chizuru s'arrêta et se retourna pour faire signe à l'enfant de s'approcher. Il avança lentement, honteux de s'être fait prendre. Une fois à sa hauteur, elle se baissa pour pouvoir le regarder dans les yeux.
-Pourquoi m'as-tu suivie, Souta-kun ? demanda-t-elle doucement.
-Je...Vous... Sauver...Ange... répondit-il la tête basse.
-Je ne comprends pas, Souta-kun. Peux-tu répéter ?
-Vous êtes un ange ! s'écria-il soudainement, surprenant la jeune femme. Vous êtes un ange, vous m'avez sauvé, nourrit et offert de l'argent...
-Désolé de te décevoir, mais je ne suis pas un ange, ria légèrement Chizuru. Je suis même le contraire, un démon...de dit-elle intérieurement. N'importe qui en aurait fait autant...
-Non ! Personne n'aurait fait cela ! Vous êtes un ange ! Vous avez le même sourire que la maman de mes rêves et... et... !
Il la regarda les yeux débordant de larmes, des yeux si pleins d'espoirs, qu'elle ne pouvait le contredire. Cette phrase « la maman de mes rêves » lui avait brisé le cœur. Elle aussi, elle avait pendant longtemps rêvé de cette mère absente, bien que son père soit présent. Alors pour un pauvre enfant, n'ayant personne pour le soutenir et le rassurer, et pour couronner le tout, vivant dans la rue, il était normal qu'il la voit comme un ange, pour la petite bonté qu'elle lui avait offerte.
Elle le prit dans ses bras et il pleura à chaudes larmes contre son épaule. Il l'entoura de ses bras maigres, comme pour être sûr que ce mirage ne s'envole pas. Pendant qu'elle le réconfortait, elle avait pensé à ce qu'elle allait bien pouvoir faire de lui.
L'emmener à un orphelinat ? Il serait sûrement refusé, tous les orphelinats d'Edo étaient pleins.
Le ramener avec elle... ?
Elle avait les moyens de le nourrir et de le faire vivre confortablement, mais elle devait impérativement voyager pour retrouver les traces de son père... Et voyager avec un enfant pourrait s'avérer dangereux.
Mais pourrais-je me pardonner si je le laisse ici ? Non...
Elle se détacha légèrement de lui, mais il garda tout de même ses bras sur ses épaules. Elle le regarda dans les yeux en lui caressant sa joue humide.
-J'ai une maison et je vis seule... Tu veux me tenir compagnie ? demanda-t-elle en lui souriant.
Il resta bouche bée, se demandant s'il avait bien entendu ou si ce n'était que le fruit de son imagination. Elle lui reposa la question en comprenant qu'il était confus.
Une maison...? Un lit... ? Une... Une maman.. ?
Il écarquilla ses yeux vert clair à mesure qu'il comprenait puis hocha la tête vigoureusement, ayant encore du mal à formuler ses mots. Souriante, elle se releva, prit sa main et se dirigea vers leur maison.
Après avoir eu un déjeuner tardif, Chizuru avait passé l'après-midi à dorloter son nouveau protégé. Elle le lava avec les meilleurs savons qu'elle avait, lui coupa ses cheveux noirs de différentes longueurs en une coupe qui atteignait ses épaules. Elle ressortit ses anciens kimonos qu'elle portait étant enfant pour les lui donner. Bien sur, la plupart étaient ornés de décorations féminines, mais cela n'avait pas dérangé Souta, qui étaient heureux d'avoir de nouveaux vêtements.
Finalement, après leurs après-midi chargée, ils dînèrent et s'installèrent dans la salle des invités.
Chizuru lui expliqua rapidement sa situation : son père avait disparu à Kyoto, elle était allée l'y chercher, mais avait fini par rentrer, ne trouvant aucun signe de son père afin de mieux préparer ses prochains voyages. Elle évita de lui parler du Shinsengumi et de ses pouvoirs de démon.
Il lui relata à son tour qu'il avait toujours vécu dans la rue, qu'il ne connaissait pas ses parents.
Après ce triste épisode, Souta finit par s'endormir dans les bras de son ange qui lui caressait les cheveux.
-Je n'aurais jamais imaginé m'occuper d'un enfant avant mes 18 ans... marmonna-t-elle, riant légèrement de sa propre situation.
Très tôt le lendemain matin, Chizuru dû laisser le garçon à la maison pour aller travailler. Malgré quelques règles ("ne jamais entrer dans le bureau de son père", "n'ouvrir la porte à personne", "rester sagement à la maison"...) qui auraient fait bouder n'importe quel autre enfant, Souta avait souri et l'étreignit en lui souhaitant une bonne journée, admirant sa « maman » avec des yeux pétillants.
Elle l'étreignit en retour et se dirigea vers le cabinet du docteur Matsumoto.
-Yukimura-chan ! s'écria le médecin à l'entrée de l'infirmière dans son cabinet, vêtue de son kimono rose de travail. Un nouveau patient est arrivé hier, je voudrais que tu ailles l'aider à se nettoyer, il a fait un très long voyage.
Chizuru avait remarqué que la malice dans les yeux de son patron son sourire n'avait fait que confirmer son impression. Elle hocha la tête puis alla réchauffer de l'eau et prendre des serviettes propres.
Elle se dirigea vers la chambre du nouveau patient et ouvrit la porte après avoir signalé sa présence.
-Je serais votre infirmière pendant votre séjour ici. Je serais à votre disposition pour tout renseignement. Elle se courba légèrement en entrant dans la pièce, sans voir à quoi ressemblait le patient. Je vais vous aider à faire votre toilette, si vous voulez bien vous-
Elle écarquilla les yeux en s'apercevant de qui était le patient. Non, c'était impossible. Non, elle devait rêver. Il ne pouvait pas être ici.
-Okita-san... ! s'écria-t-elle sous l'effet de la surprise.
Le fameux patient était en train de regarder pensivement à travers la fenêtre de sa nouvelle chambre, sans vraiment prêter attention aux paroles de l'infirmière, quand il entendit son nom délicieusement prononcé par une voix qu'il n'avait pas entendu depuis quatre longs mois. Il se retourna et-
-Chizuru-chan ! C'était à son tour d'être surpris...
Ce chapitre a été corrigé par TheFrenchChibi, un très grand merci à elle !
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