Chapitre 2 : Rencontre
Finalement, je me retrouvai seul chez moi, sans même avoir pris la quête. À vrai dire, la jeune femme du comptoir des quêtes me l'avait vivement déconseillé lorsque j'étais allé la consulter à propos de la cible à traquer.
- On ne connaît que peu de choses à propos de cette fille, avait-elle soufflé. Ni d'où elle vient, ni son objectif. Elle a déjà tué plusieurs chasseurs de monstres connus, elle a aidé des monstres retenus captifs à s'échapper, a cambriolé plusieurs échoppes d'armement, et elle ne semble pas vouloir s'arrêter. Je pense que ce serait une très mauvaise idée de s'attaquer à elle seul, aussi compétent que vous le soyez, avait-elle ajouté avec un maigre sourire, comme si elle craignait que je ne sois l'un de ces fous qui se croit invincible.
Ce qui n'était pas loin de la vérité, bien que je sois différent du type de fou auquel elle pensait. Une idée bien plus folle avait germé dans mon esprit à la vue du visage de la jeune femme sur l'affiche. Un visage qui ressemblait étrangement à celui de Ljana, bien que je sache que cela était impossible.
- Arrête de rêver, me sermonnai-je. Elle est morte, tu le sais bien, alors pas la peine de rêvasser.
Et pourtant... Après tout, qu'est-ce qui me prouvait qu'elle était décédée ? Je n'avais pas vu son corps, et nul n'en avait depuis retrouvé la trace. Bien sûr, il était probable que les Rathalos aient dévoré son corps, mais il restait toujours un espoir...
Je secouai la tête. Autant me concentrer sur ma prochaine mission, en attendant d'être prêt pour traquer cette fille. J'avais décidé de la trouver et de la capturer, dès que j'en serais capable. C'était une sorte d'obsession, et je savais au fond de moi que c'était en rapport avec sa ressemblance avec Ljana, bien que je me refuse à l'avouer. Je vivais seul depuis la fin de mon entraînement, préférant éviter la compagnie des autres hommes, en raison de mon expérience dans ma jeunesse. Tous n'étaient sans doute pas aussi bas que Boron, mais je préférais au cas où m'en méfier. En tout cas, je décidai de repartir en quête aussitôt, histoire de me changer les idées.
Deux nouvelles missions attirèrent mon regard en arrivant dans le hall : tout d'abord, une quête sur le tableau des mercenaires, la capture, vivant de préférence, d'un voleur dans une grande ville éloignée, et la chasse d'un monstre qui rôdait autour d'un village proche et dévorait le bétail. La capture du voleur payait légèrement mieux, mais une capture vivante était toujours risquée, et je ne me sentais pas d'humeur pour une traque actuellement. De plus, le sceau de deux mercenaires se trouvaient déjà dessus, et j'évitais les missions en équipe. Je portais donc mon choix sur la chasse d'un Yian Garuga, moins payée, mais au moins, aucun sceau ne s'y trouvait déjà. Le Yian Garuga est une sorte de grand oiseau de couleur violette, capable de cracher des boules de feu et possédant une queue empoisonnée. C'est un Wyvern, c'est à dire une sorte de cousin éloigné des dragons, extrêmement vicieux et capable de coups très puissants. La plupart des chasseurs débutants le craignaient, mais j'avais l'habitude de ce monstre, que je chassais parfois au court de mes missions. À vrai dire, j'étais l'un des rares mercenaires de la ville à posséder aussi une licence de chasse, ce que me permettait d'accéder à des quêtes de chasse assez délicates et pas toujours légales. J'apposais donc mon sceau sur l'affiche, et me dirigeais à nouveau vers le comptoir des quêtes. La jeune femme s'y trouvant sourit en me voyant revenir, une nouvelle feuille à la main.
- Je dois beaucoup vous plaire, pour que vous reveniez ainsi me voir aussi rapidement, ironisa-t-elle.
Je souris à mon tour. Elle était plutôt mignonne, maintenant que je la regardais, mais mon esprit n'était pas vraiment prêt à se focaliser sur une fille actuellement.
- En effet, même si ce n'est pas l'unique raison. En fait, je souhaiterais m'inscrire sur cette quête, fis-je en lui tendant la feuille.
Elle prit celle-ci et la lut, avant d'apposer dessus le tampon officiel de la guilde.
- Heureux de voir que vous ne vous lancez pas tête baissée dans une mission suicidaire. Si vous arrivez à oublier cette fille, vous pouvez toujours venir me voir, me lança-t-elle, un immense sourire plaqué sur son visage.
- J'y penserai, souris-je à nouveau avant de m'éloigner.
Cela se voyait donc tant que j'étais obsédé par cette fille, que même une inconnue arrivait à le deviner ? Bref, peu importe, il était temps de mettre mes affaires en ordre avant de partir à la chasse.
Une heure plus tard, tout était prêt pour mon départ. Le lieu de la chasse étant proche, j'avais préparé des affaires pour une semaine, ce qui serait probablement bien plus que suffisant pour éliminer le monstre. J'emportais bien évidemment ma hallebarde, et j'avais revêtu une armure plus lourde, adaptée à la chasse de monstres plus qu'à celle d'humains. Si le monstre ne se faisait pas trop menaçant, je prendrais une légère pause en arrivant au village, histoire de mettre en ordre mes pensées, qui étaient actuellement bien trop éparpillées. Celles-ci se dirigeaient évidemment vers la jeune fille aperçue sur l'affiche, et j'étais presque sûr d'y reconnaître Ljana, ce qui était d'une probabilité proche de 0%. Et je me remettais à penser à elle, que j'avais aimé, et que j'aimais probablement encore. Le temps de me mettre en route était venu.
À peine une heure et demie plus tard, je me retrouvais ainsi au niveau du petit village de Gerdine, situé aux abords d'une petite forêt dans laquelle se situait probablement le Garuga. Celui-ci possédait l'avantage sur ce terrain, aussi la quête se révélerait-elle probablement assez ardue. Je me dirigeai en direction du bâtiment qui semblait faire office d'hôtel de ville, lorsqu'un petit homme assez âgé en sortit, l'air sinistre.
- Que voulez-vous ? maugréa-t-il.
- Drôle de manière de s'adresser à un chasseur venu vous aider, m'étonnai-je en le regardant.
Il écarquilla les yeux.
- Disons que je ne m'attendais pas à voir un chasseur arriver, depuis le temps que cette quête a été envoyée.
- Je vous comprends, soupirai-je. Les quêtes prennent parfois un temps fou à être envoyées aux villes alentours. J'ai entendu dire que le Garuga s'en prenait au bétail ?
Le chef du village, puisque c'est ce qu'il semblait être, ferma doucement les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, ceux-ci étaient mouillés de larmes.
- Malheureusement, le bétail semble ne plus lui suffire. Ce matin-même, il a tué deux enfants qui jouaient dehors, dans ce village, dont mon petit-fils avant de les emmener dans la forêt, sous les yeux mêmes de leurs parents. Et ma petite-fille, aussi intelligente que déraisonnable, s'est mise en tête de l'éliminer pour venger son frère et est partie il y a de cela une heure, avec une épée pour seul bagage. Voilà la situation.
Elle était critique. Les pertes humaines étaient toujours une douleur insurmontable, et j'avais de la peine pour les parents.
- Je vais y aller, alors. Le temps de poser mes affaires et je pars.
Et c'est ce que je fis, gardant juste ma hallebarde, de l'eau et de la nourriture, ainsi qu'une couverture au cas où la chasse s'éterniserait, et me lançant dans la forêt.
La trace du Garuga aurait pu être compliquée à suivre, mais le passage de la jeune fille l'était bien moins. Celles-ci étaient toutes fraîches et laissaient une image dans les feuilles éparpillées au sol. De toute manière, avec ou sans ces traces, le bruit seul aurait pu me permettre de me retrouver. J'entendais d'ici les échos du combat, mélange de bruits de lame et de hurlements bestiaux, et je m'élançai rapidement dans la direction de ceux-ci.
Je me retrouvai rapidement aux abords d'une clairière, dans laquelle je rentrais sans me soucier de la discrétion. La jeune fille, qui semblait avoir une vingtaine d'années, était aux prises avec le Wyvern, et celui-ci semblait en position de force, autant par sa taille que par sa position. En effet, il se situait au centre de la clairière, tandis que son adversaire était forcée de se déplacer autour de lui, sur le contour, épée à la main, sans échappatoire en cas de faux pas. Et c'est ce qui arriva, puisqu'elle trébucha sur une racine sortant du sol, au moment où je pénétrai dans la clairière. Le Garuga se jeta sur elle, mais j'arrivai à temps pour lui foncer dessus, hallebarde à la main, et il recula rapidement, mettant une distance de sécurité entre l'arme et lui. La bête était vraiment imposante, haute de cinq mètres environ lorsqu'elle était levée sur ses pattes, comme maintenant. Ses oreilles se dressèrent et elle poussa un hurlement, en guise d'intimidation, mais il en fallait plus que ça. Je m'élançai et frappai son bec, avant d'enchaîner avec un deuxième coup au ventre, puis un troisième au niveau de son aile gauche. Le monstre poussa un nouveau hurlement avant de s'élancer en arrière d'un battement d'ailes, puis de s'éloigner dans les fourrés, avant même que l'écho de son cri ne se soit éteint. J'attendis d'entendre le battement d'ailes indiquant son envol, puis je relâchai la prise sur mon arme avant de m'agenouiller auprès de la jeune fille, qui était restée à l'écart le temps du combat.
- Comment vas-tu ? la questionnai-je.
Maintenant que je la détaillais de près, elle semblait plus jeune que l'âge que je lui avais d'abord donné. Elle était complètement formée, mais son joli visage, parsemé de tâches de rousseur et entouré de cheveux aux boucles auburn, était plus juvénile. Elle devait avoir 18 ans, à peine.
- Plutôt bien, grâce à vous, sourit-elle difficilement. Mais qui êtes-vous ?
- Je m'appelle Kishin, je suis un chasseur venu de la capitale pour le Garuga. Comment t'appelles-tu ?
- Je m'appelle Siana, je suis...
- La petite-fille du chef du village, je sais, la coupai-je. J'ai eu une brève discussion avec ton grand-père avant d'arriver ici, expliquai-je devant son air étonné, juste à temps d'ailleurs. Je dois dire que mon timing était plutôt bon, souris-je.
Elle sourit à son tour.
- En tout cas, merci beaucoup de m'avoir sauvé, je vous dois une fière chandelle.
Je soupirai.
- De un, pas la peine de me vouvoyer, j'ai à peine 22 ans. Et, de deux, tu me remercieras quand on sera sortis de cette forêt et que le Garuga sera éliminé.
Elle prit à nouveau un air étonné.
- Pourquoi ça ? On peut rentrer se reposer, et repartir demain à la chasse, non ?
- Déjà, on ne repartira pas à la chasse, je repartirai à la chasse. Tu en as assez fait, tu n'es pas une chasseuse et tu dois te reposer. Et, le problème le plus important, c'est notre sortie de cette forêt. J'ai l'avantage dans cette clairière, mais le Garuga connaît bien mieux le terrain en dehors et est largement avantagé. Donc repartir d'ici va être la partie problématique.
Elle prit une mine boudeuse qui la rendait encore plus enfantine.
- J'ai 17 ans, largement l'âge de chasser, et je me suis occupée seule du Garuga avant que tu n'arrives, alors tu ne vas pas me mettre au lit comme une petite fille pendant que tu chasses. Surtout si on est bloqués ici, tu ne vas pas pouvoir te débarrasser de moi si facilement.
Je souris à moitié. Elle avait du caractère et semblait plutôt motivée, et je pouvais difficilement lui dire non dans cette situation.
- Allez, allons-y, fis-je pour mettre fin à la conversation.
- Où ça ?
- Dans la tanière du monstre. Il est probablement parti reprendre des forces, et ce serait une bonne idée de l'en empêcher.
- Bien sûr, ricana-t-elle, et tu as une carte avec l'emplacement de sa grotte ? Parce que je n'ai pas pensé à la noter sur ma carte mentale.
- Non, mais je peux sans problème deviner où elle se trouve, souris-je. Tu me suis ?
Ce qu'elle fit, attentive et intéressée.
- Tu vois, j'ai noté la direction dans laquelle il s'est envolé tout à l'heure, et la forêt n'est pas si grande. De plus, j'avais déjà remarqué quelques grottes dans une zone précise en arrivant. On a donc juste à les fouiller une par une en cherchant la bête. Simple, non ?
Siana semblait impressionnée.
- Comment vous avez remarqué tout ça ?
Je souris à nouveau.
- Des années d'exil, ça aide, tu sais.
- D'exil ?
Je balayai la question d'un geste de la main.
- Peu importe. Nous arrivons aux abords des grottes et il commence à se faire tard, fis-je, tandis que le soleil se couchait. La chasse nous sera impossible de nuit, alors autant profiter de celle-ci pour se reposer. Le Garuga va en profiter aussi, mais il n'y a pas grand chose qu'on puisse faire pour empêcher cela, et au moins il ne s'attaquera pas au village cette nuit. Il sera peut-être assez stupide pour essayer de nous traquer.
- Nous traquer ? interrogea-t-elle.
Je soupirai à nouveau.
- Le Garuga est un chasseur nocturne. Il est possible qu'il se soit déjà suffisamment reposé, et qu'il se lance sur notre trace cette nuit. C'est pourquoi on doit trouver un abri avec une ouverture fine, comme celui-ci par exemple, dis-je en désignant une grotte proche. Il ne pourra pas nous en déloger.
- Mais pourquoi ne pas le combattre maintenant ? Il doit encore être fatigué, non ?
- Il a probablement eu le temps de se reposer, les blessures que je lui ai infligées ne sont pas assez graves pour qu'il ait besoin d'un long repos. Et, déjà qu'il a l'avantage du terrain, la nuit lui en donnerait un immense.
La jeune fille acquiesça. J'avais exagéré les dangers, mais elle semblait épuisée, le chagrin de la perte de son frère se lisant dans ses yeux, et je me refusai à la laisser dans cette forêt, même si je restais à ses côtés, les risques étaient bien trop importants. Elle serait en sécurité dans la grotte. Nous nous y installâmes donc, et je me retrouvai bientôt à faire cuire la viande à l'aide de quelques morceaux de bois éparpillés dans la grotte et de deux cailloux. La maîtrise du feu avait été une partie de mon entraînement, et je me réjouis de l'avoir bien suivi, tant elle m'était actuellement utile. Nous bûmes et mangeâmes donc en silence, absorbés dans nos pensées et dans la contemplation du coucher de soleil. Siana vint se blottir contre moi, et mon cœur s'affola. Je n'avais pas ressenti de contact humain depuis tellement de temps... Nous nous installâmes sur le sol, qui n'était pas trop dur, et je la recouvrai de la couverture que j'avais apportée. Elle s'y blottit et ferma les yeux. Elle semblait tellement fragile...
- Dis-moi, tu as parlé de ton exil tout à l'heure. Qu'est-ce que tu as fais ?
J'hésitai un instant, puis je soupirai.
- J'ai été accusé d'avoir aidé un monstre – non, deux en fait – à s'échapper, et d'avoir indirectement assassiné ma meilleure amie.
Elle frissonna.
- Et c'était vrai ? questionna-t-elle.
- Non, absolument pas.
Et je me lançai dans le récit de ma jeunesse, de mon bannissement et des circonstances qui l'avait amené,de l'entraînement qui m'avait amené à mon métier actuel et aux événements récents, occultant uniquement mes doutes sur la mort de Ljana. Lorsque j'eus fini, Siana se blottit contre moi. Elle était glacée.
- Ça a dû être dur.
- Tu n'en as pas idée. J'entends toujours le cri de Ljana, je revois l'envol du Rathalos, le regard de son frère lors de mon excommunion... Je ne l'oublierai probablement jamais, mais j'ai décidé de vivre malgré ça, de repartir de l'avant.
Elle rapprocha son visage du mien, le regard pétillant.
- Et, est-ce que tu aimes toujours Ljana ?
Je me refusai à lui mentir.
- Oui, répondis-je sans aucune hésitation.
- Dommage, sourit-elle.
Et elle pressa ses lèvres contre les miennes. Je n'avais pas envie de rompre ce baiser, alors je répondis, jusqu'à ce que nous nous séparâmes, essoufflés. Puis nous nous embrassâmes à nouveau, encore et encore, avant que je ne commence à mordiller chaque partie d'elle, une à une. Elle était très sensible à chaque contact, et ses gémissements me maintenant dans un état d'excitation indescriptible. Puis le contact alla plus loin, et nos corps se rencontrèrent plus sérieusement. Nous passâmes quelques heures merveilleuses, loin de la chasse, de mon exil, de tout. Puis nous nous effondrâmes, nos corps nus toujours collés l'un à l'autre, épuisés. Siana pressa à nouveau ses lèvres contre les miennes, et un nouveau baiser passionné s'acheva par nos respirations haletantes. Elle semblait si petite, blottie au creux de mes bras... J'avais envie de continuer à lui faire l'amour toute la nuit, mais nous étions obligés de nous reposer... Je m'écartai d'elle à contrecœur.
- Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiéta-t-elle en se rapprochant.
- Nous avons besoin de repos pour demain.
Elle soupira.
- Je suppose que tu as raison. Laisse-moi au moins dormir près de toi... minauda-t-elle, un air innocent plaqué sur son visage.
Je souris, puis la pris dans mes bras avant de l'embrasser une dernière fois, puis je fermai les yeux...
Je me réveillai, parfaitement reposé, en pleine forme, lorsque le soleil commença à se lever. Siana était blottie au creux de mes bras, encore endormie, et cette vision réchauffa mon cœur. Cela faisait plus d'une année que je n'avais pas passé la nuit avec une fille, et j'avais oublié le bonheur que cela pouvait me procurer... J'avais encore envie d'elle, de son corps, de tout... Elle émit une sorte de ronronnement et ouvrit les yeux à quelques centimètres des miens, et sourit.
- Bonjour. Bien dormi ?
Elle m'embrassa sans attendre la réponse, puis se blottit contre moi, avant de me toucher tout en léchant mon corps. Je la repoussai doucement, à contrecœur.
- On n'a pas le temps. Il faut se remettre en chasse.
Elle soupira.
- Encore une fois, tu dois avoir raison.
Elle se leva, et j'admirai encore une fois ses courbes tandis qu'elle s'habillait. Elle le remarqua et se retourna avec un air mutin.
- Je te promets qu'une fois que nous aurons terminé cette chasse, on passera ensemble une nuit que tu auras du mal à oublier.
Je souris.
- Alors repartons dès maintenant en chasse. J'ai hâte de recevoir ma récompense, ajoutai-je avec un sourire immense tout en m'habillant.
Cela fait, nous nous apprêtâmes à sortir, lorsque j'eus un réflexe soudain. Je retins le bras de Siana alors qu'elle s'apprêtait à passer la tête par l'ouverture, et une boule de feu rasa son crâne, enflammant quelques mèches au passage. La jeune fille était en état de choc, et je la ramenai rapidement à l'intérieur.
- Le Garuga nous attend dehors, fis-je.
- Comment tu l'as su ? haleta-t-elle.
- Aucune idée, répliquai-je. Une sorte d'instinct, et il s'est révélé quelque peu utile, ajoutai-je ironiquement.
Siana se blottit à nouveau dans mes bras, et je ne la repoussai cette fois pas. Je comprenais parfaitement qu'elle ait besoin de réconfort dans un moment pareil. L'attaque surprise ayant échouée, le Wyvern s'éloignerait probablement, puisque le terrain l'avantageait à peine autour des grottes.
- Si on veut sortir, on peut le faire maintenant, murmurai-je à l'oreille de Siana. Le Garuga s'est éloigné.
Elle me regarda, affolée.
- Comment tu peux en être sûr ?
Je soupirai.
- Disons que c'est une intuition. Tu préfères attendre ici qu'il trouve un moyen de nous brûler vifs ?
Elle me lança un regard noir, et je regrettai aussitôt mes paroles. Elle avait besoin de tout sauf de ça, et je changeai de ton.
- Écoute, le moment est parfait pour partir d'ici, et si on ne le fait pas, la situation risque de se dégrader. Je refuse de te laisser seule ici, alors tu viens avec moi, que tu le veuilles ou non. Je refuse de te laisser mourir ici, achevai-je, mes yeux plongés dans les siens.
Elle ne bougea pas pendant près d'une minute, puis acquiesça sans un moment et prit ma main. La sienne tremblait, et ce tremblement s'accentua tandis que je passais la tête par l'ouverture, guettant un signe de la présence de la bête. Mais, rien ne venant, je décidai de sortir, et tirait à ma suite Siana. Aucun signe du monstre, il avait probablement dû s'éloigner pour nous tendre un piège plus loin.
- Parfait, la partie la plus compliquée est achevée. Le Garuga voulait bénéficier de l'effet de surprise, mais il a échoué, donc il est partie se cacher plus loin. Il doit s'attendre à ce que nous nous enfuyons.
- Alors qu'est-ce qu'on fait ? interrogea sèchement Siana.
Elle semblait encore m'en vouloir pour ma phrase de tout à l'heure, et je ne pouvais pas la blâmer, mais pour le moment j'avais d'autres préoccupations.
- Écoute, je suis désolé pour tout à l'heure, mais maintenant il faut qu'on se mette en chasse. C'est la seule technique à laquelle ne va pas s'attendre le monstre, alors c'est celle qu'on doit mettre en place.
La jeune fille dodelina de la tête, moyennement convaincue.
- Et comment comptes-tu t'y prendre ?
Je souris de toutes mes dents.
- Très simple. On va se servir de moi comme appât.
Le plan était en effet simple, très simple, primitif même. J'allais avancer dans la forêt, seul, l'air perdu, tandis que Siana partirait de son côté, en direction d'un point de rendez-vous convenu. Il était probable que la bête, m'observant, s'interroge sur l'absence de la jeune fille, mais il était encore plus probable qu'il occulte cette absence pour se concentrer sur la proie principale qui serait alors devant ses yeux, c'est à dire moi. Le Garuga avait beau être un Wyvern plus intelligent que la moyenne, il tomberait probablement dans le panneau, et se mettrait alors en chasse. Le plan était de l'amener vers la clairière dans laquelle nous l'avions déjà combattu, où ma complice l'attendrait. La partie compliquée était celle où le Garuga apparaîtrait, et où je serais alors dans les fourrés. Il fallait que je réussisse à l'attirer en fuyant vers la clairière sans éclairer ses soupçons, c'est à dire en paraissant assez effrayé pour donner le change. Mais j'avais suffisamment confiance en mes talents d'acteur pour y arriver, surtout devant un Wyvern. Une fois dans la clairière, Siana devait se charger de briser ses ailes à l'aide d'un long bâton pointu qu'elle avait aperçu dans la même clairière et qui devrait faire l'affaire, afin d'empêcher la bête de s'enfuir. Bien sûr, notre plan reposait sur de nombreuses conditions le Garuga allait-il tomber dans le panneau ? Me suivrait-il jusque à la clairière ? Le bâton briserait-il correctement les ailes ? Cependant, nous en avions longuement discuté avec Siana, et c'était le meilleur plan que nous avions trouvé. La jeune fille avait au départ refusé que je serve d'appât, puis je l'avais raisonnée le Garuga avait beau bénéficier de l'avantage du terrain dans les fourrés, il y était pour autant gêné dans ses mouvement, et je n'aurais aucune difficulté à le fuir. De plus, les instincts du monstre le mèneraient quasiment à coup sûr dans le piège, du moins d'après mes connaissances de ce monstre. Siana avait donc finalement cédée, et m'avait longuement embrassé avant que nous ne nous séparâmes, chacun partant de son côté. Je m'éloignai donc, non sans un dernier regard en arrière vers la jeune fille.
Tandis que mes pas me menaient toujours plus loin dans les buissons de la forêt, plusieurs questions me taraudèrent. Celles-ci avaient presque toutes pour thème la chasse, l'image de La Traqueuse ayant presque été éliminée de mon cerveau. Je songeai d'abord à Siana, au souvenir de son corps frêle entre mes bras, puis mes interrogations se focalisèrent sur l'attitude du Garuga au cours de nos précédentes confrontations, ainsi qu'aux cicatrices que j'avais aperçues sur son corps, et à son attitude par rapport au village. Généralement, les monstres évitent de s'approcher trop des villages, exceptés les plus puissants, et ne piochaient que rarement dans le bétail à leur disposition. Or, ce Garuga s'était attaqué plusieurs fois au bétail, avant de s'attaquer à la population, ce qui était un cas encore plus rare. Et les cicatrices présentes sur son corps, son oreille gauche déchiquetée et son œil droit lacéré, indiquaient un individu assez vieux, qui avait combattu, encore et encore. Son attitude lorsque je l'avais surpris dans la clairière – un retrait immédiat, comme s'il se doutait de mon avantage dans cette zone -, ainsi que le piège qu'il nous avait tendu à la sortie de la grotte confortaient mon idée. Mes doutes emplissaient tellement mon esprit que je ne sentis pas l'odeur de brûlé, pas plus que je ne vis la lueur rouge, à une centaine de mètres de moi. Non, mes pensées restèrent concentrées sur l'attitude du Garuga, et je me rendis soudain compte que la bête ne pouvait pas avoir laissé passer la possibilité qu'on l'attaque elle devait s'y attendre, même. Cette conclusion se fit au moment où l'incendie prit une telle ampleur devant mes yeux que je ne pouvais plus l'ignorer. Le battement d'ailes derrière moi m'indiqua que le Wyvern était là, et je me retournais en dégainant ma hallebarde. Le monstre était là, souriant, et je compris qu'il avait déclenché l'incendie. Je compris aussi que je ne pourrai compter sur l'aide de Siana, que le combat allait s'engager ici et maintenant, et que ce serait un duel à mort en 1 contre 1. Je souris. J'avais insisté au début pour éloigner la jeune fille de la chasse, et voilà qu'au moment où j'avais besoin d'elle, je me retrouvais seul. Quelle ironie. Mais j'avais chassé seul des années, et l'âge du Garuga, qui le rendait vicieux et malin, était un désavantage pour lui sur le plan physique. Je me savais capable de remporter la bataille, et le monstre, bien que souriant, semblait hésitant à se lancer. Je souris une nouvelle fois, et me jetai sur lui.
